‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 2 sur 80 · SUIVIES D’UNE HISTOIRE DOULOUREUSE · texte numérisé non relu

SUIVIES D’UNE HISTOIRE DOULOUREUSE

De nos jours, les comètes sont moins iares que les grands hommes.

Saphir

Le salon de 1859 est ouvert. Dans le grand palais des Champs-Elysées sont venus se placer les rêves, les caprices et les sentiments d’un art illustré par des siècles de chefs-d’œuvre. Un simple regard jeté à travers ce labyrinthe radieux nous convaincra de l’ardeur incessante de la foi des nouveaux créateurs. Que d’idées ! quel' travail infatigable ! que de peines, de soucis , de larmes , de luttes sourdes ! — que de

LES U STATIONS l)lT SALON.

rancunes et de colères dans ce monde confus, expression de plusieurs années de labeur , — quelquefois, de toute une vie heureuse ou tourmentée!... L’un proteste en faveur de la nature, la main étendue vers cette mère féconde; — l’autre parle pour le rêve;

— celui-ci proclamera des théories, — celui-là des sentiments. L’un regarde son cerveau où s’élaborent péniblement les pensées philosophiques , — l’autre son cœur où sourient et pleurent les chères émotions. Le faux, — le vrai, — le bien et le mieux — se heurtent dans un choc obstiné, grondant, menaçant et conseillant , sous leur vague apparence de tranquillité et d’indifférence. L’homme à bonnes fortunes pour lequel on épuisa tous les encens, — même ceux de la discussion, repose mollement dans son nuage, ignorant qu’il porte la foudre dont il sera tôt ou tard frappé; le lutteur méconnu, — triste, — qui cache ses larmes désespérées en montrant scs rides, espère et prend courage en songeant à l’éternelle et sainte justice de la vérité; le doux poète livre son âme, heureux de parler aux autres de ce qui l’a remuée, dans cette traduction physique qui est la vie.

Oh ! les singulières bizarreries humaines ! Ici, peutêtre, a pleuré la maîtresse, — ici, boudé la femme ;

— là, la main s’est arrêtée impuissante, — là, le cerveau a divagué... Ceci parle de créanciers, — cela de nuits folles, où le plaisir énerve et tue; — ici, la

piété , — ici l’orgie Veillées sans feu, jours sans

pain, — ateliers sans modèles, tristesses, — gloriole impudente, — tours de force sans maillot, — cœurs

. sans battements, — caprices hâtifs... — et là famille, et l’impuissance des cheveux gris, — la volonté obstinée, la volonté des forts bravant les clabauderies des niais.. . Voyez tout ici! c’est la foire aux couleurs, la bataille sanglante des aspirations; les coups d’épée sont des coups de pinceau , — - mais aussi furieux, aussi mortels !

Cette vision n’est-elle pas disposée ainsi pour faire naître en votre esprit les plus bouffonnes réflexions? Dans cette espèce de danse macabre , chacun s’agite, chante, souffre, prêche et ricane, attendant le jugement définitif de l’informe squelette qui a nom : la Foule... La foule ! eli bien! c’est pour elle que l’on » travaille, que l’on gémit en pressant son cervfcau malade; c’est pour elle ces vanités qui ôtent tout repos, — ces paroles qui croient ne pas tomber dans le vide, — et ces rires qui la font grimacer !... Pauvre foule, pauvres créateurs ! — deux poussières qui se joignent ! Voilà bien des rêves de gloire pour deux mots : Négation, — Affirmation — dans le présent, dans l’avenir. La plus mince chose dans la nature vaut mille fois mieux que l’homme. Qui a jamais nié que le lys fût blanc, — l’herbe, verte,— l’azur, bleu,— le rayon, lumineux?... Seule, l’insensée créature s’agite dans sa faiblesse et s’enorgueillit de sa misère ; patiente et courageuse, elle édifie, elle édifie ! sans songer à la destruction qui l’attend.

Ainsi, malgré la confusion des langues, voici élevée une autre tour de Babel. Frêle tour, il faut le dire, — plus variée en délicats ornements, que for le

et solide on lignes , — encombrée d’escaliers sans issue, — de fenêtres sans jour; plus faite de terre que de mortier, et dont la coupole vacille parfois sur le ciel nuageux. Les vautours de la critique, flairant la ruine, errent à l’entour, déployant leurs sombres ailes, — et les Piranèses bien inspirés se lamentent, en bas, sur cet art en décadence. Le plus mince coup de vent peut tout ébranler; ce serait dommage, car si l’ensemble est défectueux, bien des détails s’y montrent simples ou puissants, gracieux et doux, dont votre âme sera transportée. Parce que le mauvais ouvrier fait son œuvre en sifflant, s’ensuit-il que le bon doive l’écouter?...

Venez donc, ami, pendant qu’il en est temps en- COre, — avant la dispersion des races, — montons ensemble les escaliers qui conduisent à ces horizons d’art que vous aimez. Voici la réalité toute nue : ui\p grande salle, — des cadres, — une foule autant préoccupée d’elle-même que de ses goûts. Nous entrerons parla droite, si vous voulez, pour aller selon le vent du caprice. Je suis, je l’avoue, du nombre de ces voyageurs qui courent un peu au hasard à travers les grandes villes, en dépit du guide officiel. Venez, ami; tout d’abord familiers, nous prendrons dans la discussion le ton le plus simple, — et, pas à pas, — aimant le vrai,. désirant le juste, nous noterons rapidement nos satisfactions et nos colères.

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