‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 55 sur 80 · MILLET · texte numérisé non relu

MILLET

Femme faisant paître sa vache.— Il y a là un doux poëme que le peintre a raconté avec une profonde émotion. La bonne femme !... elle est pauvre, bien pauvre, allez... Une masure l’abrite. Le mobilier, les revenus ne sont pas lourds, ni la nourriture non plus. De grand matin elle est sortie , conduisant paître sa vache, sans doute dans le champ du voisin. On la tolère parce qu’elle est bonne et serviable. Mange, bonne vache rousse, mange, providence touchante de cette âme, et donne-lui le lait pur de tes mamelles ; — bouillie de lait, — soupe au lait, — pommes de terre au lait... partout elle emploie ta

généreuse offrande qui suffit à sa vie. Aussi comme elle t’affectionne ! que d’amour ! Elle n’en dit rien, elle s’en doute à peine elle-même ; — mais le jour où tu mourras, sa vie sera brisée, — non point par avarice, va : c’est un cœur d’enfant.

Or, la vache paît, la vache rousse au ventre blanc. La femme la tient de la main droite par une longue corde. Cette femme est tout à fait bizarre, avec son long bâton, son grand tartan gris sur le corsage bleu qui laisse voir, près du menton, un bout de gilet rouge, sa robe rose, pâlie, à plis droits, coiffée d’un mouchoir, jambes nues, en sabots, — le visage brûlé. Nous sommes dans une immense prairie ; ici verte, puis grise, ensuite fondue dans des violets d’horizon. L’herbe est rare. On voit les premières maisons du village, à droite. La plaine monte trèshaut sur le ciel gris.

Après les personnages, ce paysage est superbe de force, de délicatesse, de vérité, — plein de lumière, supérieurement conduit à l’horizon dans ses divers plans. C’est senti en grand poète. Il donne au peintre une taille exceptionnelle. M. Millet a la grande tournure des Allemands avec quelque chose de la grasse pâte vénitienne. 11 me rappelle Holbein dont il possède l’intime aspect profond , — et l’apparente rudesse, — la sobriété calme surtout. Une douce mélodie traverse cette toile et vous repose les yeux. Sa pittoresque étrangeté vous y a conduit tout d’abord, son émotion vous cloue en place — et vous avez un

véritable bonheur d’analyse. J’ai déjà parlé du paysage qui est de toute beauté.

Gomme la critique demande perpétuellement des idées et qu’elle ne trouvait ici qu’une magnifique réalisation de nature, elle s’est fâchée tout de bon; alors, l’excès contraire a eu lieu. N'envoyant pas, cette vertueuse dame a jugé convenable d’en improviser pour l’appui de ses dénigrements , et lui a fait cadeau de quelques touchantes maximes d’apôtre ; cela est bien médiocre, n’est-il pas vrai? Aussi, quand on la voit passer alerte et superficielle devant une pareille œuvre pour s’étaler ensuite complaisamment dans une rêvasserie de factureur, d’écolier ou d’aquarelliste à la mode, content de plaire au public, de vivre en liesse et de travailler sans ijdées sérieuses de nature , a-t-on véritablement bonne envie de s’indigner.

Même en niant le peintre pour la satisfaction de son mauvais goût propre, il est de la plus grande injustice de ne pas le relever aux yeux du public , mieux que jamais disposé à méconnaître les purs hommes d art, — avec d’autant plus de raison, que celui de M. Millet a un cachet de sévérité que la foule ne peut tout d’abord comprendre.

Fortin. La fête du grand-père. Fine toile, expressive et rieuse. Le petit bambin culotté sous l’aisselle, en bonnet de coton, qui tient son bouquet caché, est très-plaisant.

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