‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 9 sur 80 · SALLE XII · texte numérisé non relu

SALLE XII

Ce grand Weber! il fut bien le génie musical des bois. Il écoutait leurs murmures, leurs plaintes; — il se couchait à l'ombre éternelle des sapins sur l’herbe froide pours’imbiber l’àme de cette robuste fraîcheur, les yeux perdus dans l’horizon vert. Il notait le chant léger de la source, — s’exaltait avec le vent courant furieux et lamentable à travers les branches tordues, fracassées, emportées , — frémissait aux bruits mystérieux, — appelait d’une voix douce les esprits gracieux de la solitude, — et, tout frémissant d’une mélancolique terreur, courait les taillis, les plaines dans le rayon bleu du clair de lune, le cor magique d’Oberon aux lèvres.

Et la chasse, comme il l’aimait! Le voyez-vous, rêveur matinal, âme agreste, passer tout fiévreux sur la colline? Son corps maladif n’est qu’un souffle, — comme un souffle il va vite , suivant la trace du cerf blessé, conduisant à grands cris la meute fantastique, démon mélodieux , troublant l’éclio de ses fanfares sublimes qui font tout tressaillir: — plantes, bêtes et arbres. 11 passe suivi de Samiel qui ricane, il passe échevelé, les yeux en feu; Titania l’attend au bord du lac enchanté; les elfes, les ondines l’arrêteront, et, couronnées de lotus, les cheveux ruisselants de perles liquides qui tombent à terre, plus brillantes que des étoiles, le feront asseoir au milieu d’elles,

soupirant d’une voix flûtée des promesses menteuses, et riant d’un même fou-rire argentin, toutes à la fois, en battant des mains. « Allons, vaillant chasseur, déposez votre cor dont le son fait pleurer la belle Titania, faites taire vos chiens maudits qui hurlent et trempent leurs langues sanglantes dans l’eau, et chantez-nous la sérénade de minuit... Beau chasseur, beau chasseur aimé, nous y mêlerons nos voix tendres... chantez la sérénade de minuit... »

0 noble Weber ! en voyant, il y a deux ans, le féroce chasseur de M. Henneberg, je croyais qu’une parcelle de votre flamme sauvage était entrée dans son âme. De mâles arômes s’échappaient de sa peinture; elle vivait, ardente, d’une double vie, dans le délire d’une excitation qui transportait. Tout cela me semble bien changé , ■ — regardez :

« Hurrah! hop! en avant! — hé, Bob! ici Finaut! mille diables! le voilà parti!... enfer! mon chapeau tombe...» L’homme, sur un grand cheval de bataille, s’élance à travers la campagne, échevelé, — à travers les blés et les bosquets. — Clic, clac, le fouet s’agite; le cheval bondit plus fort... Eh quoi, tout ce bruit pour un pauvre lièvre forcé? L’un des chiens se renverse sur le flanc, trompé par son coup de gueule, l’autre lève le museau pour recevoir le lièvre lancé en T air. Tudieu! jamais sanglier, jamais loup, jamais lion causa-t-il pareille rumeur! Eh bien, vous croyez que tout cela se passe en pleine nature? — Non : homme, cheval, chiens sont en cuir, — desséchés, —

spong’eux. Ces jolis objets ont été renfermés dans une vitrine éclairée par le soleil, contre une croisée. Derrière, on voit la campagne, mais à travers un verre dépoli. — Les fonds d’arbres, gris, opaques, sont mal assurés; — le ciel manque d’air; — l’horizon ne se précise pas ; — le cheval est lourd à ne pouvoir bouger. L’ensemble a du piquant par une certaine coloration claire qui séduit tout d’abord. Il y a une certaine fièvre d’exécution et de dessin.

Voyons tout de suite les autres tableaux du môme auteur.

Portrait de M. K ... avec ses chiens. — Le portrait est joli; — la tête bien peinte, très-étudiée. Elle nuit au paysage par une extrême minutie de travail , — et le paysage lui nuit à son tour par un extrême relâchement. Quelques frottis ont suffi. Aussi l’homme semble-t-il plaqué dans cette nature qui n’a pas de consistance. Les chiens sont lourds, — mal dessinés, mal gradués de ton. Ainsi le chien isolé, derrière,

ne se soutient pas, par ce défaut excessif du manque de fermeté. Le personnage écrase la nature. — Il fait l’effet d’un géant en équilibre sur un verre. — Au moindre mouvement... — mais ne parlons pas de verre cassé : on prétend que cela rend coquet.

Les Associés. — Ah ! les jolis chenapans ! On les dirait échappés de la basse-cour de Gavarni. Que fontils dans ces hautes herbes, dans ces futaies vertes?

L’an, coiffé d’un cliapeau en entonnoir, avec son visage railleur de plaisant coquin, greffé au menton d’une barbiclie, ouvre un porte-monnaie. Le bon type, avec sa chemise décousue dans quelque lutte mystérieuse, ses bas roulant sur les souliers, — sa foi te encolure! — Il tient un bâton sous le bras. L’autre, visage rouge, biéreux, porteur d’une barbe luxuriante, le poil hérissé, le sourcil à l’assaillant, en blouse bleue, nu-pieds, le pantalon déchiré, tient une trique derrière le dos, fume sa pipe, et cfe son petit œil gris de chouette surveille le filou compagnon. Une estafdade reçue sur l’œil, dans la bagarre nocturne, a nécessité l’emploi d’un bandeau, — pauvre homme! C’est bien respectueusement, allez, qu’il en a entouré cette précieuse tête, — avec un grand soupir... — Viens, coquin! Mais voyez-le, le diable me pende s’il n’a l’intention d’assommer d’un bon coup le partageur qui lui tient tête; — la trique vacille...

PREMIER DRÔLE

11 y a gros?

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