Le Premier Janvier. Pervoé ianvaria. 1840. I
Combien souvent, mêlé à la foule qui passe, Quand devant moi, comme au travers d'un songe, Au bruit de la musique et de la danse, Au murmure bizarre des discours appris par cœur, Passent des formes humaines sans âme, Qui par convenance ont retiré leurs masques ; Quand je sens mes froides mains pressées Avec une hardiesse indifférente par celles, depuis longtemps Insensibles, des beautés de la ville, — M'enfonçant en apparence dans cette agitation brillante, Je caresse en mon âme un bien vieux rêve,
Écho sacré des années perdues.
Et si jamais il m'advient un instant
De m'oublier, vers un passé très proche
Je vole avec le souvenir, comme un libre, un libre
oiseau.
Je me revois enfant ; et à l'entour Sont encore les lieux qui m'ont vu naître : le haut
manoir Et le parc avec la serre en ruine ; L'étang dort sous un réseau veit de plantes Et, derrière l'étang, le village fume et la brume Se lève au loin sur les champs.
J'entre dans l'allée obscure ; entre les buissons Le rayon vespéral risque un œil et les feuilles jaunies Bruissent sous mes pas timides.
Et une langueur étrange m'oppresse alors le cœur : Je pense à elle, je pleure et j'aime, J'aime la création de ma rêverie, Ces yeux remplis d'une flamme azurée, Ce sourire de rose, pareil aux lueurs premières Du jour naissant derrière le bois.
Ainsi, maîfre tout-puissant d'un merveilleux royaume, De longues heures je m'asseyais seul; Et j'en garde toujours le souvenir vivant Sous l'orage des doutes angoissants et des passions, Tel un frais îlot fleurit au milieu des mers Innocemment, parmi leur solitude humide.
Quand, revenant à moi, je m'aperçois qu'il n'y avait là
qu'un mirage, Quand le bruit de la foule effarouche mon rêve, Hôte à la fête non convié,
Oh ! comme je veux alors troubler à tous leur joie Et, hardi, leur jeter à la face mon vers d'acier, Trempé par la peine et la colère ! . . . -— , — 96 =
RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN
Cette pièce, écrite le 1er janvier, jour de banalités mondaines, commence comme une satire légère, continue en élégie, pour éclater tout d'un coup en invectives, tellement souple est le talent du poète. Les salons que fréquentait L. furent très offusqués de ces violences, et le comte Sollogoub se fit l'interprète de leurs rancunes dans son roman le Grand Monde.