Le Poète. 1839. I
Sous sa monture d'or brille mon bon poignard :
Son tranchant est sûr, sans défaut ;
Son acier garde encore la mystérieuse trempe,
Tradition des guerriers de l'Orient.
Au cavalier montagnard il a servi de longues années,
Sans avoir reçu le prix de ses services ;
Dans plus d'une poitrine il a laissé de terribles traces,
Il a troué plus d'une cotte de mailles.
Il partageait les jeux, plus soumis qu'un esclave,
Son cliquetis répondait aux outrages ;
Dans ce temps-là pour lui une riche ciselure
Eût été parure étrange et honteuse.
Il fut pris au delà du Terek par un cosaque
Sur le cadavre froid de son maître,
Et depuis il resta abandonné longtemps
Dans la boutique errante d'un Arménien.
Maintenant le pauvre compagnon du héros
Est privé de son fourreau natal, usé par la guerre ;
Jouet doré, il étincelle à la muraille,
Hélas ! sans gloire et sans danger !
Personne d'une main experte, soigneuse,
Ne le nettoie, ne le caresse,
Et ses devises saintes, priant avant l'aurore,
Personne avec piété ne les récite...
Dans notre siècle mou, n'est-ce pas ainsi, poète,
Que tu as perdu ta valeur,
Ayant échangé pour de l'or ce pouvoir qui t'assurait
La vénération muette du monde ?
Jadis, le son rythmé de tes puissantes paroles
Enflammait le guerrier au combat ;
Il était nécessaire au peuple comme la coupe au festin,
Comme l'encens aux heures de la prière.
Ton vers, esprit de Dieu, était porté sur la foule
Et, en écho aux nobles pensées,
Résonnait comme la cloche à la tour du viétché (1)
Aux jours de fêtes et de malheur public.
Mais ton verbe simple et fier aujourd'hui nous ennuie,
Nous aimons le clinquant et le faux ;
Comme une vieille beauté, notre monde décrépit s'habitue
ÎA. cacher ses rides sous le rouge...
(1) L'Assemblée populaire des anciennes cités russes.
RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN
Te réveilleras-tu encore, prophète livré à la risée ? Ou bien, à la voix de la vengeance, N'arracheras-tu jamais du fourreau d'or ta lame, Couverte de la rouille du mépris ?
Plusieurs pièces déjà citées (n03 35, 38, 39), les unes par voie d'invectives directes, les autres usant de l'ironie, s'accordent bien avec celle-ci pour réclamer, en faveur du poète, dans la cité, la place qu'il a perdue et à laquelle il a droit. — Le Poète nous donne un exemple de composition poétique par parallèle, le symbole d'abord, la réalité ensuite. Le même procédé a déjà été vu dans le Gladiateur mourant (n" 34). Quelquefois le symbole seul subsiste, laissant planer un certain mystère sur sa signification (n03 27 et 47). — Dans la manière générale du développement et dans le rythme, on reconnaît ici encore l'influence de Barbier.