ODE A L’AMOUR
Dédiée à M. Voillemot, qui a fait un pâle tableau de l’Amour ou Zépliir.
O joli enfant! joli enfant! papillon de chair, flamme
diaprée, étincelle subtile, fleur mortelle , caresse mystique f flèche empoisonnée, étoile, musique merveilleuse, souffle pur qui traverses nos fronts brûlants en passant sur les bouches roses des femmes, joli enfant fait de lumière et de parfums... joli enfant, doux Néron des âmes, que je t’aime!
O joli enfant! joli enfant!., plus perfide que l’ombre amoureuse des forêts indiennes , plus hypocrite qu’un regard de femme baissé sur un mensonge, égoïste débauché qui souilles du miel de ta parole tant de jeunes cœurs fervents, mauvais frelon toujours en guerre contre les roses qu’épouvante ton venimeux aiguillon, tyran railleur acharné après notre lamentable et suppliante faiblesse; — ô joli enfant! joli enfant! doux Néron des âmes, que je te hais !
Enfant blond comme les rêves du printemps, plus léger
qu’un soupir de libellule avec tes ailes d’azur, plus changeant que les aubes, plus savoureux que la fraise des bois, inconstant comme la mouche d’or toujours en quête de fleurs nouvelles; — bel enfant, bel enfant, souviens-toi de moi!
Ange de piété, qui relies le ciel à la terre, bel arc-en-ciel épanoui sur l’homme, consolant ami si doux à l’âme affligée que tout espoir abandonnait en ce monde, amante et mère dont le cœur est un abîme de tendresse, plage limpide où dorment, côte à côte, sur un lit de perles, les caïmans et les mouettes, les blanches baigneuses et les forbans, les nègres et les négriers; — bel ange, bel ange, oublie-moi!
Plus irritable que l’Océan voilé d’un nuage, plus tendre que la jeune fille vierge, dont l’oreille est caressée par un, mot délirant, plus brutal et inflexible que l’épée victorieuse, plus odorant et mystérieux que le calice des tubéreuses, — tu traverses notre monde. O joli enfant! joli enfant! prends ma vie mortelle!
J’ai dans ma chambre i ne belle image, — une belle image où je te vois. Dans une large coupe de cristal au pied d’or ciselé, ton corps diaphane repose. Ta petite main, étendue sur ton cœur, semble dire : 11 ne bat plus. Tes pieds d’albâtre frémissent au bord du vase brillant; tes blonds cheveux flottent éperdus sur tes yeux fermés... Une grappe de raisins est à terre , et l’ombre de ses feuilles t’enveloppe. J’y vois aussi
une branche d'immortelle. Profond symbole! n’est-elle pas la fleur des morts et aussi la fleur éternelle!... Une larme de vin tombé sur ton cœur suffit donc pour le noyer... ô frêle trésor! Ce qui ranime notre vie te donne la mort? Ha, ha, laisse-moi me réjouir à mon tour de ton agonie. Pauvre enfant! joli enfant! que je suis heureux de te voir ainsi : roi tombé sous une larme ronge ! La nature venge Thomme. Repose à terre, monstre orgueilleux !
Hélas ! hélas ! les paroles de l’homme sont bien trompeuses... Je te pleure, maintenant, superbe Amour, après t’avoir maudit. Je couvre ta tête pâle de mes baisers pour la ranimer. Ouvre tes yeux, pauvre petit, secoue ton corps engourdi dans cette ombre cruelle, et viens sur mon cœur. Viens, tu n'y trouveras ni roses, ni dalhias pompeux... Des bruyères solitaires et quelques feuilles d’absinthe bien amères; — mais je te réchaufferai longtemps, longtemps; petit serpent ! doux Néron des âmes, je te réchaufferai malgré ma haine !
Oh! certes, il fut heureux le rêveur qui te fit voir ici, comme chez moi, avec cette svelte grâce, bercé sur Peau bleue, — bercé sur les fleurs, doucement retenu à cette branche de roses qui se penche vers ta bouche pour éclore à l'amour ; qui te fit ce corps de neige et te donna ces longs cheveux où le soleil prend ses rayons vivifiants! Il fut heureux l'esprit qui te créa; — mais qu’elle fut inhabile la main de l’artiste qui voulut réaliser ta beauté sur la froide toile. — O joli en-
Tant! joli enfant! doux Néron des âmes; — ô joli enfant!
mauvais aspic de mon cœur meurtri éternellement
adoré !...
Pils. Portrait de Ma'c N. G ... — La dame est blonde, très-rose. Elle aune petite tête éveillée et mutine, un cou très-fin, délicieusement délicat d’ondulation . et qui daigne se laisser toucher par un collier de perles; des yeux bleus, — une taille élégante. Ses mains sont croisées sur ses genoux. — Elle aune robe de soie bleue, — une écharpe blanche, algérienne, nouée autour de la taille. Une large dentelle, attachée sur la poitrine par un gros nœud de ruban bleu, flotte comme un nuage sur ses épaules de déesse.
La mortelle déesse est assise, sur un divan de couleur jaune. Quelle vie ! quelle ardeur! le sang court sous la peau, le cœur palpite... — ce- n’est pîs pour vous, ami lecteur; — les yeux brillent. Il y a une animation extraordinaire dans cette toile. Elle est peinte dans un accent précipité et fiévreux qui plaît beaucoup; malgré cela, très-soutenue, ferme, serrée. — Sa poitrine1 se modèle fort bien, — de même le visage. La bouche va s’ouvrir pour parler. Le dessin est net et franc. La touche est sûre, habile, vigoureuse, pleine de verve, — vaillante ap possible. La couleur a beaucoup d’harmonie. Le fond gris-clair gagnerait à être tranquillisé, on peut trop y suivre la marche rapide du pinceau. Cela distrait l’esprit et lui
parle trop du travail de l’ouvrier, en donnant à l’ensemble comme un vague accent de facile système. — Le personnage y perd, le peintre laisse croire à des habitudes d’ébauche. Je ferai un reproche à M. Pils pour la grandeur qu’il a adoptée : un peu plus petit que nature. Cette mesure est disgracieuse. Je rengagerai encore à ne pas abuser des fonds gris-clair, un peu laiteux. Cela donne à la peinture quelque chose de creux et de fade.
Encore un portrait : M. Lecoinle , architecte. — Trèsvif, lestement troussé, sans prétention, d’une aimable et spirituelle allure. Il doit ressembler. Il a dû être rapidement conçu et exécuté. Voilà le véritable élément du peintre: — la grande peinture — etnonces petits bonshommes bâclés en une minute avec la plus surprenante habileté, — mais qui ne peuvent rien pour la gloire de leur créateur.
Si M. Pils ne se gâte pas la main , s’il ne sacrifie pas la vérité , le sentiment, l’impression vraie à l’habileté delà brosse, à une facture étourdie, à ces jolis escamotages qu’il faut laisser aux mauvaises organisations, s’il ne s’arrête pas au succès, à l’engouement de la mode qui peut le prendre par la main, un de ces jours, et l’asseoir sur son trône de verre, il peut devenir (le genre à part) l’un de nos plus sérieux portraitistes. Le nombre n’en est pas grand... comptez.
Croyez-vous, monsieur Pils, que ceci ne mérite pas réflexion? Je désire être assez heureux pour vous convaincre, et ne demande pas d’autre gloire.
Lemmens. Peules sous un hangar. — Des poules de lorette; lissées, peignées, lavées.
Diverger. Les Dames de charité.— Il est intéressant et doux, ce tableau ; la couleur en est heureuse. Il a plu à une petite sœur qui se trouvait près de moi au salon, — et la petite sœur était si jolie! elle avait la voix si douce! des yeux si tendres, si modestes.... que je veux le trouver charmant à mon tour pour l’amour de celte chère femme qui est ma sœur, — et que je ne connais pas !...
Léman (Jacques). Portrait de JM. G... G... — Si l’homme n’était beau et sérieux, — et grave, avec un front réfléchi, — très-sympatliique (il ressemble à un ami que j’ai perdu...), je dirais peut-êlre du mal de la peinture. Laissons le cœur s’émouvoir et se souvenir...
Brillouin. Une faible variation sur un thème de Yonne, le vieux peintre flamand.
Deshaïes. Vallée de Bièvre. — Nature rêvée, agréable. Le sommeil m’a souvent donné de ces visions.
J’ai devant ma porte un joli musée de figures de cire f — historiques et aulres. Le xvm® siècle y domine. Sur la façade, en carton peint, on lit : Exhibi-
tion costumée d'ombres. J’y suis allé une ou deux lois, par curiosité, sans y trouver ni ennui ni plaisir. Ce monde factice me cause néanmoins un étonnement profond. Il est fantastique, il m’effraye , m’intrigue, m’exaspère et me fait l ire cruellement. Quand j’en sors, je me tâte pour bien m’assurer que mes organes fonctionnent encore; je me frappe la poitrine pour me convaincre qu’elle résiste et ne résonne pas creux; je roule mes yeux plusieurs fois de suite pour les sentir bouger, et frotte mes joues de mon mouchoir afin de me confirmer leur coloris naturel. L’affreux petit monde ! C’est qu’ils sont peinturlurés à ravir; leurs babils neufs prennent exactement le relief de leurs corps, les bas s’enroulent bien autour des mollets, les chapeaux autour des crânes ; «— les boucles des souliers sont neuves; — les bras s’agitent presque, et ils vous regardent avec des yeux fixes qui semblent interroger. Ah ! les affreux êtres ! ce simulacre de vie donne la nausée. En somme, tout cela est bien faux, et vide, et triste. — Le dégoût viendrait vite, si le rire ne prenait les devants, — un rire bien portant qui vous venge de ces morts effrontés : Allez-y , ami, vous verrez.
Trois personnages, — cette fois de chair et d’os,— aimables et singuliers, gardent l’étrange demeure où grouille ce musée comique.
On les appelle MM. Chavet, Fichel, Plassan.
Vous entrerez après quelques cérémonies silencieuses. Ayez soin d’affecter des allures de statue—
— de cire... Si vous avez un peu de rouge chez vous, fardez-en vos pommettes; — si vous ne détestez pas la pipe, mettez-en une à votre bouche, et annoncezvous de cette magique façon : Le Fumeur endurci!
Lehmann (Henry). Le Pêcheur. — Deux jolies cigales, en train de chanter l’amour sur la plus haute branche d’un saule.
Portrait de Mmt L. S... — Charmante femme, sculptée en bois. Elle va tomber de la toile et se casser, si on ne la retient.
Portrait de Mllt J. M. d'O... — Peu de naturel. Mal dessiné. La tête n’adlière pas au cou. Toutes les lignes sont rompues, contournées. La pâte est sèche, la coloration sans grâce. Le fond , vert bouteille (le fond de tous ses portraits), terreux, lourd, sans air, sans profondeur, donne à la figure quelque chose de désolant. C’est une belle créature échappée du déluge.
Il y a d’autres portraits; mais on ne peut en faire une appréciation sérieuse. J’ajouterai, en critique secondaire, mais tout aussi juste, que M. Lehmann (1)
(1) M. Lehman n’est pas le seul auquel on puisse appliquer cette remarque. Presque toute l’académie se suit... et se ressemble.
se sert de toiles où le grain transpare sous la mince couche de pâte qui sert à ses modelés, ce qui produit le plus fâcheux effet pour l’illusion de la figure peinte. Voilà véritablement une manie ridicule. Rien de plus fatigant pour l’œil que ce treillage coloré. C’est une véritable tapisserie. Les Gobelins du Louvre en produisent de semblables. Que diable! sachez sauver la matière et Jaissez-nous un peu rêver devant vos toiles.
Ce système académique auquel notre Poussin a donné une si magnifique extension et qui relève, par conséquent, en droite ligne de son école, — est l’opposé de tout véritable sentiment d’art, de toute expression naturelle. Je n’ai rien à faire de votre toile, et je vous sais très-mauvais gré de me montrer que vous avez su la couvrir de couleur.
Je ne retranche rien à ces notes écrites devant les tableaux qu’elles critiquent. M. Lehman jouit d’une grande réputation, je ne puis dire à juste titre; je le crois très-galant homme et homme intelligent. — Assurément, il n’est pas peintre. J’ai vu ses compositions au Luxembourg : c’est delà décoration ciiarde, du papillotage incandescent. Son Prométhéc ne me charme ni comme nature ni comme rêve. C’est d’une pauvre conception. Quant à la peinture en ellemême, je n’en veux point parler : — elle est nulle.
Ainsi des rêveurs et des esprits faibles tout d’abord sûrs d’eux-mêmes, abstracteurs de théories maladives directement opposées à leur art,— ou vulgaires