‹ LermontovChapitre 54 sur 54 · IV. - UN HÉROS DE NOTRE TEMPS · texte numérisé non relu

IV. - UN HÉROS DE NOTRE TEMPS

Sous ce titre commun, L. a réuni cinq nouvelles de sujets et de caractères différents. Elles ne se rattachent l'une à l'autre que par le personnage de Pétchorine, qui est mêlé au récit. Ces nouvelles sont : Bêla, Maxime Maximytch, Tamane, la Princesse Mary et le Fataliste.

I. Bêla et Maxime Maximytch forment un premier groupe. Le premier de ces récits a paru en 1839 dans le tome II des Annales de la Patrie, l'autre seulement dans la première édition du roman complet en 1840.

La mise en scène de Bêla est intéressante et pittoresque. Elle rappelle, d'une façon frappante, le début de Laurelte ou le Cachet rouge de Vigny. Un voyageur, se rendant de Tiflis à Stavropol, rencontre sur sa route, dans les escarpements du Koïchaour, un brave homme de capitaine, vieux célibataire et bavard, que l'on nous présente sous le nom de Maxime Maximytch. Obligés de se réfugier dans une cabane de montagnards, les deux compagnons devisent et Maxime Maximytch fait le récit des aventures d'un jeune officier, nommé Pétchorine, qui fut autrefois en garnison avec lui dans une forteresse le long du Térek. Ce récit est simple. Bêla est la fille d'un prince circassien voisin de la forteresse. Pétchorine est séduit par ses charmes de petite sauvagesse. Comme le frère de Bêla, Azamat, a envie d'un cheval que possède le Circassien Kazbitch, Pétchorine s'arrange pour qu'il puisse s'emparer de l'objet de sa convoitise, à la condition qu'il lui livre sa sœur. Bêla, amenée à la forteresse, est d'abord comme un oiseau captif, farouche et triste, mais peu à peu elle s'apprivoise et Pétchorine s'en fait aimer. Ici ==' 186 =

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le récit s'interrompt. Le thé bu et les attelages reposés, on se remet en route. Les voyageurs, en passant un col près de la Krestovaia, sont pris par une bourrasque de neige et obligés encore une fois de s'abriter dans une cabane. -Maxime Maximytch achève l'histoire de Bêla. La petite Circassicnuc est fort gâtée à la forteresse. Le bon Maxime Maximytch lui-même l'entoure de soins. Mais bientôt Pétchorine la néglige, sort trop souvent pour aller à la chasse. Bêla sent qu'elle n'est plus aimée et est prise de nostalgie. Pétchorine fait à son ami sa confession. Il avoue que Bêla, pas plus que d'autres, n'a rempli le vide de son coeur, qu'il a essayé de tout pour dissiper son ennui et qu'il a pris la résolution de voyager en pays lointains. Au cours d'une chasse au sanglier, Bêla est blessée mortellement par Kazbitch, qui Vi sur elle la perte de son cheval enlevé par Azamat.

Nous ne donnerons de Bêla que quelques pages descriptives.

C'est au début; les deux voyageurs ont lié conversation le long de la route :

La conversation en resta là et nous continuàuu marcher silencieusement côte à côte. Au sommet de la montagne nous trouvâmes de la neige. Le soleil s'était couché et la nuit avait succédé au jour brusquement, comme cela se produit dans les contrées méridionales ; mais, grâce au chatoiement des neiges, nous pouvions facilement distinguer la route, qui montait toujours, quoique moins fortement. Je fis placer ma valise sur la télègue, remplacer les bœufs par des chevaux et je jetai un dernier regard au fond de la vallée; mais un brouillard épais, dont les flots envahissants s'élevaient du ravin, l'enveloppait tout entière et pas le moindre bruit ne parvenait d'en bas jusqu'à nos oreilles. Nos Ossétes m'entourèrent en tumulte et réclamèrent leur pourboire; mais le capitaine les apostropha si sévèrement qu'ils se dispersèrent en un clin d'œil. ■- 187

« Quel peuple! dit-il. Ils ne savent pas seulement comment on dit pain en russe, mais ils ont bien appris à dire : Mon officier, donne-nous pour boire. J'aime encore mieux les Tartares : au moins ils ne sont pas ivrognes... »

Avant d'arriver au relais, nous avions encore une verste. Tout à l'entour, c'était un calme, un tel calme qu'à son seul bourdonnement on eût pu suivre un cousin dans son vol. A notre gauche s'enfonçait dans le noir un profond ravin ; au delà et devant nous, les cimes des montagnes, d'un bleu sombre, toutes ridées de crevasses, couvertes de masses de neige, se profilaient sur l'horizon pâle, qui conservait encore un dernier reflet du crépuscule. Dans le ciel sombre, les étoiles commençaient à se montrer et, chose étrange, elles me paraissaient bien plus élevées que chez nous, dans le nord. Des deux côtés de la route émergeaient des blocs de pierre nus et noirs; par- ci par-là des buissons se montraient sous la neige, mais pas même une feuille sèche ne remuait et cela faisait plaisir, au milieu de ce silence de mort de la nature, d'entendre s'ébrouer * l'attelage fatigué de la troïka de poste et tinter à intervalles irréguliers ses clochettes russes.

— Demain il fera bien beau temps! dis-je.

Le capitaine ne répondit rien et me montra du doigt une haute montagne qui se dressait juste en face de nous.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je.

— Le Goutt.

— Eh bien !

— Voyez comme il fume.

Et en effet, le Goutt fumait. Sur ses flancs rampaient de légères traînées de vapeurs et au sommet il y avait un nuage noir, si noir qu'il faisait tache sur le ciel sombra.

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Déjà nous distinguions le relais, les toits des cabanes qui l'entouraient et devant nous brillaient des lumières accueillantes, quand un vent aigre et froid se mit à souffler; le ravin gémit et une pluie fine commença. J'avais à peine eu le temps de passer mon manteau que la neige tomba. Je jetai un regard de vénération sur le capitaine...

Les voyageurs poursuivent leur route après un arrêt dans une hutte de montagnards.

Cependant le thé était bu. Les chevaux, depuis longtemps attelés, grelottaient dans la neige. La lune pâlissait à l'occident et semblait prête à s'enfoncer de nouveau dans les nuages noirs qui pendaient sur les cimes lointaines, comme les lambeaux d'un rideau déchiré. Nous sortîmes de la cabane. En dépit des prédictions de mon compagnon, le temps s'éiait éclairci et nous promettait une matinée tranquille. Les rondes des étoiles s'entrelaçaient en merveilleux dessins sur l'horizon lointain et elles s'éteignaient l'une après l'autre, à mesure que la pâle lueur venue de l'orient envahissait la voûte du ciel d'un violet sombre, illuminant peu à peu les pentes abruptes des montagnes, couvertes de neiges inviolées. A droite et à gauche, des abîmes ténébreux, mystérieux, s'enforçaient dans le noir, et des nuées, s' enroulant et se déroulant, comme des serpents, en sortaient pour se glisser dans les crevasses des rochers voisins, comme si elles sentaient et redoutaient l'approche du jour.

Tout était calme au ciel et sur la terre, comme dans le cœur de l'homme à l'instant de la prière du matin. Seulement de temps à autre arrivait de l'orient un vent froid qui hérissait la crinière des chevaux, couverte de givre. Nous nous mîmes en route. Nos cinq mauvaises

rosses avaient peine à traîner nos voitures sur le chemin tortueux qui menait au Goutt. Nous suivîmes par derrière, mettant des pierres sous les roues quand les chevaux n'en pouvaient plus. La route semblait aller droit au ciel ; car aussi loin que s'étendait la vue, elle ne cessait de monter et enfin se perdait dans un nuage qui, dès la veille au soir, s'était posé sur le sommet du Goutt, comme un milan qui attend sa proie (1). La neige criait sous nos pas. L'air était si raréfié que nous avions peine à respirer. Le sang à chaque instant davantage m'affluait à la tête; mais, malgré cela, je ne sais quelle sensation de bien-être se répandait dans mes veines et je me sentais joyeux de me trouver si haut au-dessus du monde : joie puérile, si Ton veut, mais à mesure qu'on s'éloigne des contraintes sociales et qu'on se rapproche de la nature, on redevient malgré soi enfant. L'âme se dégage de toutes les notions acquises et redevient telle qu'elle a été déjà et qu'elle doit être assurément un jour. Celui-là qui, comme moi, aura eu l'occasion d'errer dans la solitude des montagnes et de contempler longtemps leurs merveilleux aspects, d'aspirer avidement Fair vivifiant de leurs précipices, celui-là comprendra mon désir de traduire, de raconter, de peindre ces féeriques tableaux. Enfin nous atteignîmes la cime du Goutt, nous nous arrêtâmes et nous nous mîmes à regarder. Au-dessus de la montagne planait un nuage gris, dont le souffle glacé présageait un orage prochain; mais au levant, l'horizon était si clair et si doré que le capitaine et moi, nous avions complètement oublié le nuage. Oui, le capitaine lui-même. Les cœurs simples ont le sens de la beauté et de la grandeur de la nature, cent fois plus

(1) Cf. Mtsyri, XIV.

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fort et plus vivant, que nous autres, conteurs enthousiastes en paroles et sur le papier.

— Vous devez être, lui dis-je, habitué à ces magnifiques spectacles ?

— Oui, on s'habitue aussi au sifflement des balles, c'est-à-dire à dissimuler les palpitations involontaires de son cœur.

— J'ai entendu dire, au contraire, que pour certains vieux soldats, c'est là une musique même agréable.

— Oui, d'une certaine façon, elle est agréable; mais c'est parce qu'alors le cœur bat plus fort. Regardez, ajouta-t-il en me montrant l'orient : quel pays!

Et en effet, j'aurais peine à retrouver un pareil panorama. A nos pieds s'étendait la vallée de Koichaour, sillonnée par l'Aragva et une autre rivière, comme par deux fils d'argent. Il s'y glissait une nuée bleuâtre, qui essayait de fuir vers les gorges voisines les chauds rayons du matin. A droite et à gauche, des crêtes, s'étageant, chevauchant l'une sur l'autre, s'étendaient, couvertes de neiges, de buissons ; plus loin, des montagnes encore, mais pas deux rochers qui fussent semblables ; et toutes ces neiges étincelaient d'un éclat vermeil, si joyeux, si clair, qu'on aurait voulu finir ses jours en un tel endroit. Le soleil commençait à poindre derrière un mont d'un bleu sombre, qu'un œil exercé seul pouvait distinguer d'un nuage d'orage ; mais pardessus le soleil s'étendait une bande sanglante, qui attira surtout l'attention de mon compagnon. « Je vous l'ai dit, s'écria-t-il, nous aurons mauvais temps aujourd'hui. Il faut nous hâter, ou sans cela, il nous surprendra sur la Krestovaia. En route ! » cria-t-il aux postillons.

Maxime Maximytch nous fait faire connaissance directement avec Pétchorine. Le capitaine et son compagnon se

trouvent à l'hôtel à Vladicaucase, attendant l'escorte militaire qui doit les accompagner. Une calèche de voyage arrive. Elle porte Pétchorine, qui se rend en Perse. Le bon Maxime Maximy tch accueille son ancien camarade avec mille témoignages d'amitié. Il l'engage à s'arrêter au moins quelques jours. Pétchorine répond à ces avances par une très grande froideur, ce qui navre complètement son vieil ami.

Il prétexte qu'il n'a pas un instant à perdre et disparaît.

IL Avec Tamane commence un second groupe de nouvelles, qui comprend en outre la Princesse Mary et le Fataliste. Tamane a paru pour la première fois au tome VIII des Annales de la Patrie, en 1840, et le Fataliste au tome VI du même recueil, en 1839, La Princesse Mary ne parut que dans l'édition complète de 1840. Ces trois nouvelles sont censées extraites des papiers de Pétchorine, mort en Perse, publiés par ses amis.

Tamane est une histoire de contrebandiers. Le narrateur, de passage dans le port de Tamane, loge dans une misérable cabane sur le bord de la mer. Il surprend, pendant la nuit, le manège de contrebandiers qui habitent la masure. Une fille, qui est la maîtresse du contrebandier Janko, fait des agaceries au jeune officier et lui donne un rendez- vous sur le bord de la mer. Là elle l'invite à faire un tour en barque jusqu'à une certaine distance du rivage et, à un moment donné, elle essaie de le jeter à la mer pour faire disparaître un témoin gênant. Mais, n'étant pas la plus forte, c'est elle au contraire qui fait un plongeon, dont elle se tire heureusement. Le récit est vivement mené, sobre de détails, et revêt une allure de mystère et en même temps de violence dans l'expression des sentiments, qui fait involontairement penser à certaines nouvelles de Mérimée.

La Princesse Mary est, suivant la fiction adoptée par l'auteur, le journal de Pétchorine aux eaux du Caucase.

Pétchorine rencontre à Piatigorsk un ancien camarade, Grouchnitski, personnage assez fat et beau parleur. Ce dernier courtise une jeune fille, Mary, qui prend les eaux en compagnie de sa mère, la princesse Ligovskaia. Pétchorine remarque la jeune fille. Il va trouver un docteur Ver- = 192 =^- ■ ■ =

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ner, un type curieux de médecin sceptique, qui lui donne des renseignements sur les dames Ligovski et en même temps lui apprend qu'une personne blonde, accompagnée d'un vieux monsieur, est arrivée récemment. Cette personne est Véra qui fut aimée autrefois par Pétchorine et qui est maintenant mariée. Notre héros, en même temps qu'il renoue avec Véra, veut disputer Mary à Grouchnitski. Il fait savamment le siège de la jeune fille par des procédés à lui, où l'indifférence affectée et l'esprit sarcastique jouent le principal rôle. Au cours d'une promenade, il se trouve en tête à tète avec Mary.

Le soir une nombreuse société se dirigea à pied du côté de la fondrière.

Selon l'opinion des savants du pays, cette fondrière n'est pas autre chose qu'un cratère éteint. Elle est située sur la pente du Machouk, à une verste de la ville. Un étroit sentier y conduit au milieu des buissons et des rochers. Pour gravir la côte, j'ai offert le bras à la princesse et elle ne le quitta plus de toute la promenade.

Notre conversation commença par des médisances. Je passai en revue nos connaissances présentes et absentes, signalant d'abord leurs ridicules, puis leurs défauts plus graves. Ma bile s'échauffait. J'avais commencé par plaisanter et je finissais par de franches méchancetés. D'abord cela l'a amusée, puis elle a été effrayée.

— Vous êtes un homme dangereux! m'a-t-elle dit : je préférerais tomber dans un bois sous le couteau d'un assassin que d'être victime de votre mauvaise langue... Je vous le dis sérieusement : si l'idée vous venait de mal parler sur mon compte, prenez plutôt un couteau et frappez-moi, — je crois que cela ne vous sera pas très difficile.

— Est-ce que j'ai l'air d'un assassin ?

— Vous êtes pire...

Je réfléchis un instant et lui dis d'un ton de voix profondément ému :

— Oui, telle fut ma destinée dès mon enfance l Tout le monde lisait sur mon visage des signes de mauvais instincts que je n'avais pas : on les pressentait et ils germèrent. J'étais modeste, on m'accusait d'astuce : je devins sournois. Je ressentais profondément le bien et le mal ; personne ne me faisait de caresses, tout le monde m'offensait: je devins vindicatif. J'étais morose et les autres enfants joyeux et babillards ; je me sentais au-dessus d'eux, on me mit plus bas : je devins envieux. J'étais disposé à aimer le monde entier ; personne ne me comprit, et j'appris à haïr. Ma jeunesse trop tôt fanée s'écoula en lutte entre le monde et moi. Mes meilleurs sentiments, de peur des railleries, je les ai enfouis au fond de mon cœur : et ils y sont morts. J'aimais la vérité, on ne me crut pas : je me mis à tromper. Connaissant à fond le monde et tous les secrets ressorts de la société, je devins habile dans la science de la vie, et je vis que d'autres, sans avoir cet art, étaient heureux, usant sans effort de ces avantages que je m'efforçais infatigablement d'atteindre. Alors le désespoir naquit dans mon cœur, non pas ce désespoir que guérit la balle d'un pistolet, mais un désespoir froid, sans énergie, qui se cache sous les manières aimables et le sourire bienveillant. Je devins un infirme moral. La moitié de mon âme n'existait plus, elle s'était desséchée, évaporée, elle était morte; je la tranchai et la jetai là, alors que l'autre moitié s'agitait et subsistait au service de chacun, et cela, personne ne l'avait remarqué, parce que personne ne soupçonnait que la moitié de mon âme avait péri. Vous venez de m'en faire souvenir et je

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viens de vous lire son épitaphe. A beaucoup de gens les épitaphes paraissent ridicules, mais à moi pas, surtout quand je pense à ce qui repose au dessous. Au reste, je ne demande pas que vous partagiez mon opinion. Si ma sortie vous semble risible, riez-en. Je vous préviens que je n'en serai nullement formalisé.

En ce moment, j'ai rencontré ses yeux : les larmes y affluaient; son bras, appuyé sur le mien, tremblait ; ses joues s'enflammaient ; elle avait pitié de moi ! La pitié, ce sentiment qui subjugue si aisément les femmes, avait pris racine dans son cœur inexpérimente. Pendant toute la promenade, elle a été distraite, elle fait la coquette avec personne, c'est un bien j;rand symptôme !

Nous étions arrivés à la fondrière. Les dames avaient lâché leurs cavaliers, mais elle, ne quitta pas mon bras. Les saillies des dandys de l'endroit ne l'ont pas fait rire; l'escarpement à pic sur lequel elle se trouvait ne lui a pas fait peur, alors que les autres dames poussaient des cris d'oiseaux et se bouchaient les yeux.

Au retour, je ne repris pas notre peu joyeuse conversation; mais à mes questions banales et à mes plaisanteries, elle répondait brièvement et d'un air distrait.

— Avez-vous aimé? lui demandai-je enfin.

Elle me regarda fixement, hocha la tête et retomba dans sa rêverie. Il était clair qu'elle avait voulu dire quelque chose, mais qu'elle ne savait par où commencer ; son sein palpitait... Eh quoi ! Une manche de mousseline est une bien faible défense et une étincelle électrique courut de mon bras au sien. Presque toujours l'amour commence ainsi et nous nous trompons souvent quand nous pensons que les femmes nous aiment pour nos qualités physiques ou morales. Assurément, elles = 195 -

préparent, disposent leur cœur à recevoir le feu sacré, mais c'est le premier contact qui décide de tout.

— N'est-ce pas que j'ai été très aimable aujourd'hui? me dit la jeune princesse avec un sourire contraint, quand nous fûmes de retour de la promenade.

Nous nous sommes séparés.

Elle est mécontente d'elle-même, elle s'accuse de froideur... Oh! c'est là un premier et important triomphe !

Demain elle voudra me donner une compensation. Je sais tout cela par cœur... c'est là l'ennuyeux!

Une autre scène montrera de quelle façon curieuse Pétchorine en use avec les femmes ^iont il veut se faire aimer.

La soirée d'aujourd'hui a été féconde en événements. A trois verstes de Kislovodsk, dans le ravin où coule le Podkoumok, est un rocher appelé V Anneau. C'est une sorte de porte formée par la nature. Elle s'élève sur une haute colline et le soleil couchant jette à travers elle sur l'univers son dernier et ardent regard. Une nombreuse cavalcade s'était rendue à cet endroit pour voir le coucher du soleil à travers cet œil de pierre. Aucun des promeneurs, à vrai dire, ne songeait au soleil. J'accompagnais à cheval la jeune princesse. Au retour, il nous fallut passer à gué le Podkoumok. Les rivières de montagne, même les plus petites, sont dangereuses, car leur fond est un véritable kaléidoscope. Tous les jours il se modifie sous l'effet des eaux; où hier il y avait une pierre, aujourd'hui il y a un trou. Je pris les rênes du cheval de la princesse et le fis entrer dans l'eau qui ne lui allait pas plus haut que les genoux. Nous nous mîmes tranquillement à traverser de biais la rivière à contre-courant. On sait que, quand on franchit des cours d'eau rapides, il ne faut pas regarder le

-= UN HEROS DE NOTRE TEMPS courant, car alors la tête vous tourne. J'avais oublié de prévenir la princesse Mary de cette particularité.

Nous étions déjà arrivés au milieu, à l'endroit le plus rapide, quand tout à coup elle chancela sur sa selle. « Je ne me sens pas bien », dit-elle d'une voix faible. Je me penchai aussitôt vers elle, entourai avec mon bras sa souple taille.

— Regardez en l'air! lui murmurai-je : ce n'est rien, seulement, n'ayez pas peur ; je suis avec vous.

Elle se trouvait mieux ; elle voulut se dégager de mon bras, mais j'enlaçai plus solidement encore sa taille tendre et molle. Ma joue touchait presque la sienne. Il en émanait comme une flamme.

— Que faites-vous?... Mon Dieu î...

Je n'ai pas tenu compte de son émotion et de son trouble et mes lèvres ont effleuré sa joue délicate. Elle a frissonné, mais n'a rien dit. Nous étions en arrière : personne ne ncus voyait. Quand nous atteignîmes le bord, tous les autres avaient pris le galop. La princesse retint son cheval ; je restai auprès d'elle. Il était visible que mon silence la gênait, mais j'avais juré de ne pas prononcer une parole, par curiosité. Je voulais voir comment elle se tirerait de cette situation délicate.

— Ou vous me méprisez, ou vous m'aimez beaucoup! me dit-elle enfin d'une voix où il y avait des larmes. Peut-être voulez-vous vous moquer de moi, troubler mon âme et ensuite m'abandonner... Ce serait une action si lâche, si basse, que la seule supposition... Mais non, n'est-ce pas, ajouta-t-elle d'un ton de douce confiance ; il n'y a rien en moi qui puisse me priver du respect qui m'est dû? Votre audace... Je dois, je dois vous la pardonner, parce que j'ai permis... Répondezmoi, parlez donc, je veux entendre votre voix!...

Dans ces dernières paroles, il y avait une telle impatience féminine que je souris malgré moi. Par bonheur il commençait à faire sombre... Je ne répondais pas.

— Vous vous taisez? continua-t-elle : vous voulez peut-être que je vous dise la première que je vous aime.

Je me taisais toujours.

— Vous le voulez donc? continua-t-elle, en se tournant brusquement vers moi...

Dans la décision de son regard et de sa voix il y avait quelque chose d'effrayant. . .

— A quoi bon? répondis-je, en haussant les épaules. Elle donna un coup de cravache à son cheval et

s'élança à corps perdu dans le chemin étroit et dangereux.

Le lendemain, Pétchorine rencontre Mary auprès du puits où l'on prend les eaux.

Je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit. Ce matin j'étais jaune comme un citron.

Un peu plus tard, je rencontrai la princesse auprès du puits.

— Vous êtes malade? me dit-elle en me regardant fixement.

— Je n'ai pas dormi de la nuit.

— Moi non plus... Je vous accusais... peut-être à tort. Mais expliquez- vous, je puis tout vous pardonner.

— Vraiment tout?...

— Tout... seulement dites la vérité... et bien vite... Voyez- vous, j'ai beaucoup réfléchi, je me suis efforcée d'expliquer, de justifier votre conduite. Peut-être craignez-vous des obstacles de la part de mes parents... mais cela n'est rien. Quand ils sauront... (et sa voix tremblait), je les supplierai. C'est peut-être votre propre

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situation... mais sachez que je puis tout sacrifier pour celui que j'aime... Oh ! répondez-moi vite, ayez pitié de moi... Vous ne me méprisez pas, n'est-ce pas?

Elle m'avait pris la main.

La princesse sa mère marchait devant avec le mari de Véra et n'avait rien vu ; mais les malades qui se promenaient avaient pu nous voir et ce sont bien les faiseurs de cancans les plus curieux parmi les curieux, et je dégageai bien vite ma main de son étreinte passionnée.

— Je vous dirai toute la vérité, lui répondis-je : je ne chercherai ni à justifier, ni à expliquer ma conduite ; je ne vous aime pas.

Ses lèvres pâlirent légèrement.

— Laissez-moi, dit-elle d'une voix à peine distincte. Je haussai les épaules, tournai le dos et m'éloignai.

Cependant Mary s'est compromise avec Pétchorine et on en glose dans la société des eaux. Véra poursuit son amant de sa jalousie. De son côté, Grouchnitski, qui se voit supplanté, a cherché une querelle à son rival et l'a provoqué en duel. Pétchorine fait ses réflexions le soir de la scène.

Deux heures du matin... je ne dors pas... Il faudrait pourtant dormir pour que demain ma main ne tremble pas. Après tout, à six pas, il est difficile de manquer son coup. Ah! monsieur Grouchnitski! votre mystification est avortée... les rôles sont intervertis. C'est à moi maintenant à chercher sur votre pâle visage les traces de votre peur secrète. Pourquoi avez-vous vous-même fixé cette distance fatale de six pas? Vous vous imaginez que je vais sans contestation vous offrir mon front... mais nous tirerons au sort!... et alors... alors... et si la chance le favorise? Si en définitive mon étoile me trahit?... Et c'est bien possible, il y a si longtemps qu'elle seconde fidèlement mes caprices.

Eh bien, quoi ? mourir, c'est mourir ! La perte ne sera pas grande pour le monde; et moi-même est-ce que je ne m'ennuie pas cordialement? Je suis comme un homme qui bâille à un bal et qui ne va pas se coucher parce que sa voiture n'est pas encore là. Mais la voiture est avancée... adieu!...

Je parcours dans ma mémoire tout mon passé et malgré moi je me demande : pourquoi ai-je vécu? Dans quel but suis-je né?... Il a existé cependant, ce but, et assurément ma destinée était haute, car je sens dans vmon âme des forces immenses... Mais je n'ai pas compris cette destinée, j'ai été entraîné par les mirages des passions vaines, et ingrates. Je sortis de leur creuset dur et froid comme l'acier, mais à tout jamais j'avais perdu la flamme des nobles enthousiasmes, la fleur la plus belle de la vie. Et depuis ce temps, que de fois j'ai été comme une hache entre les mains du destin î Comme un glaive de justice, je me suis abattu sur la tête de victimes désignées, souvent sans méchanceté, toujours sans pitié... Mon amour n'a donné à personne le bonheur, parce que je n'ai jamais rien sacrifié pour ceux que j'aimais. J'ai aimé pour moi-même, pour ma propre satisfaction. Je ne voulais que satisfaire l'étrange exigence de mon cœur qui engloutissait avidement la sensibilité de mes victimes, leur tendresse, leurs joies et leurs douleurs et ne parvenait pas à se rassasier. Ainsi le malheureux, épuisé par la faim, s'assoupit de faiblesse et voit en rêve devant lui des mets somptueux et des vins pétillants ; il dévore avec fureur ces présents magiques de son imagination et il se sent soulagé, mais, à peine réveillé, la vision disparaît et à sa place c'est la faim qui redouble et le désespoir.

Et peut-être que je mourrai demain !... Et il ne restera sur terre aucun être qui pût me comprendre. Les uns t= — = 200 =

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me jugent pire, les autres meilleur que je ne suis... Les uns diront : c'était un bon garçon ; d'autres, c'était une canaille. Les uns et les autres se tromperont également. Après tout, vaut-il la peine de vivre? On vit tout de même, par curiosité; on attend du nouveau... Dérision et misère !

Le duel a lieu dans la montagne, sur une plate-forme bordant un précipice. Grouchnitski, frappé à mort, disparaît dans le ravin. Pétchorine, de retour chez lui, trouve un billet de Véra lui apprenant que son mari a su leurs relations et qu'il doit fuir. A la réception de cette lettre, il est tout d'un coup repris d'une passion folle pour cette femme qu'il semblait auparavant assez négliger. Il crève, pendant la nuit, son cheval tcherkesse pour aller les rejoindre. Ne pouvant y parvenir, il est saisi d'un accès de désespoir et tombe sur l'herbe en pleurant comme un enfant. Cependant l'affaire du duel, malgré les précautions prises, s'est ébruitée et Pétchorine doit se rendre aux arrêts dans une forteresse. Avant de partir, il va faire ses adieux aux dames Ligovski. Il est reçu par la mère qui lui propose d'épouser sa fille. A ce moment, Mary paraît, pâle et amaigrie. Il doit avouer qu'il s'est joué d'elle, qu'il ne l'aime pas et qu'il ne l'épousera pas. C'est la fin du récit.

Le Fataliste clôt la série des nouvelles dont se compose Un héros de notre temps. Pétchorine raconte l'aventure d'un officier serbe, Voulitch, au sujet duquel il avait parié qu'il mourrait le jour même. Voulitch, qui est un joueur invétéré et qui a des idées de suicide, accepte le pari. En présence de tous ses camarades officiers, il se tire dans la tête un coup de pistolet, mais le pistolet rate. Il n'échappera pas pourtant à la mort, car, la même nuit, il est assassiné par un cosaque ivre. L'allure du récit rappelle certaines nouvelles de Pouchkine.

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