SALLE XIV
Quoi! ici! dans ce malheureux coin, — M. Corot! J’ai mal vu : le maître traîne à sa suite tant d’élèves qui se partagent la monnaie de sa gloire... Mais quel œil peut se tromper une minute sur cette page suave !... Elle est bien signée de son nom. — Perle, elle vagabonde au milieu d’informes coquillages. Là n’est point le mal. — Ici, ailleurs, — et même dans ce coin honteux, elle resplendira toujours. — Mais le nom, — mais le talent de l’homme, ne les trouvez-
LES 14 STATIONS DU SALON, vous plus clignes d’un respect absolu?... Nos belles réputations modernes sont-elles si nombreuses pour être sacrifiées à d’obscures ébauches que la plus coupable indulgence peut seule tolérer?... C’est avec une véritable douleur que j’ai vu cet affligeant spectacle. Le mal est irrévocable désormais ; pourtant, ne serait-il pas délicat de le réparer au plus vite, en termes tels qu’ils fissent oublier la blessure?...
Pauvre tableau! Le voici; je voudrais vous le faire aimer. — On le désigne : Elude à Ville-d' Avrcuj.
Deux petites femmes se promènent sur l’herbe et se dirigent vers un massif d’arbres où l’ombre promet la fraîcheur. — Une troisième , accroupie en avant, lie un fagot de branches mortes. A côté d’elle, entre des marges de verdure, s’allonge en droite ligne un chemin blond ; il va se perdre à l’entrée du bois. Sur la gauche, un filet d’eau tremble dans la lumière mélodieuse d’un jour d’été baignant la rive où s’épanouit un groupe touffu d’arbres ensoleillés par un chaud rayon. Le ciel est pâle, légèrement nuageux.
Qu’y a-t-il à admirer le plus ici, — du ciel, — des arbres, — de l’eau, — des terrains, — de l’ombre ou de la lumière? Et ce coup de soleil à l’horizon lointain, — si doré, — si éclatant! Il donne au paysage quelque chose d’imprévu, — qui ravit. — Imaginez des arpèges de harpe s’entendant tout à coup au milieu d’un tendre chant de flûte. — - Berlioz m’a donné la sensation équivalente dans VEnfance du
Christ, un chet-d’œuvre, vous le savez. Où est le rapport? me direz-vous. Certes, je n’aurai pas la pédanterie de vous l’expliquer. La sensation est comme l’abeille : elle fait son miel pur de mille fleurs à la fois, — de mille caprices. — Ce rayon de soleil, je l’ai là, dans les yeux, — je le vois dorant les eaux, — dorant les feuilles, — caresse souriante de cette nature en pleurs, — et créant une si vive opposition d’effets qu’on en reste enivré. C’est frais, charmant, d’une amoureuse perfection. Il se place au premier rail" dans l’œuvre exposée de M. Corot.
Quand nous aurons vu le peintre à travers ses diverses manifestations, nous étudierons l’homme d’art.
Les Gorges de la Tchernaïa! Vous plaisantez, monsieur Stéphane Baron? U aile de zouaves. Je le vois bien. Je ne me doutais nullement qu’il y eût une Tchernaïa à Fontainebleau. Espérez-vous faire passer pour Turc M. Ravel à la faveur d’un déguisement? Ces braves rochers, cette belle herbe sont de vieilles connaissances. Enfin, votre paysage n’en est pas gâté, — mais vos zouaves en souffrent un peu. Molle petite peinture, d’ensemble. — L’effet de soleil pâle, sur l’herbe, est heureux.
Guignet (Jean).— Portrait de M. Soulé. — Portrait d'un membre de la chambre des représentants des Etats-Unis d'Amérique. Quels portraits ! Dans quelle planète les a-t-on faits ?... Leur regard me glace; leur tournure m’épouvante. — Je n’avais que l’ennui des
hommes ; — ceux-là m’en donnent l’horreur. Regardez, ami : des exercices démoniaques, — hors cadre, — hors nature. — Des têtes de pierre, — trèssculptée, sur des corps de bambou. Deux cauchemars peints avec une énergie qui touche au délire... Ce sont les extrêmes allures d’un esprit exalté. L’école espagnole, dans ses jours sombres, peut en revendiquer la tournure. Fermez les yeux.
Jumel (Antoine). — Bataille de Balaklava . Une vitre historiée d’hiéroglyphes. Je la crois historique.
Par une chaude journée de juillet, au moment où le soleil tombait d’à plomb sur la tête des flâneurs consternés, — le dragon Lachaloupe, — dit le Grand Vainqueur , — entra dans la place Royale, — l’œil fier, la moustache tordue en carquois. À sa démarche, l’on devinait un projet de conquête. 11 s’avança en effet vers un banc sur lequel était assise une bonne grosse fille dont les joues riaient à toute chose, — et joignant ses bottes, — la main gauche appuyée sur cette grande diablesse de breloque qui leur pend au côté, — la gauche tenant une fleur délicate : « Mademoiselle, la chambré qu’elle étaiz à fair optempr’ait à mon départt; — pardons, zexcuse, et cette fleure qu’elle me serve d’introducteure. »
Il s’assit et ôta son casque ! Les deux amoureux s’y regardèrent à la fois avec admiration. « C’est le mi-
rouar delà beauté, » dit Laclialoupe d’un air fin en pinçant la taille de la grosse fille, qui poussa un tel éclat de rire que toutes ses dents en prirent l’air. Lachaloupe frisait scs moustaches, attendant la fin de cette explosion pour canonner à son tour. Ce qu’il lit, — et si bruyamment, — avec une telle bonne humeur, que la payse s’en tint les côtes un fort quart d’heure. — La place était prise.
M. Worms nous raconte aujourd’hui ce brillant exploit, — simplement, avec gaieté, avec finesse. C’est bien dessiné et franc de touche. Le petit fond de maisons de briques est charmant.
Vous connaissez l’Orient de M. Théodore Frère, l’Orient vu par le petit bout de la lorgnette. Je ne prétends pas y voyager, pour ma part. En voyant ces bons hommes montés en épingle, — ces monuments sans caractère, — ces paysages opaques qui ont, même dans la lumière, la confusion d’un souvenir égaré dans le cerveau, — ces ombres sans force, distribuées au hasard, comme dans sa Vue prise à Bcb-el-Karokounn , — ce soleil sans éclat, — cette mièvrerie monotone sans grandeur, — sans énergie, — qui donne à tout ce qu’elle touche un caractère d’album, — cette fadeur, ce pacotillage agaçants, — encombrants, malsains pour l’œil, — le goût, et l’impression que doit produire toute vraie beauté, — je m’indigne et je déplore le facile accueil que l’on
fait à toute médiocrité persistante. Gela n’a ni nature, ni âme,, ni exécution. -—Aimez-vous le coloriage? choisissez. C’est la décoration appliquée au petit panneau, — résumée dans un cadre qui tient dans la main, — mais qu’il faut voir au jour, — au grand jour! à l’heure même où la vérité solennelle
sort du puits Qu’elle tourne donc son miroir vers
eux, — et qu’elle les aveugle à jamais!
Sur quatorze toiles exposées, j’en compte une que l’on peut à peu près regarder sans rire : Campement de fellahs àChoulrak (au Caire). Elle est volontaire, — elle est presque audacieuse d’effet.
Un trait sombre, — en silhouette, — de mosquées, de minarets, de palmiers, sert d’horizon. Le ciel, enflammé d’abord à sa ligne de jonction , s’épanouit en un jaune clair très-lumineux. Des tramées de nuages, — comme des gouttes de sang laissées là par un ange blessé, — le tachent à divers endroits. Sons des arbres arrondis en queue de paon, voyez le campement des fellahs. Ils sont couchés dans leurs burnous blancs , pèle -mêle avec les chameaux, tandis que d’autres bêtes chargées, arrivant à la file, — à travers la poussière d’or qu’elles soulèvent, — enjambent les rêveurs et les dormeurs.
Je voudrais faire là-dessus de grandes phrases turques, chargées d’ornements comme un vizir fasliionable; — des cavatines pompeuses, — une orientale bercée et langoureuse. — Le tableau y prête. Tant de blonds critiques se rabattent sur ce jugement : la description. Mais il s’agit de rendre jusbce toute justice
LES 14 STATIONS DU SALON, ost brève : j’ai distingué celui-ci, — et je m’en repens, — car c'est une bien petite peinture, en somme.
Loire (Léon). — Le Déjeuner. Une petite fille mange, assise devant une table, — sa bonne la sert. Les personnages se détachent sur un fond de boiserie roux. A droite, s’ouvre une porte vitrée. *
Beaucoup de sincérité dans le rendu. — L’agrément ne ressort pas du sujet, vous le voyez. C’est assez mal dessiné; — la table, les cadres sont défectueux. — Le parquet monte trop haut. Je m’y arrête pour signaler une grande conscience de facture, — une gaucherie qui deviendra savante et plaira; — un bon sentiment des choses usuelles. Œuvre d’ouvrier,
— puisse-t-il passer maître !
Respirons, pour laisser passer ce grand souffle poétique qui de Shakspeare est allé à Corot. — Quelle source bienfaisante! que d’âmes sont venues se réchauffer au soleil de cette âme qui semble éclairer l’humanité tout entière!... Il est comme le dieu, assis dans son sanctuaire, et sa bouche prononce les oracles sacrés ; — mais que la voix est douce et compatissante! Respirons... L’esprit, ébloui par les merveilleuses créations de son génie, — s’effraye et tremble devant la profonde conception de ces abîmes du cœur où le poète se laissait tomber, — en héros,
— allant arracher à l’ombre éternelle son secret, — au risque d’en rapporter la mortelle folie de l'hor-
reur. On éprouve de ces vertiges immenses qui resserrent votre pauvre âme, et remportent comme une plume dans un tourbillon d’orage.
Macbeth! Quel drame! — quelle légende sanglante! On entend comme des bruits sourds de fer dans cette poésie, — des cris rauques de bête fauve. Le vent pleure; • — les pins gémissent échevelés sous la tempête; — les oiseaux de nuit tournent incessamment autour du donjon maudit, — sinistres augures, — et les coupes frémissent heurtées. J’ai vuRistori dans la scène de somnambulisme, et jamais pareil effroi ne m’a dominé; elle seule sait bien dire, — simplement,
— avec un accent mélancolique qui pleure presque, comme un enfant gâté qu’on fait attendre, — bien cruel pourtant et fatal : « Quoi! toujours cette tache ! »
— Elle erre dans les couloirs... Quelle pensée ! quelle sublime réalité de vie! Et l’ombre, venant s’asseoir au banquet! — visible pour le seul Macbeth! O conscience ! le génie pouvait-il te donner un cadre plus grandiose?... Quand l’imagination de Shakspeare n’a plus de paroles, elle trouve un fait qui tombe sur le monde comme une massue de Titan.
Respirons, — ami, et entrons dans ce dramatique paysage. Vous connaissez la scène :