FROMENTIN
Les bateleurs nègres — de M. Fromentin ont un rare caractère. C’est plein d’ardeur, de mouvements, de bizarres torsions bien rendues par le dessin et par la couleur. Le paysage a de la grandeur, une belle lumière,— sans parti prix d’éblouissements et de cuissons. M. Fromentin me semble appelé à faire de magnifiques paysages : c’est môme l’accent dominant de sa littérature. Nous reprendrons tout à l’heure cette question.
J’aime beaucoup les Souvenirs de V Algérie. — Des petits cavaliers parcourent un terrain vert qui conduit à des maisons arabes, contre une longue muraille percée en aqueduc. C’est clair, brillant, heureux, extrêmement pittoresque. Delacroix a dû applaudir ces fiers chevaux d’une couleur si hardie. Le ciel bleu resplendit de lumière; les terrains sont solides, fermes. La page entière me paraît enlevée avec une grande sûreté de main. C’est de la peinture nerveuse — et de la peinture rayonnante. Le paysage domine, ic'» ; vous en connaissez le charme simple.
Sur un plan droit, des palmiers s’agitent, poussés, inclinés, liés, tordus, pareils à des plumes d’oiseau que le vent emporte à travers l’espace. Le vent souf-
fle en effet, — un vent de feu, — un vent de mort : le sirocco qui bouleverse l’oasis où sont des tentes à peine retenues au sol par des câbles. Des chameaux, çoùckés, le cou allongé, ressemblent à des amphores enfouies dans le sable. Le terrain est roux, violacé, — et le ciel, du même ton , promène à travers son immensité de longues , longues colonnes de sable — » trames compactes, s’élançant du sol. Le paysage s’accentue dramatiquement; sa couleur est presque une singularité. La facture est belle. Les palmiers, les terrains, les chameaux sont traités de main de maître.
L’Audience chez un khalifat — me plaît moins, malgré son grand caractère. L’architecture y tue le paysage et la scène. U y a néanmoins des parties d’un faire puissant. Divers groupes sont dans un style élevé, — majestueux et simple ; celui des noblés impressions par la vérité non cherchée,
Une Lue à El-Aghouat. — Après avoir décrit d’une façon précieuse cette rue, ou pour mieux dire cette ruelle, M. Fromentin a voulu la peindre. Heureux homme dont la vie a tant de bonheurs, qu’il doit être heureux de ces belles réalisations !... Je me garderais bien , ami , de déflorer sa description qui est une des belles pages d’un été dans le Sahara, et je vous y renvoie; quand à la peinture, elle est fortbelle.il est impossible d’éprouver une plus majestueuse impression. Si vous saviez comme la préoc-
cupation affairée des Européens paraît mesquine à côté de cette paix solennelle. Les Arabes, dans la demi-teinte, confondus avec le mur, sont très-justes. Le soleil brûle tout ; la disposition charmante de ses rayons vous intéresse au plus haut point. Les maisons s’établissent sur le ciel avec une véritable hardiesse de pâte. C’est puissant et résolu.
Nous avons parlé tout à l’heure de paysage : ce sont, en effet, les parties de terrains, de ciel, d’arbres, de maisons que M. Fromentin réussit le mieux. L’homme me semble un peu sacrifié ; il est souvent mal défini dans ses lignes principales ; — le ton est juste jusqu’à l’audace par la vigueur de l’effet, mais le modelé ne donne pas toujours le véritable relief des corps. La gamme est trop en surfaces. Ainsi, les Bateleurs , — V Audience. — Le dessin du pinceau est en outre un peu émietté, anguleux, fébrile , établissant ses plans par bribes. Dans le paysage, il prend une résonnance, une vigueur, une tenue incomparables. Il s’assied à l’aise, il jouit pleinement de sa force.
M. Fromentin se distingue par son côté vrai d’observation en nature et en mimique. Nul comme lui ne me fait comprendre le sens calme de l’Orient. Ce côté si épique par sa grandeur naïve et son apathie fataliste. Il a un goût supérieur, il voit bien, avec netteté, sans forfanterie, — et imprime à toutes ses toiles un cachet de conviction et de vérité qui me séduisent infiniment. Il n’a pas de système, il ne cherche à éblouir personne — et passe à travers la
LES 14 STATIONS DU SALON, nature qu’il affectionne en poëte et en voyant, — c’est-à-dire en peintre. L’Orient n’a pas de meilleur cicerone,
M. Fromentin, à part, ne trouvez-vous pas, ami, que les Orientaux sont un peuple de dieux?... On ne les voit jamais qu'assis ou couchés, — dans des litières, — sur des chameaux, — au bain, faisant la sieste ou l’amour, — peignant leur barbe, les yeux au ciel,— mangeant des pastèques,— buvant du café sur beau ou fumant leurs pipes,— essayant des cachemires dans les bazars,— faisant reluire le pommeau d'argent de leur sabre, — en canot, — jouant de la mandoline ou de la flûte, — regardant pousser leurs cils ou danser les bayadères lascives, — toujours graves, toujours heureux, insouciants,—avec un demi -sourire voluptueux. N’est-ce pas ainsi que l’on vivait dans l’Olympe?.,. Horreur profonde! la civilisation parle de les humaniser...
M. Ziem, d’abord romanesque , mais gracieux, tombe maintenant dans des tonalités qui feraient croire à une palette de somnambule. 11 monte, il monte... il va éclater ; — le ver luisant devient lustre. 11 imite la mauvaise époque de l’anglais Turner. Quelle discordance ! quel tapage! c’est de la peinture d’éventail, criarde, irritante, — des folies de pinceau qui n’ont pas, ce me semble, l’excuse d’un début. C’est l’agacement spécial de la grâce exagérée. Il intéresse comme un homme qui tirerait des fusées sur votre tête. Les nègres se réjouissent.
Mes yeux retrouvent un peu de calme devant son effet de soleil couchant sur les bords du Nil.
O grand fou qui pourraitêtre si sage !.. . attendons,
Reynaud (François). Les Hirondelles d’hiver . — Elles sont bien jolies, ces pauvres petites hirondelles qui ramonent nos cheminées, montrent sous leur veste des marmottes à moitié endormies, jouent de la vielle et dansent la bourrée nationale. — Il y a là plusieurs enfants; ils sont arrêtés dans un paysage do neige et pensent... ma foi, je ne sais trop à quoi : c’est ce qui donne au tableau son caractère émouvant. Au loin, on apsrçoit la grande ville.
Hirondelles ! hirondelles ! je prie Dieu de vous faire trouver un bon nid; mais soyez toujours fidèles au peintre qui vous plaint si doucement.
Chintreuil. La Mare aux biches.— Belle étude de forêt, — forêt verte sur le ciel bleu, éclairée par le soleil.
Rien de plus simple, rien de plus charmant. C’est une manière nouvelle de nature, — fraîche, réjouissante.
Anastasi. Le Waal de la Meuse,— soleil couchant . — Un paysage d’inquisiteur. En revanche, celui des Moulins , près de Dordrecht, est expressif, d’une heureuse lumière.
BERCHÈRE.r olosses de Mernnon et plaine de Thèbes.
— Grande impression. La solennité des siècles détruits. La peinture est suffisante»
M. Ricard a une palette élégante, habile , originale; l’intérêt qui s’en dégage n’est pas contestable. Malgré cela, elle produit en vous une espèce d’irritation qui s’explique par l’acreté anti-naturelle de sa coloration. Ce n’est pas le modèle que peint M. Ricard, mais son souvenir à propos de tel ou tel tableau de maître. Depuis longtemps il est la proie de cet enseignement sans avoir jamais pu rompre avec lui. Il fait des pastiches , point des tableaux. Convenez, ami, que, s’il est un ordre de peinture où l’élément de naturalisme domine, c’est bien dans le portrait. On ne saurait échapper à cette loi fatale du type, de la chair, du vêtement. Vous aurez beau créer de jolis tons , mettre en avant tout le bataillon de vos artifices, orner, ciseler, arranger, — si la base manque, votre improvisation n’aura qu’une vie factice dont tout bon esprit ne pourra se contenter. Ainsi, voyez le portrait d’homme, Salle II, c’est du verre. Le corps est absent, la peau morte; — les vêtements n’ont ni lignes, ni modelés ; voyez le portrait du jeune homme en burnous blanc : quelle minceur ! quelle maigreur ! — ainsi perdu dans ce paysage terne qui l’entoure. De même la dame à la rose rouge ? — ime adorable femme , délicieusement faite , je suppose , — et n’ayant que l’ombre de
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tant de perfections. JD’où viennent ces arbres, ces ciejs, ces terrains?.,. Il m’est impossible devoir là autre chose qu’un dessin un peu tinté, une sorte de chromo-lithographie exagérée.
Le Portrait de Mme E... — est sans contredit le meilleur. Nous voyons une fine étude de tête trèssatisfaisante, un dessin serré; — - cependant, la maigreur de la facture empêche encore une complète expansion du corps.
Le grand goût du peintre, son intelligence des bons effets, son dessin correct, toujours harmonieux, sa distinction naturelle ne me font que plus regretter les mièvreries d’un pinceau, ou trop corrompu, ou trop timide , ou systématiquement trompeur , — ennemi juré de la nature, devant laquelle il passe froid comme un abbé devant une jolie femme.