CONFESSION
J’étais un homme tout à fait malheureux, s’il faut vous l’avouer, indulgent ami, — tout à fait malheureux, croyez-moi.
J’ai passé bien des nuits sans sommeil et bien des jours sans rêve, harcelé par de sombres pensées.
Les divagations de mon esprit me faisaient frémir, et, ne voyant aucun remède à son trouble, j’avais pris le funeste parti de nie taire.
Car, si bien parler est nécessaire en littérature, bien penser me semble tout aussi indispensable. Je n’ignore pas qu’il est bon nombre de critiques de l’avis contraire, heureux de vivre , qui se fatiguent rarement la cervelle aux recherches, parlent avec dextérité de choses inconnues, tout heureux de confectionner de jolis petits chapelets de verre sur lesquels le public dira ses ave admirateurs.
C’est le voyage autour de ma chambre des régions inexplorées. Quel écrivain, ayant la langue bien pendue, ne peut s’affirmer de temps à autre, auprès du bon public, capitaine au long cours?...
« Toutes les balivernes sont aimables à écrire, » — pense un philosophe de l’antiqui#. De nos jours, en connaissez-vous beaucoup qui résistent à ce fructueux plaisir? On ne l’a jamais fait, du reste, avec une pa-
reille ardeur, ni avec un semblable esprit. Cette désinvolture d’opinions puisée aux plus charmantes sources de l’erreur, formulée avec un sans-gêne plein de grâce par de badaudes commères éprises de leur langue, ne manque ni d’intérêt grotesque, ni d’apitoiement chagrin. On n’a jamais vu un tel luxe d’inutilités, ni un tel assemblable d’erreurs magistralement exprimées.
Aussi, le public imbu, gorgé, huilé de cette franchise de mauvais aloi, pédante , hautaine et brave, remuant les idées moisies à poignées, fouillant les cieux voilés de l’avenir, escaladant l’Athos et le Pathos, bourrée de livres sentencieux et de contes de nourrice, d’aperçus clairs et de gais propos à l’usage de tout le monde, — aussi le public va-t-il criant partout : A bas les justes ! à bas le vrai !
Combien peu d’hommes osent lui tenir tête ! Ne s’agit-il pas de commettre, en effet, une bien mauvaise action... « Prenez ma main, cher bien-aimé, dit la Vérité nue, et conduisez-moi dans votre monde habillé. Qu’il voie mes formes radieuses, la splendeur éclatante de mes carnations, mon beau sang, ma belle vie active; qu’il entende ma voix sévère et harmonieuse, qu’il se penche sur mes yeux purs où se reflète l’admirable monde du juste. »
L’homme choisi part fièrement, montrant sa belle conquête. Vous pensez les cris , les quolibets, les injures, les jalousies*.. On s’ameute, on s’insurge contre ce téméraire en guerre ouverte avec les lois du monde, ce bandit social qui, ayant capturé un tel
trésor, ose le montrer et en faire le merveilleux bouclier de sa vie insolemment triomphante : ali ! pardieu ! une telle audace !...
Allons, mon enfant, rentrez au puits, — tout au fond ; — votre douce sœur, la petite Cendrillon est assise, elle aussi, dans les cendres froides du foyer, et si belle, elle pleure de se voir si humiliée... Allons, mon entant. Pourtant il faisait un si beau soleil !... Hélas! liéias! Vérité , ma pauvrette, le soleil ne luit pas pour tout le monde.
Où en étions-nous resté, ami? Ali!...
J’étais un homme bien malheureux, disais-je, — bien malheureux de divaguer — en peinture. Le crime est d’autant plus inqualifiable. Il est si facile de se taire sur un art pour lequel on n’a qu’une médiocre assimilation de caractère, qu’une fatigante sympathie de lettré... Vous ai-je dit, ami, que la peinture était l’élément le plus propre à la divagation? C’est que là, on peut juger par les yeux ce qu’on ne sent pas avec le cœur, — par les traditions écrites ce qu’on ne comprend ni avec les yeux ni avec le cœur. Quelques idées intelligentes, — deux on trois vérités incontestables pour tous , — et plusieurs grosses erreurs brodant sur le tout, suffisent pour vous établir homme d’art.
Parmi les meilleurs juges, ou réputés tels, le plus grand nombre ne s’impose pas autrement.
J’ai connu... c’était à Bruges? — je crois, — un riche collectionneur de peintures, fort en crédit d’opinions. Sa galerie se composait de plus de mille toiles appar-
tenant à toutes les écoles, également belles et précieuses. L’homme était aimable ; un peu d’érudition artistique gâtait par malheur ce sentiment naturel. Il avait lu beaucoup de livres et aimait à la folie les anecdotes. Ce galant causeur savait trouver mille balivernes intellectuelles dans l’anatomie d’un orteil. Il parlait souvent, les larmes aux yeux, des trois pinceaux du Tintoret : pinceau d’or, — pinceau d’argent et de fer. Ainsi, tel des tableaux de ce maître présents dans cette galerie avait été fait avec le pinceau d’argent ; tel autre , avec le pinceau de fer ! Le pinceau d’or servait sans doute aux fêtes carillonnées. Jusque-là, rien à dire; les fables sont autorisées. Il parlait convenablement, pendant une heure, de Titien, Rembrandt, Rubens, etc., etc. Mais arrivé dans une salle et devant certain tableau piteux que je ne puis me rappeler sans confusion, voilà que son admiration éclatait de nouveau avec une bonhomie ignorante, pleine d’aperçus insondables. L’échafaudage de connaissances croulait avec un grand fracas.
Pauvre homme ! il avait suffi d’une seconde pour montrer le néant de cette phraséologie de perruche. Le dieu-critique reprenait sa marotte d'homme, — la Beauce courait se fondre dans les Landes.
Ainsi de nous, tous plus ou moins cousins du brave Brugeois. Les peintres crèvent de rire, le menton sur nos livres , et croient assister à une féerie.
Or, j’étais fort en peine de mon esprit malade de
déraison, et un peu inquiet deines jugements futurs. Le Néron de M. Mazerolle ne pourrait me causer une plus malsaine terreur. Je dormais à peine, un démon louche me tourmentait ; j’enviais la quiétude étrange et systématique des articles erronés de M. Délécluze.