‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 3 sur 80 · SALLE XV · texte numérisé non relu

SALLE XV

Lenepveu (Jules). — L’Amour piqué. Pauvre amour! il est charmant ainsi, et je trouve qu’on a Lien raison de le consoler. Mais pourquoi ces chairs uniformes et mortes sous leur couche rose? pourquoi ce paysage sans jour, cette lumière apprise par cœur? L’amour n’était que piqué, vous l’étouffez.

Boulanger (Louis). — Le Message. — Othello. — Le * Marchand de Venise. — Roméo et Juliette. — Mac hecth. Une très -intelligente galerie théâtrale. Un sentiment littéraire très-consciencieux, exprimé par un mélange d’aquarelle et de crayon mine de plomb. — ■ De beaux décors en miniature. Les portraits que nous verrons plus tard nous réconcilieront peut-être avec ce nom célèbre par ses cauchemars romantiques. — Vrai Dieu ! nous le désirons, monseigneur, — et courtoisement, nous vous rendrons justice.

Penguilly-l’Haridon. — Une Ronde d’officiers du temps de Charles-Quint. Peinture ferme, nerveuse et fausse. Le ciel est de marbre; la mer de marbre baigne une plage de marbre. — Inévitablement cela doit se casser en deux tôt ou tard. Comment les personnages sont arrivés là, sur ce lit de sable, de mémoire de rivage on n’en sait rien. Je les défie bien de bouger deplace.il me semble que si je les touchais de l’ongle, on entendrait comme une sonnerie de

fi

LUS il STATIONS DU SALON, cristal. La couleur est une fête — et donne la gamme intense d'un vitrail splendidement éclairé. — J’aurai occasion , dans une autre salle , de revenir sur M. Penguilly, et de décrire quelques-unes de ses compositions. La liste en est pittoresque. En attendant, après une rapide impression, je le note pour l’accent, la singularité — et une certaine allure d’entêtement lier dans un système absurde qui lui sont particuliers,

Dlbuffe fils. — Portrait de madame la baronne de P... Un souffle d’air est entré dans la salle...» Ali! mon Dieu ! » s’est écrié tout le monde ; — c’est qu’en effet le cas était grave : votre belle et nuageuse baronne allait s’envoler. Avec un soin tout pieux, un zèle délicat pour votre réputation , cher monsieur, j’ai pris la liberté de l’attacher à la toile avec une épingle. Je vous féliciterai plus tard sur vos brouillards anglais du salon carré, en priant Dieu de nous garder toujours des rhumes de palette.

Accard ( Eugène). — La Jeune Mère. Cette jeune mère, en personne sage, a un certain sentiment do nature qui vise au réel, et ne l’approche que par ses côtés minutieux. La glace tombe, — la table tombe, — la bonne va tomber, — l’enfant tombera sur la bonne, — et la mèr.c, en voulant sauver la table, ne peut manquer d’écraser l’enfant. Ce tableau plaît à l’œil, — joli et maniéré. Je réitère ces éloges pour les Deux Sœurs. — M. Accord tombe toujours.

Veyrassat (J. -J.). — Paysans défaisant une meute de blé en automne. Du soleil, des arbres roux, un ciel blond, trois chevaux, une charrette, — cela forme un petit, petit tableau. Peinture sèche et courte,— une lumière qui entre dans les yeux comme une flèche. — L’ensemble est gelé, — le soleil lui-même souffle sur ses doigts. C’est bien le moins, puisque nous sommes en automne. Dans le Berger au repos , tout à côté, nous sommes encore moins heureux de trouvaille : le terrain, le ciel, l’homme sont de la même couleur. C’est une écorce d’orange. Dans Je Maréchal ferrant, même facture étroite, sèche et vibrante, qui choque l’œil sans attacher l’esprit. C’est une nature de stalactite, — on taillerait de jolies boules pour les enfants dans ces paysages. J’v veux louer certains agréments vifs de coloris.

Antigna. — Son début dans la grande peinture fut heureux. — L’épisode de la maison incendiée, placé au musée du Luxembourg, révélait une nature ferme, vigoureuse, bien vivante par le drame, éprise de vérité simple. Elle savait faire parler éloquemment une toile. Ici, nous avons la fade répétition d’un sujet dont la mise en scène était assez voyante pour avertir M. Antigna du danger, de la sottise même (pardon) d’un commentaire formulé dans le même style, la même dimension, avec le même élément mélodramatique. Certes, s’il est une chose au monde que je haïsse profondément, ce sont les similitudes écrites ou peintes, — sorte de plagiat de soi-

même qui fait de l’artiste une bête de somme tournant la meule rouillée de son esprit, — qui le rend insensible à toute beauté imprévue, qui l’engouffre à jamais dans le vide de son idée apprise de mémoire ? étiquetée , circonscrite , ramassée sur elle comme le bœuf, et ruminant son lierbe éternelle sous un ciel qui ne bouge pas, avec le gros aplomb de sa force. Cette idée, qu’elle parte du cœur ou de la tête, je ne la jugerai pas, du moment où je la trouve belle et bien traduite ; je l’applaudis souvent de bonne grâce, tout en tenant un compte exact de l’infériorité intellectuelle dont elle est l’explication. Les vrais créateurs, — les hommes sérieusement doués procèdent autrement; — chaque œuvre est la manifestation, le témoignage du senliment de vie de l’homme; — elles disent son âme, elles expliquent son esprit. Elles sont diverses, elles sont dissidentes, parce que le sentiment humain vit complexe. Selon les âges, elles prennent des tournures spéciales. Parce qu’une page écrite ou peinte est applaudie , faut-il qu’une lâche complaisance vous porte à sacrifier désormais votre esprit à l’ovation périlleuse qui l’a consacré une première fois ? Vous ne redoutez ni la satiété , ni l’ennui , ni le persiflage de ces mêmes bouches qui vous ont crié bravo. Je suis loin d’ignoi er qu’en ce pays de sourds, la répétition est chose louable etproductive ; — on sait bon gré aux gens de n’étonner qu’une fois, — et l’on applaudit doublement pour donner une ivresse définitive: Mais quelle sérieuse intelligence pourrait se plaire à de

pareilles combinaisons? Trop de rentiers vivent sur un livre ou un tableau sagement reproduit : — ce sont les infertiles et les menteurs. Ils ne réussiront jamais à se montrer que les perroquets de l’art ; — seulement, il est dommage que leurs drôleries amusent. — Hélas ! nous sommes inondés de perroquets. — Le monde actuel ressemble à un gros arbre vieilli, sur lequel iis arrivent par bandes, bouleversant tout de leur caquetage discordant. Les oiseaux chanteurs en ont mal aux oreilles et se taisent, étourdis d’une telle suffisance. Ceci soit dit piano aux tisseurs de soie, aux revendeuses à la toilette du portrait, aux rég entier s, aux habilleurs de théâtre , aux artificiers orientaux, aux rustiques de salon , — enfin, à tous les binious exécutant un moulinet d’atelier (1). Si vous restez dans une gamme, donnez-lamoi parfaite, — convaincue, — vivante. Mon esprit en prendra note, la sensation ne sera point passagère. Je ne pardonne à Canaletto sa monotone illustration de Venise qu’en faveur de son génie lumineux.

Revenons à M. Antigna qui a soulevé cet incident sans trop s’y mêler. Je le prie néanmoins de lui consacrer quelque préoccupation. La voilà donc, cette Scène de guerre civile. Puis-je y voir rien de plus qu’une imagerie expressive? des gens posés à vous donner la nausée? un ensemble sans couleur, sans vie, — le terne, le flasque servis à profusion ?

(1) Il serait facile de citer bien des noms, — scories malsaines de nos expositions, — mais je n’ai pas de méchanceté.

Retournez la toile, M. Antigna. Eh bien! voici des baigneuses , maintenant, — des baigneuses effrayées par une couleuvre. Grand Dieu ! que M. Courbet doit rire de cette vaste nature. Pauvres femmes! la couleuvre est jolie, — mais elles sont bien laides. Et quelle discordance ! quelle inharmonie ! De l’eau de savon, — un paysage flottant. Emportez la toile, monsieur Antigna, votre petite fille endormie nous consolera facilement. Une vérité , dit- on, vaut bien des erreurs. — A ce compte , celle-ci vous fait absoudre. Quelle est jolie ! et comme je vais l’embrasser tout à l’heure dans son petit cadre !

Les maçonneries de M. Devedeex ont fait quelque bruit; — son orient éclatait comme un bracelet de pierres fines — un critique méchant dirait comme un collier de verroteries. Pour ma part, je lui avais voué un culte de mauvais goût, à propos de quelques chinoiseries biscornues dont l’extravagance me séduisait. On a tant calomnié les Chinois, — ces grands artistes — que la plus mince réhabilitation — même plastique — me cause une joie violente. C’est le peuple le plus curieusement original à peindre. Il n’est pas donné à un coloriste de rêver mieux dans la nature exacte; — types, costumes, mœurs, animaux, paysages — tout concourt à un ensemble délicieux de wü’iété, de finesse, d’éclat, d’intérêt, de saveur fantasque — par l’humour — par le sentiment — par le comique — par le beau. — Eh oui, par le beau :

le beau n’est-il pas un culte en Chine? Leurs fleuves, leurs barques, leurs villes, leurs palais... quel ravissement! Où trouver plus riche harmonie? — Ne suffit-il pas pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur les vitrines du musée chinois du Louvre?

— Le regard est ébloui par les fabuleuses nuances, si délicates d’expression, de ces somptueuses robes, de ces bonnets, fleurs de soie écloses sous les doigts de l’artiste, de ces mignonnes chaussures! Je ne parle pas des meubles, qui sont autant de merveilles de couleur, de style et de goût. Que pensez-vous des vases? des porcelaines? — le sublime dans le piquant

— quelle rareté ! Nous avons toujours vu la Chine par le magot. — Le magot possède au moins le mérite de sa gaieté; — mais qu’en serait-il de la France si on ne la jugeait que par le mirliton? Nous sommes civilisés — c’est vrai ; mais que direz-vous des académiciens qui n’écrivent pas? La Chine barbare n’élève que ses hommes lettrés : En somme, lepoussah n’est qu’un accessoire, et seulement pour remplir , je le suppose, les grosses places.

Je ne puis regarder les écrans et les laques qui nous arrivent, si brillants, de la Terre-des-Fleurs, sans regretter cette lacune fantaisiste. — - Nous avons pourtant des peintres qui voyagent sérieusement, dit-on. — L’Orient est moins intéressant : il éblouit Irop tout d’abord, il pousse à l’exagération des effets. Si j’avais une vaillante palette à mon pouce, j’irais y conquérir une illustration — dont je vous ferais profiter, ami lecteur.

Ces réflexions chinoises aboutiront à une plainte : M. Dcvedeux s’amollit et perd son charme primitif. — L’accent un peu fou d’autrefois, qui plaisait à de certaines heures, s’efface — disparaît. — C’était, la veille, une débauche de pâte et de couleur; le lendemain, ce n’est plus Ainsi finissent les choses de ce monde !

Une jeune fille, un chat et un serin — l’un regardant l’autre. — Voyez, monsieur Pécrus, votre chat est un plumeau — la jeune fille une maquette, le serin un coucou à ressort — votre appartement, outre qu’il est faux, est terne. Quel maniérisme! Ainsi, vous apprenez tout cela à l’école de M. Willems, qui n’est lui-même que le plus mince élève de Terburg? Je vous épargne la raillerie d’une félicitation.

Flandrin (Paul.) — Églises et pintades — arbres et talus — enfants, moutons et ruisseau — pêcheur et filet — cela doit s’appeler ainsi. L’horreur même. — Aucune observation d’ombre, de lumière; la .nature vue dans la lune — une facture d’écolier — rien déplacé dans son’ ton juste. Il calomnie le ciel, il étouffe les arbres, il patauge dans les fleurs, il empêche le sol de respirer. C’est le meurtrier froid et convaincu de la nature. On l’aime — pour ses dignités. '

Cabanel (Alexandre.) — La Veuve du maître de chapelle. Toutlemonde pleure, jusqu’au chat delà maison;

tout le monde pose et se fait des compliments sur la belle qualité de ses larmes, tandis que la jeune fille prend ses plus lyriques airs de tête en touchant de l’orgue. Je n’adresse point de félicitations au peintre pour sa fade peinture, exécutée sans décision, sans vérité ni parti pris de coloration — et je pleure a mon tour sur ces ruihes de palette. L’afféterie ne touche guère, et l’on se cabre spontanément contre ceux qui croient en avoir besoin pour ennoblir leurs sujets,

Compte-Calix. — Le Chant du Rossignol. Un clair de lune — sur l’eau, dans un jardin — cinq jeunes filles pour un amoureux. Voilà bien de la prétention à cet Achille nocturne. La malheureuse parodie du plus doux spectacle de la nature ; cela conviendrait parfaitement au troisième acte de Bon Juan.1

Pour l’expression du tableau, voici une histoire : Quand j’étais petit, et qu’après une journée de vagabondage en plein champ, par un chaud soleil d’été, je m’étais fortement bruni le visage, les bonnes gens qui voyaient ma peine et voulaient se jouer de moi, me disaient : «Quand la lune se lèvera, ce soir, cours sur la grand’place, assieds-toi du côté qu’elle éclairera et regarde-la , bien en face, une bonne heure — cela blanchit mieux que savon, petit. » — Or, j’allais regarder la lune, croyez-moi — et j’avais bien soin qu’elle donnât en plein sur mes yeux.

Ces demoiselles blanchissent leur teint. Le rossignol, c’est la coquetterie — il en vaut bien un autre?

Bonheur (Auguste). — L Abreuvoir ; souvenir de Bretagne. Triste souvenir au Salon. Des bœufs de faïence — delà poterie qu’on jette à l’eau. Est-ce bien de l’eau? Non, une glace. Quel corset de force oj\ t’a mis, ma pauvre nature!...

J’ai connu, dans le temps, un bon pèlerin qui vendait des objets de piété à la porte d’une église. C’était dans le Bas-Languedoc. Je le vois d’ici, ce brave chrétien, avec sa grosse figure malicieuse, signalée de loin par un nez démesuré, rouge à mettre en bouteille, sa grande robe brune, son grand chapeau de feutre retroussé sur le devant, tout historié de coquillages — son bâton et sa gourde à la Saint-Rocli. — L’application se complétait d’un caniche, qui traînait la baraque ou grognait après les fidèles, le museau enfoui dans ses pattes terreuses. — O bon pèlerin! il revenait du Jourdain, disait-il — ses coquilles en faisaient foi. Il parlait avec onction de la Palestine, et affirmait que c’est un pays béni, où les pommiers se couvrent deux fois par mois de fruits savoureux. — J’entends encore sa voix dolente marmotter des oraisons ou offrir les pieux objets de son commerce, tandis qu’il roulait un chapelet d’ébène autour de ses mains distraites. — Brave homme! je l’aimais pour ses récits et sa simple jovialité. A son tour, il m’avait pris en affection, voyant le grand cas que je faisais de ses images. 11 faut dire que j’en achetais beaucoup — de

rouges — de bleues — de vertes; — c’était ma seule passion. Le jeu des couleurs m’a toujours profondément ému. Bon pèlerin, où êtes-vous? Il avait bien soixante ans, à cette époque, le doux vieillard — le chien grognait par mélancolie d’àge... la baraque se soutenait à peine... Que sont-ils devenus, tous, êtres et choses?...

Eh bien! vous me rappelez le bon pèlerin, monsieur Landelle. — Vous vendez des images aussi, — mais j’aime moins les vôtres que les siennes. Le caractère se fait difficile avec l’âge.

Toürneminè(C.-E.)— Un Café en Asie-Mineurc> Une jolie vue, riante à l’œil, — gracieuse et sonore. Je voudrais être là-bas, sur la rive; je voudrais pousser un grand cri pour l’entendre vibrer dans cette étendue rayonnante. Cela dilate les poumons. C’est frais, — simple. Enfin, l’on rêve. Par l’esprit, j’ai du bonheur à me mêler à ces heureux Orientaux assis dans leur petit pavillon de bois , les jambes pendantes sur l’eau, buvant le café et fumant le chibouck rouge à tuyau d’ivoire. Les canards qui prennent leur vol sur l’eau comme d’énormes libellules, m’intéressent; les arbustes verts, les murs roses et blancs, où le soleil se cristallise, les palmiers élâncés, les dômes de nacre; ces formes bleues, ces formes pourpres, ravissent mon imagination éveillée. Et quel ciel transparent et rafraîchi! Mon Dieu que tout cela est joli! Est-ce la nature? est-ce le rêve? est-ce imité de De-

iO

LES 14 STATIONS Dt SALON.

camps? — grave question. J’y pénètre pourtant un accent sincère qui m’émeut et me fait dire aussitôt : Allons là.

Son Départ (V une caravane en Asie-Mineur e, quoique moins bon, est aussi agréable. Ce sont des cavaliers qui traversent un pont. Toujours l’ineffable azur, — la lumière aveuglante!... De pareilles visions sont mortelles pour le jugement qu’elles égarent, qu’elles étreignent dans leur cercle mélodieux. M. Touruemine abuse peut-être de la lumière. Il n’aime pas l’ombre, on le voit; à peine la tolère -t- il comme nécessité de relief. Ce manque de vigueur est d’autant plus sensible qu’il nuit à l’accord vrai de la lumière, et jette sur l’ensemble comme une vague trame flottante. — A-t-il une perception bien nette de ces pays de lumière? — Je n’oserais le dire, — et pourtant je le crois, puisque l’œuvre s’absorbe spontanément dans mon regard. Les vérités les plus étrangères à vos habitudes ont une loi d’harmonie qui vous les fait reconnaître, et se combine avec votre propre sentiment de nature. Cette attraction occulte a lieu sans que vous ayez à élaborer aucun travail d’esprit. Ici, je vais droit au but. Pour tranquilliser tout à fait mon jugement, je suppose que le soleil lui a un peu ébloui les yeux, — et qu’il nous donne l’Orient reflété sur un globe de cristal.

Castan (Gustave). — Un Marais ; temps d’automne. Le site a de la grandeur. C’est un terrain plat, avec un peu d’eau, cerné de coteaux sombres, sous un

ciel à l’orage. Une femme suit les bords du marais. — Le vent souffle, la pluie va tomber. Simple émotion simplement exprimée. Le ciel, dans sa partie d’ombre, a quelque sécheresse. La lumière est juste,

Page 1