‹ LermontovChapitre 40 sur 54 · La Dernière Demeure. Posliédnéé novosélié . 1841. I · texte numérisé non relu

La Dernière Demeure. Posliédnéé novosélié . 1841. I

Pendant que la France, parmi les applaudissements Et les cris de joie, accueille la froide cendre De celui qui est mort jadis dans des douleurs muettes, Dans le triste exil et dans les fers ; Pendant que le monde, d'un éloge empressé, Met le comble aux élans d'un tardif repentir (1), Que la foule absurde, contente d'elle-même, S'enorgueillit, oublieuse du passé, — Moi, je donne libre cours à mon dépit, à mes sentiments ; Sentant la vanité de ces apprêts de fête. Je voudrais crier à la grande nation : Pitoyable peuple et peuple vain !

Pitoyable, parce que la foi, la gloire, le génie, Tout, tout ce qui est grand et saint sur la terre, Avec le rire sot des doutes enfantins, Tu l'as toi-même traîné dans la poussière. De la gloire tu as fait un jouet de l'hypocrisie,

(1) Allusion à l'enthousiasme général qu'avait provoqué en Europe le projet de translation des Cendres. Voir les témoignages de Heine et de Khomiakov dans Duchesne, p. 106. — 101 =

De la liberté, un outil de bourreau *

Et de toutes les croyances saintes de tes pères,

Tu t'en es moqué, tu t'en es gaussé.

Tu périssais ! Et il apparut avec son sévère regard,

Celui que le doigt de Dieu avait marqué,

Il fut reconnu chef par l'arrêt unanime,

Et votre vie devint la sienne.

Et vous avez repris des forces à l'ombre de son autorité,

Et le monde tremblant contemplait en silence

Le manteau merveilleux de puissance et de gloire

Dont il vous revêtait.

Lui seul était partout, froid, immuable,

Père de sa vieille Garde, fils chéri de la renommée,

Dans les déserts d'Egypte, aux murs de Vienne soumise,

Dans les neiges de Moscou qui flambe.

Et vous, que faisiez- vous, dites, pendant ce temps?

Pendant qu'il succombait, hautain, sur des terres étrangères,

Vous ébranliez ce pouvoir qu'il avait pris comme un fardeau,

Vous aiguisiez dans l'ombre un poignard !

Pendant ses derniers combats, ses suprêmes efforts,

Dans votre effroi, inconscients de la honte,

Comme une femme, vous l'avez trahi,

Et comme des esclaves, vous l'avez livré.

Privé de ses droits et de sa place dans la cité,

Lui-même enleva et jeta loin sa couronne brisée,

Et vous laissa en gage son propre fils, —

Et ce fils, vous l'avez livré aux ennemis!

Alors, l'ayant chargé de chaînes honteuses,

On arracha le héros à sa garde en pleurs,

Et sur un rocher étranger, par delà les mers bleues, .

Oublié, il s'est éteint seul, —

Seul, tourmenté par un vain désir de vengeance,

= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPO* \ï N

Par un chagrin silencieux et fier,

Et comme un simple soldat, dans un manteau de camp,

Il fut enseveli par une main mercenaire...

Mais les ans ont passé, cette race versatile

Crie maintenant : s< Rendez-nous cette cendre sacrée !

Elle est à nous ! Comme une semence pour la grande

moisson, Nous voulons l'enterrer dans ces murs sauvés par

lui ! »

Et il revint dans sa patrie. Follement, Comme autrefois, on se presse autour de lui, on accourt ; Et dans un somptueux tombeau, au milieu de la

bruyante capitale, On dépose ses restes réduits en poudre. Son vœu suprême enfin est accompli !

Mais ce bel enthousiasme est de courte durée, Le peuple satisfait les foule aux pieds tout en riant, Ce peuple qui tremblait devant lui.

Et je suis triste en pensant qu'aujourd'hui La sainte paix est troublée

Autour de celui qui, dans son désert, attendit Si ardemment, tant d'années, le repos et le sommeil! Et si l'esprit du grand chef vient visiter Ce tombeau nouveau où reposent ses cendres. Quelle indignation à cette vue Ne bouillonne pas en lui !

Combien doit-il regretter, accablé d'amertume. L'île brûlée sous le ciel de lointains climats, Où son gardien était, comme lui invincible, Un géant comme lui, l'océan !

Dès le 18 décembre 1840, V Abeille du Nord relatait

la cérémonie de la translation des cendres qui avait eu

lieu le 2. L., qui se trouvait alors à Pétersbourg, écrivit

sa pièce sotts l'impression encore toute vive des comptes rendus des journaux russes. Il s'est inspiré particulièrement du récit donné au commencement de 1841 par V Observateur moscovite.

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