‹ Les 14 stations du Salon 1859Chapitre 70 sur 80 · STATUES · texte numérisé non relu

STATUES

Becquet (Just). Saint Sébastien ; statue , plâtre. — • Le saint est attaché à un arbre, — le saint ou l’homme étudié : l’art plastique ne vit pas de symboles. Une grosse branche rompue soutient son corps, plié sur le manteau qui flotte, aussi accroché. La tête est bille; l’aspect de ce cadavre percé de flèches, saignant, contracté, en courroux contre sa douleur, est profond, puissant ; il souffre bien; ses pieds, sa poitrine, son cou, se crispent avec une parfaite vérité très-bien saisie par l’artiste. Les bras et les jambes sont d’une véritable beauté anatomique. Le corps est bien jeté dans un juste sentiment d’abandon. 11 émeut et surprend. C’est la réalité des natures vigoureusement eprises du beau.

J’aurais aimé un autre travail que celui des hachures qui ne donne pas le relief juste de la peau. Ce système, assez pratiqué, est tout à fait en dehors du vrai. Il nuit à l’effet du modelé. Je trouve aussi le corps trop tourné pour une nette perception d’ensemble. Les pieds vont derrière, le buste s’efface, la

tête tombe. L’émotion a besoin de recherche. Ceci ne détruit pas la beauté forte et neuve de l’œuvre, qui rappelle dans certaines parties Germain Pilon, Elle a une intime grandeur.

Badiou de Làtronchère. Valentin Haüij , fondateur de l’institution des Jeunes Aveugles; groupe , marbre. Haüy est debout, considérant un enfant qui épèle du doigt les lettres saillantes, — après les avoir définies par le toucher. La tête de l’enfant est empreinte d’une souffrance résignée qui charme. Haüy n’est pas moins beau, — quoique j’aie à reprendre ici son geste devenu banal. Ce groupe est fort bien compris , bien disposé , — véritablement sculptural, — exécuté avec une forte et ingénieuse sûreté de main.

La Prodigalité, ~~ que nous trouvons plus loin, est une figure poétique. Sur un socle ovale, couronné d’un tertre, elle s’est assise, des fleurs dans son giron; la tunique, tombée aux hanches, flotte avec caprice autour des jambes croisées. Sa tête se penche et se renverse en arrière, — et mignonnement elle souffle sur une rose qu’elle tient au-dessus de?sa tête; elle souffle et l’effeuille : comme elle effeuillera sa vie peut-être... Sa petite bouche gonflée est charmante, ainsi cruelle. Le corps s’arrondit avec grâce ; il est fin, délicat ; et comme il s’éclaire d’une jolie façon dans cette attitude! Migonne! mignonne! ne soufflez pas sur vos roses, — soufflez sur mon cœur brûlant...

Fabisch. Le Sauveur. — Cette statue vit absolument par le style. J’avais bien envie de n’en rien dire. Et cependant, il y a là un intérêt de sentiment, de profonde mélancolie , — qui vous frappe et vous retient. O Christ! le plus beau des hommes, le plus éloquent des sages, esprit divin, — je vous salue au nom de l’art, de la parole et de l’amour !

Blanc (Arnaud). Jeune fille cachant V amour. — Elle cache le petit bambin, — et le petit bambin de rire, car il se doute bien qu’on l’apercevra toujours. N’est-il pas déjà visible, tout entier, armé de ses flèches, un sourire moqueur aux lèvres, dans les yeux de la jeune fille?... Elle est bien belle! Quel corps souple ! quelles tendres et harmonieuses ondulations de lignes ! Soupirez en songeant au baiser que l’amour cueillera sur ces éclatantes formes païennes !...

Gauthier (Charles). Pêcheur lançant Vépervier. — Bonne figure, vivante et expressive, — déjà savante,

— un peu académique. L’individualité y fait défaut,

— non la force. Elle fait beaucoup espérer si M, Gauthier obéit à l’esprit d’initiative dont la jeune école sq préoccupe.

Poitevin (Philippe). Le joueur de billes. — Joli bronze, très-pittoresque, bien enlevé avec une spirituelle facture. Le sentiment a beaucoup de naïveté. Comme il joue avec intérêt!...

Pour jouer avec lui, je vais cueillir quelques oran-

LES 14 STATIONS DU SALON, ges, là, tout contre, je le gagnerai sûrement et détruirai sa gaieté. C’est que je suis un vrai critique, ami, — très-sournois, fort envieux de la joie des autres...

Chevalier. La jeune mère. — Ce groupe, simple, a de jolies parties. La mère sourit à l’enfant et chiffonne sa robe d’une main émue, comme si elle entendait un mot d’amour. Peut-être, en regardant ce bel enfant, se souvient-elle du premier regard à l’amant.

Maillet (Jacques). Agrippine portant les cendres de Germanicus ; statue , plâtre . — L’attitude est heureusement comprise; elle marche, voilée, d’un pas grave et digne. Elle intéresse. Le plâtre n’est pas d’un beau travail : il y a des sécheresses et des négligences.

Je ferai le même reproche à M. Loison pour son marbre de Sapho sur le rocher de Leucade. — Œuvre intelligente, noble, bien drapée, — mais exécutée froidement, sèchement, — et comme emprisonnée dans une couche de cristal d’où le ciseau n’a pu la faire sortir.

Carpeaux (Jean). Jeune pêcheur. — Bronze délicat, conçu avec esprit, exécuté avec une nerveuse et ori-

finale finesse. O malicieux enfant ! qui rit si follement en écoutant le bruit de la mer dans' la coquille qu’il vient de trouver... Que lui dit-elle? Elle gronde, selon son habitude... — Mais non, ce n’est pas la mer, — c’est la coquille indiscrète qui essaye de balbutier les sombres histoires qu’elle a apprises. — Il rit; — la maison sera réjouie ce soir par ce nouvel hôte si gaiement capturé.

Les mains sont trop longues et posées avec peu de naturel. Tout le reste est parfait, — d’une extrême intelligence de forme, bien modelé. C’est une belle étude de nature, scrupuleuse, vivante, sans beaucoup de grandeur, dans un effet un peu maigre d’idée, mais vibrante et forte.

Prouha. La muse de V inspiration. — C’est le contraire qn’il faudrait dire. Une belle jeune fille fort simple et toute matérielle. Je ne suppose pas que l’artiste ait eu dessein de sculpter un paradoxe. Elle est gracieuse, correcte, elle se dresse dans une ligne voluptueuse et fine; — une caressante ondulation monte de ses pieds frémissants à sa tête penchée. — Si son bras se lève dans une courbe délicate, ce n’est pas au service de l’idée, mais des languissantes expressions de la volupté la plus savante. Le marbre a une belle couleur : blanc veiné de noir; — autant de mouches assassines, c’est pittoresque. — M. Prouha est un esprit d’art et de goût, — un charmant païen de la Renaissance qui paraît avoir fréquenté autrefois l’atelier de Jean Goujon.

Bartholdi. Le génie dans les griffes de la misère ; groupe plâtre. — Cette idée intéresse beaucoup. Elle est rendue avec un grand effet dramatique. Un jeune homme veut s’élever; ses ailes frémissent; la flamme sacrée brûle sur son front tourmenté, — Hélas! effort perdu : un lien terrible l’attache sur ce grabat terrestre où se consume sa vie ; désespérément son bras se lève sur sa tête brûlante et accuse le ciel impitoyable ; son cœur se déchire ; de grosses larmes vont monter à ses yeux; — encore un effort. Il se dresse, — il se raidit, — frappe du pied le sol et cherche à monter dans cet azur qui brille au-dessus de sa tête, — Hélas !

LE GÉNIE

Horreur! qui me retient!...

Moi!

LA MISÈRE

LE GÉNIE

N’as-tu pas d’autre nom ?

LA MISÈRE

11 suffit. Regarde...

LE GÉNIE

Affreux visage, voilà longtemps que ton hideux sourire me poursuit; ne pourrai-je donc faire un pas sans te rencontrer, —tourner mes yeux sans te voir pâle, souillée de fiel, irritée,.,

— éternelle vision de mon sommeil, — de mon travail , —

réalité de mes larmes, réalité de mes joies!.,.

LA MISÈRE

Crois-tu que je sois encore lasse de tes baisers? — reste près de moi, je sais consoler aussi et sourire. . . Je t’ai pris pour amant. J’aime tes yeux purs, ton beau front, ta voix douce,

— ton sang généreux; —reste, ton corps m’appartient— jusqu’au dernier souffle. Je t’ai choisi; je suis la sœur de la mort qui me jalouse ; — mais elle n’aura que ta dépouille ; ton baiser de vie est à moi !

Elle est accroupie; maigre, les mamelles pendantes, riant d’un rire cruel; elle grimace et se cramponne à ses ailes. Et lui, découragé, abattu, la repousse par les cheveux. Mais la cruelle araignée a des pattes qui tiennent bien leur proie. Quelle lutte !

Ce groupe est dans un beau mouvementées têtes ont le style voulu. L’idée est neuve, — très-émouvante. Elle révèle un esprit préoccupé de sérieuses recherches d’avenir, de personnalité, mais qui a besoin de sévères études.

Venez, ami, allons respirer ces roses que voilà. — J’ai l’àme navrée ; le sentiment de cette souffrance me déborde... respirons les roses... Oh! les doux parfums! Anacréon a chanté les roses : « La rose est la fleur reine; la rose est le souci du printemps; la

rose même aux dieux est douce.» Hélas! respirer des roses, cette caresse divine, ces Louches d’ange !... — Et songer qu’il y a encore des créanciers, des méchants et des hypocrites!... O rose! tu n’es pas faite pour notre monde...

Gruyère. La tendresse maternelle. — Groupe plus charmant que fort , mais heureux. O le mignon méchant enfant qui ne veut pas être embrassé...— Il rit, moitié pleurant, — il tempête et fait le diable de ses petites mains , — et sa mère est obligée de le serrer contre elle comme un oiseau captif, pour lui donner un baiser qui va retentir tout à l’heure sur ses joues roses.

Fransceschi. Andromède. — * Statue, pierre.

N’étaient ses longs cheveux dans le vent déferlés Son visage et ses veux de larmes emperlés.

On eût cru qu’elle était de marbre.

(Ovide.)

Elle est belle, Cette figure, — exprimée dans ce ton élevé de poésie; les lignes se disposent bien, — -à part la jambe gauche qui tombe trop perpendiculaire. L’exécution est audacieuse ; le ton de la pierre a d’exquises douceurs pour l’œil. Quant au. sentiment même du drame, — il est plus harmonieux

que viril. La virilité, voilà ce qui manque à l’œuvre, — le coup de griffe, — le jet saillant et nerveux. Le torse est trop long , trop large, enflé aussi. La tête me paraît fort touchante, ainsi noyée dans ses longs cheveux flottants, penchée avec la douce mélancolie de la beauté en péril. Sachons reconnaître ici une vraie grandeur, — la piquante nouveauté d’un style pompeux, — enfin, un caractère qui, pour n’être pas parfait, n’en est pas moins individuel et promet un esprit épris du beau, et le traduisant déjà avec autorité.

Varnier (Henri). Chloris; statue, plâtre.-* La jeune fille est assise ; elle croise ses jambes, elle lève ses bras et balance une guirlande de roses sur sa tête. Cette étude est heureuse. Il n’est pas jusqu’à l’aspect un peu brutal du modelé qui n’intéresse. Les bras ont une pure forme, le corps aussi. Les attaches des seins sont un peu dures. Je ne parlerai pas de la draperie qui est prise entièrement aux sculptures grecques. — Nous ne pouvons juger maintenant M. Varnier, car sa Chloris est plus un beau pastiche antique qu’une œuvre personnelle marquant le sentiment actif de son art.

Ainsi* nous attendrons, dans la doücô émotion et la sympathie due à ce gracieux travail.

Le Boeuf. Le charpentier de Saardam.

« 11 était donc charpentier... »

La musique de Meyerbeer me vient sur les lèvres,

C’est que véritablement il y a un peu de celte musique du maître, dans la sculpture forte et énergiqne de l’artiste. Pierre le Grand vit humblement parmi les pauvres, — beau métier de roi! — il apprend, là, comment se construisent les monuments de longue durée. L’impérial ouvrier se repose; le corps est droit, fier ; il regarde devant lui, — songeur. Il est campé, puissant, hautain, avec une noble force.

Cette belle sculpture monumentale a une rigide audace. Elle est calme, — héroïque sans forfanterie. Toute ville aura le droit de s’enorgueillir de la rare qualité de sa dévotion et de son art.

Lanzirottî. L'esclave; statue, bronze . — L’esclave... Ne parlons pas du sujet, à peu près nul, mais établissons que cette figure a une vie extrême, — qu’elle est composée avec soin, avec goût, dans une bonne forme, demi-touchante, demi-sensuelle, paisible dans satine beauté.

Ferrât (Charles). Cyparisse pleurant la mort de son cerf. ■ — Une pensée qui attendrit, une sculpture dont l’extrême naïveté plaît. Si j’étais George Sand, je ferais sur ce sujet une jolie nouvelle antique.

Clère. Vénus agreste ; statue , marbre. — La belle tille ! elle peut aller aux champs, courir à travers les blés, respirer à l’aise les souffles vifs des libres

étendues, laisser le soleil ^''^Y^apricT. Prends chanter les nulle gaies ' situ la rencontre

garde à ton cœur, voyageur - Ue

«Tsen corps

marche ^ attirent, plaisent eten-

a le charme, la douceur, q mouvement bien

thousiasment. Elle s'avance dans 11 ^ rhythmé. Le marbre est parfait d execution

Le petit faune

très-fin; d’une agile et exprès ' Q bonncs sou-

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d’avenir. *

gant ce Mercure, il est sve , ^ ^ aimabie po-

prompt aux intrigue», , 1 0n dirait un clielisson céleste. Quelle Aè cliampagne, et connaît vau-léger déguisé. 11 ai biUet doux aux fem-

le meilleur ton pour gliss très-fin et

créé par l’artiste a 1a îegei

il continue la tradition des Mercures — l’Académie ne peut s’en passer.

Hébert. Toujours et jamais; groupe , plâtre. — Memento hominem!... Rappelle -toi que toujours est le refrain monotone et cruel de la Mort, jamais , l’éternelle énigme de son néant.

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