CHŒUR D’INSECTES
— Oh ! les vilains !
— Nous qui les prenions pour des fleurs.
— Pouah ! qu’ils sentent mauvais !
— Oh ! le joli mouchoir par terre !
— Qu’il y a des choses qui brillent !
— C’est aussi joli que des boutons d’or... Approchonsnous.
— Ils ont écrasé mon petit coquelicot. Pique-les sur le nez.
— Pique-les, toi.
— Peureux, va ! tiens... allons-nous-en, les voilà en fureur. — Ah ! j’ai mal au cœur de l’avoir mordu... C’est bien mauvais au goût, l’homme...
On ferait de longues pages sur ce tableau spirituel et goguenard, — qui demandait, quoique allemand, une légende parisienne. — Passons à son examen de conscience.
Il y a peu d’air dans le paysage; une lumière qui manque de franchise. Les tètes sont trop étudiées au détriment de l’ensemble. Il est bien peint, — bien dessiné, — mais trop conçu dans un ton charivarique. Pas assez vrai pour l’impression, quoique pittores-
que. N’épouvante, ni ne fait réfléchir, ni n’intéresse ;
fait sourire et amuse. Une importante vignette reproduisant deux héros de carnaval qui s’exercent. — Le naturel fait défaut ; il se change en un caractère de drôlerie quin’est ni de la peinture comique, ni satirique, ni élevée dans le sens de l’humour.
Beaucoup d’habileté, de verve, d’éclat, de grâce trompeuse; — peu de naturel.
Le Criminel par déshonneur. — Une ballade de Schiller assez mal réussie quoique bien comprise. La couleur est discordante ; elle fatigue. La lumière circule brisée, aigre, créant des accidents à tous les points du tableau, des accidents aigus, violents. Cette toile est maigre, cruelle pour l’œil; elle intéresse sans plaire. Le talent s’y fait reconnaître et saluer, mais sans aucune séduction. Certaines parties donnent la gamme de ces effets de fantaisie auxquels le théâtre renonce déjà.
On dirait un pianiste à son clavier, — distrait et laissant errer sans intention les mains sur les touches d ivoire. 11 trouve de bons, de mauvais motifs, et n’exécute en somme qu’un thème diffus, — sorte de pot pourri à modes antipodiques.
Je voudrais pourtant dire un mot sérieux sur ce talent très-convaincu et viril, — qui promet beaucoup,
mais dont la manière, quant à la palette, ressemble de trop près à celle d’une école où l’individualité n’est pas habituelle. Je parle de l’école de M. Couture, qui ne réussit guère qu’à créer des copistes et
LUS i i STATIONS DU SALON.
des facteurs. M. Henneberg a de l’esprit, de la fougue, du sentiment, — dans un caractère autant écrit que peint; mais il s’éloigne de la nature et ne la voit guère que comme accessoire. C’est le monde renversé. Ainsi agissant, on arrive tout droit à la peinture en robe de chambre, — faite à la croisée, devant une campagne de convention, espèce de passepartout qui sert aux natures factices.
Le jour où M. Henneberg mettra les pieds dans la rosée, je serai des premiers à l’applaudir. Il verra alors combien la nature est tendre et onctueuse.
Une Ecole de village dans la forêt Noire . — Il y a trois rangs de bancs. Le bureau du professeur s’élève menaçant sur le devant, — et lui-même, Seigneur Jésus! quelle attitude de coq fustigé?... Il joint ses mains, un bâton sous le bras; il s’arc-boute sur ses vieux mollets après s’être levé comme un ressort du fauteuil doctoral, il fait grincer ses vieilles dents longues comme un jour de pain sec; son petit œil bleu fait le gros dos ; il grimace, il morigène, il tempête, •secouant sa longue lévite bleue. Sa plume, fichée dans l’encrier, se redresse elle-même, menaçante comme un sceptre. «Maudits enfants! engeance du diable! — ali ! petits bandits qui ne me laissez pas de repos; marmaille endiablée... qui a pris mes lunettes? vous riez, polissons !.. Et vous, mademoiselle, qui vous cachez dans votre tablier, — approchez, ap-
prochez. » Elle s’approche, la mignonne petite fille aux longues tresses blondes. — Il y a eu du bruit. Voilà cinq pauvres petits incriminés attendant l’arrêt suprême. Un autre est déjà à genoux, assis sur ses talons. Ah! que de fois je me suis vu ainsi, crayonnant sur les dalles, les genoux rompus ! — fatale dissipation ! Un se cache derrière le bureau pour laisser passer la foudre et rire à son aise. Derrière le vénérable maître, pendu au mur, au-dessus du Christ en plâtre, — on voit son vénérable chapeau, posé là en épouvantail devant ces jolis oiseaux qui viennent apprendre les tristes leçons de la vie. Filles et garçons sont confondus. Les filles se groupent le long du mur gris tapissé de cartes et de sentences. Une fenêtre à carreaux ovales, découpée en trèfle par des rideaux blancs, laisse passer un fine lumière et deviner au loin la verte forêt.
Il y a beaucoup de variété, de piquant et de naturel dans cette toile, — des détails observés avec finesse. C’est délicieusement heureux de gestes, — avec ce sentiment ému et rêveur, et presque grave dans la joie, qui est bien allemand. Quels groupes charmants! Ils vivent bien, ces enfants, — ils causent, pensent, ou rêvent, ou écoutent. C’est trèsharmonieux de lignes , mouvementé sans confusion ; la lumière est juste. Je ne la trouve un peu diffuse que dans la partie avoisinant le mur. Le fond n’a pas la solidité du premier plan. Les figures contre la croisée, subitement saisies par la lumière, devraient être plus en silhouette. Le jour, frisant contre le mur,
crée des reflets que le travail un peu indécis du pinceau a encore outrés. Il s’ensuit que cette partie de la toile ne semble pas faire cause commune avec l’autre, qui constitue un premier plan vigoureux. La couleur est gracieuse , sans recherche; nulle part on ne sent l’apprêt; la petite page a jailli de source. Rien de pittoresque comme le coup de lumière sur les enfants punis; — rien de joli comme les deux enfants , — garçon et fille , — assis dans 1’ombre , à la droite du maître d’école. La gamme des tons est nouvelle. Ce morceau pourrait composer à lui seul un délicieux tableau. Rien d’aimable comme la petite fille en jupon rouge, en tablier rose et corsage vert, — aux cheveux blonds si doux ! si beaux! ... Oh! jolie enfant, jolie enfant! que je voudrais sécher tes larmes, que je voudrais te faire pardonner, mignonne aux blonds cheveux, — les fins cheveux!... Je ne connais qu’une femme au monde qui les ait si fins et si blonds... mais je ne vous dirai pas son nom.
Souvenez-vous de M. A cher.
La Plaine des Rocailles ( Savoie ). — Une plaine , des roches pointues, une sorte de mare où l’eau s’endort bleue et profonde; des vaches viennent s’y abreuver. La lumière est vive, et projette sur le sol des ombres d’une puissante intensité. Des pins, tout au loin, bien loin, atomes crochus égarés dans cette
immensité, griffent le ciel de leur feuillage anguleux. Le ciel est bleu. Paysage austère, d’un sentiment qui fait penser aux désespoirs d’une âme sauvage , ou plutôt d’une agreste saveur qui réjouit le corps malade de fumée et de miasmes. 11 est peint dans un style large , — vigoureusement enlevé par grands plans. On l’a placé très-liaut. — Je réclame contre cet excès d’honneur.
Eh bien! ma pauvre Marguerite, ma bonne petite Greetchen, te voilà cabotine maintenant? il ne te manquait plus que cette illustration !... Permets-moi d’entrer dans ta loge et de présider à l’arrangement de cette toilette de mauvais goût dont tu t’affubles. Vois, je suis rasé, frisé, pommadé ; je m’habille de gris, je porte des gants rouges; le jockey-club m’honore, les chroniqueurs m’observent, le Figaro me critique , mes chevaux piaffent tous les jours à la porte de Tortoni. — Voici un bouquet enveloppé de coupons de rentes... Bonjour, bonjour. Ah! charmante, — nou* irons au bois te montrer... Malheureuse enfant ! douce fleur blonde de l’Allemagne, que viens-tu faire ici? qui t’a conduite au milieu de la troupe comique de Meaux, de Dijon ou de Laval , — Laval, je crois? Cette vieille , ce n’est pas Marthe, c’est ta mère? Ce grand escogriffe là-bas , fait à la plume, dont la tête égrillarde entre dans la porte, par un vrai tour de force diabolique, ce n’est pas Mé-
phistopliélès , mais un compère chargé d’endosser son pourpoint de feu, — -prêt à nasiller ses tirades excentriques? Il est bien grimé ; le rouge qu’il s’est mis sur les joues lui sied à merveille et ne peut manquer d’elfrayer les enfants. O Marguerite! est ce toi?
— Non , c’est ta pâle et disgracieuse image , chère enfant. Elle n’a ni ton cœur, ni tes traits charmants, ni ta simplicité, — j’en réponds. Elle parle d’une voix aigre et se maquille comme une fleur fanée. — Bonjour, mademoiselle Trois-Etoiles. Vite, vite, voilà le régisseur qui frappe. M. le maire de Laval s’est mouché d’ennui. — La belle société trépigne, boude et bâille. Vite, et jouez-moi Goethe rondement. C’est une bonne fortune pour'la ville. Allons, mademoiselle, encore un coup d’œil à cette pompeuse toilette d’emprunt qui servit à d’autres Marguerites , comme vous blondes, — poussez la croisée, — pliez le miroir, — fermez cette malle de voyage; allons, le public de Laval n’est point flegmatique, — il crie volontiers, et la belle société aime les pommes, je vous en avertis. Connaissez- vous au moins votre rôle? Le caractère vous est-il familier? Vous savez que Greetchen était toute simple, toute bonne,— ne riez pas,—
— à peine coquette, très-amoureuse par exemple. Volontiers ses yeux brillaient , son jeune sang brûlait. — Ne regardez pas vos bagues. — Elle était femme; elle avait le sentiment maternel le plus adorable; elle savait autant joindre ses mains pour la prière, ô Marguerite! que scs bras autour du cou de l’amant préféré. — Vous feuilletez vos billets
doux ? — Elle était candide et rieuse; elle rayonnait de vie et de force et ne minaudait jamais. — Vous hochez la tête , mon enfant ? — Elle ne baissait les yeux que par modestie, et jamais pour provoquer des désirs sensuels; elle ne savait point mentir, ne faisait aucune phrase , ne lisait aucun roman à la mode, ne parlait ni théâtre , ni arts, ni politique; n’était point prude , ignorait le couvent , les mots à double entente qui font rougir à propos ; ne savait point faire baisser les yeux d’un homme, — et disait simplement à qui faisait battre son sein d’une violente fièvre : « Cher homme, je t’aime ! je suis à toi ! ton bien! ta vie! je t’ai tant donné, que je n’ai presque plus rien à faire ! » — Vous riez! plaise à Dieu que personne ne pleure de ce rire.
Allons , mademoiselle , c’est la sortie de l’église ; Faust vous attend en fumant sa pipe derrière un décor. — Il cause avec M. Bohn, le peintre, qui vous a engagée pour la circonstance. — La ville de Laval frémit. . .
Souvenez-vous de mes conseils, mon enfant.
Lamorinière. Paysage. — Ce paysage est coupé en deux par un gros arbre dont on ne voit que le tronc. A droite est une allée longue, — longue, se perdant à l’horizon qui découpe comme une fenêtre lumineuse au bout de ce rideau sombre d’arbres. Néanmoins le soleil passe entr’eux et tache le sol. Il fait aussi saillir en vigueur des boeufs qui viennent vers vous conduits par un enfant. Cette allée se compose
d’herbe verte séchée par places, et d’un chemin qui côtoie les arbres. A gauche, nous voyons ces taillis traçant une courbe compacte sur le ciel. Quelques arbres s’en dégagent, verte dentelle accrochée aux nuages qui passent. Sur le devant, deux ou trois arbres très-élancés, montent et croisent capricieusement leurs branches, tout en haut du cadre. On dirait l’ardeur fébrile des rosaces de cathédrale. A terre, quelques troncs d’arbres , un peu d’eau croupie , de l’herbe très-verte, piquetée , égayée , réchauffée de soleil. L’horizon s’enlève, brusque sur le ciel argenté. Un troupeau de bœufs en suit la lisière.
Voilà une délicieuse page, étudiée à fond; vibrante, bien conçue , avec un effet tout à la fois large et détaillé, et malgré ses détails, exempte de sécheresse. Elle est pleine de soleil, — de vrai soleil. J’ai rarement vu un tableau qui eût un meilleur accent de nature. J’y trouve une variété inépuisable de vers, maniés avec un sentiment exquis. La touche , très-énergique et vaillante , est d’une conscience magistrale. On ne saurait réaliser une plus juste lumière, ni un ton plus individuel de nature. Aussi l’œil se perd en jouissances. Admirez, je vous prie, avec moi, le groupe d’arbres de gauche , les arbustes aux feuilles traversées par la lumière sur le bord du ruisseau , les bœufs du fond, et tout le plan d’herbe qui précède. Il est délicat, charmant, vrai jusqu’à l’absolu. M. Lamorinière se souvient de Ruysdaël — et plus spécialement d’Iïobbéma. Mais comme il surpasse ce dernier par son ton de nature, sa robuste et large application ! —
11 est plus profond , — plus juste , — plus ressenti. Il est moderne par l’esprit dans un vieux langage , — et garde pour lui son excellente émotion.
M. Lamorinière ( encore un étranger et Belge comme M. du Bois ) a envoyé deux autres toiles parfaites dont nous allons parler à l’instant, quoiqu’elles se trouvent à des endroits divers.
L’une a été acquise par la commission de la loterie, l’autre fait partie de la salle III.
Voici la première :
Deux maisons de briques couvertes de chaume, — des arbres , — une haie , — un chemin gris où les charrettes ont creusé de profondes ornières , — un fond de campagne.
Oh! le joli,- le fin paysage! Connais-tu cette maison, mon cher Louis , cette maison aux murs de briques, flanquée de hangars , de meules de foin, bordée d’une haie tantôt verte, tantôt rousse, au pied de laquelle coule un ruisseau qu’enjambe une grande pierre lisse, — tapissée d’arbres, de pommiers et de cerisiers en fleurs , — peut-être aussi de pruniers — et d’ormes ridés aux formes acariâtres? La connaistu, cette maison flamande si hospitalière au regard ? Y as-tu bu de la bière par joyeuses pintes? Y as-tu mangé la fine tranche de jamhon, après le lapin aux prunes, après le canard aux raisins, après 1a, volumineuse friture de rigueur? Y as-tu bu du petit-lait aigre-doux , non sans oublier d’embrasser la rouge fermière qui ne bouge mie, ainsi lutinée, tout en
chantant Desrousseaux, ton poète lillois favori, — ce joli esprit, ce joyeux cœur si spirituel, si vrai, si profond et tendre ?... C’est ton pays, — c’est le doux et robuste pays du Nord , aux grasses campagnes, aux mélodieuses visions, bonhomme, rieur, buveur, grave et simple.
Suivons le chemin jalonné de poteaux mi-partie blancs et noirs comme autant de poteaux de tombe ; — nous arrivons. Une laitière, ses deux cruches de cuivre au bras, suivie d’un chien qui traîne un petit chariot, vient à nous ; elle croise ses deux mains sur son tablier ; elle arrive devant la maison ; — un bonhomme en sort portant une corbeille.
— Eh! bonjour, la mère.
— Bonjour, vous, — beau temps, hé?
— Point mauvais... le blé pousse.
— Vous allez à la ville ?
— Oui bien, — vendre le lait.
Sa brouette l’attend en etfet, à demi chargée ; un chien est couché auprès. Elle est charmante, cette habitation, n’est-il pas vrai? Que de fraîcheur, de grâce et de modestie ! Il y a là, dans le mur, une croisée qui me ravit tout à fait. Elle doit éclairer une modeste chambre tout à fait propice aux travaux calmes. J’aimerais à m’y accouder, sans réfléchir, de longues heures. Suivons la route : nous arriverons à la ville en passant au milieu de ces prés verts , contre les petites maisons aux rouges toitures. — Mais regarde... n’est-ce pas une cathédrale que nous voyons au fond? mais oui, c’est la flèche d’Anvers! Comme une ai-
guilie à jour, elle monte et traverse le ciel. Quel voyage ! que de jolies choses nous allons rencontrer! — des peupliers , des saules aux rameaux tlexibles , mille détails, mille surprises. Nous lutinerons la haie du bout de nos cannes ; nous parlerons poésie champêtre et comfort; je t’expliquerai le succès de madame Bovary ; la bière , la pipe , le poêle et Téniers ne seront point oubliés. Ah! le bon pays, l’heureux, l’honnête pays, le beau paysage ! qu’il est charmant et fort, vrai et rêvé! — qu’il est séduisant de lumière et de couleur, qu’il est fait avec art!...
Tout cela grâce à M, Lamorinière.
Nous sommes maintenant dans une éclaircie de forêt; des pins, des chênes, des ormes, se groupent, clair-seméS; car on vient de faire un gros abatis d’arbres; — l’hiver approche. Le poêle ouvre son ventre froid, — la forêt pleure en voyant tomber ses plus beaux fils, — la hache retentit sourdement; — les troncs s’amoncellent. Un bûcheron promène sa scie sur l’X de bois où les branches sont divisées. Une femme passe avec un panier. Les coupes s’empilent. La neige tombera bientôt : voyez le ciel opaque. C’est l’hiver, — l’hiver ! — l’hiver de tout le monde. Ici les femmes aiguisent leurs langues pour la veillée, les dramaturges arpentent le boulevard en quête de succès;— là-bas, les Flamands rêvent chopes et pipées.
J’admire beaucoup ce tableau et je le préférerais peut-être aux deux autres, — s’ils n’étaient aussi forts.
C’est la même heureuse impression. Les arbres
88 tt LES 14 STATIONS DU SALON, sont étudiés avec un rare bonheur. La lumière est sourde, froide; le paysage se voile. — C’est parfait. La nature et l’art se combinent dans une surprenante réalisation.
Il faut se mettre en garde contre un premier aspect de sécheresse, après un ressouvenir exact de la nature. Cette netteté de travail à laquelle on n’est guère habitué depuis longtemps, surprend l’esprit et l’inquiète. Je suis tout heureux, pour ma part, de ce résultat.
M. Lamorinière mérite que la critique lui fasse une part d’appréciation large et sympathique. 11 est au premier rang.
Je suis heureux de m’être acquitté de ce devoir, — et je le remercie pour le plaisir que j’y ai trouvé.
Heilbuth. Lucas SignoreUi, peintre florentin , con templant son fis tué dans une rixe , et apporté par ses camarades dans un couvent. (Paroles du livret.)
Vous en savez autant que moi sur la scène.
' Donc, sans l’expliquer, voyons le drame. Il est nul, — mal conçu, du reste, et diffus, sans intérêt. Les groupes sont trop portés sur la gauche. Le père n’est qu’un indifférent qui s’apitoie pour rire. — Ah! le mauvais plaisant...
Est-ce à la réception d’un cadavre de bienheureux mort en pleine abstinence, ou d’un fils tué en duel, que nous assistons? C’est absolument posé pour le tableau.
Sommes-nous dédommagés par la peinture?
LES 14 STATIONS Dü SALON.
Les étoffes sont d’un ton déplaisant ; — les chairs ne vivent pas. — Que dites-vous du corps du jeune homme moisi, creux, mangé de vers? — et c’est affirmer en cela beaucoup, car pour sûr il n’a jamais existé. Les marbres de la salle n’ont aucune force de résistance; les escaliers 11e peuvent être franchis dans cette lumière de l’autre monde. Ils n’ont ni relief ni perspective. Le ciel entre dans le mur de fond., Tout est maigre, indécis, à peine dessiné, à peine affirmé par quelques légers coups de brosse. C’est noyé, lavé, triste de coloration, quoi qu’en disent vos étoffes vénitiennes. C’est à peine une ébauche. — - Nous n’avons pas songé une minute à lui donner la définition d’un tableau.
De même ici : Le Tasse à Ferrare. Deux jeunes filles, couchées sur un divan, écoutent le Tasse qui lit. Un grave seigneur, le poing sur la hanche, s’appuie de la main droite contre le rebord d’une croisée. Les personnages causent dans une salle pavée en mosaïque, à revêtements de marbre. Les jeunes filles sont habillées de damas bleu et blanc. Le seigneur debout, porte un pourpoint rouge, un maillot de soie noire. Une chaîne d’or pend à son cou, — une autre retient à la taille un poignard brimbalant sur le ventre. Le Tasse est en noir, — le manteau rejeté sur l’épaule. La manche gauche du pourpoint, faite de bandelettes blanches serrées sur le bras de distance en distance et laissant voir un fond sombre d’étoffe , était une des piquantes singularités du vê-
tement de César Borgia tel que l’a peint Raphaël. M. Heilbutli en affuble aujourd’hui Tasse. Pourquoi, je 11e sais. La composition se dispose fort bien ici. Le mouvement des lignes est harmonieux, — agréable. Le sujet s’exprime simplement.
Mais la peinture! Elle est bien malade, mon ami; ses belles couleurs sont fanées. Qui nous la rendra bien portante? — Ce n’est pas M. Heilbuth. — Quelle triste coloration, chétive et affligée... La pâle lumière erre languissante, se traîne, s’accroche, tombe, se relève, de ci, de là, maladroite, exténuée. Quant aux étoffes, ne se croirait-on pas dans un magasin de bric-à-brac? Tout est confusion, tout est désaccord. — Les figures participent du fond ; — le torse du Tasse est deux fois trop long; — le bras gauche tombe; — la jambe gauche ne se modèle en aucune façon, — et platement les mignonnes femmes se collent sur le mur pour prêter à l’image. Sujet romantique traité en vers classiques. — Oh! l’atelier moderne, quel hôpital de tableaux !...
Allons , bel oiseau bleu qui vous appelez le fils du Titien , — chantez la romance à madame. Ne connaissez-vous pas ce délicieux conte du poète, hélas! mort si jeune !...
Elle est assise, le sein découvert, — nonchalante et énamourée, la belle Béatrice Dûnato. Lui, le paresseux jeune homme, est assis près d’elle sur la fenêtre, contre une colonne de marbre. — Les jambes croisées, la mandoline sur la poitrine, il chante, —
il chante l’indolent sonnet qui doit immortaliser sa maîtresse. Arrière les pinceaux! la paresse et l’amour sont filles du ciel : elles valent toutes les gloires. Voyez derrière les eaux du grand canal; un coin de Venise apparaît à sa surface; — un coin rose., — nuage de chair à l’horizon bleu. Le ciel sourit.
Allons, bel oiseau bleu...
Chantez la romance, monsieur Heilbutli : n’êtes-vous pas le Chérubin de la peinture?... Vous soupirez à ses pieds sans oser lui avouer votre amour; vous chantez de gracieux motifs ou votre âme se dévoile timidement; votre jeune cœur, ignorant des fougues de la passion, de ses amertumes terribles, évoque mille souvenirs aimables — rêves de tête, rêves frivoles, caprices fugitifs et poétiques dont vous n’avez jamais souffert plus d’un jour. — Vous la trouvez belle ! vous aimez ses robes somptueuses, ses parures étincelantes, ses beaux cheveux, forêt blonde et lumineuse où votre jeune imagination s’égare. . — Mais l’aimez-vous pour elle-même? pour l’émotion de sa voix, pour son esprit divin, sa noblesse, son âme d’enfant si candide et si pure ? — Enfant romanesque, vous prenez sa main et baisez ses bagues. — Vous baisez ses cheveux, mais respirez avant tout les parfums qui s’en exhalent. Vous lui dites : Je t’aime! je t’aime. — Mais il vous faut l’accompagnement voluptueux de la mandoline, — et le paysage rose, la mer bleue des songes, le marbre, l’or, les fleurs, le ciel des paradis mahométans...
LES 1 î STATIONS DU SALON.
Joli conte, mais qu’il est trompeur! Allons, bel oiseau bleu , chantez la romance à madame. — Mais demandez-lui à son tour de vous apprendre comment on en peut pleurer et souffrir.
L'Aveu. — Un vieillard et une jeune tille causent dans un jardin. Je reconnais le juge Claudio des Caprices de Marianne. Il a donc une fille, ce bon juge? Puisse-t-elle ne pas ressembler à sa mère.
Ce tableau est sans contredit le meilleur des quatre exposés. Il est joli de dessin, joli de lignes et conçu dans un heureux sentiment. Il est presque allemand d’allure. En dépit du jardin, où je trouve confirmée votre indifférence pour tout ce qui touche la nature, j’aime vos personnages et je consens à les applaudir comme deux acteurs s’acquittant fort bien de leurs rôles.
Comme argument général et définitif, je reprocherais à M. Heilbuth de se complaire dans l’étude du bric-à-brac et de compter un peu trop largement sur le passé pour les fruits de son avenir. Sa jeune greffe plantée dans le vieux grand arbre vénitien est un mauvais calcul, ce me semble. Il devrait laissera qui de droit les somptuosités plastiques dont il fait un si médiocre usage. Titien, Giorgione, Véronèse, pourront les lui redemander. — Les enfantillages n’ont qu’un temps, — et le jour vient où l’homme doit faire l’expertise sévère de son cerveau.
Avec beaucoup de talent, de grâce, avec beaucoup de dons heureux et naturels , vivant dans ce système
pauvre de coloriage romantique, M. Heilbutb en arrive à n’avoir un sentiment exact de riem 11 se répète même comme gamme, comme figures, et ne peut manquer un de ces jours d’avoir épuisé tout son répertoire de souvenirs.
Je désire rencontrer M. Heilbutli autre part que sur les lagunes, et lui souhaiter alors une cordiale bienvenue. En attendant, nous en reviendrons au vieux refrain :
Allons, bel oiseau bleu.
Chantez la romance à madame.
Des moutons, des agneaux, en voulez-vous ? l’étable est pleine. Le berger, M. Brendel, vous attend. — Entrez avec la grise lumière , et caressez de la main ce coq et cette poule perçhés sur la claire-voie. Qu’il est fin, ce tableau, joli et expressif! Les agneaux sont tout à fait charmants. O bons petits êtres ! Regardez celui de droite qui bêle : quel charme irritant ! on le battrait tellement il est séduisant; et celui de gauche, qui saute par-dessus le mouton couché !— -Un écolier ne ferait pas mieux. Je ne saurais vous dire combien cette extrême naïveté me ravit.
Voici la Bergerie maintenant. Les moutons sont couchés; une claire-voie sépare le public à laine en deux camps. Au fond, le soleil couchant entre par
une croisée baignant de feu les têtes bêlantes. Ici, la lumière est grise. J’aurais voulu peut-être une concentration plus vive d’effet. Les deux lumière se nuisent. Les moutons sont admirablement peints. La touche est forte et grasse. Us acquièrent, en outre, quelque chose de sculptural par un système assez curieux d’empâtement qui ne me déplaît pas. — Je regrette seulement que son emploi s’étende à tous les objets sans distinction, — aux râteliers, aux solives, à la paille, aux murs, — à la paille surtout qui fatigue de minutie.
La mimique animale est parfaite. Elle dit un profond et judicieux observateur. Que n’ai-jc ici le témoignage d’un chien de berger ?
Les agneaux sont délicieux de malignité bête. Quant aux vieux moutons, ils ont un air de stupéfaction, d’abrutissement doctoral tout à fait réjouissant. La poule, sur le dos de l’un deux, fouillant les toisons, à la recherche d’un grain de blé, est pittoresque. Il semble voir un critique du salon en travail de notes.
Assistons au Départ des champs. Le soleil se couche derrière la colline éclairant l’horizon d’une douce flamme. Le ciel est pur, — les terrains bruns se couvrent d’ombre, ici, sur le devant. Le troupeau va partir ; — le pâtre met sa veste. Ecoutez un joli détail, s’il vous plaît : Pendant qu’il met sa veste, son chien, à ses pieds, l’interroge de la tête et semble lui dire :
<( Nous partons, n’est-ce pas ? j’ai une crâne faim...» Mais à droite , voilà un autre chien. Eli bien, que fait-il? parbleu il regarde aussi vers le groupe, il lève la tête, et semble penser : « Ab çà mais, nous partons pour tout de bon. — Cet intrigant de Fidèle est toujours auprès du maître... il va lui demander sa miche... quel licbeur !... »
Vous le voyez, rien 11e demeure inexpliqué , — et ceci, quoique détail infime dans le tableau, peut vous faire comprendre mieux que nombre de pages descriptives le talent d’observation de M. Brendel. Que de grâce rustique dans cet aimable esprit. C’est que tout cela 11e sent pas du tout la manière , n’est ni vulgaire, ni fade. L’horizon me paraît délicieux; — les terrains, dans l’ombre, sont justes et fermes. Il y a de mauvaises herbes que je vous engage à arracher; -“elles ont la vie dure.
Et maintenant, rentrons au bercail pour voir les Petits agneaux , — sans crier ohé ! comme le fait le peintre. Brave poète, ignorez-vous que ce mot banal pourrait servir de devise explicative à tous les systèmes erronés. Il sonne faux, il est trivial et bas, il enseigne le mépris des grandes choses, il cancanne avec les grisettes sous les tonnelles d’Auteuil, il est l’idole du cornet à piston , il se balade sur la fontaine du Château-d’Eau en plein été, et trône au poulailler de l’Ambigu les jours de meurtres. C’est un faquin, c’est un sans-cœur, un hâbleur, un corrompu ; il jette des pierres aux philosophes, il cons-
LES 1 i STATIONS 1)1 SALON.
pue les poëtes et offre une éponge à l’infortunée qui pleure ; — holà! maraud, vous n’êtes pas d’ici, — sortez vite et mêlez-vous des affaires de vos pareils.
Les petits agneaux ne vous regardent pas, mauvais loup de rencontre , les vrais agneaux simples et bons! — Jetez votre cri de ralliement ailleurs. Poëtes de tête, — musiciens de ventre, — peintres de pacotilles chéris des peaux rouges , — sculpteurs de châtaignes : ohè \ les petits agneaux ! méchantes langues, cœurs secs, bavards, hypocrites et niais; ohél les petits agneaux ! Pauvres agneaux , comme on vous calomniait sans le savoir ! — Petits amis si bons et inoffensifs, venez vite et que je dise à tous votre gentillesse.
Une porte s’ouvre; un homme, entré dans l’étable, fait sortir les blancs prisonniers; ils s’échappent et se répandent dans une cour. — Deux canards et quatre poules y étaient installés. Allons, déguerpissez, — voici les agneaux qui se récréent. — En outils pour longtemps ?... L’estomac de l’homme est un cruel bourreau!... Quel entrain ! L’un d’eux cabriole sur sa tête comme un acrobate , un autre chasse un canard , — quelques-uns fanfaronnent avec des allures d’un comique rieur et gai au possible.
Hier, étant à la campagne et voyant une brave paysanne embrasser un chevreau qu’elle portait sur l’épaule, — me souvenant aussi de ce tableau, je faisais réflexion, qu’en nature animale comme en nature humaine, les jeunes êtres sont les seuls intéressants et gracieux. Il semble qu’avec l’âge chaque
LES 14 STATIONS DU SALON, organe se rouille, chaque caractère perde de sa pureté primitive. La méfiance se déclare; la sauvagerie, l’irritation, la méchanceté, la cruauté, se donnent cours. Ce phénomène moral, également applicable à toute organisation vivante, est assez curieux à constater, surtout à propos de l’ordre animal, si on le suppose, comme nous le croyons généralement, privé de toute organisation spirituelle. Il est facile de constater un développement progressif des facultés vicieuses, et l’on cherche vainement à s’en rendre compte. Je crois qu’il pourrait être l’Objet d’une étude spéciale de naturalisme — - étude très- compliquée, presque effrayante en résultats, — je me garderai bien de dire psychologiques.
Donc, il est délicieux ce tableau, — il appelle le sourire de l’homme le plus morose, — il est gai et vous rend tout content. J’aime son esprit, j’aime sa grâce et j’applaudis le peintre.
Allez vous coucher, pauvres moutons deM.Troyon, ou prenez pour berger M. Brendel. C’est lui qui vous fournira d’herbe savoureuse, de bonnes chansons, qui saura vous soustraire à forage., qui vous donnera de bonnes poignées de sel, vous aimera bien, vous procurera de doux abris, vous gardera des loups et des mauvais peintres. Avec lui, on connaît vos amours, vos gaietés, vos entêtements, vos sottises, vos grosses plaisanteries. Avec lui, on comprend votre voix et l’on sait au juste ce qu’exprime votre grand œil innocent. Lui seul sait fidèlement vous plaindre d’être toujours tondus, mes pauvres moutons. — Chers
amis, notre sort est le même; un lien sympathique nous unit. Moutons et écrivains, où trouver plus fraternelle affection, — meilleur accord? Les ciseaux de la censure nous sont acquis également. — Moutons tondus, écrivains chauves ou méconnus, que la houlette de la raison vous garde, et maudissez avec une même voix dolente les censeurs qui s’attaquent à la laine et aux idées. On nous dépouille aussi : car l’idée n’est-elle pas le vêtement de l’esprit?... Pauvres moutons tondus, pauvres écrivains censurés, vous bêlez, *bêlez en vain dans l’espace. — Taisez-vous, vilaines bêtes, voici le loup. Vous fuyez, — nous taillons nos plumes, — l’implacable ciseau s’abat; — la laine tombe, — la plume s’ébarbe. Sauvons nos idées, — sauvez vos cornes !
Ah ! le vilain métier d’écrire... le vilain métier de bêler...
The Baron , — the Cossack. — Deux portraits de chevaux peints pour la ressemblance parM. Coninck.
Rate (Herman-Ten). V alerte. — Beaucoup de talent, une habileté de détails trop complaisante. C’est papillottant — aigre — sec, néanmoins harmonieux. Les lumières frisent comme sur des angles de fioles cassées. Ce ne sont que paillettes et subtilités. La peinture n’a pas le véritable ton des effets justes et sains. — Beaucoup de talent.
Même appréciation pour le Musicien aveugle et sa famille .
Cock (Xavier de). La récolte des pommes de terre. — Bon sentiment de nature. Tableau rieur. Il est exprimé d’une façon un peu lourde.
13e Kniff. Souvenir de Condroz. — Ample paysage, fort de sève. L’ordonnance ne séduit guère. Bien éclairé en revanche. Le coup de soleil sur les vaches, à travers les branches, sauve le tableau.