‹ LermontovChapitre 39 sur 54 · La Patrie. — Ottchizna · texte numérisé non relu

La Patrie. — Ottchizna

J'aime ma patrie, mais d'un amour étrange ; Ma raison ne peut s'en défendre !

Ni sa gloire, achetée par le sang, Ni son calme plein d'orgueilleuse confiance, Ni les traditions mystérieuses d'un passé obscur Ne réveillent en moi de consolantes rêveries.

Mais j'aime (pourquoi? je l'ignore moi-même) Le froid silence de ses campagnes, Le frémissement de ses forêts profondes, Les crues de ses fleuves, pareilles à des mers ; J'aime par le chemin vicinal être emporté par la

télègue, Et, perçant lentement du regard l'opacité de la nuit, Découvrir, çà et là, pendant que je cherche un gîte, Les feux tremblotants des tristes hameaux ; J'aime la fumée des chaumes qui brûlent, Dans la steppe, le convoi qui sommeille, Et sur la côte parmi les jaunes moissons Un couple de blancs bouleaux.

Avec un plaisir inconnu de beaucoup, Je vois l'enclos rempli de meules, L'izba couverte de paille, La fenêtre avec ses contrevents historiés ; Et pour la fête, par un soir de rosée, Volontiers je resterais jusqu'à minuit A voir la danse qui trépigne et qui siffle Parmi les éclats de voix des moujiks ivres.

Cette pièce fameuse, dans laquelle le poète célèbre la vie simple et humble et qui est un tableau si remarquable, par sa couleur et sa netteté, de la campagne russe, est, on le sait, imitée de Pouchkine: Voyage

RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN

d'Eugène Oniêguine, 15e strophe. Voici ce passage : « J'aime la colline sablonneuse qui dévale, — devant l'izba deux sorbiers, — le portillon, la clôture démolie,

— au ciel des nuages gris, — devant l'enclos aux meules, des tas de paille, — et l'étang à l'ombre des saules touffus, — les ébats des jeunes canards ; — actuellement je goûte fort la balalaïka, — et le trépignement ivre des danseurs — sur le seuil d'un cabaret... »

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