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TOUTES ENSEMBLES

Hélas! notre àme est en deuil, — le monde n’est que misère — et nous ne péchons ici que la mélancolie ; — triste régal !

Voilà les personnages , et voici la scène : Un terrain vert, très-sombre, soulevé par de longues herbes, — coupé d’eau limpide. — Le ciel est gris, orageux.

Bon tableau, curieux d’effet, dans un ton large et simple. Il est de M. Dubois.

Sa al. Vue prise en Hollande. — Pastiche très-liahile de Van-der-Neer. Liquide et mort. La lune noyée dans un seau d’eau.

Tant qu’il restera au monde une goutte d’encre où tremper ma plume , je défendrai la juste cause des individualités. Tout homme venant à moi et m’apportant une idée personnelle, un sentiment nouveau, fût-il même empreint de bizarrerie ou d’extravagance, est mon maître respecté. Ce qui révolte ma chair, mon esprit , mes nerfs , c’est l’instinct bas ou commun, — le prosaïsme, le fade, le trivial, genres trop souvent goûtés par une portion très-estimable du public. Les copistes, les gens de goût douteux, les habiles sans âme, les bavards sans cervelle, enfin tout ce qui se traîne à plat dans son idée , sous prétexte de sagesse, de convenance ou de force, me cause un mal profond. C’est bien en vain que je cherche à conjurer ces crises morales. Que voulezvous, ami, je suis outré du peu de respect que l’on accorde ici à tout ce qui se révèle personnel , indé-

LES il STATIONS DU SALON.

pendant, — germes féconds et purs, étopffés bien vite par l’ivraie malfaisante des sots, — et ma colère est d’autant plus violente , que je constate, d’autre part, une déférence obséquieuse à l’encontre des cerveaux étroits au service d’un sentiment commun, d’une banale et lourde vérité. Ils sont les laquais de la foule, mais elle les vêtit bien, les nourrit bien, et parfois les encense en mère complaisante , tout heureuse des stupidités de son gros bêta de garçon. Je les assimile aux moines, — moines fleuris, — enrégimentés dans une même communauté intellectuelle. Quand le supérieur dit : Pater noster , les autres répondent : Notre Père... Ils ne cherchent pas plus que cela. Pendant ce temps, les cuisines fument et les fruits poussent, savoureux, pour ces bouffons.

Béni soit le voyageur exténué qui, cherchant son chemin, — passe dédaigneux et ne leur demande ni un regard ni une pesante hospitalité. Il sait bien qu’il est des oasis où la parole heureuse s’écoute , où les fronts brûlants de méditation trouvent des sources rafraîchissantes.

Trempé de sueur, le laboureur fait sa rude journée, — et il est trop heureux si un oiseau lui a tenu compagnie dans les sillons arides.

Trouvons beau et juste de vivre individuel.

C’est ainsi que les peintures de M. Knaus , malgré tous leurs défauts, ont le privilège de me charmer complètement.

En voici une nouvelle : la Cinquantaine.

Dans une prairie, sous deux ormes immenses, près du petit village que voilà là-bas , entre des bouquets d’arbres , la foule est rassemblée. Elle entoure des tables où se voient les restes savoureux d’une fête champêtre. Les tonnes sont vides , le chien lèche les plats; un petit marmiton frisé frotte les bassins de cuivre. Un cercle de curieux se forme : deux graves personnages vont ‘ouvrir le bal,

Souvenez-vous-en, souvenez- vous-en...

Mais oui. C’est que leurs jambes sont très-assurées, je vous jure; ils portent haut la tête , fredonnent un refrain de jeunesse, et se regardent comme au bon vieux temps...

La semaine des amours dure toujours...

Il me plaît ce vieillard , avec sa longue redingote brune, ses grosses bottes, et ce bouquet épanoui sur la poitrine. Elle est fraîche, la bonne femme, accorte, aussi disposée à rire qu’à pleurer, — une nature de pain blanc, — serviable et heureuse.

Un autre vieux freluquet , la boutonnière fleurie d’une tige de chêne, fait reculer tout le monde et se précipite pour valser à son tour. « Attendez, semblet-il dire, vous croyez -vous le seul paladin du village... attendez un bon vieux petit air de notre Haydn , et vous verrez, ventard. Je vous défie de tourner droit comme moi, et je parie une grosse prise... »

' Des musiciens jouent à l’ombre. J’y vois un violo-

LES 1 i STATIONS DU SALON.

niste , tout jeune homme, avec une douce tête gracieuse;— un contre-bassiste pensif et morose, un joueur de clarinette maigre et comme en stupéfaction devant les cris de son arme. Voilà qui est charmant et fin d’observation : — l’homme dans l’instrument , l’instrument dans l’homme. Trois graves vieillards sont assis devant l’orchestre. L’un, grande tète blanche frisée, croise ses bras et écoute. Des deux autres, coiffés d’immenses tricornes, l’un fume, l’autre réfléchit , le menton dans sa main. Derrière , un bon vieillard (c’est la fête des vieillards et des enfants ) porte un marmot sur ses bras. Une grosse mère rit à côté de lui. Contre eux, deux compagnons s’exercent à des tours de mastication, fort occupés à l’engouffrement d’un dîner que je crois substantiel. Le plus vorace tourne le dos; mais , en voyant jouer ses épaules, je devine un violent exercice.

Divers groupes sont répandus par-ci par-là. Ainsi, à droite, une jeune fille assise sur une table, les pieds sur un escabeau, qui tient un enfant demi-nu; elle est en robe blanche, un petit collier pend à son cou, une calotte rose piquée de rubans noirs protège ses cheveux blonds. Elle a les bras nus, la joue fraîche; elle est rieuse... oh! mais rieuse!... Les beaux cheveux ! le bel œil bleu ! Qu’elle est aimable et douce, qu’elle est charmante ! Vous cherchez Greetclien, — la voilà, mon Dieu! N’est-il pas vrai, ô poète! ô Goethe ! que votre rêve se réalise?... Charmante fille! elle caresse le regard comme un horizon pur, réjouit comme un mot d’amour ; elle idéalise la chair, cette

superbe enfant, qui semble née du mariage d’un lys et d’une rose !...

A ses côtés on voit un enfant et un beau jeune homme. Contre l’arbre, une vieille femme. Parterre, une petite fille sourit toute glorieuse de tenir le grand chapeau enrubanné du vieux danseur.

Derrière le vieillard qui s’avance, remarquez ce groupe d’enfants , — qu’ils sont jolis et bien observés ! Sur la gauche d’autres enfants, — avec un chien qui tire sa langue rose, penche la tête et s’extasie en fin connaisseur. Ce n’est pas lui qui s’amuserait à se faire peindre par MM. Jadin ou Stevens ; — il préfère vivre selon la bonne loi de nature , tout heureux de japper et d’aimer ses maîtres. — «A d’autres les embaumements, » pense-t-il , — et je lui trouve en cela un grand esprit. Que de couples charmants ! Voyez ces deux jeunes gens appuyés l’un sur l’autre. On voit bien qu’ils ne sont que frères à la chaste inflexion de leurs corps. Il est beau, ce jeune homme, — il est fier de cette brune fille qui le prend pour protecteur, trop heureuse de lui ressembler et de l’avoir pour compagnon.

Mais l’analyse est impossible. Cette page a la valeur typique, amusante et détaillée d’un livre. Les aperçus se succèdent, les intentions se groupent finement — sans que la peinture en souffre. Elle est spirituelle, vous l’avez vu, originale. Wylkie en raffollerait. Elle a moins de détails que le peintre anglais , mais elle s’exprime plus largement et rêve davantage. Ce ca-

ractère d’observation , relevé par un sentiment de fraîche poésie et d’idéale nature, est l’ame de la peinture de M. Knaus. C’est un peintre de bonne humeur. Il connaît le rire ; du reste, il connaît aussi la mélancolie, — il charme, il captive.

La toile est peinte avec un rare esprit, par des mélanges, des rapports nouveaux et curieux, tout à fait inhérents au caractère du peintre, alliant la fraîcheur de l’aquarelle à la suave raisonnance de la pâte.

L’émotion en est sincère. Qu’importe le procédé? y en a-t-il un seul d’absolu? La grande loi, c’est l’émotion du vrai; — croyez-en M. Knaus, et

Souvenez-vous-en

Muyden. Portrait de madame A... — Un profil qui touche du piano; peinture chiffonnée et agréable.

Amberg. Tempi passati.

. . . Mais où sont les neiges d’ An tan!...

mais où sont les arbres gravés, — les mouchoirs brodés, — les sachets, — les tresses odorantes, — les rubans pâles, — les petits gants, — les petits souliers,

— les pensées et les roses, — les bourses de perles et les bagues délicates?... Fondues, fondues, —comme les neiges !... Le cœur vieillit, l’écoree tombe, les roses s’envolent, les bagues s’échangent : — c’est ’la course aux bagues ; — l’amour poignarde l’amour, — au coin des rues, dans les boudoirs, dans les alcôves, à l’église, dans les champs, — partout. Les amours sont toujours en guerre, morts ou blessés; — et l’homme est si las de leur lutte éternelle, qu’il ricanne comme Méphistophélès devant les épées nues.

Aimable tableau, doucement triste, trop rêvé.

Hamman. Stradivarius. — Tableau dilfus; accentuation uniforme, qui enlève au personnage son prestige en donnant à tout ce qui l’entoure la même vigueur d’effet; ce n’est pas ainsi que l’on intéresse. En concentrant la lumière sur la tête du personnage, le peintre arrivait à un effet d’art très-mystérieux. Que dirait Rembrandt de cela ?

Maduazo. Portrait de madame À... — De la grâce, de l’élégance, — peu de peinture. La dame est jolie ; si cela pouvait suffire à un tableau, que de chefsd’œuvre nous aurions !

Les deux moines de M. Van Muyden m’intéressent. J’ai toujours aimé les moines, quoi qu’en dise mon vieil ami Narcisse, de Trêves, qui se répand journellement, contre eux, en iambes farouches. « Ils sont laids,

ils vont nu-pieds dans les rues, ils ont cliaud et nasillent généralement! — ils sont tondus et gourmands, ils méprisent l’humanité puisqu’ils s’en séparent , et chantent faux les louanges de Dieu et celtes de l’âme I Ce sont les ours de la civilisation chrétienne et morale ; — comme tels, on doit les laisser lécher leurs pattes.,.» Pauvres bons moines! ah! la chanson le dit avec beaucoup de sens,

Quand les capucins sont vieux,

Ils sont bien malheureux .

Pauvres bons moines, qui rêvent si bien, vivent si doucement, sont si humbles et honnêtes, — si bonnes ménagères! 0 doux misanthropes sans le savoir, âmes reposées que la foule effraie, comme les oiseaux des solitudes , ce n’est pas moi qui me chargerai de la redoutable mission de vous faire aimer la vie!...

M. Muyden pense de même ; — il est à regretter que ce soit plus en poète qu’en peintre.

De Cock. Des tableaux verts ; natures inclémentes, ni gracieuses ni vraies, — consciencieuses.

On abuse un peu du Dante, ce me semble, M. Hamman? La peinture de genre en fait un épouvantail comique dont il serait bon de débarrasser les jardins de l’art. — Et quel Dante de mélodrame ! avec sa grande

LES 14 STATIONS DU SALON, bouche dévorante, son pas tragique, ses yeux de eatacombe, sa couronne de laurier et son capuchon de diable bilieux! quel Croquemitaine !... O grande ombre, qu’en pensez-vous’! . . . quelle est votre opinion, aimable Giotto, sur ces fantasmagoriques grimaces .de votre vieil ami?...

Il tient un lys à la main, dans votre tableau; nos petits peintres pourraient lui mettre une crécelle. Faites moins souvent revenir Dante de l’enfer, — et laissez jouer les enfants aux billes.

Si ce n’était par respect pour le Dante de M. Corot, qui vient à point nous débarrasser des autres, je ne m’arrêterais pas là aujourd’hui.

Rothermel. L'Escalier des Géants , à Venise*— Une lanterne vénitienne, — peu magique.

Verlat. Convoitise . — Le peintre nous montre un chien sentimental. Que les philosophes prennent leurs notes. Vigoureusement peint, — un peu terne.

May. Haïdée el Zoé trouvant le corps de (don Juan sur la plage. — Un joli coloris; un doux sentiment qui ne manque pas d’attrait en dépit de la vérité faussée.

Gemtchoujnikoff. Paysanne de la petite Russie .

no

Une jeune lille entr’ouvre une porte. Elle va entrer dans sa chambre, qui est obscure, et montre la campagne et le ciel. Par la porte disjointe passe la joyeuse lumière.

Délicieux sujet traité en vignette. J’en parle pour le charme poétique tout à l'ait nouveau, je crois.

11 y a cent personnes dans votre tableau, monsieur,

— deux cents. — On s’occupe, je crois, de médecine.

— Est-ce là tout? Mon Dieu, quel petit intérêt! Ce fond fluide, cette lumière divagante surgissant au hasard, courant comme une insensée à droite et à gauche , ces gens de bois vêtus de robes neuves, tout ce luxe, toute cette représentation, cet éclat factice sont bien pauvres, avouez-le. Je n’ai rien vu qui choquât l’œil davantage et manquât plus d’intérêt. Je ne sais quoi vous dire, monsieur, car vous avez beaucoup de talent. — Les gens médiocres tombent dans le ravissement. Vous êtes coloriste, vous n’ignorez rien dans votre métier, — en un mot, vous savez rimer ; mais, où est votre âme? Vous savez combiner, régir une scène ; où est le souffle avec lequel vous faites s’entre choquer tout votre monde ?.. Oh ! triste I triste l’erreur habillée décemment et même parée !... Triste, triste l’âme vide ! — Horrible, la vérité jetée en pâture à cette bête fauve qui a nom théorie ou formule...

Tenez, monsieur, vous êtes érudit, travailleur, ha-

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bile, vous savez, vous devez apprécier : eh bien ! que pensez-vous de ce charbonnage d’enfant que j’ai vu ce matin sur un mur?

Vous souriez, n’est-il pas vrai? — de dédain, — c’est votre droit. Je souris aussi, mais charmé. Cet enfant, qui ne sait rien, peut tout apprendre; — rien n’est faussé en lui, il sera peut-être un grand homme. — Vous, vous savez tout, — dix fois plus qu’il ne faut pour bien faire, — et cet assemblage de qualités ne réussit à produire que des choses vicieuses; — la partie n’est pas égale. Il aura le pas sur vous tant que Ses charbonnages ne vous seront pas sensibles. 11 est

dans la nature, vous n’y êtes plus. Pardonnez-moi, monsieur, de m’en attrister si vivement.

Schmitson. Chevaux honyrois jouant avec des chiens de Czikos. — Du mouvement, de l’originalité. Un Troyon sauvage et pâteux; à première vue, je prenais ces chevaux pour des ânes au collège, en récréation.

Weiller (Mlle de). Bien fait, — très-vivant quoique sec de tournure. L’homme est sévère, — la peinture impitoyable de raideur. Us vont bien ensemble.

Gaggiotti (Richards). Une Dame italienne. — Voilà un portrait qui revient de l’enfer. Je ne puis y jeter les yeux sans être oppressé. Que deviendrais-je si je rencontrais dans la rue cette aimable dame et son enfant?... Il est vivant; les yeux s’éclairent d’une façon violente; sombre portrait à la manière noire. C’est de la peinture nerveuse, faite avec un esprit inspiré, — fort éloignée de la nature, mais qui doit y revenir.

AgueNbaciL Le Môle de Naples. — Un grand terrain gris, légèrement nuancé de violet, — précédé d’un degré de pierre qui descend dans un autre terrain cendré, dont on ne voit qu’une partie en équerre. Surcedegié, quatre hommes se reposent assis et couchés. Promenons-nous autourde cegrandbassinoù des lions dégorgent de l’eau. Plusieurs jeunes femmes y plongent leurs cruches; un porc, rôde, béate- / ment gras ; des bateliers , leur rame sur l’épaule ,

causent. Écoutons, maintenant. : Voici que, sur Uun des lions, un musicien s’est assis t il pince de la guitare, et son camarade, debout, improvise une chanson. De quoi parle-t-il et pourquoi ce poignard dans sa main? Encore des folies, sans doute ! Fauvette sanguinaire, il excite l’esprit àla révolte! Allons, taisez-vous ou chantez autre chose ; — chantez l’amour devant ce ciel pur, ce soleil couchant, cettte mer immense où le rêve nage à pleines brassées. L’eau sourit au ciel, le ciel à la terre ; les maisons, baignées dans l’eau, sourient à leur reflet d’or. Tout brille, tout étincelle ; on dirait que le soleil est venu se promener sur la berge en y laissant un éblouissant sillon. 0 repos consolant de la nature ! ô beau ciel italien ! quand mes yeux ►s’ouvriront-ils vers vous ! J’y vois passer toute une vie antérieure !...

Allons, féroce chanteur, rentrez le poignard dans sa gaine, ou jetez-le dans cette vaste mer pour qu’elle l’engloutisse à jamais. Trop souvent la chanson fut l’amie de l’épée...

Le rose Vésuve fume. On dirait un géant qui sourit silencieusement après avoir fait une grosse peur à l’enfant qui venait vers lui. Les petites barques à voile frétillent, au bord de l’eau, près des maisons blanches , pareilles à des mouettes. Venez un peu à droite, maintenant. Bonjour, Monsignori! — vos bas rouges et vos lunettes me plaisent. — Eh bien, vous aimez donc les fleurs, gros sensuel? vous en embaumerez votre repas, et direz Bénédicité le nez dedans. Décharchez vite ce pauvre âne maigre : il vous

en saura gré ; — or, je ne sache pas que l’amitié d’un âne soit à dédaigner : il y a tant de gens d’esprit qui font leur société de sots qui les applaudissent. On perd bien des amis pour n’avoir pas su les flatter... Ali ! Monsignori, vous le savez mieux que moi : aussi ne commettrez-vous jamais pareille bévue... Voici des concombres, djes figues, des raisins ; — prenez gable à ce poêlon enflammé. Voici une perche, — et tombant de cette perche, une toile. J’y vois écrit Na poli; une énigme rouge gambade au-dessous, — espèce de lune en maillot. Espiègle et railleur symbole, il dit bien des choses à cette foule bigarrée ; — les comprend-elle ?...

De braves ouvriers sont assis sur un tronc d’arbre, ils prennent le frais et vivent heureux dans la nonchalance de cette tiède soirée.

Tout est bien dans cette peinture : les attitudes des groupes, — l’air, l’espace, la lumière. Le ton se pose juste. Il y a une ineffable harmonie d’ensemble. Je voudrais tout détailler : les collines baignées d’ombre, peu à peu s’élevant vers la lumière et se dorant; le mur de fond avec les maisons grises d’en bas, plus blondes vers le haut; le petit goupe dans l’or du couchant près des barques ; le feu (c’est la première fois que je le vois reproduit par le pinceau); les quatre hommes assis sur les dalles. Parcourez la ligne de terrains, de droite à gauche, et remarquez l’insensible mouvement des ombres, — là froides déjà, ici, ambrées et chaudes.

Oui, c’est Naples! — non pas le Naples des cou-

lisses bon à jeter à la mer, mais la gracieuse et simple souveraine des eaux, assise au bord de son golfe amoureux. Sij’yvais unjour, je le reconnaîtrai, ce beau môle, — à un grain de poussière près, — et je boirai de l’eau de cette fontaine, en souvenir de l’émotion du tableau.

Qu’il est charmant, — et coloré, — et sincère. Admirez son art parfait, sa nouveauté, sa naïve science et sa robuste grâce.

Je le déclare : rien ne me satisfait à ce point comme nature. Cela console un peu, croyez-moi, des mensonges rencontrés sur sa route.

La Visite du curé , de M. Muyden, est un petit tableau plein d’intentions fines que la brosse n’exprime pas toujours assez juste. Il en est de même pour son Ecole d'enfants à Albano. Il y a une timidité, une mollesse qui indisposent. Son pinceau n’ose pas, il recule devant toute audace, — il transpose ses effets primitifs à les rendre méconnaissables. — Languissante et boursouflée, sa peinture parle tout bas, à l’oreille, d’une voix épuisée, et cligne ses yeux, pareille à une malade coquette que tout effort contrarie.

Elle est jolie, elle est fine, mais mièvre à tous les points de vue. C’est la gentillesse des enfants souffreteux. M. Muyden aura un succès de mères de famille.

M. Lies. — M. Leys : à peu près le même nom;

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seulement, le premier copie le second. — Cela ne peut tromper personne, j’espère. Il s’agit . cette fois de M. Lies qui nous envoie les Maux de la guerre , une gothique naïveté affectant des tons de fresque. Après avoir signalé la source d’inspiration, je suis loin de calomnier le résultat qui est agréable, pittoresque, même intéressant. J’y trouve un bon rappel du vieux style; j’y vois des grâces surannées,

— des effets étranges, — une décision, — une rudesse d’accent qui me séduisent. Le monde gothique allemand y est fort bien figuré : — soudarts et reîtres, blêmes figures, rudes trognes, fronts sévères , bouches grimaçantes de chimères, barbes épineuses... — le peintre nous montre en conscience toute cette héroïque vieillerie. Le dessin est bon, la composition agréable.

Vous faut-il le sujet? Ce sont des vainqueurs qui boivent et rient , — des vaincus qui pleurent, grondent ou supplient. Tout cela défile à cheval, à pied,

— joyeux, triste, désordonné, pensif ou railleur.- Ce sont les malheurs de la guerre, — et aussi les malheurs de la vie : les passions et les idées ne produisent-elles pas de touttempsdes batailles, des pillages ou des meurtres !...

Baader. En pays conquis. — Un héros de taverne s’exerçant à des grâces de ballet. Grande peinture enflée, d’un plaisant dégingandage. Une vigoureuse erreur; — faut-il dire de jeunesse?

Stevens (Joseph). Les bœufs . —

Lorsque je fais halte pour boire,

Un brouillard sort de leurs naseaux,

Et je vois sur leurs cornes noires Se poser les petits oiseaux.

Pierre Dupont.

Ces quatre vers sont charmants. Je remercie le peintre de me les avoir rappelés.

Prehn (Guillaume). Une écurie en Prusse. — Agathe très-colorée à qui il ne manque qu’un peu plus de nature pour être tout à fait charmante.

Je reviens à M. .Stevens — par uné transition animale toute naturelle qui vient à point. M. Stevens aime les chiens d’un amour aveugle; il les dorlote, il les habille, les instruit, leur apprend à poser (quel chien de métier!) à chiffrer, à philosopher, et fait si bien, qu’il transforme leur aimable esprit en une importance de mauvais ton dont il serait juste de ne pas les rendre responsables. J’aime les chiens; jeleur trouve une singulière harmonie de caractère dont je suis épris; il en est même un dont j’ai illustré poétiquement le collier. Enfant, il me souvient d’avoir pleuré deux semaines sur un Pyrame mort de vieil-

Jcsse. — Mais je n’aime pas les chiens qui font de l’esprit : en vérité, c’est être deux fois bête.

Je ne dis pas cela pour ceux de M. Stevens. Cependant, il serait bon de constater qu’il leur prête de trop jolis mots, — et qu’ils abusent un peu de l’attention qu’on leur accorde. Au surplus , ils finissent tous par se copier; si bien qu’à la longue on a les oreilles un peu écorchées de cet esprit courant. Que les chiens savants me mordent ! ils n’auront pas ma langue.

J’arrive à la pauvre bête. Ni pauvre ni bête , ce me semble : ainsi hcbile à faire faction, — ainsi vêtue d’une belle casaque rouge et coiffée d’un bonnet vert?

Ce chien — c’est un chien — se profile sur un fond de mur gris. A côté de lui, il y a une sébille et quelques sous dedans. — On distingue tout en haut les premiers vestiges d’un orgue. Joli chien , bien peint, dans un accent qui s’éloigne tout à fait de la nature. Il ne vit pas; la couleur en est agréable.

Heureux moment. Un singe — c’est un singe — attaché au ventre par une petite chaîne , ravage un sucrier chinois plein de morceaux... de sucre. Un pot en verre sombre, un vase de cuivre sont près de lui. Comme fond, nous avons un mur gris recevant le soleil par une fenêtre qui est censée s’ouvrir en face.

Même procédé rude et sec. Ces peintures sont des sculptures. Les bêtes crèvent dans leur peau , — des

peaux de marbre. C’est vigoureux, d’un vif coloris et pourtant froid, systématique, amusant et faux. Je voudrais bien savoir ce que veulent les lumières crayeuses qui sont sur le pot de verre? Tout me paraît en sucre dans cette toile. Le singe est bien : il rappelle Decamps. — Bah, j’aimerais mieux encore le voir me rappeler le Jardin des Plantes... C’est là qu’ils vivent et cabriolent avec un joyeux entrain!

A propos de singes, j’en connais un merveilleux. — Ils le sont tous, me répondrez- vous ; celui-ci l’est entre tous. Il s’appelle Timothée; on lui a appris à peindre, — à peindre ! oui, vraiment. Cette histoire vous paraît phénoménale dès le début; elle n’est que bouffonne par la suite. C’est égal, je la trouve bien charmante pour ma part. Imaginez-vous, mon ami...

Mais je ne puis aller plus loin cette fois, à mon grand regret. S’il me revient des singes sous la patte, je vous la dirai. — Peut-être même sans cela, un jour où nous serons bien en train de grimacer, vous et moi.

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