‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 69 sur 80 · CARRIER DE BELLEUSE · texte numérisé non relu

CARRIER DE BELLEUSE

Portrait de M Eugène P ..., sculpteur. - Très-: beau buste. La tête est superbe; les cheveux me semblent avoir une exagération de masse soyeuse qui n’est pas dans la nature; les habits ont quelque raideur, — mais l’ensemble est puissant, hardi; — — l’homme vit bien; il regarde avec l’expression de la pensée intérieure. Voilà un buste magistralement compris, étudié avec un art dont le secret se perd de jour en jour.

Portrait du docteur Ver dé de VIsle.— Encore un buste charmant de vie, de finesse, très-habile, — exécuté avec la vivacité d’un croquis. La pétulance de l’ajustement

ne fait-elle pas un peu tort à la tête ?... Je le regarde avec attention ; il me fait 1(3 plus grand plaisir. Quel esprit et quelle aisance dans l’exécution! Les impressions précédentes s’effacent presque devant ces deux belles œuvres. Nous retrouverons encore l’artiste pour l’applaudir.

Mégret (Adolphe). Portrait de M. Rubeinstein .— Ce buste a de sérieuses qualités. Il est bien étudié, bien dessiné. Il pêche par quelques duretés d’exécution ; j’oserai critiquer encore l’ajustement. L’aspect général a beaucoup de vigueur.

Halou. Portrait de M. Landeneher, sculpteur. — Étrange tête, fort étrange tête. — On la croirait échappée à une légende allemande. Jean-Paul eût crié au miracle. Je la signale à tout poëte à qui il manque un type excentrique; ce phénomène humain est vivement interprété, avec force, — avec art.

Cabet (Jean-Baptiste). Portrait de M. M. N. adju dant-major , etc. — Vaillant buste. Quelle ardeur dans le visage! quel feu dans les yeux! comme il s’anime , — il parle ! Devant ce portrait , on sa souvient des bronzes vivants et simples de Ponce,

Prouha. Diane au repos , — groupe marbre. La petite sœur de la belle Diane de Goujon. Ses grands

lévriers au fin museau la caressent, couchés à ses pieds. Que de suavité et de coquetterie ! Elle est fiere... et pourtant, un cœur amoureux doit battre dans ce beau sein délicat!... Elle est assise, les jambes repliées, la tête relevée par un mouvement mutin et doux. Le corps s’arrondit avec souplesse; il se laisse bien voir, dans une ligne familière. Et quel charmant visage !... c’est le pur reflet de la Renaissance. Venez rêver, poètes archaïques... M. de Banville lui doit quelques strophes grecques.

M. Mène nous montre de fines études d’animaux : une chèvre, maigre, hâve, hargneuse et mélancolique ; deux chevreuils très-délicats de modelé; — une chienne allaitant ses petits. Ces diverses études sont belles par leur côté vrai d’observation.— 11 y a une réalité d’art un peu méticuleuse, mais juste.

Robert (Elias). Portrait de Jfme Madeleine* B rohan. — Il est fort bien drapé ; — le marbre est ciselé avec une grande conscience , quoique les cheveux laissent à désirer comme arrangement et souplesse. Cette belle héroïne des Caprices de Marianne a deux fossettes dans les joues, deux mignons tréhuchets à cœurs, dont l’épanouissement inspire les [plus douces pensées. Elle est bien belle, — mais il faut entendre le son mélodieux d 0 sa voix pour une complète fascination!...

Remarquons spécialement trois bustes très-expressifs de M. Iselin, — deux en marbre, un en bronze. Ils ont un grand accent. C’est largement traité, d’une main ferme, habile, très-savante.

Durst. Portrait cV Auguste Durst. — Bonne tête sans prétention : le goût grec simple avec sa vie.

Je note un buste de M. Fassin, une lionne de M. Vidal, un portrait de M. Bullier , un autre de M. Guillemin, une vache de M. Salrnon, YOmphale de M. Vauthier, une belle rieuse, oh! mais rieuse comme un rayon de soleil, de M. Elias Robert, deux médaillons très-gracieux et souples de facture de M. Badiou de Latronchère, un buste en bronze de M. Grass, un magnifique médaillon en bronze de M. Vilain, — et deux bustes délicats et pleins de sentiment de M. de Nieuwerkerque.

Millet. Portrait de 3fmc P. L. — Marbre un peu effacé. Il a un joli caractère d’art. Le travail se précise avec une douceur qui plaît. Il y a l’âme d’un poète dans cette main-d’œuvre; — la force y manque.

Moreau (Mathurin). L’Avenir. — Petite figure. féminine voilée. J’aime cette idée philosophique. En effet, l’avenir! chose changeante, incertaine Comme la femme. Elle est bien gracieuse , cette blanche énigme ; elle irrite de grâce ; vingt fois l’idée vous vient de l’embrasser de colère en la regardant.

Desmey (Antonin ). Portrait de M. François Huilier. — Très-beau marbre, dans une grande manière; ferme, — très-ample. Les lignes des vêtements sont balancées avec goût. L’homme respire à l’aise; il éclate de contentement béat, il rayonne dans sa sphère, — et quelle sphère !

C’est large , pittoresque de compréhension , — » souple, facile. Les parties de chair sont admirables : ainsi, la figure, le cou, la poitrine ne laissent rien à désirer, Le cou surtout est d’un excellent dessin. L’exécution de l’ensemble est parfaite. Remarquez encore les oreilles , — ce grand écueil des bustes; — les mâchoires, le plan des tempes, — et la bouche si expressive. L’œil a du feu, de la vie, Plus de souplesse dans les cheveux serait peutêtre à désirer ; — mais ceci n’est qu’un mince inconvénient. Ce buste est complet. Je n’hésite pas à le mettre à la tête de la galerie avec ceux de M. Carrier.

Eh bien , ami , dites après que je n’aime pas l’humanité. Voilà quelques heures que je vis dans son intimité, la regardant, l’analysant par les yeux,

par le nez, par la Louche, la questionnant, lui souriant, l’admirant!... C’est égal, je suis bien las de ce froid tète-à-tête, — et, sans plus tarder, je descends dans le jardin où m’attendent de plus radieuses émotions. J’y vois des flenrs, de l’herbe verte, de l’eau, des cygnes... une douce fraîcheur njonto jusqu’à mon front... — descendons.

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