GUITARES DIVERSES
Femmes d’Alger. — Papillons au repos, — gazes en feu, — soieries à l’encan, — c’est tout comme. Une charmante perfidie, — un sans-façon de clinquant qui vous lâche des fusées de flammèches dans les yeux, — Orient de coffret, poudré, verni, sentant l’ambre. Les collégiens s’extasient; — c’est groupé avec esprit, — c’est peint en calembour. Dieu est Dieu!... C’est M. Eugène Giraud qui s’intitule son prophète en cette occasion. Mais où diable prend-il les liouris dont il compose son paradis?
Popelin (Claudius). — Calvin , réfugié à la cour de Renée de France, duchesse de Fer rare, prêche devant cette princesse accompagnée de Clément Marot, la doctrine dont il fut l’apôtre.
Gracieuse image. Le récit est parfait,
Sieurac (Henri). — Germain Pilon sculptant legroupe des Parques , en présence de Henri II, de Diane de Poitiers et de ses filles.
Plus belle image. Récit instructif.
Leciievalier-Chevignard. — Le Bénédicité. Des damoiselles et seigneurs avant de se mettre à table font
une courte oraison. Le peintre, surpris d’un tel acte, s’en inspire.
Autre image, — sans récit cette l'ois.
J’ai presque envie de m’arrêter un peu sur ce dernier tableau. Voyons : d’abord, il n’est pas en perspective comme fond; la cheminée ne se projette pas; les ornements, les figures s’y indiquent en paraphes. Ce malheureux bahut d’atelier que je vois au coin de droite, qu’en ferons-nous? Est-il en bois? en corne? en fer fondu? Les tons sont faux, — disgracieux, — incolores. Je signale, comme spécialement désagréables, les manches bleues de l’homme au pourpoint noir. — Que penserons-nous du tapis? — du chien? — des escabeaux? — du feu dans la cheminé? — de l’homme à la grande robe?... Où avez-vous vu tout cela ainsi exprimé? — dans cette mimique, — dans ce ton? M. Lechevalier peint bien, sans contredit; sa pauvre habileté me désespère. — Je pardonne à ces lamentables compositions d’être neuves, mais point d’être fausses. Ces messieurs (nous en trouverons quelques autres), élèves, — émules, — maîtres ou confrères de M. Comte, me font l’effet de régisseurs de théâtre en vacance, égayant leurs loisirs par des exercices de brosse où se consacrent leurs souvenirs. Quand nous en serons à ce dernier peintre, nous dirons toute notre manière de penser sur le clan infécond et malsain dont il est comme le barde peu inspiré.
— Madame, je vous salue et vous complimente sur votre robe de velours bleu. J’aurais eu grand plaisir à contempler votre visage, qui doit être désolé s’il participe au funèbre général de la toile, mais le peintre a négligé de le faire voir par excès d’humour, et je ne puis que signaler ce caprice en désignant l’homme après l’œuvre : M. Landelle. Il est superflu d’ajouter, madame, que je vous plains pour cette erreur tout à fait involontaire sans doute.
Bellel (Jean-Joseph).— Paysage et ruines. Travaille pour l’Académie; peint la nature historique pour les chroniqueurs; aime la colonne et le penseur couché dans les solitudes, en train d’écrire un traité du Beau . N’a jamais vu d’arbres, — mais en fait.
Arrêtons-nous, ami, et reprenons haleine après cette course pénible à travers un pays souvent stérile. Le ciel est pur, — l’eau claire, — l’herbe tendre. Nous sommes en pleine nature. Saluons le maître, M. Corot, et jouissons paisiblement du calme bien qu’il nous offre.
Sur un talus brun, baigné par un courant d’eau qui s’étend à l’horizon en nappes grises, quelques beaux arbres s’élèvent avec une mystérieuse majesté.
Une barque, posée en travers du courant , paresse lentement balancée dans les herbes. Un pêcheur accroupi à l’un des bouts semble retirer son filet. Je suis bien près de soupçonner qu’il se mire dans l’eau pour y voir rollété son bonnet pourpre, — ce délicieux bonnet qui fait croire de loin à un coquelicot noyé. Le ciel, paisible, radieux, se dore, à l’horizon, de nuages saisis en vive lumière. Et quelle parole donnera l’idée de cet horizon limpide, frais, mouillé, — si riant et si harmonieux!
Ainsi, la lumière et les terrains se font une sévère opposition, — bien tranchée , saisissante. — Le pêcheur incidente les deux effets, par la vivacité du ton qui l’accuse tout d’abord au regard. Rien de piquant comme ce ton rouge si vif placé sur sa tête, au risque de détonner, et qui prêle, au contraire, de la grâce à tout le paysage. Une touche sera l'intérêt coloré du tableau. — Voilà le sens grand et hardi de la nature, manifestée dans ce qu’elle a de plus simple!...
Quel délicat chef-d’œuvre ! N’est-il pas, convenezen, un charme pour les yeux, — une émotion profonde pour la pensée? On s’égare dans cet horizon de lumière, on foule, enivré, cegazonsombreremplidesenteurs agrestes; on se perd dans ce beau ciel où passent des souffles doux. — Quel monde et quelle beauté! Les souvenirs et les émotions chantent dans le cœur.
Mignonne, allons voir si la rose
Pénétrons, ami, plus avant. Dans cette suave con-
LES 14 STATIONS DU SALON, templation, le cœur ulcéré oublie sa peine, ses vives douleurs , — ses amertumes secrètes. Amis cruels et lâches ennemis sont loin, — loin de vous, — leurs persécutions, leurs tyrannies ne sauraient vous atteindre.
Si la haine de l’homme est violente, la nature console en mère affectueuse! Marchons; les soucis s’éloignent, l’œil s’apaise dans cette limpidité d’atmosphère qui refoule les larmes, — et le divin repos des campagnes assoupit les nerveuses mélancolies... Marchons, ami.
Que pensez-vous d’un peintre qui fait assez proprement,— avec habileté même, — des terrains, des chevaux, des hommes, — parties difficiles dans l’exécution d’un tableau, — et qui gâte les morceaux les plus simples : un ciel, par exemple, — car ici le sentiment est presque tout. Vous pensez que le peintre est organisé au rebours du vrai, — qu’il voit mal, et pourrait bien n’être jamais qu’un librettiste, — le ciel étant la musique du paysage?.,.
Vous pourriez avoir raison. C’est le cas de M. Moreau (Nicolas), dans sa Chasse au daim à Baden- Baden.
Desooffe (Alexandre). — Paysage ; environs de Naples. Un paravent. — Me préserve le ciel d’en avoir besoin ! M. Desgoffe est une première médaille. Venez,
LES 1 i STATIONS DU SALON.
pourtant, comme on se fait illusion : je croyais qu’il noyait la peinture au lieu de la sauver. La mauvaise comédie des Incroyables durera donc éternellement?...
PEZOt's(Jean). — Le Jeu du tonneau. Petites natures, petites peintures, — nul plan; un dessin, une peinture tout entiers dans les artifices; — des ciels et des terrains sans lumière. Toujours la môme nature, toujours les mêmes personnages, — c’est la démence du faux. Le peintre (pardon) a gàclié, falsifié, corrompu jusqu’à son talent d’observation. Comme j’aurai l’avantage de rencontrer quelquefois sur ma route ces drôleries, je signale tout d’abord mon antipathie profonde contre de pareilles choses.
M. Tissot s’amuse à faire des peintures d’élève pour les placer ensuite dans des cadres de maître. Ses deux petits portraits de femme et de jeune fille n’ont aucun caractère spécial. Us dérivent, — on le voit de suite, — de MM. Flandriu et Robert Fleury. C’est honnête et patient jusqu’à l’ennui. Nous le retiouvons plus loin avec un pastiche sec des Allemands qu’il aurait bien dû garder dans son atelier. 11 n’est guère louable que par son sentiment archaïque. Ce sont deux personnages qui se promènent dans un paysage d’hiver. Sur les marges du cadre, figure un quatrain dans le style peint des vieux missels :
April, lui, gràcieux, doux, courtois et plaisant,
Celui fleur, furce amour et beauté de nature,
Décembre vint, adieu fleurs,, baisers d’amour pure,
Car neige couvre aussi ces deux cœurs à présent.
Folie! folie! folie! Je crois voir un jeune acteur devant ses pots de fard : il prend du rouge, — du noir; — il se fait des rides ; ensuite, il enjambe un maillot, se drape dans un vieux pourpoint, — met une collerette roussie, — elievrotte, prise et éponge sa perruque pour ressembler à un personnage d’autrefois... La caricature en fait son affaire. M. Tissot aspire sans doute à devenir le burgrave de la peinture. Il ronsardise sur la palette.
Que faites-vous donc, aveugles, de la vie qui déborde autour de vous?...
Ménard (René). — Marche cV animaux. Ecole de M. Troyon, — car il fait école. Parmi nous, ce n’est pas le talent qui fait école (il est trop contesté pour cela), mais le succès. Une pataude nature, sans cliarme. Grosse vérité qui vous fait autant de mal qu’une sottise, tant elle est lourdement dite.
L'Idylle du soir , de M. Ranvier, est jolie à regarder, — d’un peu loin. Quand on s’approche, le jugement la fait fuir dans une brume dont elle fait bien de ne pas sortir pendant le jour.
Desgoffe (RI aise). — Nature morte. Cette nature morte se compose, autant qu’il m’en souvienne, d’un vase de fruits* de lièvres, d’un tapis vert, d’un vase
japonais. Elle est morte, en effet, — et, comme nature assez mauvaise. Je ne saurais manger ni ces raisins ni ces fruits; — ils sont d’agate ; — les lièvres en acajou m’inspirent un médiocre appétit. Et ce vase japonais en papier... lui, d’habitude si robuste de ton et de tournure, avec son gros ventre précis et ses dessins éveillés. Le velours vert tourne à la soie. Que dirons-nous des coups de pinceau sur les cassures des plis de l’étoffe? Est-ce là le plus grand artifice de vigueur de M. Desgoffe? Peinture froide, pédante; dessin sec : parlez à mon cerveau. Nous trouvons, plus loin, un vase d'agate , — une aiguière en sardoine onyx. — Ces objets , quoique supérieurs à ceux que nous venons de voir, sont travaillés dans ce même sentiment obstiné, acharné, inflexible et dur qui irrite sans plaire. L’effort, la peine, la fatigue y tuent l’émotion. — C’est comme la résultante d’un million de minutes difficiles, acariâtres. Cela est revêche à vous faire fuir. Petit à petit, — doucement, — jaillissant de la loupe qui y laisse encore sa froide lueur, chaque rouage, chaque atome du travail a vu le jour. Cette bijouterie me fatigue et m’abrutit. Elle a la froide perfection des montres genevoises.
Que l’on songe aux grands traits simples des primitifs dans ce genre de travail, et encore n’était-il spécialisé par eux que très-rarement — presque jamais. Que l’on jette un coup d’œil sur le petit intérieur de Quentin Matsys au Louvre. Il y a des balances — des poids — des moules de cuivre — des pièces d’or — des verres... Mais quelle enveloppe
harmonieuse ! — quel doux concours de rapports et d’impressions entre les personnages et les choses qui leur sont soumises ! S’est-il jamais avisé, le bon vieux maître, d’isoler un objet à ce point d’en faire l’attrait dominant, exclusif même, d’une œuvre dont tout le mérite se réduit alors à l’identité la plus absolue?
J’aime autant une glace. Ce n’est pas la nature que vous me montrez, — ce sont vos procédés.
— Vous voilà, monsieur Aligny, salut! je vous re trouve — courageux, vaillant — inflexible d’opinions — confiant dans cet avenir qui s’ouvre devant vous, enjolivé des plus charmantes surprises de l’erreur. . , Quoi ! tant de choses — et toutes heureuses de leurs chevaleresques mensonges : Vue de la sortie de VAar. — Vue d'une partie de la ville de Capri. — Le Soir , vue prise des forts de Marlotte. — La Tarentelle, etc. !... Charmante résurrection et pleine d’à-propos... Ne voyez- vous pas, monsieur, le tumulte qui se fait autour de vous pour les grandes idées d’art méconnues, dévoyées ? N’entendez-vous pas les rumeurs sourdes de la lutte ? — car on combat au nom de la vérité — on prépare le terrain neutre où viendront plus tard s’exercer les intelligences viriles de la peinture débarrassées des entraves, des bâillons — et des corsets de force qu’on leur impose encore : ne portentelles pas l’accent individuel et non reconnu d’une force active? La jeune sève déborde ; l’indépendance
demande sa consécration dans ce large élément d’idées et de vues plastiques où chacun doit être avant tout son maître et son élève, élève recueilli et grave aux conseils de la nature ; ferme dans ce labeur attentif où l’observation classe, vérifie, affirme. Les vieilles sources ne sont point taries, et l’on veut y puiser comme aux seules salutaires. Recommençons, Frère. Le chemin parcouru s’égare vers le système;
— prenons garde, et retournons sur nos pas. — Hommes, on nous veut élèves;— : voyants, on nous veut copistes ; — sentiments, on nous veut idées ; — natures, on nous veut théories. — Luttons, Frères; — le mobile et l’immobile sont en présence, — la peinture a sa révolution plastique à accomplir dans le Vrai qui est le Beau. — Les de Jouy, les Étienne, les Baour-Lormian de la palette, sont plus vivants que jamais et retranchés derrière ces héros — Raphaël — Michel- Ange — Titien — que nous vénérons mieux qu’eux, sans oser les dépouiller à leur exemple, ils insultent à nos efforts et, drapés dans leur olympienne tunique d’emprunt, bafouent notre inquiétude moderne et les troubles de tout esprit qui prétend vivre de son propre cerveau! Le confident trône encore en peinture; — le vers tragique y est en gloire ; — la colonne s’y dresse menaçante ; — le discours y charrie ses pesantes formules; — l’élément littéraire nous déborde; — sans cœur et sans yeux la discussion mathématique nous dissèque... luttons, Frères !
Vous vous montrez alors, monsieur, pour protester.
— Hélas! ombre pâle, votre voix s’entend à peine —
et je m’afflige pour vous d’une pareille persévérance.
N’est-il pas temps de faire pénitence de vos fautes, et de vous réconcilier avec la vérité ? Si j’étais le justicier puissant et redouté de l’art, je vous forcerais désormais à errer à l’aventure vos deux meilleurs tableaux aux mains, et cinquante fois par jour, je vous obligerais à regarder simultanément la nature et votre nature. Quel enfer! peut-être seriez-vous flatté. De telles exhibitions sont monstrueuses; — elles révoltent tout sentiment vrai d’art; elles sont la flagrante condamnation de nos écoles où de pareilles erreurs ont fait loi !
Lecointe (Charles). — Cour du couvent des capucins à Tivoli. Joli tableau , plein de soleil, — d’une poésie bien inspirée. La petite fontaine au milieu où l’on voit un moine en train de laver des légumes, est très-pittoresque avec sa toiture de briques. — Le moine, vu de dos, qui porte une sacoche et se dirige vers les arcades où resplendit la lumière, a une allure délicieuse de vérité. Lè ciel s’azure avec une grave douceur.
Le doux attrait des mélancolies sereines.
M. de CimzON a du talent, beaucoup de talent. 11 aime les belles choses, il s’en émeut. La distinction de sa nature est saillante. Je le crois très-épris d’art; — la pureté , la recherche, la tournure pompeuse de scs effets en sont la preuve. Il y a du moine dans sa peinture. C’est un poète en adoration devant le rêve,
— c’est un païen, mais un païen clcvot (1), prosterné devant la forme. Je l’ai aimé tout d’abord pour ce côté d’émotion austère et profonde qui est son véritable élément de supériorité quand il s’adresse à la nature. Avec une joie bien excusable, je constate qu’il a horreur des banalités et marche seul dans son chemin, bon ou mauvais , — petit ou grand. Sa peinture me semble gagner chaque jour en force. — Elle devient plus significative, plus souple; — elle arrive à ce caractère qui élève toute chose et lui imprime un sentiment que l’âme contemplative ne saurait désavouer. Cette année, il a encore agrandi son cadre habituel. Je regrette que ce soit au profit de la figure. Dans la prochaine étude je me réserve de déduire mes idées . tres-critiques à ce sujet. Pour le moment, j’applique, toute mon attention à ces belles pages de nature si franches et vigoureuses qu’il intitule : Près des murs de Foligno (Etats-Romains) ; près de Civita-Castellcma (États-Romains).
Dans la première , nous voyons un couvent aux murs roses , — un courant d’eau en mouille les pieds. D’abord resserré tout au fond, il s’élargit ici , et se colore du reflet des murs, du reflet du ciel gris, légèrement imbibé de safran. Des terrains bruns, monvementés d’un bouquet d’arbustes , s’ép indent sur la droite. Des collines bleues hérissent l’horizon avec un large caprice. Des oiseaux tachent à divers
(I) Ces deux mots sc concilient plus qu’on ne voudra le croire, appliqués au talent de M. de Curzon.
■ LES 14 STATIONS DU SALON, endroits le ciel limpide , — le grand ciel où la lune accroche son disque comme sur un aimant. — Deux femmes, dont Tune debout, se profile en vive couleur sur le paysage, causent au bord de l’eau et s’y reflètent.
Voilà un tableau très-coloré, — hardi, — d’un bel accent, — d’une grandeur simple. — Le mur rose miré dans l’eau est à lui seul un charme pour l’esprit. — Les craintifs en pourraient faire une hardiesse. L’ensemble a la majesté des grands coups d’œil. Quoique très-riclie en tonalité, la couleur n’y fait point tapage , — elle se confond dans un aperçu austère. Il est bien en lumière , — bien reposé — et peint avec une grande franchise. — C’est parfait. La morne extase de la prière flotte sur ce mystérieux asile. — Tout y respire la paix des passions ensevelies ! Si jamais la maVaria du monde me pousse au suicide, — j’irai là.
H L’ombre, — l’ombre mystérieuse, — obscurcit le second; tout le premier plan s’y engouffre et trace des lignes bizarres d’horizon. — Une femme , assise, rêve soucieuse, près d’un fagot. Au fond, la lumière jaillit avec impétuosité du ciel limpide sur une mince bande de terrains grisâtres. C’est fort simple, — vous le voyez, — ferme, — large et profond ; pays de l’ode et de la symphonie.
Ainsi nous avons vu deux paysages, — très-beaux, — renfermant une émotion, — est-ce trop d’ajouter un conseil? Nous passerons bientôt à d’autres thèmes
ou cette nature généreuse s’égare à travers le maniérisme et le joli. Si M.de Curzon reste dans le paysage, je lui prédis les plus réelles jouissances d’art; — il doit y triompher. 11 ne sera maître du genre dans lequel je le vois découper de grandes toiles — qu’en faisant faire une volte-face complète à sa manière. — Dans le paysage, il est peintre, — dans la grande ligure, il n’est guère que littérateur-poète. Ici, l’entière poésie , — là, le conte.
Sur un fond d’or très-riche, je vois un Christ bien portant; — cela me réjouit sans exciter ma piété. — Je vois près de lui des disciples tous en tuniques blanches de modèles, et levant au ciel leurs bras académiques ; — je pense à M. Flandrin , et je me dis : courageux émule. — Je songe aussi au pieux, — au grand et naïf Fiesole, — et je souris de tristesse en voyant sa robe en lambeaux que tant de gens se partagent.
Excellent tableau d’église, mais aurait dû y rester. Il peut servir à l’édification des fidèles , — il ne sert en rien la peinture.
J’ai parfois des accès de misanthropie ; à ces heures, je désespère de vous, ami lecteur. — Peutêtre vous êtes-vous intéressé à cette toile; je prends l’outrecuidant parti de vous la nommer : L'Eglise triomphante. Elle est signée : Timbaj-.
Aimez-vous les nudités ?
Moi, je les aime quand elles sont belles. Elles acquièrent alors par la perfection comme un rayonnement virginal qui défend les pensées boiteuses. La nature impose dans son ensemble ; — dans scs détails elle irrite la curiosité. \rous êtes frappé par un tout majestueux; — vous êtes séduit par un accident qui en est la parcelle heureuse. On sè joue avec le rayon venu par la croisée dans la chambre, — on se prosterne devant le soleil levant. Le beau idéal se défend par son intime grandeur de toute atteinte basse; il calme l’esprit jusque dans ses transports , et donne aux sens en éveil le repos de leur vision divinisée. La volupté n’est pas seulement une fille charnelle traversant un ciel embrasé où flotte le désir de lliomme; — elle est aussi pur esprit, émanant de tous les. fluides de la nature. Elle est partout, en tout, — rnuLipliant ses formes, — et sur le front du songeur troublé, pudique amoureuse, elle vient souvent appuyer ses lèvres de rosée, ses lèvres paisibles. J’ai lu dernièrement un splendide traité de l’amour, et j’avoue m’y être presque refroidi; — un serrement de main, un regard profondément joint, — vous transportent : c’est l’étincelle magnétique qui met le feu à l’être. Voyez la belle fille nue à la cruche de cristal clans le Concert de Giorgione ; voyez la maîtresse du Titien à sa toilette , et essayez de la regarder dans les yeux , — ses yeux païens aussi chargés de rayons que ses cheveux. Voyez la Vénus de Milo, — et retournez ensuite à la Diane de
Gabie dont la tunique soulevée dévoile les jambes au galbe frémissant... La jupe retroussée par les temps de pluie a perdu plus de regards que toutes ces jolies nymphes si vertueuses dans leur nudité. Rien n’épure le sentiment comme le nu absolu. Si j’avais à exprimer la Chasteté, je la peindrais nue et hère. Le vêtement n’est souvent qu’un thème impudique sur lequel brode l’hypocrisie.
O beaux marbres et belles lumières, quel profane vous a donc le premier calomniés? O bel art antique, qui t’a le premier drapé dans ces feuilles dont ton front seul s’était couronné aux jours de publique ivresse? Dis-moi son nom, pour que je le compte au nombre des furies haineuses de la laideur — cette laideur qui habille même son âme !
Petit objet produit grande colère. Elle est venue, incidemment appliquée à la prudhomie de plus en plus raide des gens maigres ou contrefaits, — à propos du n° 2201 dont je ne m’occupe pas au point de vue pictural. 11 représente une jeune femme à sa toilette. Elle a les bras nus, les cheveux dénoués, des yeux lascifs, une attitude provocante. La bouche appelle ; une partie de la gorge s’étale — une partie ! adroite mesure de sensation... Les luxurieux font semblant de regarder l’étoffe et ont l’excuse de la trouver mal faite; — c’est au surplus fort innocent.
L’imagination me perd — qu’on me ramène aux
antiques !
Salmon. — Gardeusede dindons Peinture violette,
lourde. Petite fille sans vérité, — le contraire du rustique et du simple. Le ciel manque de lumière. Rien à dire après avoir pensé de bonnes choses sur le compte du peintre. M. Salmon ne sort guère de ses dindons ; peut-être trouve-t-il leur compagnie réjouissante. Je n’aurai garde d’empêcher le public de partager ses affections.
Les eaux fortes et les aquarelles de M. Valerio sont très-prisées — et elles méritent bien de l’être. Leur tournure hère, leur exécution énergique, ce large sentiment de race que leur imprime l’artiste, leur donne une valeur exceptionnelle. Elles ont un caractère — mordant, tranché — une saveur âpre — singulièrement expressive et personnelle. M. Valerio séduit en outre par une sorte de nostalgie d’àine qui lui est propre.
Il nous offre aujourd’hui deux peintures où ces mêmes éléments de burin et de pinceau se fondent en y laissant une empreinte un peu visible. Ainsi, les Pêcheurs de la Theiss , dans V intérieur des steppes (Hongrie), est plus une eau-forte qu’une peinture. Il y a des entailles profondes de ton, des accents vifs enlevés avec l’intensité des effets de gravure, — des précisions et des manières de lignes dans l’explication du paysage qui disent le cuivre , et sont l’affirmation de la nature sans en être la coloration, — chose bien distincte. Le procédé est maigre; il laisse des
éclaircies dans le modelé par où passe le jour ; — il est sec — trop savant pour n’êtrc pas trop facile. — 11 y a de l’air et peu de lumière dans cette gamme violette, adoptée pour l’ensemble — et que je me permets de croire fausse. — Les saules de la rive se donnent des airs légendaires , dont je ne nie pas l’exactitude , mais qui me font encore plus douter de la saine raison de l’ensemble.
J’applaudis ici à l’accent général qui est profond et triste, — tout à fait ressenti. Le fantasque 6tle fantastique du sujet m’intéressent. Mais où se trouve la vérité... dans le ciel! sur la terre?
Le second — Tsiganes valaques des frontières de la Transylvanie, procède de l’aquarelle, dans un ton robuste et chaud néanmoins.
« Tu m’appelles ta vie, appelle-moi ton âme,
« Car Tàme est immortelle et la vie est un jour. »
11 chante et joue — le mélancolique instrumentiste; — l’arcliet frémit dans sa main; la basse résonne et fait entendre de sonores plaintes : — deux brunes filles l’écoutent, sérieuses, avec un regard où se peint l’ivresse des choses du cœur. Au fond, dans une ombre chaude, des personnages jouent aux dés.
«Tu m’appelles ta vie »
Je le crois amoureux ce sévère musicien; sur son visage ascétique s’accusent des flammes sourdes; l’âme déborde de poésie; — mais laquelle des deux
jeunes filles aux grands yeux ardents — aux chevelures lustrées débordant sur les épaules par cascades pesantes avec un mélodieux bruit de sequins , si fières ! si belles ! si pittoresquement drapées — laquelle est aimée? — laquelle, regardant devant elle, sans voir, laisse arriver uses lèvres ce cher refrain— ou un autre x car tous les refrains d’amour se ressemblent et n’en sont pas moins charmants pour cela,
« Tu m’appelles ta vie. ; . . ; . »
Quittons le rêve pour la toile. Le jugement ne se berce pas. Les étoffes, les tapis sont bien peints ; la basse est tout à fait belle — la lumière heureuse. Cette peinture se souvient un peu trop de l’atelier. Je doute qu’elle soit née d’une ébauche peinte sur place. Elle est plutôt le développement d’un croquis au moyen du souvenir.
Hélas! que la tâche du juge est ingrate !... Nai’-je pas gâté pour votre oreille le doux émoi de ce beau chant?
« Tu m’appelles ta vie »
Castelneau. — La Combe [vallée) du Mas Rigaud. Une vallée de pierres grises — une vallée presque sinistre — se creusant au centre — perforée de talus roux — et s’accentuant en bosse sur le ciel, de chaque côté.
Bon site, très-juste et pittoresque. Il est bien peint — avec fermeté — dans une gamme exacte — il a
une expression supérieure de nature — le ciel, plein de lumière et de fraîcheur, est bienveillant au regard.
Profond souvenir !... Il nous souvient d’avoir erré bien des fois à travers ces pays de graviers et de roches, où l’arbre n’est qu’un accident solitaire — tristes malgré leur soleil — calmes jusqu’à l’effroi, mais favorables à toute méditation. La voix y résonnait farouche ; les pierres, roulant sous les pas, rendaient un écho strident... Ce berger, je le connais : il chante dans le silence avec une voix robuste qui me plaît par sa monotonie ; je le-vois souvent sculpter des objets en bois avec son long couteau catalan ; cent fois j’ai traversé son troupeau : les moutons fuyaient, agitant leur sonnette, et le chien courait après eux, le museau au garrot; je me suis abrité contre ces talus calcinés, quand le vent passait gros et poussif par-dessus la côte. — Cet horizon, je l’ai franchi. Le paysage est vrai — parfait. Il m’émeut, il vous charmera. —On l’a placé tout en haut ; aussi, faut-il être bien amoureux de la nature pour le voir. Que voulez-vous... toujours les cruelles méprises de la vie — grotesques à force d’être répétées. Je serais heureux d’avoir été le premier à le découvrir.
Car voilà, de fait, un des meilleurs tableaux de cette salle. Si vous saviez, ami, combien il y en a de mauvais, plus bas — que l’on voit bien!
Celui-ci, entr’autres : — Portrait de M. A de Z..., par M. PiiJLiPrE,
On y remarque un livre rouge — un tapis vert —
LES 14 STATIONS DU SALON, un fort galant homme, décoré d’an ruban, d’une cravate blanche — et d’un bienveillant sourire — le tout, sur fond de gloire. Digne portrait — peint à la mode.
M. Lambinet ne se varie guère. Imitant l’alouette qui revient pondre chaque année au sillon où s’est bâti son premiernidjil afait élection d’une prairie etne la quitte guère que pour un instant. Même en s’éloignant — - il la couve des yeux avec un patient émoi. « O ma prairie matinale, s’écrie-t-il les larmes aux yeux — fasse le ciel que je ne te perde jamais — ce serait ma mort — car Dieu sait si tu m’es chère, vieille amie ! Ab ! tu m’as coûté bien des soucis et des chagrins. N’ai-je pas tout à redouter des funestes adorations de mes rivaux, si l’on venait à te découvrir? — O ma prairie ! tu te fais vieille; qu’importe? — n’ai-je pas du fard sur ma palette pour te rajeunir! »
Ainsi doit parler M. Lambinet. Nous la connaissons, sa prairie; c’est joli, toujours joli. Il a beau varier son thème, la prairie revient toujours : c’est frais, toujours frais ; c’est vert, toujours très-vert. Ici, Rivière de Chars ( Seine-et-Oise ), le dessin est épais — là pâte lourde. Le ciel crevé tombe par bribes, comme un vieux mur, poussé par Dieu, qui se fâcherait de le voir si mal bâti. La nature, dans ses plus mâles accents a des souplesses infinies ; dans celte toile, elles sont à peine devinées. M. Lambinet a été maintes fois mieux inspiré — il fut un temps le poète des aubes pâles. Voilà ce que c’est que d’abuser de la rosée
LES ii STATIONS DT SALON.
— on finit par y délayer son pinceau. — Et pourtant, je l’aime; il me rafraîchit l’àme. — Ai-je tort?
A propos dç MM. Montfallet, Pézous, Péerus, etc., etc..., je constate que la manufacture de Sèvres fait école; elle peut s’en enorgueillir. Mon Dieu, que de bonnes facultés natives gaspillées en pure perte î
Loubon. — Souvenir de la campagne de Rome. Le paysage représente une vaste succession de terrains, les derniers au soleil, avec une prairie pour premier plan. Un troupeau de bêtes aux cornes aiguës est en train de s’y faire peindre — car tous ensemble ils vous regardent dans cette pose placide illustrée par le daguerréotype. Un dogue porte la parole sur le devant pour montrer son large bec. Ces charmants animaux, vêtus de robes de soie gris-perle , me semblent d’un entretien difficile.
Honnête peinture. Vise à l'originalité et y atteint
— à coups de cornes.
Faure ^ Eugène.). — L Education de l'Amour. Une mignardise déshabillée. — Dieu m’en préserve.
Rozier. — Plaine de la Garenne. Quelques tons de. nature — mais une nature à jeun.
Villevieille. — Mélancolie. Un calme sentiment; une nature de souvenir lointain. Le ciel et le premier plan sont bien. M. Villevieille arrange la lumière; il
aime les accentuations et ne les soutient pas. De la surface — peu de fond. Je parle de la toile , monsieur.
Defaux (Alexandre).— Une vue à Rosny-sôus-Bois. Agréable paysage, bien réchauffé au soleil.
Roehn. — Si f osais! Il n’ose pas en effet, le joufflu garçon à la jaquette gorge de pigeon ; — il se mord les lèvres — il se tourmente sur sa chaise comme un jeune chat sur une cage d’oiseau — il lisse ses genoux de la paume des mains, ou son feutre, fort embarrassé, vous le voyez, devant cette jolie fille assise contre le mur — qui rougit — baisse les yeux — et pince sa bouche malicieuse pour ne pas rire. — Ah ! qu’elle est émue pourtant! et qu’ils ont envie de s’embrasser, les pauvres enfants! — La vieille grand’mère dort contre la cheminée, les pieds dans la cendre. — Si le bon Dieu voulait que ce fût profondément — mais elle a l’oreille délicate, la bonne mère — et la quenouille -n’est pas loin. — C’est qu’elle gronde aussi , et très-fort... Et pour un tel péché — des baisers! — que ne dirait-elle pas!... Si f osais ! Allons — du courage — prenez cette jolie main que vous dévorez des yeux , petit rustaud — gardez-la comme un bijou précieux dans les vôtres — tirez doucement la mutine, elle viendra; penchez votre tête — et vivement un baiser de gros calibre sur ces joues fraîches qui vous sont tendues... Allons!... La vieille grand’-mère éternue; pourvu que ce ne soit
pas sur le chat ! Dieu la bénisse tout de même — en place!... Gomme ils tremblent, les heureux enfants... Elle soupire, et lui : Si f osais !... Eh bien , voulezvous recommencer vite, petit poltron...
Le joli , le charmant tableau avec ses bons vieux airs à la Greuze, son ressouvenir de Wilkie... C’est rempli de détails pittoresques et gracieux. On dirait un petit roman de Dickens — ma foi oui — écrit avec candeur — étudié avec une précieuse curiosité. Quel rival pour ce lourd et fade PATROisqui le touche! D’un côté la nature toute simplette — de l’autre l’arrangement, la mode.
Voilà bien des sévérités, ce me semble. — J’affirme 11e pas les distribuer de gaieté de cœur. — Mais la route était dure et caillouteuse. Peut-être seronsnous plus heureux dans le pays voisin.