‹ Les 332 victimes de la Commission populaire d'Orange en 1794, d'après les documents officielsChapitre 63 sur 72 · VICTIMES D'APT · texte numérisé non relu

VICTIMES D'APT

La ville d'Apt s'était déclarée en faveur de la rébellion marseillaise; on avait établi les sections, aboli les clubs, les autorités patriotes destituées avaient été remplacées par des autorités fédéralistes. Le 3 juin 1793, le comité de sûreté générale, de concert avec la municipalité et l'administration du district, avait invité les citoyens à venir dénoncer les patriotes coupables de vexations et d'actes arbitraires. « Concitoyens, disaientils, votre comité va commencer ses opérations. Soutenu des lumières et de l'autorité des citoyens commissaires de Marseille et du département, il espère remplir le grand objet de son institution ; mais il faut, concitoyens, que vous concouriez avec lui à réprimer et à faire punir les violateurs des personnes et des propriétés. Que tous ceux qui ont éprouvé des vexations, qui ont été opprimés par des actes arbitraires viennent avec confiance déposer dans notre sein tous les faits qui sont à leur connaissance.

« Votre comité saura concilier la sévérité de la loi avec Tin-

dulgence qui est due aux personnes séduites et égarées. Il fera son devoir et périra plutôt que de manquer à votre confiance. « Fait au comité de sûreté générale des sections d'Apt, ce 3 juin 1793, Tan 2** de la République. Signés : Perrin, président, Forest, Vidal, Pin, Pézière, Chaix fils aine, Elzéar Chaix, Vincens, Argaud, Mézard, Maillet, Gabriel Maurel. »

« Vu l'adresse ci-dessus, la municipalité déclare adhérer aux principes qui y sont développés et vouloir concourir de tout son pouvoir à soutenir le respect dâ aux personnes et aux propriétés ; ordonne que la présente sera publiée et aflBchée partout où besoin sera.

« Fait à Apt, dans la maison commune, en séance publique et permanente, ce 3 juin 1793, Tan 2^ de la République française. Signés : Anselme, maire, Gabriel, secrétaire général. »

t Vu l'invitation ci-dessus, nous, administrateurs du district d'Apt, déclarons non-seulement adhérer aux principes qui l'ont dictée, mais inviter de notre chef tous les citoyens à dénoncer au Comité de sûreté générale des sections de cette ville tous les actes arbitraires qui sont à leur connaissance.

« Fait à Apt en séance publique et permanente à Tadministration du district, le 3 juin 1793. Signés : Poussel, président, Bonnin, Jouvenc, Jouve, procureur-syndic. Pin, secrétaire. »

Sur l'invitation des sections de Marseille, le comité fit ensuite, le 20 juin, un appel aux volontaires de toutes les communes du district pour joindre à Avignon les bataillons marseillais, et ouvrit un registre pour recevoir les ofiErandes patriotiques.

c Le comité général des sections d'Apt aux sections du district.

Salut. Citoyens frères et amis.

Entendez la patrie qui vous appelle. Les Marseillais sont partis ; ils vont terrasser le monstre de l'anarchie dont le siège est à Paris. Joignez-vous, citoyens du district d'Apt, à ces braves défenseurs de la Liberté. Les départements sont levés pour renforcer cette Sainte Coalition. Ce n'est plus pour des factieux, pour des intrigants que vous allez combattre; c'est pour vous, pour vos femmes, vos enfants, vos propriétés ! Partez, le titre de Libérateurs de la Finance vous attend à votre retour. Partez; la cause de toutes les nations ne peut manquer d'être couronnée par le succès.

/ 9 messidor — 7 juillet 1 7^4. 469

« Deux registres viennent de s'ouvrir dans cette cité : le premier, pour y recevoir les engagements des volontaires ; le second, pour y souscrire des offrandes patriotiques. Que cetexempie soit suivi dans tout le district ; que ceux qui ne peuvent pas payer de leurs personnes, fassent des sacrifices pécuniaires pour aider à Téquipement des volontaires moins aisés. Toutes les bourses sont épuisées, il est vrai ; les factieux n'y ont presque rien laissé ; mais c'est ici un dernier effort et qui doit empêcher votre entière ruine,

« Tout est libre dans ces engagements, citoyens ; vous ne devez recevoir de loi que de votre patriotisme. Loin de vous ces moyens de contrainte que la liberté désavoue, et qui n'ont pu être employés que par ces nouveaux despotes qui voulaient vous asservir.

« C'est jeudi prochain, 27 de ce mois, qu'est fixé dans cette ville le rendez-vous général de tous les volontaires du district. C'est d'ici qu'ils partiront pour Avignon où doivent se trouver dimanche prochain nos frères les Marseillais pour y attendre les différents renforts. Néanmoins ceux qui trouveront plus commode de se rendre à Avignon directement, pourront se dispenser de passer par cette ville.

« Nous vous invitons de vous conformer au surplus à la lettre du Comité général de Marseille dont ci-joint une copie. Ceux des volontaires dont l'équipement ne pourrait pas être prêt pour jeudi pourront le faire complétera Avignon.

t Nous vous saluons fraternellement. Signés: Mézard, président ; Forest, Maillet, secrétaires.

Suit la copie de la lettre écrite par le Comité général des sections de Marseille aux sections d'Apt.

« Marseille 16 juin 1793. Le comité général des 32 sections de Marseille aux citoyens composant les sections d'Apt. Salut.

« Citoyens frères et amis. Les sections de Marseille, ayant déterminé d'envoyer une force départementale à Paris pour rendre à la Convention nationale la liberté dont les factions la privent depuis longtemps, nous vous invitons de concourir à cette expédition avec les braves Marseillais.

« Ils se trouveront à Avignon, dimanche prochain, au nombre de 612, avec les pièces de canon nécessaires ; ils y resteront quelques jours. Les citoyens de votre commune qui voudront les joindre, se rendront à Avignon et seront incorporés dans le

bataillon. Il faut que ce soit des citoyens de bonne volonté, connus, bien formés et bons républicains, munis d'un certificat de bonne conduite qui leur sera accordé par la section assemblée, armés, habillés, équipés, exercés au maniement des armes. Us auront 30 sols par jour et l'étape de route, et 30 sols sans l'étape dans les endroits où ils séjourneront plus de deux jours, sans distinction de grade, et sans gratification quelconque soit pendant toute la durée de l'expédition, soit à leur retour.

Nous vous saluons fraternellement. Signés : Peloux, [président ; Castellanet, secrétaire. »

Plusieurs hommes se rendirent à l'appel du Comité.

Nous avons dit l'insuccès de cette expédition. Après la défaite des Marseillais par l'armée de Carteaux, les présidents et les secrétaires des sections d'Apt, les autorités (provisoires et les volontaires furent poursuivis comme rebelles à la Convention nationale. Quelques-uns trouvèrent leur salut dans la fuite ; 84 furent incarcérés ; Forest, Rive, Argaud, Barbéry, Perrin, Grand, Brun, Chaix et Peyroard payèrent de leur tête leur amour du bon ordre, et leur respect pour les personnes et les propriétés.

Faisons connaître plus amplement chacune de ces victimes.

N"" 151. Joseph-Elzéar-Eminanuel FOREST, avocat.

Dossier 168,

Il était né à Apt le 21 juin 1753 d'Elzéar-Clair Forest, notante, et d'Anne-Marguerite Mézard. Il exerça avec distinction les fonctions d'avocat dans sa ville natale.

Nous lisons dans la liste des détenus dressée le 11 messidor (28 juin 1794) par le Comité de surveillance d'Apt, que « M. Forest fut arrêté en nivôse (fin décembre 1793) et conduit dans les prisons d'Avignon pour avoir été nommé par la section électeur à Marseille dans l'intention de former une nouvelle Convention à Bourges, et pour avoir, le 18 juin, en qualité de secrétaire des sections, signé le mandat d'arrêt lancé par le juge de paix contre Fouque et Bosse, juges au tribunal, Raspaud, avocat, et Marquois, administrateur du district. »

rg messidor — j juillet 1794* 47 ï

Après six mois de détention dans le palais des Papes à Avignon, il fut amené dans la prison du Cirque à Orange. Le 19 messidor, Viot le traduisit devant les juges de la Commission c comme un des conspirateurs les plus acharnés ; il s'est emparé, dit-il, de la confiance du peuple pour l'entraîner à sa perte, en le conduisant au fédéralisme ; il a exercé les fonctions de membre du comité général des sections de la commune ; il a attisé la guerre civile, provoqué et servi le fédéralisme, et conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

M. Forest monta sur l'échafaud à l'âge de 41 ans.

Son vieux père, âgé de 71 ans, fut conduit dans les prisons d'Aptle 20 pluviôse (8 février 1794) comme père d'émigré et pour n'avoir point donné des preuves de civisme.

N"" 152. Jean-André-Simon RIVE, orfèvre.

Dossier 189.

Né dans la ville d'Apt le 28 octobre 1737 de Jean-Joseph et de Marguerite Jean, M. Rive était orfèvre.

D'après les documents que nous avons consultés, il avait été député par les gardes nationales du district d'Apt pour aller assister à la fédération nationale qui eut lieu à Paris le 14 juillet 1790 ; il était alors heutenant de la compagnie dite Jmtamon.

Le 3 février 1792, il fut reçu membre de la société des Amis de la Constitution.

Au mois de juillet 1793, il servait comme lieutenant dans le bataillon de la garde nationale envoyé à L'Isle par la municipalité d'Apt, lequel reçut ordre de marcher sur Avignon au secours des Marseillais.

Il fut dénoncé pour ce fait, et l'accusateur public du tribunal criminel lança le 28 frimaire (18 décembre 1793) un mandat d'arrêt contre lui, comme étant prévenu d'être un des chefs instigateurs de la rébellion marseillaise qui éclata à Apt en juin et juillet 1793.

Ce mandat fut mis à exécution le 20 nivôse (9 janvier suivant). Rive fut conduit dans les prisons d'Avignon où il resta jus-

qu'à sa translation à Orange dans la prison du Cirque, c'est-àdire un peu plus de cinq mois.

A la veille de paraître devant la Commission populaire, il s'efforça d'établir dans un long mémoire qu'il est et a toujours été un bon patriote, que ses efforts ont constamment tendu au développement de la République.

Pour le besoin de sa cause, dans un post-scriptum, il se proclame l'ennemi du fanatisme, se fait un mérite d'avoir été choisi pour inventorier et briser les objets d'or et d'argent provenant des églises de l'arrondissement d'Apt ; il dénonce la municipalité <^ de s'être obstinée à ne pas toucher au trésor de la chapelle de Sainte-Anne et à deux bustes de vermeil d'environ deux pieds et demi de haut trouvés dans la chapelle de Saint- Elzéar, au couvent des cordeliers, ainsi qu'à quatre autres bustes d'argent et de vermeil, et à la couronne d'or fin du buste de Sainte Anne. » Il est mieux inspiré dans le supplément qui suit son mémoire, quand il rejette son erreur momentanée sur sa bonne foi et son obéissance passive aux ordres des autorités qui gouvernaient alors.

Malgré la justification de sa conduite, l'accusateur public le dénonça le 19 messidor d'être un ardent fédéraliste. « Rive, ditil, fédéraliste ardent autant que mauvais citoyen, a voulu déchirer le sein de sa trop bienfaisante patrie au moment de la contre-révolution marseillaise ; il fut s'enrôler sous les bannières de la rébellion ; il a été avec les ennemis de la République à Avignon pour en défendre l'entrée aux patriotes armés pour sa défense ; il a marché ensuite avec les révoltés sur Aix ; il a occupé le grade de porte-enseigne dans leur armée ; il a été enfin, en qualité de commissaire député par les sections, prêcher dans les communes le plus dangereux fédéralisme, dans l'intention criminelle de corrompre l'esprit public, d'organiser la contre-révolution et renverser la République. »

Onze témoins déposèrent contre lui le jour de son jugement.

Condamné à mort, le 7 juillet, il périt le même jour à six heures du soir, à l'âge de 57 ans.

ig messidor — 7 juillet 1794, 473

N* 453. Louis ARGAOD, serrurier.

Dossier 461.

Louis Argaud, serrurier, âgé de 40 ans (1), était père de deux enfants en bas âge, et sa femme était sur le point d'accoucher, lorsqu'il fut dénoncé pour avoir fait partie du comité des sections fédéralistes, et avoir pris les armes avec les Marseillais.

L'accusateur public du tribunal criminel le fit arrêter le 13 nivôse (2 janvier 1794) et conduire dans les prisons d'Avignon.

De sa prison du palais des Papes, il adressa à ses juges une pétition très calme, qui aurait dû le faire élargir, mais elle resta sans effet.

c Au citoyen Barjavel, accusateur public près le tribunal criminel.

« Le citoyen Louis Argaud, serrurier de la ville d'Apt, détenu dans la maison d'arrêt d'Avignon, vous expose que si la justice, la sensibilité et l'humanité sont l'apanage des républicains, vos vertus et l'amour de la chose publique qui n'ont cessé de vous caractériser, lui font espérer que vous voudrez bien écouter les observations suivantes.

« Un père de famille, chargé d'une épouse et de deux enfants en bas âge et à la veille d'en avoir un troisième, a droit à votre sollicitude. L'industrie de mon état est la seule ressource qui a alimenté jusqu'à ce jour ma famille. Je ne chercherai pas à vous attendrir sur mon sort, car je sais que l'homme coupable doit être frappé du glaive de la loi, comme l'innocent doit être absous par les ministres de la justice.

« Je vous observe donc que s'il s'est formé un club dans Apt, mon assentiment a été un des premiers ; s'est-il fait des dons patriotiques ? toujours des premiers à donner au-dessus de mes faibles moyens ; et si je sortis de cette société, ce fut à l'occasion de quelques séances orageuses qu'il y eut, tellement que Lauze Perret et Jouve, administrateur du district, en vinrent aux mains.

(1) Il était Dé à Apt le 6 mars 1754, d'Âodré Argaud et d'Anne Goutarel.

<r La détermination que je pris de rester chez moi n'a point empêché de me montrer dans toutes les occasions et de me rendre utile ; car toutes les fois que la société populaire ou la municipalité ont célébré quelques fêtes, j'y ai mêlé les accords de mon instrument avec la joie de mon cœur. Je fus à Beaucaire avec le détachement d'Apt pour assister au camp fédératif, je fus à Marseille pour accompagner le premier bataillon du Luberon.

« Le temps désastreux des sections arriva ; je ne crus pas être coupable de m'y rendre. Je croyais de bonne foi que le but de cet établissement ne tendait qu'au bien public, puisqu'un arrêté du département en ordonnait la formation, et qu'on y prêchait l'unité et l'indivisibilité de la République, l'amour des lois, le respect des personnes et des propriétés. Dans la persuasion de pouvoir faire le bien, on me nonmia membre du comité en mon absence, et je n'acceptai cette place qu'aux sollicitations réitérées des personnes qui, en me procurant du travail, me fournissaient les moyen de nourrir ma famille. Je n'ai rien signé ni délibéré qui puisse me compromettre, ni faire la moindre peine à aucun patriote.

« Dans les sections, je n'ai fait aucun discours, et si j'ai pris quelques fois la parole, ce n'a été que pour combattre les motions déplacées.

c Lorsque l'infâme Bontems voulu faire déclarer que la municipalité avait perdu la confiance du peuple, ne l'ai-je pas fortement combattu ? Et d'après mon vœu, il fut passé à l'ordre du jour.

« Lorsqu'on a voulu décerner des mandats d'arrêt contre l'élite des patriotes, je n'y fus ni vu ni connu; au contraire, car dès que je connus qu'on n'inspirait que vengeance, je me suis retiré et j'ai instruit ou fait instruire plusieurs patriotes qui étaient menacés.

« D'après cet exposé qui n'est que vérité, dont j'offre les plus authentiques preuves, daignez avoir égard à mon indigence ; je suis persuadé que vous reconnaîtrez que je ne suis ni chef, ni instigateur, ni moteur, mais bien trompé et non trompeur.

4f Aux fins qu'il vous plaise, citoyen accusateur public, prendre les moyens les plus efficaces pour terminer mon sort. Signé : Argaud. »

ig messidor — y juillet tjg4. 47 5

Le malheureux serrurier d'Apt resta prisonnier à Avignon plus de cinq mois et demi ; on le transféra ensuite dans les prisons du Cirque à Orange le 16 juin.

Le 7 juillet, quatre témoins déposaient contre lui, et Viot l'accusa du crime de fédéralisme. « Argaud, dit-il, a servi la contre-révolution par tous ses moyens ; il a porté les armes avec les rebelles; il a voulu marcher avec eux sur Paris pour égorger et détruire la Convention nationale ; il a occupé dans le comité général des sections la place de l'un de ses membres ; il a, en cette qualité, signé des écrits liberticides tendant à allumer la guerre civile, à corrompre l'esprit public ; il a enfin conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

Le tribunal envoya à la mort cet honnête ouvrier, père de trois jeunes enfants,

N^ 454. Joseph-EIzéar PERRIN, diacre.

M. Joseph-EIzéar Perrin, né à Apt le 7 février 1768, de Joachim et de Marie-Anne Eyriès, était entré dans l'ordre des Feuillants. Il était diacre quand la Révolution ferma les couvents et l'obligea à rentrer dans sa famille. L'abbé Guillon, Martyrs de la foi, dit « que ne voulant pas recevoir la prêtrise des mains d'un évêque intrus, il fut, pour ce motif, livré au proconsul Maignet, qui le fit traîner devant la Commission populaire. Il refusa énergiquement de prêter le serment de Liberté Egalité, et fut condamné comme rebelle à la loi et contre-révolutionnaire. »

D'après l'accusation de Viot, il paraît que M. Perrin prit part aux événements fédéralistes qui agitèrent la ville d'Apt, et que, pour fuir la persécution, il s'enrôla au mois d'octobre 1793 dans la 99* brigade de l'armée d'Italie.

Le comité de surveillance d'Apt lança contre lui un mandat d'arrêt, le fit saisir sous les drapeaux et amener le 11 floréal (30 avril 1794) dans les prisons d'Avignon, pour avoir lu dans les sections une partie d'un discours tendant à exciter le peuple à la rébellion.

47^ VINGTIEME s£aNCE.

Conduit à Orange dans les prisons du Cirque au mois de juin, l'accusateur public le fit condamner à mort comme fédéraliste : « Perrin, ex-prêtre (1), ci-devant feuillant, a prêché dans les infâmes sections la rébellion; il a conseillé le crime; lâche assassin comme les honmies de sa robe, il a provoqué le meurtre des patriotes et des habitants courageux de la Sainte-Montagne ; il a proféré les plus abominables imprécations contre sa patrie républicaine ; il a dit qu'il ne reconnaissait plus la Convention ni ses décrets ; il a enfin conspiré contre la sûreté du peuple français et contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

Trois témoins déposèrent contre lui.

Une de ses tantes, Ursule-Françoise Perrin, religieuse, 73 ans, fut incarcérée à Apt le premier messidor (19 juin), pour avoir refusé de prêter le serment.

N' 155. Mathieu GRAND, maçon.

Dossier 138.

Il était né à Apt le 10 juillet 1749, de Jean-Raptiste Grand et de Anne Rlanc.

Nous n'avons rien découvert de particulier sur cette victime, si ce n'est que Grand était maçon, qu'il résidait à Aix au moment de son arrestation et que trois témoins déposèrent contre lui le 19 messidor, quand il fat condamné à mort par la Commission populaire.

Viot le dénonça « pour avoir, au moment de la contre-révolution marseillaise, donné des preuves aon équivoques de sa haine pour la liberté et la révolution ; il a prêché en pubhc et dans le sein des sections le fédéralisme et cherché à avilir les autorités légales ; il a voulu faire méconnaître au peuple la Convention nationale et ses décrets, qu'il ne reconnaissait pas lui-même; il a tenu les propos les plus insultants contre la représentation nationale ; il a enfin conspiré contre le bonheur de sa patrie, l'unité et l'indivisibilité de la Répubhque. »

Le tribunal l'envoya à l'échafaud avec ses compatriotes à Tâge

(1) Perrin n'était que diacre.

ig messidor — 7 juillet i7g4. 477

de 45 ans. L'acte d'accusation et le registre des décès lui en assignent 47.

N*" 156. Jean-Baptiste-François BARBÉRY, bourgeois.

Dossier 160.

Né le 17 août 1770, de Joseph Barbéry et de Thérèse Anselme, M. Barbéry était sergent-major dans la 8* compagnie du 9* bataillon du Luberon. Le 24 mars 1793, ses chef lui délivrèrent un congé définitif, moyennant remplacement, dans lequel on lit que Barbéry, âgé de 25 ans (1), taille 5 pieds 1 pouce, visage rond, yeux roux, nez gros, cheveux et sourcils châtains, a servi avec honneur et civisme depuis le 21 septembre 1792 jusqu'au 23 mars 1793.

Quand les sections s'établirent à Apt, il fut désigné pour secrétaire de la municipalité provisoire, mais il n'accepta pas cet emploi et préféra s'enrôler dans le bataillon des volontaires envoyés à L'Isle. Le bataillon reçut ordre d'aller à Avignon ; pendant son séjour dans cette ville, Barbéry fut chargé de conduire en prison un patriote nommé Dumazer.

Ces faits furent dénoncés au comité de surveillance, mais M. Barbéry prouva au comité qu'il n'avait agi que par contrainte. Un grenadier de la 4' compagnie du 2« bataillon des Bouches-du-Rhône, Jean-Marie-François Chabaud, vint déposer en sa faveur le 5 frimaire (25 novembre 1793), à la municipalité d'Apt, « qu'ayant rencontré à Rognes près Lambesc François Barbéry pendant que les soldats de Carteaux faisaient le siège de Cadenet, et que Barbéry lui avait plusieurs fois assuré qu'il ne cherchait qu'une occasion pour retourner à Apt, qu'il avait tenté à plusieurs reprises de s'évader, que le guidon Im ayant été présenté il avait refusé de le porter,' et que même il l'avait jeté à terre avec dépit, ajoutant qu'il s'en retournerait, fallut-il prendre les bateaux les plus éloignés. j>

Sur ce témoignage, on ne donna pas alors suite à la dénonciation.

(1) 11 n'avait alors que 23 ans ; il fut exécuté à l'âge de 24 ans, le re* gistre des décès lui en donne 25.

Quelques mois plus tard, le 14 prairial (2 juin 1794), il fut incarcéré à Apt, puis conduit dans les prisons d'Avignon.

La municipalité d'Apt, convaincue de son innocence, attesta le 9 juin que c le prévenu n'avait occupé aucune place dans les sections ; que, quoique nommé secrétaire par îcelles, il n'en avait jamais fait les fonctions, et qu'il n'a jamais été que sergent dans la garde nationale. *

Pierre Dumazer, le patriote écroué par Barbéry, vint luimême à Avignon le 8 messidor (23 juin) déclarer que « Barbéry lui avait sauvé la vie dans la rue du Bon parti, qu'il l'avait défendu contre les insultes qu'on voulait lui faire à la commune; qu'il avait réclamé en sa faveur, au nom de la loi, quand on voulait le fusiller, en disant que l'ordre était seulement de l'écrouer au Fort. *

Sa jeune femme, Louise Chalvet, adressa à Maignet la supplique touchante qu'on va lire :

c Au citoyen Maignet, représentant du peuple français.

« Louise Chalvet, épouse de Jean-Baptiste-François Barbéry, vient de voir traduire son mari dans les prisons d'Avignon pour un de ces malheurs que la prudence humaine ne saurait prévenir.

« Il n'y a aucune inculpation contre lui dans Apt; tous ses concitoyens lui rendent justice. Il n'eut jamais de charge ni d'emploi dans les maudites sections ; une lois ou deux, il y parla pour la réunion, et en faveur des patriotes.

« Nommé secrétaire-greffier de la municipalité provisoire, il refusa publiquement et obstinément de la servir, et n'y parut jamais.

« Son unique faute ou plutôt son malheur fut que la compagnie où il était sergent, reçut ordre, au nom de la loi, par les autorités constituées, de se rendre à l'Isle, il y aura bientôt un an.

c La municipalité d'Apt l'envoya en etfet à l'Isle ; il lui fut enjoint d'aller à Avignon. Là, je ne sais quel comité et officier lui ordonnèrent d'escorter avec quelques hommes de sa division un citoyen qu'on conduisait en prison. Il en prit tout le soin possible, empêcha qu'il fût insulté et maltraité ; et croyant de bonne foi obéir à la loi, il signa son nom sur les registres des prisons.

« Le citoyen emprisonné, nommé Dumazer, pourra attester quels égards le dit Barbéry eut pour lui. ( e n'est que sa sign

ig messidor — 7 juillet 17^4. 479

ture qu'on peut lui objecter ; elle prouve cependant son honnêteté, et que s'il était dans l'erreur, c'était de la meilleure bonne foi du monde.

« Après la publication de la constitution, il n'eut rien de plus pressé que de rentrer dans sa famille, où il vivait depuis le commencement d'août dernier.

« Il développera lui-même tous ces faits et plusieurs autres.

« Daignez, respectable représentant, rendre cet infortuné à ses petits enfants, à son épouse, à sa mère accablée d'infirmités ; ayez la charité de le voir et vous assurant par vous-même de son innocence, vous rendrez la vie à une famille désolée qui a essuyé en peu de temps une infinité de malheurs. Nous apprendrons à nos enfants à prononcer votre nom comme celui d'un second père.

« A Apt, le 24 prairial 2"' année républicaine (12 juin 1794). Signé : Louise Chalvet Barbéry. *

Le cœur de Maignet resta insensible à ces prières d'une épouse désolée. M. Barbéry, quelques jours après, était conduit dans la prison du Cirque à Orange ; quatre témoins étaient assignés contre lui, et Viot le traduisait comme conspirateur et fédéraliste : « Barbéry a été un des principaux chefs de la conspiration ourdie par le crime et le fédéralisme à Marseille ; il fut un de ceux qui s'enrôlèrent des premiers pour détruire la Convention nationale ; il a occupé dans l'armée contre-révolutionnaire un grade d'oflBicier ; c'est en cette qualité qu'il a vexé et incarcéré à Avignon les meilleurs patriotes ; il a conspiré par tous ces faits contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

Son frère, M. l'abbé Joseph-Mathieu Barbéry avait préféré quitter la paroisse où il était curé plutôt que de prêter le serment schismatique prescrit parla Convention. Il n'échappa à la mort que par la fuite. Quand la paix fut rendue à l'église, il revint dans sa ville natale, et fut nommé chapelain.

La ville d'Apt voulut honorer ses victimes. Le 23 août 1814 un service solennel fut célébré dans son antique cathédrale. Une foule immense remplissait le temple saint ; M. l'abbé Barbéry prononça l'éloge des onze Aptésiens immolés par la Commission populaire.

Empruntant les paroles du roi prophète : « Effuderunt sanguinem eorum tanquam aquam. (Ps. lxxviu. 3.) On a fait couler leur sang comme l'eau, » il les représenta comme des victimes innocentes conduites au supplice. « Oui, s'écria-t-il, chers et infortunés compatriotes, vous avez été regardés comme des brebis destinées à la mort et Ton a fait couler votre sang comme de l'eau. L'honnêteté de vos principes, la douceur de vos mœm*s, la pureté de vos intentions contrastaient d'une manière trop frappante avec les vices de vos persécuteurs ; votre conduite était pour eux un reproche et ils vous désignèrent pour mourir.» Puis il retraça à grands traits les horreurs dont la ville d'Apt avait été le théâtre au commencement de la révolution. « Le Club dominateur, dit-il, exigeait que la nouvelle doctrine, subversive de la religion et du pouvoir royal, fût accueillie de tout le monde ; de là des visites domiciliaires et nocturnes, des extorsions, des voies de fait, des coups de fusils tirés sur de pauvres prêtres qui refusaient de prostituer leurs saintes fonctions aux erreurs du moment. Tandis que l'encensoir était livré à des mains désavouées par l'Eglise catholique, il nous restait un asile autorisé par la loi où les âmes pieuses pouvaient offrir leurs prières au Dieu de miséricorde ; cette consolation nous fut bientôt ravie. De prétendus apôtres de la tolérance arrachent avec fureur tous les signes de religion. Ils ne se bornent pas à en interdire l'entrée aux fidèles, ils veulent les contraindre à devenir les ouailles de l'intrus. Le sexe le plus faible, et par conséquent le plus digne d'égards, essuyé à cette occasion, sur nos places publiques, des indignités après lesquelles rien ne doit nous surprendre.

« Une horde tumultueuse rassemblée des communes environnantes est établie à discrétion dans les maisons des citoyens honnêtes ;... la mort du roi est célébrée par des orgies sur la place publique... Il retentit encore sur nos cœurs le roulement du tambour, signal de l'enlèvement d'un grand nombre de nos plus dignes concitoyens; il nous rappelle cette nuit fatale où, à travers tous les dangers, ils furent conduits à Marseille pour y subir un jugement sur des dénonciations dont le mystère n'a pas encore été pénétré... Un de nos temples, remarquable par les ornements de son architecture, avait été choisi pour les assemblées de ces sociétés turbulentes où se tramaient les plus odieux complots. Là fut hautement abju-

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rée la religion de nos pères. Les archives des crimes commis en ce lieu portent expressément que le culte catholique est incompatible avec la République, oui sans doute avec la République des brigands!!

* Les auteurs d'une pareille abjuration étaient bien dignes de forcer leurs concitoyens, sous peine d'amende et de prison, à profaner le saint jour du Seigneur, et à chômer les lêtes de la fameuse décade.

« La cathédrale devint le temple de la Raison, ou plutôt de la plus déplorable folie; cette chaire retentissait tous les dix jours de mensonges et de blasphèmes. Ce fut alors un crime de conserver le moindre signe de religion ; la plus petite marque n'était pas même permise comme simple ornement ; des perquisitions étaient laites dans chaque maison pour faire disparaître jusqu'au signe du chrétien, cette adorable croix, précieux gage de notre rédemption.

« Trois prisons sont en même temps destinées dans l'enceinte de nos murs à renfermer... qui ?.... des malfaiteurs signalés par des crimes ? Non ; les scélérats peuvent marcher le front haut, ils sont à l'abri des poursuites de la Justice.... On y entraîne, on y entasse des citoyens probes et paisibles, des ministres des autels courbés sous le poids des ans, des infirmités et des souffrances ; on n'excepte pas ces pauvres filles, ces épouses de J.-C. déjà arrachées de leurs asiles, et celles, dont la vieillesse et les maladies ralentissent les pas, y sont transportées d'une manière dont on remarquerait l'indécence et le ridicule, si l'atrocité ne l'emportait sur tout le reste.

« A quoi destine-t-on cette troupe innocente ? Quel sort leur est-il donc réservé? La mort, l'assassinat sous des formes juridiques, sous le masque de la Justice. Vos enfants refuseront de le croire..., Des bourreaux sous le nom déjuges sont ramassés de divers coins de la France.

« Leur inflexibilité est bien connue des tyrans qui les ont choisis. Orange, ville digne d'un meilleur sort, est le repaire où les tigres vont dévorer leur proie. Le bon droit, l'âge, le sexe, les infirmités, rien ne calme leur furie. Si les juges sont des bourreaux, les témoins sont des accusateurs, et les accusations des calomnies; plus de pitié, plus d'excuses, plus de frein, plus d'espoir ! La charrette fatale roule sans cesse, l'instrument de mort est constament agité, le sang ruisselle de toute part, et

les fosses énormes que la prévoyance des assassins a creusées d'avance, sont comblées par les corps mutilés et palpitants de nos malheureux amis.

« Là, furent immolés deux frères que l'amitié rendit inséparables (les MM. d'Autric) ; en eux fut éteinte une famille illustre dont notre ville s'honorait depuis bien des siècles ; la tendresse paternelle et l'amour filial les retinrent dans cette terre de proscription ; un même coup trancha leurs jours. Inclyti amabiles, decori in vitâ suâ, in morte quoque non sunt divisi. (3 Reg. I, 23). Là périrentjeunes encore des pères de famille, ressource unique de leurs pauvres enfants. (Argaud, Forest, Brun). L'un d'eux, par des mœurs douces et aimables, força ses bourreaux à quelques regrets (M. Barbéry, frère de l'orateur) ; ils avaient l'air de le plaindre, les barbares ! Mais il fallait du sang, disaient-ils sans cesse, il fallait inspirer la terreur. Cet horrible refrain me priva d'un frère et précipita dans la tombe nos autres amis, les compagnons de notre enfance, de nos jeux, de nos études. Victimes respectables de la plus cruelle injustice, qui n'avez souffert la mort et toutes les horreurs dont on l'environna qu'à cause de votre fidélité à votre Dieu et à votre souverain légitime, vous avez trouvé, vous nous obtiendrez de la Miséricorde divine le repos promis au juste. » (Copié sur le manuscrit de M. Perrin, de Marseille).

Ici se terminent les opérations de la deuxième décade ; la Commission populaire avait prononcé cent vingt-neuf jugements ; quatorze prévenus seulement furent graciés, vingt-neuf condamnés à la prison et quatre-vingt-six envoyés à l'échafaud. Nous comptons parmi eux huit prêtres, un diacre, deux religieuses, trois nobles, trois avocats, un notaire, six négociants, sept propriétaires qualifiés de bourgeois, quatre chirurgiens, un maître d'école et quarante-neuf cultivateurs ou artisans de divers métiers. C'est ainsi que tout se faisait pour le peuple et au nom du peuple. Et ce peuple on regorgeait, on l'assassinait, on lui enlevait ceux qui pouvaient l'instruire et le moraliser, défendre ses droits ou lui fournir les moyens de gagner sa vie.

En ajoutant à ces 86 victimes les 70 immolées dans la !"• décade, nous avons déjà 156 condamdés à mort.

On comprend que Fauvety, président de la Commission, prenne un moment de loisir pour écrire à son ami, l'agent

ig messidor — ^juillet I7g4- 483

national de la commune de Paris, et lui fasse admirer sa prodigieuse activité ; on comprend aussi que Roman Fonrosa et Melleret, moins cruels, aient éprouvé du dégoût pour toutes ces injustes condamnations et aient cherché à entraver le tribunal dans son œuvre de destruction en exigeant des preuves. Voici la lettre que Fauvety écrivit le 49 messidor, en rentrant chez lui après l'exécution des douze victimes condamnées trois heures auparavant.

« Orange, le 19 messidor, Tan 2* de la Répubique une et indivisible.

« Citoyen camarade,

« Les grandes occupations que j'ai eues depuis mon arrivée en ce pays ne m'ont pas laisse le temps de t'écrire.

« La commission m'a coûté beaucoup de soins et de veilles pour l'organiser ; on manque de sujets qui réunissent au patriotisme les talents nécessaires et l'exacte probité dont on a nesoin dans les affaires importantes. Roman-Fonrosa et moi sommes ce qu'on appelle vulgairement les bardots de la Commission. Il a tallu, pendant longtemps, tout voir, tout dicter. Enfin, nous avons trouvé un sujet qui peut conduire et surveiller en

Sartie les différents bureaux ; quoiqu'il nous manque au moins ix personnes pour que la Commission puisse aller selon mes désirs, nom allons pourtant, et nous avons jfbis fait, dans Es six premiers jours, que n'a fait dans six mois le tribunal révolutionnaire de Nîmes ; enfin j la Commission a pourtant rendu cent quatre-vingt-dix-sept jiîgements dans dix-huit jours. Hier nous avons condamné quatre faux témoins surpris en audience ; ils ont subi la peine de mort. L'un d'eux a avoué, en allant au supplice, qu'il était bien jugé et qu'il avait eu tort de déposer à faux pour de l'argent.

Je te promets que nous mettrons, dans le diabolique Comtat,

la vertu et la probité à Tordre du jour

« Ragot, Fernex et moi sommes au pas ; Roman-Fonrosa est un excellent sujet, mais formaliste enraéé et un peu loin du point révolutionnaire où il le faudrait. Melleret, mon quatrième collègue, ne vaut rien, absolument rien au poste qu'il occupe ; il est quelquefois d'avis de sauver des prêtres contre-révoûittonnaires; il lui faut des preuves, comme aux tribunaux ordinaires de l'ancien régime. II inculque cette manière de voir et d'agir à Roman ; il le tourmente, et tous les deux réunis nous tourmentent à leur tour. Nous avons quelq^uefois des scènes très fortes. Melleret, enfin, est patriote, mais il n'est pas à sa place. Dieu veuille que Ragot, Fernex ou moi ne soyons jamais malades ! Si ce malheur arrivait, la Commission ne ferait plus que de Veau claire ; elle serait tout au plus au niveau des tribunaux

ordinaires de département

« Je te salue fraternellement. Signé : Fauvety.

(Rapport de Courtois, w*» CXVIII).

TROlSIKMfi DfiCAlIfi

81»* Séance.

21 Messidor — (Menthe).

(Mercredi 9 juillet, St-Ephreni),

Cette troisième décade s'annonce aussi sanglante que les précédentes. Hier, 20 messidor, la Commission populaire a rendu compte de ses travaux au Comité du Salut public en ces termes:

« Un ami nous a écrit de Paris qu'un assassin a encore attenté à la vie de Robespierre. Le sang des républicains bouillonne. Gare les nobles, les prêtres et leurs amis! Nous allons redoubler de vigueur. Si nous avions tous les agents qu'il nous faut, si les Comités de surveillance et les autres autorités nous aidaient, ça irait mieux et plus vite (1). »

La Commission fut fidèle à son horrible promesse. Elle envoya à l'échafaud dans le cours de cette troisième décade septante-huit personnes, parmi lesquelles nous comptons 44 noWes, 3 prêtres, 25 religieuses, 7 notaires, 2 avocats, 40 bourgeois, 3 négociants, 2 secrétaires, 4 maître d'école et 44 artisans ou cultivateurs.

Le 24 messidor, treize prévenus sont amenés à sa barre. Un seul est acquitté, quatre sont condamnés à six mois de prison, et les huit autres sont envoyés à la mort. Ce sont deux nobles, deux religieuses, un prêtre vénérable âgé de 78 ans, un homme de loi et deux honnêtes ouvriers.

VICTIMES D'APT (Suite).

N"" 457. Louis-Augustin marquis d'ADTRIC, N' 458. Joseph-Just d'AUTRIC, comte de VINTIMILLE, frères.

Dossiers : Mêmes numéros 442.

Ces deux frères vivaient dans l'intimité la plus parfaite, ne formant qu'une seule famille avec leur vénérable mère âgée de

(1) GorrespoDdance de la Commission populaire. Greffe de Garpentras.

21 messidor — 9 juillet r 794. 485

86 ans, Anne-Thérèse des Croses-Buisson, et les deux jeunes filles d'Augustin : Thérèse-Eulalie (1), âgée de 43 ans, et Renée- Adèle, âgée de H ans.

M. Louis-Augustin, marquis d'Autric, frère aîné (2), avait été sous-lieutenant dans les gardes françaises ; son frère Joseph-Just, comte de Vintimille, seigneur des Baumettes, avait servi comme capitaine de dragons dans le régiment de Ségur. Devenu veuf, le marquis d'Autric se retira dans ses terres pour veiller à l'éducation de ses deux filles.

Us étaient tous les cinq à Lyon quand la municipalité de cette ville ordonna aux étrangers de quitter le territoire. Us revinrent à Apt, leur résidence habituelle, ainsi que nous le lisons dans la déclaration suivante qu'ils firent à la municipalité le 12 août 4793:

« Les soussignés Louis-Augustin d'Autric, et Joseph-Just d'Autric, Anne-Thérèse Croses, veuve d'Autric, leur mère, Thérèse-Eulalie et Renée-Adèle, filles pupilles du susdit Augustin d'Autric, ayant été à Lyon pour raison de santé, et pour l'éducation des enfants sus-nommées, ont entendu dure qu'U avait été rendu un décret qui ordonne à tous ceux qui ne sont pas de Lyon d'en sortir. En conséquence, nous sommes partis de suite, ainsi que nous vous le déclarons, pour revenir en cette ville où était notre domicile avant que nous eussions été à Lyon ; et nous prions les citoyens maire et municipaux de cette commune de nous donner acte de la présente déclaration, et de notre présence en cette ville, pour nous servir ce que de raison. A Apt, ce 42 août 4793. »

Le 4**' janvier 4794, ils partaient tous ensemble pour aller passer la saison d'hiver à la campagne de M. Rouvil située sur le territoire de Bonnieux.

Avant de quitter Apt, ils se firent délivrer, le 30 décembre, un certificat de résidence par la municipalité qui attesta que les d'Autric s'étaient comportés en bons républicains. (C'était le terme consacré à cette époque pour indiquer un citoyen honnête et tranquille).

(i) Elle épousa plus tard M. Henri-Gabriel de la Fare» dont la famille est origioaire du Pont-St-Bsprit.

(2) Louis d'Autric naquit à Apt le 27 août 1743 de Jean-Joseph-Adolphe d'Autric, des comtes de Vintimille, chevalier, seigneur des Baumettes et d'Anne- Thérèse des Groses-Buisson. Son frère Just naquit le 3 septembre 1745.

Les MM. d'Autric étaient, en effet, très charitables et distribuaient aux nécessiteux de larges aumônes. Les deux frères avaient chacun adopté une pauvre famille d'Apt, à laquelle ils donnaient' 20 Uvres par mois. (Nous avons lu les reçus de ces dons volontaires). M. Augustm secourait Lucie Brémond, femme de Cosme Chaix, dont le mari était à l'armée, et le comte de Vintimille assistait la famille de Dominique Chevalier, pauvre cultivateur dont les deux fils étaient soldats.

La municipalité d*Apt leur délivra en outre quittance d'un don patriotique de mille livres qu'ils avaient fait, le 28 décembre 1793, pour les besoins de la RépubUque.

Cependant la jalousie préparait dans l'ombre ses traits envenimés contre ces âmes généreuses. Ils furent dénoncés comme nobles et n'ayant jamais donné des preuves de civisme; et ils eurent la douleur de voir incarcérer à Apt, le* 6 ventôse (24 février) leur respectable mère âgée de 86 ans.

Ces dénonces, cette arrestation et une mauvaise querelle suscitée par le comité de surveillance de Montdragon qui revendiquait des biens-fonds soi-disant volés à la commune par les d'Autric ou par leur agent, les obligèrent à quitter Bonnieux pour venir à Montdragon, où ils arrivèrent le 29 mars.

Le mois suivant, le 2 floréal (21 avril,) Maignet décernait contre le comte de Vintimille un mandat d'arrêt ainsi conçu :

« Instruit que Joseph- Just d'Autric, ci-devant noble et sei-

fneurdes Beaumettes, ci-devant marquis et honrnae incivique, omicilié à Apt, a quitté sa commune pour aller à Lyon se joindre aux contre-révolutionnaires ; (c'est une calomnie).

« Instruit qu'il s'est retiré à Bonnieux dans la campagne du citoyen Rouvil ;

« Ordonne que Joseph-Just d'Autric sera mis sur-le-champ en état d'arrestation et conduit sous bonne et sûre garde dans les prisons d'Apt.

« Qu'à cet effet il sera fait perquisition de sa personne partout où il sera.

« Ordonne que les scellés seront mis sur ses papiers, et qu'à cet effet l'officier militaire qui fera l'arrestation en donnera avis aux juges de paix des arrondissements où ledit d'Autric a eu des résidences.

« Fait à Avignon, le 2 floréal l'an 2 de la République.

Signe: Maignet. *

Ce mandat resta sans effet ; les MM. d'Autric étaient à Montdragon.

Ils y vécurent assez tranquilles jusqu'au mois de juillet ; mais le 18 messidor (6 juillet), le comité de surveillance de cette

2 1 messidor — p juillet 1 794. 487

commune décerna contre eux un mandat d'arrêt, et ne trouvant aucun motif pour légitimer cette mesure arbitraire, il les fit arrêter comme prévenus de suspection pour être nobles. Ils furent le même jour arrêtés et conduits à la prison de la Baronrie.

Le lendemain, le comité dressa leurs tableaux de renseignements qui furent transmis au greffier de la Commission.

Ces deux tableaux sont identiques. Dans tous les deux on lit:

« Détenu dans la maison d'arrêt du district d'Orange, par ordre du comité qui lui a lancé un mandat d'arrêt le 18 messidor, prévenu d'être ci-devant noble.

— Noble avant et depuis la révolution.

— Son revenu est de 4000 livres environ, non compris des biens considérables qui jouit ailleurs, et dont nous ne connaissons point.

— Ne sachant qu'il a fréquenté, attendu qu'il restait dans une de ses campagnes avec son frère.

— Ne lui connaissons aucun caractère politique. »

Trois jours après leur arrestation, ils comparaissaient devant le tribunal ; Viot, donnant un libre essor à son imagination, les accusa de tous les crimes dans le long réquisitoire qui suit :

« Citoyens juges, je traduis devant vous et j'accuse d'Autric aîné, ci-devant marquis, et son frère dit Vintimille, d'avoir conspiré contre le bonheur du peuple et la prospérité de la République ; ils ont fait des efforts pour étouffer la liberté dans son berceau ; aristocrates par état et par principes, Tainé occupa dans l'ancien régime la place de procureur du Pays dans la ci-devant Provence ; c'était dans ce poste que la ci-devan noblesse, armée de la verge de la féodalité, appesantissait son joug sur les paisibles habitants des campagnes; dès le principe de la révolution, ils se sont constamment montrés les ennemis du système régénérateur du peuple français; ils étaient en 1790 membres d'un cercle composé de tous les ci-devant nobles de la commune d'Apt, c'est-à-dire de tous les aristocrates; lorsque les bons citoyens de cette commune se réunirent en société politique pour propager l'amour de la liberté, les ci-devant nobles d'Apt, aidés par des prêtres réfractaires, conçurent l'infernal projet de corrompre l'opinion publique, et de séduire le peuple. A cet effet, ils formèrent une société sous la

488 VINGT-UNI&ME séANCB.

protection d'une municipalité gangrenée d'aristocrates, laquelle s'assembla dans une ci-devant chapelle de pénitents noirs, et connue vulgairement sous le nom de non-conformiste, et à laquelle des sociétaires hypocrites avaient donné l'épithète de commis de l'ordre et de la paix. Ce fut dans cette société contrerévolutionnaire que les frères d'Autric, se dépouillant de leur morgue insolente, venaient flagorner l'artisan intéressé et le cultivateur ignorant pour les entraîner dans leur parti ; c'était là que des discours inciviques et fanatiques étaient déclamés avec adresse pour former un parti formidable et terrasser les patriotes ; leurs manœuvres perfides avaient porté à douze cents environ le nombre des membres de cette société qui avait établi des affiliés dans les communes environnantes. Une église connue sous la dénomination de non-conformiste fut demandée et exigée par les meneurs de cette société ; l'énergie des patriotes d'Apt et de leurs voisins étant parvenue à dissoudre la société et faire fermer l'église des non-conformistes, les d'Autric frères s'en furent dans la commune de Lyon pour se réunir aux conspirateurs de toute la France, fomenter avec eux les troubles et la révolte ; ils y arrivèrent à l'époque de la rébellion de Jalez, et ne sont sortis de cette ville rebelle pour retourner à Apt dans leurs foyers, que lorsqu'ils eurent appris par leurs perfides correspondants que les patriotes étaient culbutés et que les sectionnaires triomphaient. C'était dans le courant de juin 1793 qu'ils vinrent de nouveau par leur présence séduire le peuple, et assister aux assemblées des sections où on délibéra de ne plus reconnaître les décrets de la Convention nationale depuis le 31 mai. I^es d'Autric s'en furent de nouveau lorsque, vers la fin de juillet 1793, les patriotes reprirent le dessus ; à ces traits, on reconnaît l'aristocratie. Sous tous les rapports, on ne peut considérer les d'Autric queconune deux conspirateurs.

« Le cadet, dit Vintimille, a manifesté un mépris très insultant pour la garde nationale le 14 juillet 1790, lors de la prestation du serment civique prêté par elle sur l'autel de la patrie ; Vintimille faisait porter son fusil par un domestique ; il eut l'air d'en charger ses larges épaules au moment de la cérémonie, et le remit de nouveau avec un air de dédain qui caractérise si bien l'aristocrate lorsqu'il est obligé de faire le tartufe ; il est reconnu par là être l'ennemi juré de la République,

21 messidor — g juillet J7g4. 489

ayant conspiré contre son unité et son indivisibilité, la sûreté et la liberté du peuple français. »

On trouva trois homifles assez scélérats pour venir témoigner contre eux. Louis-Augustin avait 51 ans, son trère 49 (1), quand ils périrent sur Téchafaud.

Nous trouvons leur signalement dans les deux certificats de résidence qui leur furent délivrés. La municipalité de Bonnieux, le 17 mars 1794, écrit :

« Autric Augustin, taille 8 pieds 6 pouces, cheveux et sourcils gris, yeux gris, nez aquilin, bouche moyenne, visage un peu long, a résidé sans interruption audit Bonnieux depuis le 12 nivôse dernier jusqu'à ce jour (17 mars) dans la campagne du citoyen Rouvil aîné.

« Joseph-Just d'Autric, ancien militaire, âgé de 49 ans, taille 5 pieds 6 pouces, cheveux et sourcilS châtains, yeux bruns, nez grand, bouche moyenne, menton avancé, front découvert, visage rond, plein, coloré, réside dans cette ville, rue de l'église, et il a résidé sans interruption depuis le 1*' août 1793 jusqu'à ce jour. (Certificat de la commune d'Apt du 28 décembre 1793). »

Avec eux s'éteignit le nom des d'Autric qui avaient jeté tant d'éclat sur la ville d'Apt.

M. Jules de Terris, dans une intéressante étude intitulée : Y Hôtel d'Autric, lue le 28 novembre 1869 à une séance littéraire d'Apt, trace en quelques pages l'historique de cette illustre famille qu'il fait remonter au onzième siècle, et qui eut l'honneur d'avoir pour hôtes Marie de Blois, René d'Anjou, François 1'" et Anne d'Autriche. On lit dans leur blason cette devise: « Volabo et requiescam. Je prendrai mon essor et me reposerai ensuite. »

Après avoir noblement servi la patrie par leur bravoure, les deux derniers d'Autric reposent en paix à l'ombre de la modeste chapelle élevée sur les fosses de Laplane, au territoire d'Orange.

(1) Le registre des décès donne 50 ans à Joseph-Just d'Autric.

N^ 159. FrançoîS'EIzéar PEYROARD (1), homme de loi.

N** 160. Jacques-Elzéar CHAIX, fabricant de briques (2).

N** 161. Joseph-Charles BRUN, maçon.

Dossiers 446,447,451.

Ces trois Aptésiens furent dénoncés comme fédéralistes : Peyroard, pour avoir été président des sections ; Chaix, pour avoir été membre du comité, et Brun, comme notable provisoire de la commune nommé par la section. Ils furent arrêtés tous trois le 18 prairial (6 juin 1794), conduits dans les prisons d'Avignon, et quelques jours après dans celle du Cirque à Orange.

Trois témoins déposèrent contre eux. Viot, toujours implacable contre les fédéralistes, les accusa en ces termes le 21 messidor:

« Peyrouard, ci-devant homme de loi, ayant exercé les fonctions de Juge de paix du district d'Apt, est prévenu d'avoir dirigé des poursuites contre les patriotes; il n'a jamais pu obte- * nir un certificat de civisme de la part des patriotes ; il a présidé l'assemblée de la section dans un temps où cette section avait renié la Convention nationale en prêtant serment de ne plus reconnaître ses décrets depuis le 31 mai ; c'est ainsi qu'il a coopéré à la révolte, et qu'il a déchiré sa patrie en y suscitant des guerres intestines. »

€ Elzéar Chaix^ oncle, n'a jamais cessé de se présenter comme un ennemi juré de la Révolution ; il est un des membres de la société contre-révolutionnaire; il a joué le même rôle dans les sections ; il fut membre du comité des dites sections ; et c'est là qu'il déploya la haine que son cœur a toujours distillée contre les patriotes contre lesquels il a lancé des mandats : c'est ainsi qu'il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

« Joseph Bmn, maçon, a également conspiré contre la chose publique ; il n'a cessé de manifester des sentiments aristocra-

(1) Viot Taccuse sous le nom de Peyrouard ; le Registre Tinscpît: Peyronnard ; il naquit à Api le 27 septembre 1727 de Jean-Joseph Peyroard et de Madeleine Gnastroux.

(2) I^e tableau des détenus dit qu'il était fontainier,

21 messidor — g juillet I7g4» 491

tiques et de fanatisme ; il fut un membre zélé de la société contre-révolutionnaire ; il a entretenu une correspondance perfide avec rémigré Marron, prêtre d'Apt, réfugié à Rome ; son incivisme enfin lui mérita la confiance des fédéralistes qui le nommèrent notable provisoire ; il a, en cette qualité, prêté le serment de ne plus reconnaître les décret^de la Convention depuis le 31 mai et d'adhérer au manifeste des Marseillais ; il a signé le verbal de ce serment; il s'est par là manifestement déclaré le contre-révolutionnaire le plus décidé. »

Les témoins étant entendus, le tribunal les condamna à mort tous les trois.

Peyroard avait 66 ans, Chaix 72 (1) et Brun 35 (2).

Jeanne Anselme, femme de Joseph Brun, fut incarcérée quelques jours après son mari et ne recouvra sa liberté que le 24 décembre.

Le 10 germinal an 3 (30 mars 1795), elle adressa aux administrateurs du département de Vaucluse une plainte qui nous montre la conduite odieuse du comité révolutionnaire d'Apt :

« Aux citoyens administrateurs du département de Vaucluse séant à Avignon.

« Citoyens. Jeanne Anselme veuve de Joseph Brun, maçon, de la commune d'Apt, qui a péri à Orange, expose que le 6 juin, à minuit, des gens armés frappèrent de grands coups à sa porte. S'étant mise à sa fenêtre, ils demandèrent qu'il fallait que son mari se rendît au comité pour quelques moments. Grimaldy, membre dudit comité, aujourd'hui condamné à mort pour crime d'assassinat, se mit à crier que pour passer des culottes il ne fallait pas si longtemps. Son mari étant descendu, cette troupe de cannibales le conduisirent en droiture dans la maison d'arrêt. Dès lors, l'exposante ayant imploré l'assistance du comité, il lui fut répondu que par formalité on avait été obligé de le mettre dedans, qu'il fallait s'adresser au satrape Marquois, lieutenant de gendarme, lequel conduisait tout, ce qui lui fut répété généralement par tout le monde.

« Dans la l''^ décade de la détention de son mari, les membres du comité révolutionnaire apposèrent le scellé sur un coffre

(1) EIzéar Chaix était né le 17 janvier 1722 de Gaspard et de Marie Villars ; c'est donc par erreur que le registre des décès lui donne 62 ans.

(?) Joseph Brun était né le 31 mars 1759 de Jean et de Marie Poutet.

renfermant tous ses papiers et ses tableaux ainsi qu'un couteau de chasse à poignée d'argent qu'on emporta, affectant de dire mille injures ; il n'y avait aucun magistrat.

« Les sollicitations de l'exposante continuant auprès dudit comité, elle n'essuyait jamais que refus, hauteur, injures et menaces, l'un d'eux \yant répondu avec insolence qu'ils ne savaient ni lire ni écrire et qu'ainsi elle n'avait rien k espérer d'eux. Un jour, ayant cru devoir appeler Creste en particulier pour obtenir sa protection, il lui répondit qu'il fallait encore la mort de bien des gens. Celle de son mari était si bien résolue d'avance que des gens de confiance bien informés de ce qui se passait au comité la prévenaient de cette mort et lui disaient qu'elle pourrait demander une pension et se consoler.

« Lors de l'interrogat de son mari à la Commission sanguinaire d'Orange, Marquois produisit une prétendue lettre que lui-même et Grimaldy avaient fabriquée, en disant qu'il avait des correspondances avec les émigrés, afin d'avoir un prétexte pour le faire périr, comme ils n'ont que trop réussi.

« Enfin son mari contribuait à toutes les taxes ; en septembre 1793, il paya 90 livres au receveur du district et remit un fusil de chasse neuf à la société populaire, un habit d'uniforme de garde nationale.

« Sur le tout, l'exposante demande justice et s'est soussignée, Jeanne Anselme-Brun.

« Apt, ce dix germinal an 3 (1). »

N' 162. Jean-Mathieu-Simon FITEAU, Prêtre de la Compagnie de Jésus.

Ce vénérable religieux était né à la Charité-sur-Loire (Nièvre), le 10 août 1716, de Mathieu Fiteau, marchand, et de Marie Bruneau (2). Après la suppression de la Compagnie de Jésus, dont il était membre, il se retira à Bollène. L'aménité de son caractère, ses manières affables, la régularité de sa vie et sa piété exemplaire lui auraient fait de nombreux amis, mais il préféra

(1) Nous devons communication de cette pièce à l'obligeance de M. Perrin-Bousquet, de Marseille.

(2) Registres de la paroisse de Sainte-Croix à la Gharité-sar-Loir«.

2 1 messidor — g juillet t 'jg4, 493

vivre dans la solitude et sanctifier par la prière les restes d'une vie consacrée au service de Dieu et au salut des âmes.

Le 30 septembre 1793, le comité de surveillance de cette commune le décréta d'arrestation comme prêtre non assermenté, toutefois, à raison de son âge et de ses infirmités, le maintint dans sa maison et ne Tincarcéra pas. La persécution s'étant accentuée davantage après l'arrivée de Maignet dans le département de Vaucluse, le comité lança contre lui, le 22 prairial (10 juin 1794), un mandat d'arrêt qui fut mis à exécution le surlendemain. Le 24 prairial, ce respectable vieillard était conduit par des gendarmes et écroué à Orange dans la prison de la Baronne, On amena avec lui une religieuse ursuline, Marie Lambert, ainsi que nous le lisons dans la lettre que le comité écrivit à cette occasion à l'administration du district : « Nous vous envoyons sous escorte le nommé Fiteau, ci-devant jésuite et prêtre réfiractaire, et la nommée Marie Lambert, ci-devant religieuse converse des Ursulines dans cette commune, pour être renfermés dans la maison d'arrêt. »

Cinq jours après, le 29 prairial (17 juin), le comité dressa le tableau de renseignements que voici : « Fiteau, prêtre, âgé d'environ 79 ans, domicilié à BoUène peu avant la Révolution ; détenu à Orange depuis le 24 prairial, et auparavant dans sa maison depuis le 30 septembre à cause de maladie, par ordre du comité, pour être prêtre insermenté ; — vivant seul et isolé ; — son caractère est inconnu, mais il est doux et poli ; — dans toutes les époques il n'a manifesté aucune opinion. »

C'est donc seulement parce qu'il est prêtre et religieux, parce qu'il veut rester fidèle à la voix de sa conscience qui lui défend de prêter le serment^ que M. Fiteau est traîné dans les prisons et, quelques jours plus tard, à l'échataud.

Le 9 juillet, Viot le fit traduire devant la Commission populaire et l'accusa de fanatisme et de partisan du despotisme ; la vue d'un prêtre excitait sa fureur, a Fiteau, dit-il, prêtre, religieux insermenté, s'est montré constamment l'ennemi de la Révolution ; il a voulu entraver la marche du gouvernement révolutionnaire et pervertir l'esprit public par le moyen du fanatisme ; il s'est refusé de se soumettre aux lois de son pays, et, par ce moyen, il s'est déclaré le partisan du despotisme et des tyrans coalisés contre la République. »

Aucun témoin ne fut produit contre lui, aucun écrit accu-

sateur ne fut montré ; le tribunal néanmoins le condamna à périr, au mépris de la loi qui ne condamnait qu'à la détention les prêtres insermentés âgés de plus de 60 ans.

On condamna à mort avec lui deux religieuses de BoUène dont nous donnerons plus loin la notice. Ce sont :

N' 163. Marie-Anne-Madeleine de GUILHERMIER, ^ religieuse.

N* 164. Marie-Anne-Marguerite de ROCHER, 4* religieuse.

Outre ces huit victimes envoyées à Téchafaud dans c^tte journée, la Commission condamna à la détention jusqu'à la paix : Jean-Guillaume Grand, fabricant de draperie, 66 ans ; Joseph Méritan, propriétaire-cultivateur, 58 ans; Jean Garcin, tailleur d'habits, 85 ans, et Elzéar Dumas fils, cordier, 32 ans; tous de la ville d'Apt.

Claude Frontin, dit Lange, cultivateur, d'Avignon, 54 ans, fut seul acquitté.

Le zèle révolutionnaire du comité de surveillance de Bollène ne s'exerça pas. seulement contre le vénérable M. Fiteau et les religieuses de cette ville, nous le verrons au n*» 210 faire condamner à réchafaud M. Ours de la Martinière. Ce Comité, nommé le 22 avril 1793 par l'assemblée primaire tenue dans l'église Saint-Martin, se signala par de nombreuses incarcérations. Le 30 septembre 1793, il fit conduire dans la prison du Cirque à Orange vingt-six personnes déclarées suspectes. Ce sont : Pierre Sauvage, Michel Truchet, Jean-Louis Lafont, Victor Babandy, Jean-André Laye père, Pierre-André Laye fils, Jean-Joseph-Pierre-Bernard PéUssier, Sébastien Tailleu, Xavier Tailleu, Joseph Musicien, Louis Chapoton, Joseph-François Bûcher, Joseph Flandrin, Clément Mourard, François Mourard, François Robert, Antoine Issard, Jacques Baudran, Marie- Anne Baudran sa femme, la fille Marie-Anne Layné, Guillaume Teston, journalier, André Boyer père, cordonnier, Etienne Charpentier dit Patourlet, journalier, Joseph-Nicolas Laye, cultivateur, Etienne Faure, journaher (1), et Joseph-Grégoire Gagnât fils, menuisier (2).

(1) Les cinq derniers furent acquittés le 5 thermidor (23 juillet 1794) par la Commission populaire après dix mois de détention.

(2) Gagnât fut acquitté le 6 thermidor.

21 messidor — 9 juillet J7g4» 495

Le 17 germinal (6 avril 1794), sur la proposition d'un de ses membres qu'il conviendrait, conformément à la loi, d'envoyer à Orange dans la maison d'arrêt préparée pour recevoir les parents des émigrés et les personnes suspectes, tous ceux qui sont détenus dans la prison de la commune ou dans leurs maisons respectives, le comité décida à l'unanimité de faire escorter à Orange par la gendarmerie, dès le lendemain, Jean et Joseph Peillard, Louis Reynaud dit Ghastel, Casimir de Guilhermler, Jean-Baptiste Jacquemus, Bernard Billard, Jean-François- Prosper d'Alauzier, Alexandre-Armand Granet dit la Croix, Joseph-Marie Martin, Louis-François Rocher, Jean-Antoine Gaillard, Louis-François Chanabas et Fogasse dit Labastie. Ils furent écroués à la prison de la Baronne.

Le comité arrêta en outre, vu la pétition de Louis-François de Faucher dit te Marin et le certificat des médecins, que ledit Faucher resterait dans sa maison jusqu'à ce que le district en eût ordonné autrement (1).

Le mois suivant, ce comité incarcérateur, après avoir fait conduire à Orange, le 2 mai, vingt-huit religieuses inoffensives, se livre à de nouvelles perquisitions et délibère :

Le 15 floréal (4 mai), que Jean-Jacques Lafare, ci-devant noble, est déclaré suspect, mais, qu'à raison de ses infirmités et de son grand âge, il restera en arrestation dans sa maison, en attendant qu'il soit traduit au district ;

Que Justamond père, plus qu'octogénaire et infirme, n'est pas regardé comme suspect ;

Que Louis-Martin Faucher n'est pas regardé comme suspect ;

Le 16 floréal (8 mai), que Justamond fils n'est pas suspect;

Le 17 (6 mai), que Rocher fils, déclaré suspect, sera mis en arrestation et traduit à Orange ;

Le 18 (7 mai), que Pontbrian aine n'est pas suspect;

Le 19 (8 mai), que Amédée Pontbrian cadet, déclaré suspect, sera incarcéré et traduit à Orange ;

Le 21 (10 mai), que Marc-Antoine Justamond, capitaine d'infanterie, est déclaré suspect ;

Le 22 (11 mai), que Martinel Estienne est suspect et que Pé- Jissier Jean-Joseph, maître de camp de cavalerie, n'est pas suspect;

(1) Registre des délibérations du comité de surveillance de Boliène.

Le 27 (16 mai), que Joseph-Bernard-Daniel-Dubac des Oulières est suspect ;

Le 29 (18 mai), que Jean-Roger Justamont, officier d'invalides, ayant perdu une jambe emportée par un boulet, n'est pas déclaré suspect (1).

Enfin le 1*' prairial (20 mai), il fait conduire dans la prison de la cure Marie-Madeleine Buisson.

Bien qu'ayant donné des preuves non équivoques de son dévouement à la révolution, ce Comité parut trop bénin aux yeux du représentant Maignet qui l'épura et le remplaça le 13 prairial (l*"" juin) par un Comité nouveau qui fut installé quatre jours après par Augustin Gaud et Pierre-François Porc, commissaires nojmmés à cet effet par l'administration du district d'Orange.

Pour répondre à la confiance de Maignet, ce second comité fit de nouvelles arrestations, s'attaquant spécialement aux femmes. Il décréta le 4 messidor (22 juin) l'arrestation de M"' d'Alauzier et de sa fille, de M"** Jeanne-Catherine Bouchon épouse de Jean-Antoine de Gaillard, de son fils et de sa fille, de M"' Chanabas, de M"^ de Roquard, de M"** Catherine-Rose Calvet veuve de Jean-Pierre de Guilhermier, et de M"' Louise-Thérèse de Gordon, veuve de Lagarde, qui toutes furent dénoncées comme mères et sœurs d'émigrés.

On les écroua le 11 messidor (29 juin) dans la prison de la Cure.

Avec elles, on amena dans la même prison Claire-Catherine Gale épouse de Joseph-Marie Martin, et sa fille Marie-Pélagie, Marie-Anne Combe épouse de Louis-Frrfhçois de Rocher, sa fille Marie-Françoise, et Marie-Anne Liman épouse d'Alexandre-Armand Granet.

Le 27 messidor (15 juillet), par ordre du Comité, les gendarmes escortaient un nouveau convoi de prévenues composé de Marie-Madeleine-Thérèse Domergue épouse de Ripert d'Alauzier, Nannette d'Alauzier sa fille, Rosalie Chabert, femme Morard, Marie-Gabrielle de Faucher veuve de Paul-Joachim de Roquard, et de sept religieuses, Catherine Simiane, Marguerite Bonnet, Jeanne-Françoise Desplanne, Gabrielle Serre, Anne

(1) Registre des délibérations du comité de surveillance de Bollène.

21 mtssidor — p juillet I7g4' 497

Turme et Madeleine de Roquard, qui se trouvaient malades le 2 mai quand leurs compagnes furent emprisonnées.

Le 29 messidor (17 juillet), la femme Péliard veuve de Gui Mourard, et le 2 thermidor (20 juillet), Eulalie Crivelly femme de Maurice de Rocher, venaient partager la captivité de leurs compatriotes (1).

Ainsi BoUène fournit aux prisons d'Orange cent trois prisonniers tant hommes que femmes.

Voici, d'après le dossier qu'a bien voulu nous communiquer M. le comte de Pontbriant, de BoUène, la marche que suivait le comité de surveillance de BoUène, dans l'arrestation des pré" venus.

l"" Il adressait à la personne suspecte le bUlet dUnvitation suivant:

Liberté... Egalité... Fraternité ou la Mort.

« Amédée Pontbriant, ci-devant noble, se rendra au comité de surveiUance et révolutionnaire de cette commune à quatre heures après midi de septidi dix-sept floréal, pour rendre compte de sa conduite politique dans l^cour de la révolution.

« Fait en comité le 18 floréal de la 2"« année de la République une et indivisible et impérissable. Suit la signature du président et du secrétaire. »

2*» Après l'interrogatoire, le comité délibérait si le prévenu devait être déclaré suspect ou non.

3* Dans le premier cas, qui était le plus fréquent, le comité lançait contre lui un mandat d'arrêt, avec ordre à la gendarmerie de le conduire dans les prisons de la commune. Au nom de la loy.

Liberté— Egalité.

« Nous, membres du comité de surveillance de BoUène, mandons et ordonnons à tous exécuteurs de mandement de justice de conduire à la maison d'arrêt de cette commune, Amédée Pontbriant cadet, demiciUé de cette commune, actueUement à la commune de Pierrelatte, déclaré suspect.

« Mandons au gardien de ladite maison d'arrêt de le recevoir, le tout en se conformant à la loi ; requérons tous dépositaires de la force pubUque auxquels le présent mandat sera notifié

(1) Registre des écroos de la prison de la Cure.

de prêter main forte pour son exécution en cas de nécessité

4 Donné en comité le 6 prairial de la 2**° année républicaine.» Suivent les signatures.

4^ De la prison de BoUène, les prévenus étaient ensuite conduits à Orange.

•5° Le comité de surveillance dressait alors le tableau des renseignements exigés par Maignet, que l'on transmettait dans la huitaine au greflSer de la Commission, ainsi que les dénonciations et les pièces compromettantes.

Dès lors le prévenu était à la disposition de l'accusateur pubUc.

La suspension de la Commission populaire à la mort de Robespierre releva les cœurs abattus ; on fit des pétitions pour obtenir l'élargissement des prisonniers. Le plus grand nombre des détenus de Bollène fut mis en liberté au mois de septembre et d'octobre par ordre du représentant Goupilleau ou par décision du comité de surveillance du district d'Orange.

Sur la demande de M"** veuve de Pontbriant, la municipalité de Bollène fit le 18 vendémiaire an 3 (9 octobre 94) la déclaration suivante:

« Nous présidents et offtssier municipaux de cette commune de Bollenne certiffions et attestons à tous qu'il appartiendra sur la demande gui nous a été faites par la citoyene Marie-Magdeleine Costanier veuve Pontbriant habitante de cette commune que Amédée Pontbriant son fils aussi habitant de cette commune âgé dmviron 22 ans, sest toujours comporté en bon citoyen, quils a été fort exact au service de la garde nationnales de cette commune, daprès le rapport quils nous a été lait par ses offissier, et enfin quHl nest jamais parvenu a notre conaissance quil est donné de marques dincivisme abolmne. Ce 18 vendémiaire trois année républicaine. » Suivent les signatures.

Le comité de surveillance d'Orange, à la suite de cette déclaration, ordonna le 2 brumaire an 3 (23 octobre 94) qu' Amédée de Pontbriant serait sur le champ mis en Uberté.

Il était resté en prison 139 jours; il eut à payer pour sa nourriture, à raison d'une livre 6 sols 8 deniers par jour, la somme de 185 livres 6 sols 8 deniers, comme on le voit par le récépissé du receveur des domaines nationaux de Bollène.

Que de familles de Bollène et autres communes ont subi les mêmes vexations !

2 1 messidor — B juillet i yg4. 4^

M* le comte de Pontbriant fut président du conseil général de Vaueluse de 1814 à 1821, et sous-préfet d*Orange du 5 lévrier 1823 jusqu'en 1830.

500 VINGT-DEUXIÈME SÉjlNCE.

82»« Séance.

22 Messidor — Carmin.

(Jeudi 10 juillet. — Les Sept Frères Martyrs).

VICTIMES DE COURTHÉZON.

Le tour des prévenus de Courthézon était arrivé ; leurs dossiers étaient complets, grâce à l'activité et au zèle du comité de surveillance de cette commune.

Composé de gens ignorants et de cultivateurs jaloux, en qui les principes révolutionnaires alors en vogue avaient développé la haine contre les nobles et contre les riches, ce comité mit toute son ardeur à dénoncer les citoyens les plus honorables du pays. Le jour même de Tinstallation de la Commission populaire (15 prairial - 3 juin 1794), ses membres adressèrent au représentant du peuple une lettre qui est un programme, dévoilant à la fois leur ignorance et leur cupidité.

« Citoyen représentant. Le comité de surveiltence de Courtezon a Tnonneur de t'exposer, citoyen représentant, qu'il a été étably le 28* pluviôse dernier (16 février 1794) par le citoyen de cette commune qui se réunirent en assemblée primaire daprès la convocation de la municipalité. Le Scrutin tomba sur les membres qui la composent, et accompagné du veu approuvé par la societté populaire de cette commune, nous voila aonc de h manière que nous sommes étably ainsi que nous t'en avons donné connaissence par letres en différentes fois, nous fumes donc en ce moment, chargé sons notre responsabilité de rendre compte choques décade a l'administration du district d'Orange de toutes les opérations que nous pouvons avoir prise ainsi qu'a l'agent nationnal du aistrict d'Orange, et ayant Repondu généralement par tout des Besoin ou on a Eté et que tout est a Lepreuve d'En justifier par nos comptes Rendus ; tout ce qui Reste aux membres qui La composent que le Regret de coucher sur le papier les liaison avec peu d'ortograffe, mes d cela y manque on y trouvera la sincérité;

« Le comité texpose encore citoyen représentant d'être Etably En partie des Citoyetis qui navait presque ces Bras pour substander ces fammitles Et dû depuis que nous sommes EtabU comme nous avons dit devant, nous se trouvons dépouillés de nos petit moyens, n'ayant reçu aucun traitement.

« Cest donc a toy citoyen Représentant de jeter im Regard de compontion sur des Vrais amis de la liberté et de Légalité ci

22 messidor ^ to juillet ij^4. 5oi

nous sommes pauvres d'un côté nous sommes AicAes damour pournotres patrie vigilents a En dénoncer les traîtres et content ae leurs deffaite, voila notre veu, voilà notre gloire, vive la Republique française, vive les amis de la liberté, et de Légalité, Salut et fraternité au citoyen Magnat Représentant du peuple français. Signés: B., président; A., ex-secrétaire. »

Dénoncer les traîtres ! Se réjouir de leur mort ! S'en faire un titre de gloire ! Tels sont les vœux, le but du comité de surveillance de Courthézon ! Nous allons le voir à l'œuvre. Non seulement il iit incarcérer ses concitoyens, non seulement il envoya à l'échafaud quatorze de ses compatriotes, il étendit encore son action funeste sur les communes de Joncquières et dé Gaderousse. Ses excès furent portés si loin, qu'après la mort de Robespierre, le représentant du peuple Jean Debry, voulant donner satisfaction à l'irritation populaire, ordonna une enquête pour rechercher les auteurs de tous ces crimes. Mais le nombre des inculpés fut si grand que le comité de surveillance d'Orange, chargé de cette opération, dut se borner à faire incarcérer les plus coupables, pour ne point porter, dit-il, atteinte à V agriculture et à la population. On va lire cette délibération que nous transcrivons en entier, en supprimant toutefois les noms des personnes compromises, pour ne pas faire rejaillir sur des enfants innocents les fautes de leurs malheureux pères.

« 27 ventôse an 3 (17 mars 1795).

« Communication donnée au comité de surveillance d'Orange de plusieurs registres de déclarations faites pardevant l'agent national de la commune de Courthézon (Jean Sinard), d une délibération du Conseil général qui dénonce un grand nombre de particuliers de cette commune, dans laquelle sont arrivés les plus grands malheurs, et où la Commission populaire a moissonné tout ce qu'il y avait d^ honnête, d^ éclairé et de grands propriétaires.

€ Le comité, considérant que s'il prenait des mesures rigoureuses contre tous les particuliers de cette commune qui, aans les derniers temps, se sont montrés ardents partisans du système de sang et de terreur, contre tous ceux qui ont mis la mort à r(frdre du jour en faisant tomber quatorze têtes de Courthézon, on porterait une trop grande atteinte à Fagrimlture et à la population ;

« Considérant que l'intention de la Convention nationale et du représentant du peuple, Jean Debry, son organe dans le département, est que les chefs soient punis et les menés et les égarés soient pardonnes ;

« Considérant qu'il résulte de la procédure faite par le Conseil général de Courthézon que les nommés (suivent les noms

5Q2 VINGT-DE,UXlè]ilE SiANCE.

de dix personnes) doivent être considérés comme les auteurs et les instigateurs des maux qui ont aflligé cette malheureuse commune, d'après les dénonciations qui ont été mises sous les yeux du comité ;

« Arrête qu'il sera décerné dix mandats d'arrêt contre les dix susnommés. Signés : les membres du comité de surveillance d'Orange. »

Le comité de Courthézon n'avait pas attendu l'installation de la Commission populaire pour commencer son œuvre d'iniquité. Le 25 septembre 1793, avant d'être légalement établi, il avaifdressé la liste des suspects dans laquelle figurent MM. de L'Eglise père et son fils Quiésac, Gontard aîné, Victor d'Augier, de Conceyl fils, de Spinardy fils et Mandin; le 4 octobre, il avait ajouté à sa liste MM. Marcel, prêtre, Jamet Gabriel et son fils aîné, de Spinardy père, François Gontard, Reboul Jean-Baptiste et François son frère, Reboul Bruno, leur cousin, Morel fils aîné, Morel Isidore et Théophile et Baussant Jean-Joseph. Nous en passons une foule d'autres dont les noms arriveront sous notre plume dans le cours de cette histoire. On avait juréd'exlerminer, comme le dit la décision du comité d'Orange, tout ce qu'il y avait d'honnête^ d'éclairé et de grands propinétaires. Ce comité avait dit ingénument à une de ses victimes : « Nous ne voulons plus de messieurs. »

Les messieurs furent donc emprisonnés (1).

(1) Le registre des écrous de la prison dite des Dames nous donoe les noms de 36 prisoQDiers de Gourthézoo arrêtés par ordre du Comité. Ce sont :

20 germiDal (9 avril 1794). Joacbim-Fraoçois de Spinardy; Jean- Joseph Baussant ; Georges Gharonnier ; Gaspard Imbert ; Pierre Ghaneur père ; Siivestre Golombet ; Jean-Pierre Marquis ; Honoré Marquis.

23 germioal (12 avril). Jean-Baptiste Reboul; Joseph-Etienne Gontard. 19 floréal (8 mai). Alexandre de Gonceyl ; Joseph Gbaneur fils aîné ; Michel Bizanav.

21 floréal (10 mai). Victor d'Augier.

22 floréal (il mai). Benoit Marcel; prêtre. 5 prairial (24 mai). Gabriel Jamet.

23 prairial (Il juin). Hyacinthe Morel; François Archier.

28 prairial (16 ^uin). Joseph Morel père ; Pierre Reboul ^re. 30 prairial (18 juio). Cbrysostome Consolin, prêtre. 1" messidor (19 juin). Félix Morel ; François Martin ; Denis Mercier, être; Théophile Reboul; Bruno-Marie Reboul; François Reboul, an- ,en maire ; Eôprit Bombanei.

'2 messidor (20 juin). Maurice Veyrier, de Garomb, résidant à Courthézon.

12 messidor (30 juin). Joseph Perrin; François Gros. 17 messidor (5 juillet). François Nourrit ; Joseph Sinard. 19 messidor (7 juillet). Antoine Marquion.

22 messidor — lo juillet ijg4. 5o3

Le 22 messidor, huit comparurent devant la Commission populaire; trois furent condamnés à la réclusion jusqu'à la paix. Ce sont :

François Martin, propriétaire, 57 ans ;

Georges Charonnier, bourrelier, 55 ans ;

Sylvestre Colombet, cultivateur, 38 ans.

Les cinqautres, riches propriétaires, MM. de Gontard, Reboul, Morel fils, de Conceyl fils et de Spinardy père, furent envoyés à la mort.

La Commission leur adjoignit deux religieuses de Bollène.

N" 165. Joseph-EUenne de GOKTARD, propriétaire.

Dossier 384.

Fils d'Etienne de Gontard, officier de cavalerie, et de Marie- Anne Court, il était né à Courthézon le 19 avril 1765. Il suivit comme son père la carrière des armes, et entra dans la gendarmerie de la garde de Louis XVL A la mort de son père, ses parents l'obligèrent à quitter le service pour venir prendre la direction des affaires de sa famille. Nous avons découvert un certificat délivré par trois gentilshommes du pays qui attestent son titre de noblesse (1).

« Nous soussignés, certifions que M. de Gontard, dont le père était officier de cavalerie, et qui n'a quitté le service où 11 était

24 mepsidor (12 juillet). Bouchet-Bruzelle.

25 messidor (13 juillet). Bertrand, homme de loi.

Vingt femmes Turent emprisonnées dans la maison de la Cure, sous la garde du concierge Jean Dardun. Ce sont :

8 çerminal (28 mars 1794). Thérèse Consolin, supérieure des Ursulines de Sisteron.

12 floréal (l" mai). Honoratis, Sylvie Verclos née Joanis ; Louise- Thérèse Grilleî épouse Conceyl et ses deux tilles. Elisabeth-Louise-Mélanie Marie et Joséphine.

15 floréal (4 mai). Constance d'Augier.

9 prairial (28 mai). Thérèse Silvecane de Gamaret épouse de L'Eglise et ses trois filles, Julie, Adélaïde et '*'

28 prairial (16 juin). Françoise Rey, épouse de Hyacinthe Morel, et ses deux filles. Thérèse et Henriette; Thérèse Gontard et sa mère; Cueurne, veuve de François Morard ; Marguerite Jamet; Anne Gharavin, veuve de François Archier.

24 messidor (12 juillet). La femme de Louis Roussière.

(1) La famille Gontard a délaissé son titre de noblesse depuis la Révolution.

lui-même que forcé par ses parents, après la mort de son père, ayant à présent la liberté à cet égard, est issu d'une famille noble de la principauté d'Orange, établie de temps immémorial à Courtezon, petite ville de cette principauté, conmie on le voit dans les archives du pays.

« En foi de quoi avons donné le présent certificat pour servir audit sieur de Gontard ce que de raison, et l'avons signé de notre main à Courtezon, le 6 juin 1784. Signés : Léglise, ancien lieutenant-colonel, Daqueria Rochegude, lieutenant-colonel, le chevalier de Léglise, capitaine au régiment de Rohan-Soubise. »

M. de Gontard occupa successivement les postes les plus honorables: lieutenant-colonel de la garde nationale, électeur pour la nomination des députés aux Etats généraux, administrateur du département, maire de sa commune.

Le 11 juin 1790, en sa qualité de maire, il se réunit avec 200 hommes à la garde nationale d'Orange, qui, sous la conduite de M. Rodolphe d'Aymard, vola au secours d'Avignon en révolte, et arrêta les pendaisons commencées sur la place du palais des Papes.

Le 13 janvier 1791, il fut député à Carpentras pour servir de médiateur entre cette ville et Avignon ; le conseil municipal vint à sa rencontre jusqu'à la porte d'Orange et l'introduisit au sein du conseil avec toute sorte d'honneurs (1).

Tel est l'homme qui fut livré à l'échafaud comme contrerévolutionnaire sur de fausses dépositions.

Le 14 août 1793, la société populaire et le comité de surveillance le dénoncent « pour avoir monté à la tribune, lorsque les commissaires marseillais sont venus exterler les sections, disant qu'il fallait faire expliquer la municipalité sur le mot à'amtocrate qu'on entend chaque jour prononcer par le peuple. »

Le 22 septembre, Gaspard L.. accuse « Gontard, ainsi que Léglise père, pour avoir dit à la section : t Peuple, nous vous prévenons qu'il n'y a plus de décrets de convention nationale à suivre, mais tout au contraire il n'y a plus que des décrets du département à suivre et à imiter. » ils étaient tous deux membres du comité des douze, et ont incité le peuple à prê-

(!) Archives d*Oraoge et de Carpentras.

22 messidor — s o juillet 1794. 5o5

ter le serment de ne plus reconnaître les décrets de la Convention depuis le 31 mai. »

Le 23, Antoine G... dépose que « Gontard a invité le peuple à bien recevoir les Marseillais, à les honorer en tirant les boîtes, attendu que c'est pour une bonne occasion. »

Sur ces dénonciations, il fut porté le 25 septembre sur la liste des suspects.

Pour échapper aux poursuites de ses ennemis, M. de Gontard se retira à Carpentras, mais la société populaire de cette ville ayant reçu une dénonciation contre lui, demanda le 2 ventôse (20 février 1794), à la municipalité de Courthézon des renseignements sur sa conduite. Le comité de surveillance se chargea de la réponse, et écrivit que Gontard aîné avait prêché dans la section la rébellion contre les décrets de la Convention nationale. Aussitôt le comité de Carpentras, lança un mandat d'arrêt contre lui, prévenu d'être (Contre-révolutionnaire. Ne voulant pas paraître moins zélé, le comité de surveillance de Courthézon en décerna un second le 17 germinal (6 avril).

Poursuivi de toute part, M. de Gontard prit la résolution de

se constituer prisonnier; il en prévint les administrateurs du

district d'Orange par le billet suivant daté du 23 germinal (12 avril.

« Informé que le comité de surveillance de Courthézon a lancé contre moi un mandat d'arrêt, le sentiment de mon innocence, mon respect pour la loi ne m'ont pas permis d'hésiter de me rendre en prison. Veuillez, en attendant que ce mandat vous parvienne, donner des ordres pour que j'y sois reçu. Signé : Gontard, cultivateur de la commune de Courthézon »

L'administration inscrivit au bas de son billet : « Vu la demande que le pétitionnaire fait d'entrer dans la maison d'arrêt, y adhère et enjoint au gardien de l'y recevoir, » Il fut écroué dans la prison des Dames.

Le comité de surveillance dressa le 29 prairial, (17 juin), son tableau de renseignements ainsi conçu :

« Etienne Gontard, domicilié à Courthézon, ayant pris cependant la fuite lors du repoussement des rebelles marseillais, âgé de 40 ans (1), garçon.

(1) 11 avait 39 ans, l'acte d'accusation et le registre des décès ne lui eo donoent que 37.

5o6 VINGT- DEUXIEME séANCE.

— Lui même se rendit dans la maison d'arrêt d'Orange lorsque ses protecteurs furent forcés de l'expulser de chez eux, crainte que la loi vengeresse n'exécutât ce quelle a prononcé; d'abord il fut dénoncé comme ayant été du comité des douze aux sections, d'avoir monté le peuple à naplus reconnaître les décr^. Son frère François ayant été nommé âecteur à Marseille, maintenant émigré.

^ Ayant eu beaucoup d'états en différentes époques pour soutenir qu'il était noble ; nous ne savons pas positivauent s'il l'était, mais il est sûr qu'il était bourgeois de cette communei

— Nous lui connaissons environ 2800 livres de revenus annuels.

— Ses liaisons^ ses relations, son caractère, tout cela est au golfe de ces mauvais desseins ; il n'a jamais fi^uenté que des gens de peu de considération, parce qu'on avait pour lui peu d'estime^ a raison de sa conduite ; homme jaloux dans ses places, il a été maire du commencement de la révolution en cette commune, ce qui l'a élevé à ce grade, c'était la cabale qu'il a fait

— Etant maire, a voulu sacrifier la commune en dépenses, par jalousie qu'il avait envers des citoyens qu'il voulait abaisser et s'élever en orgueil contre eux, et c'est aux dépens de la communauté qu'il fit cet attentat.

Certifié véritable, le 29 prairial an 2. *

De sa prison, M. de Gontard envoya à la Commission populaire un mémoire justificatif de sa conduite.

« C'est maintenant, dit-il, qu'il me doit être permis d'invoquer ma conduite depuis le commencement de la révolution. Le patriotisme n'a jamais été chez moi un sentiment d'occasion, de circk)nstance. Dès avant la révolution, j'avais fait connaître mon amour pour la liberté. C'est à ce sentiment fortement prononcé et qui m'attirait tant d'ennemis, que j'ai du en 1788, d'avoir été nommé électeur pour la nomination des députés aux Etats généraux, et puis successivement lieutenantcolonel de la garde nationale, maire de ma commune et administrateur du département...

4 Mes compatriotes n'ont pas oublié sans doute avec quel courage et quel dévouement je me suis montré dans le cours

22 messidor -— JO juillet I7g4. 5o7

de ma mairie ; quel acte pourraient-ils me reprocher qui ne porte cette empreinte du patriotisme qui a toujours embrasé mon cœur ? Quel était en même temps le prix de mon lèle et de mon attachement à la chose publique ? Des persécutions qui n'ont jamais été interrompues...

€ J'ai éprouvé des vexations de toute espèce ; on m'a outragé dans ma personne, dans mes propriétés. Des lettres anonymes pleines des menaces les plus violentes m'étaient continuellement adressées ; des placards injurieux ont été afiBchés contre moi ; un entr'autres déposé à la mairie en ce moment portait, à l'occasion de ma place d'administrateur du département, qu'il n'y avait qu'un scélérat comme moi qui eût pu accepter une place aussi infâme...

« Les ennemis de la révolution ont mille formes, mais ils n'ont qu'un seul but, celui d'anéantir les citoyens vertueux qui se sont dévoués à son service.

« C'est ce même esprit de sollicitude et d'attachement à la chose publique qui m'a conduit aux assemblées de la section.

« Lors de la communication de l'arrêté du département relatif au serment de ne plus reconnaître les décrets de la Convention, ce lut moi qui m'opposai à la prestation de ce serment, et rassemblée, approuvant mes observations, arrêta de l'ajourner.

« Qu'y a-t-il dans cette conduite qui ne s'accorde avec les sentiments du vrai patriotisme ?

« Voilà, citoyens, quelle a été ma vie publique ; c'est avec la même confiance que j'appelle l'examen sur ma vie privée.

« Ne me suis-je pas toujours montré bon fils, bon parent, bon ami, bon voisin ? Quel est celui que j'ai refusé d'obliger quand je l'ai pu ? Avec qui ai-je été en procès ? Où est le débiteur qui ait eu à se plaindre de mes poursuites ? N'est-il pas connu dans Courthézon que tous ceux que nos besoins nous associaient, comme ouvriers, journaliers, travailleurs de campagne, vivaient dans notre maison comme dans la maison paternelle, et que nous n'avons jamais vu en eux que des compagnons, que des amis, des frères ?

« Né dans la classe du peuple d'un père qui, après avoir servi dix à douze ans comme soldat, faisait cultiver lui-même quelques propriétés, content de mon peu de fortune, ayant peu de propriétés, moins de besoins encore, quels hommes chéris-

5o8 VINGT-DEUXIÈME SÉANCE.

saient plus que moi la liberté ? Et mon bonheur ne tient-il pas essentiellement à son triomphe ?

* Vivre et mourir pour la République, tel est le sentiment qui m'a toujours animé et qui m'animera jusqu'au tombeau..

Signé: Gontard. »

Malgré cette profession de foi, Viot le traduisit devant la Commission populaire le 22 messidor, et l'accusa en ces termes :

« Citoyens juges, je traduis devant vous et j'accuse Joseph- Etienne Gontard d'avoir été, à l'époque des sections, un de ceux qui s'est montré le mieux prononcé en faveur de la révolte ; il a toujours paru aux sections avec une assiduité qui prouve combien il désirait de voir détruire la République ; il a été l'un des membres du comité formé par elle ; il a engagé le peuple à prêter le serment de ne plus reconnaître la Convention nationale et de ne plus obéir qu'au département des Bouches-du- Rhône; il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

La Commission populaire, après avoir entendu les cinq témoins assignés contre lui, le condamna à mort. Il subit sa peine le même jour à six heures du soir.

Toute sa famille fut en butte à la persécution. Son frère François Gontard, juge au tribunal du district d'Orange, fut décrété d'arrestation le 23 septembre 1793, mis sur la liste des suspects le 4 octobre, sous la prévention d'avoir été commissaire des sections de Marseille, et ses biens furent séquestrés au profit de la république. — Sa mère, âgée de 60 ans, et sa sœur Thérèse, âgée de 34 ans, furent emprisonnées le 16 juin 1794 dans la maison de la Cure, où elles restèrent jusqu'au 12 septembre suivant.

L'année d'après, l'heure des revendications avait sonné; Thérèse Gontard, sa sœur, dénonça, le 16 mars 1795, par devant François Sinard, agent national, le comité de Courthézon d'être l'auteur de la mort d'Etienne Gontard, pour avoir lancé contre lui un mandat d'arrêt sur des motifs vagues et insignifiants, et principalement sur les faits qui ont été détruits par la déposition de Gaspard Imbert.

Gaspard Imbert, en effet, huit jours auparavant, avait déposé en présence de l'agent national chargé de l'enquête contre le comité, « qu'on voulait le forcer à dénoncer Jamet, de Légliseet Gontard et qu'il s'y refusa énergiquement, et que pour ce motif

22 messidor ^ lo juillet I7g4' 5o9

il fut incarcéré et a gémi neuf mois dans les prisons d'Orange. » Nous avons transcrit sa courageuse déposition au N° 35, en parlant de M. de L'Eglise.

N*^ 166. Bruno-Marie REBOOL, notaire.

Dossiers 378.

M. Bruno-Marie Reboul, de Courthézon, notaire, avait 46 ans (1) quand il parut devant le tribunal révolutionnaire d'Orange.

Notaire intelligent, il étudiait avec ardeur les lois nouvelles qui modifiaient le code ancien, pour y conformer ses actes. Sa science bien connue le fit appeler par les municipalités des communes voisines pour la confection des matrices cadastrales, et il s'acquitta de cette tâche difficile avec un véritable succès. La commune de Joncquières lui en témoigna en particulier sa reconnaissance par les deux certificats suivants :

« Le conseil général de Joncquières, réuni en séance le 11 ventôse an II (1*' mars 1794) déclare qu'il est de sa parfaite connaissance que Reboul a montré le plus grand attachement à la chose publique ; que la municipalité a profité bien souvent de ses conseils d'après l'étude des lois nouvelles qu'il a embrassée avec ardeur ; qu'il a même dirigé cette municipalité dans les opérations les plus importantes. Ce qui met l'assemblée dans le cas de lui rendre justice et reconnaître, ainsi qu'elle le reconnaît, que le citoyen Bruno-Marie Reboul a été constamment animé du civisme aussi pur qu'inaltérable. Déhbéré en séance. Signés : Tissot, maire ; Fréau, Fabre, Jay, officiers municipaux ; Vaton, agent national ; Melquion, Fabre, Denis Ollivier, Joseph Ganichot, Etienne Tourbier, Pierre Clamenson, notables ; Tissot, secrétaire. »

Le 18 mai 1794, Tissot, secrétaire-greffier de Joncquières, certifia de nouveau « que Reboul n'a jamais cessé d'être l'inlerprête des décrets et des affaires épineuses de la commune, qu'il a opéré sur les matrices des rôles mobihaires, qu'il était

(1) L'acte d'accusation et le registre des décès lui en donnent 44. II était né le 5 octobre 1748 de M. Pierre Reboul et de !)"• Anne Tavernier.

nommé pour opérer sur celléis de 1793 qui souffrent de son absence. Enfin la justice et la vérité est que cette commune n'est pas la seule qui le regarde comme un des hommes unique pas ses lumières, par sa conduite populaire, et que tout le monde gémit de son absence, parce que toutes les affaires sont en souffrance et arriérées. »

M. Reboul fut dénoncé le 25 septembre 1793, par la municipalité et le comité de surveillance « pour avoir été président des sections fédéralistes, pour avoir fait la motion de prêter serment de ne plus reconnaître les décrets de la convention, et pour avoir souffert que Vaton, agent national de la commune, fût mis à Tordre. »

Pour ces motifs, il ftit porté sur la liste des suspects, mais le 8 nivôse (28 décembre) le comité de sûreté générale d'Avignon le déchargea, ainsi que son cousin François Reboul, de toutes dénonciations, et déclara qu'il n'y avait pas lieu à suspicion.

M. Bruno pouvait se croire à l'abri de toutes poursuites, et depuis plusieurs mois il vaquait librement à ses affaires, quand le 22 germinal (11 avril) le comité de surveillance lança contre lui un mandat d'arrêt pour les motifs énoncés plus haut'.

Afin de parer l'orage, il se réfugia à Avignon ; ses ennemis l'y poursuivirent. Ils écrivirent le 19 prairial (7 juin) au comité de surveillance de cette ville de le faire saisir : « Citoyens, sauvons la République. Nous avons appris par une lettre du 2 prairial (21 mai) que vos murs renferment quantité de conspirateurs de plusieurs communes. Le rédacteur de cette lettre a été le premier secrétaire des sections estallées par les contrerévolutionnaires marseillais; en sortant de secrétaire il a accepté la place de président auxdites sections, c'est le nommé Bruno-Marie Reboul, notaire, âgé d'environ 44 ans, taille 5 pieds 7 à 8 pouces, tête chauve, net long, visage long, visage maigré, jambe fine, et grosse bouche ; ledit doit loger chez le citoyen Poule, ainsi que les dénommés ci-après : Théophile Reboul frère de Bruno, même taille et plus jeune, ayant servi cidevant dans les dragons de Beaufler, les fils à Hyacinthe Morel, savoir l'ainé marié à une nièce dudit Poule, l'autre Isidore Morel, musichien au bataillon de l'union, âgé d'environ 18 ans, taille 5 pieds 5 à 6 pouces, noir de figure. Tous les dénommés ci-dessus sont dénoncés pour sectionnaires ou parents d'émi-

22 messidor — lo juillet J7g4. 5ii

grés. Veuillez frères et amis, prendre tous les renseignements possibles sur les désignés ci-dessus. Nous vous en offrons de même, et la République sera sauvée. »

Informé des démarches qu'on faisait contre lui, M. Bruno se rendit volontairement, le 1*' messidor (19 juin) dans la prison des Dames, apportant dans un petit sac les pièces qui devaient servir à justifier sa conduite. Le lendemain il écrivit à Viot, le surlendemain à Ronaan-Fonrosa pour réclamer ses papiers, y mettre de Tordre et préparer sa défense. Ses lettres étant restées sans réponse, il s'adressa le H messidor (29 juin) au président de la Commission populaire qui fit droit à sa demande.

C'est alors qu'il rédigea le mémoire qu'on va lire où, en se justifiant lui-même, il justifie aussi tous les habitants de sa commune.

« Bruno-Marie Reboul, nolaii;e public à Courtezon depuis 1778, expose que sa commune établit en juin 1793 une assemblée générale à l'exemple des communes environnantes et du chef-lieu du district, sur l'ordre des administrations supérieures, et sous les yeux de plusieurs commissaires marseillais qui forcèrent la commune d'obéir à l'arrêté du département des Bouches-du-Rhône du 22 mai, soit par séduction, soit sous le voile du bonheur général, soit Ipar f effet des menaces de la force départementale qui les suivait.

« Le maire (1) fut d'abord élu président en juin, et fit l'ouverture de l'assemblée ; le pétitionnaire lui succéda en juillet, et ne présida qu'une ou deux séances.

t Les citoyens de Courtezon se sont vus forcés de céder à la force majeure, mais ils n'ont jamais eu le projet de coalition ni de fédéralisme : cela est si vrai que dès que les commissaires marseillais eurent disparus, ils interrompirent la prétendue section et partirent, le 6 juillet, pour aller repousser à la Durance les rebelles qui malheureusement furent supérieurs en force.

« Ces scélérats introduits dans Avignon jetèrent l'alarme dans toutes les communes par le massacre des patriotes. Celle de Courtezon posée sur la route d'Orange était une des plus exposées; il fallait sauver la vie des amis de la Uberté, et préser-

(1) Son cousin Fransois RebouL

ver de l'incendie les récoltes de grains alors entassés sur les bords de la route.

« Le danger était d'autant plus imminent que les citoyens de Courtezon, fidèles à la Convention, n'avaient pas voulu donner le serment de la méconnaître, ni députer à Marseille, malgré l'ordre des administrateurs reçu depuis près d'un mois, et que la société populaire continuait ses séances. Il n'en fallait pas davantage pour exciter la fureur de ces scélérats.

« On apprend par voie sûre que les Marseillais devaient partir pour Orange, et que le fer et le feu devaient anéantir les patriotes des communes fermes dans leurs principes. •

« Les patriotes les plus ardents de Courtezon demandent de réouvrir la section, d'y confondre la société populaire pour ne former qu'une seule famille sous la présidence que le pétitionnaire fut forcé de continuer. Cette assemblée ainsi formée dans le but unique de tromper les rebelles, feignit de donner le serment, de méconnaître la Convention, et de députer à Marseille contre sa véritable intention.

« Ce fut un heureux moyen ; dix-huit cents Marseillais arrivent dans la nuit à Courtezon, ils appellent le maire sur la place de la Liberté, le somment de désigner les patriotes qu'ils appelaient brigands pour leur faire subir dans l'instant le sort le plus fatal. Le maire afllrma que nul brigand n'était dans sa conmiune ; tous ceux qui furent présents à cette scène furent témoins des menaces et du courroux des rebelles, surtout contre la municipalité qui gardait le silence sur les noms des prétendus brigands. Tout annonçait un carnage décidé ; chaque citoyen tâchait de calmer les scélérats leur assurant, les uns que le club était réuni à la section, les autres que le serment et la députation avaient été convenus. Les Marseillais persuadés d'une adhésion sincère partirent pour Orange et le pays fut sauvé.

« Le lendemain les scélérats furent dispersés par l'armée de la République. Le 14 juillet, au point du jour, le pétitionnaire et les autres membres de la section, dans le premier élan de leur liberté se rendirent à la Maison conmiune, firent leurs protestestations et rétractations de toutes les opérations forcées de la prétendue section et elles furent adressées au comité de Salut public aux termes de la loi du 26 juin 1793.

« Voilà les faits dans l'exacte vérité.

22 messidor-^ lo juillet 1794» 5i3

t Quelque temps après, le comité de surveillance de Courtezon crut devoir dénoncer quelques citoyens, mais le pétionnaire ne fut pas du nombre ; d'autres furent mis en arrestation mais il fut encore exempté ; ce qui le persuada que ses concitoyens avaient compris sa bonne intention, et la contrainte où il avait été de se prêter, pour le salut de la patrie, à des feintes imaginées pour apaiser les scélérats; mais il apprit dans le courant de nivôse que sa dénonciation avait été portée au comité de sûreté générale établi à Avignon. Il s'y rendit, ainsi que le maire compris dans la dénonciation. Ils présentèrent au comité général leurs moyens de défense, et le comité décida le 8 nivôse (28 décembre) qu'il n'y avait lieu à aucune suspicion à leur égard.

» Malgré cette décision rendue par l'autorité légitime, ce comité a cru devoir revenir sur cette matière pour la soumettre au jugement de la Commission populaire; le pétitionnaire y vient réclamer avec confiance sa décharge pour la deuxième fois, et va puiser ses moyens dans la contrainte qu'il a éprouvée, et dans la conduite qu'il a tenue avant et après l'invasion des scélérats, et pendant le cours de la révolution.»

Le pétitionnaire prouve ici qu'il a été contraint de conserver le fauteuil de la présidence des sections par la présence des commissaires marseillais, par la demande des patriotes, par la crainte des malheurs qui allaient éclater sur la commune; il prouve que le serment prêté n'a été que simulé, par ce qu'on n'a rien écrit sur le registre du comité ; que la municipalité a continué, après comme avant, ses opérations ; nul patriote n'a été persécuté, aucun membre des autorités n'a été des titué ; personne n'a pris les armes en faveur des rebelles. Futon coupable ? on doit être absous parce que, suivant le décret du 26 juin, on a rétracté et abjuré son erreur; mais on ne tombe pas sous le coup de la loi qui excepte les personnes qui ont agi par contrainte, et les villes non fortifiées, n'ayant pas le moyen de résister. Enfin il joint à sa supplique quinze pièces diverses qui prouvent son patriotisme et son civisme à toutes les époques de la révolution.

* Pendant ce temps le comité de surveillance avait préparé son tableau de renseignements où nous lisons que « Bruno Reboul était garçon, qu'il possédait environ 2000 livres de revenus ; qu'il faisait semblant d'être patriote, mais la suite a démontré qu'il

3l4 VtMOT-DBUXliMS sfANCE.

était fourbe dans ce semblant ; et qu'il est à présumer qu'il a signé, comme président de la section, toutes les délibérations qu'on y a prises, mais qu'on ne sait pas ce que sont devenus les registres. »

Viot le traduisit devant les juges de la Commission le 22 messidor et sans égard pour les raisons alléguées dans son mémoire, il l'accusa du crime de fédéralisme. « Bruno Reboul, dit-il, a partagé avec Gontard les mêmes délits ; c'est sous sa présidence que la section a délibéré de ne plus reconnaître la Convention nationale et de ne plus obéir à ses décrets. C'est en cette qualité de président qu'il a égaré l'opinion publique, qu'il a excité la révolte contre l'autorité légitime, qu'il a voulu allumer la guerre civile, qu'il a avili les autorités constituées qu'enfin il a conspiré contre la république. »

Cette accusation fut soutenue par quatre témoins.

La peine de mort fut prononcée ; le même jour, à 6 heures du soir, sa tête tombait sous le tranchant de la guillotine.

N' 167. Baptiste-Félix-Joseph-Hyacinthe MOREL, fils aîné,

bourgeois.

Dossier 379.

M. Hyacinthe Morel, juge de paix du canton de Courthézon, vivait entouré de l'estime générale, au sein d'une nombreuse famille. Le comité de surveillance, qui avait voué une haine à mort à tout ce qu'il y avait d'honnête et de riche dans la commune, le porta sur la liste de proscription. 11 fut incarcéré à Orange le 11 juin 1794. Trois jours après, on traînait en prison son vieux père François-Joseph Morel, âgé de 82 ans, aveugle et sourd, ainsi que sa femme Françoise Rey, et quatre de ses enfants : Félix, Isidore, Henriette et Thérèse. Ses deux autres fils Pépin et Hilarion n'échappèrent à la fureur du Comité qu'en passant à l'étranger.

M. Morel Félix, fils aîné, âgé de 26 ans (1), périt le 22 messidor (10 juillet) sur l'échafaud qui, quinze jours plus tard, 4 trancha aussi la tête de son père.

(1) Il était né à Courthézon le 26 mars 1768 de Hyacinthe Morel et PraoçoiseReT-

22 messidor ^ lo juillet J7g4. 5i5

Le 24 août 1793, la société populaire et le comité de surveillance de sa commune faisaient contre lui la déposition suivante : € Nous dénonçons Félix Morel fils, pour l'avoir reconnu fameux sectionnaire bien de consert avec ses partisans Léglise, Gontard et Victor Augier, enfin toute cette fameuse cabale de contrerévolutionnaires, dont jamais nous lui avons connu en eux le moindre signe de patriotisme, sil sent sont donné queque teinture se na été que par hipocratie (lisez hypocrisie) ; ils ont demeuré longtemps absent du pays surtout dans l'époque du Rébroussement des MarceloiSj et aprésent sont repartit nous ne savons ce qui sont devenu. »

Le comité de surveillance décerna contre lui un mandat d'arrêt, le 5 floréal (14 avril 11794), motivé sur la dénonciation ci-dessus et comme frère de deux émigrés. Il s'était retiré à Avignon chez son oncle M. Poulie.

Sa retraite fut découverte, et le 1*' messidor (19 juin), Peytavin, capitaine de gendarmerie d'Orange, le saisit et l'écroua dans la prison des Dames. Il eut la douleur d'y trouver son grand-père Joseph Morel âgé de 82 ans, son père et plusieurs autres compatriotes amenés quelques jours auparavant. Sa mère et ses deux sœurs étaient dans la prison de la Cure.

Le comité dressa le lendemain son tableau de renseignements, où, en reproduisant les motifs de son arrestation, on ajoute « qu'il est bourgeois, marié hors de la maison de son père ; nous ne savons pas si son père lui ,a disposé de quelque chose ; ses relations sont d'une activité s'en pareille pour s'attrouper, s'entretenir à apostropher les patriotes en leur jetant des lardons de mépris. *

Le 22 messidor, Viot l'accusa en ces termes : « Félix Morel, frère de deux émigrés, aussi ennemi qu'eux de la République, a toujours cherché à la renverser ; il n'a jamais eu d'autre société que celle des contre-révolutionnaires ; notoirement connu à l'époque des sections, il fut un de ceux qui y manifesta les sentiments les plus anti-civiques ; il est prévenu d'avoir servi dans l'armée des rebelles de Marseille; enfin il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la Répubhque. »

Quatre témoins furent assignés pour déposer contre lui.

La commission populaire rendit un arrêt de mort.!

Quinze jours plus tard, son père périssait sur le même échafaud.

5l6 tl<<GT-DtUXlèME SÉANCB.

Son grand-père obtint son élargissement à la suite d'une pétition qu'il adressa le 3 messidor (22 juin) à la commission populaire dans laquelle il disait : « François Joseph Morel est âgé de 82 ans, absolument sourd et presque aveugle ; son âge et ses infirmités ne lui permettaient pas de se rendre aux assemblées où il aurait été un membre inutile, privé de la vue et de l'ouïe. Frappé de la mort d'un de ses contemporains et concitoyen traduit en même temps que lui dans la maison d'arrêt il ne survivra pas longtemps à ce triste événement, s'il n'est promptement élargi. »

N' 168. Alexandre-Louifl-Agriool-Marie^oseph deCOMCETL fils.

Dossier 381.

Haut et puissant Seigneur Messire Louis, marquis de Conceyl, Seigneur de St-Roman, chevalier de l'ordre royal et militaire de St-Louis, lieutenant pour le roi de la ville de Tarascon, avait épousé vers 1772 haute et puissante dame Louise Thérèse de Grillet de Brissac (\). De cette union naquirent trois enfants: Alexandre-Louis-Agricol-Marie-Joseph qui vint au monde à Avignon (paroisse de St-Symphorien) le 8 mai 1774 ; Elisabeth, Louise-Mélanie-Marie (2), néeà Courthézon le 29 septembre 1775, et Joséphine (3), née à Avignon.

M. Alexandre de Conceyl entra à la Cour de France comme page de la reine Marie-Antoinette. La révolution le ramena dans sa famille, il s'engagea ensuite dans les hussards de la mort à Aix.

L'ignorant et jaloux comité de Courthézon n'oublia pas cet intéressant jeune homme et coucha sur son registre des dénonciations les dépositions suivantes :

« Le 24 août 1793, plusieurs personnes de la société populaire ont dénoncé au comité le nommé Conseil fils, d'avoir âé fameux sectionnaire, d'écouter le propos de Léglise, Gontard et Augier, et enfin d'approuver les conduites de ces partisans

(1) Extrait d'une procédure pasaée à Avignon chee M« Jean-Jacques Poncet, notaire.

(2.-3) Elle épousa dans la suite M. le marquis d'AIauzier, et sa sœur Joséphine M. le marquis de Jocas.

22 me$$i4or — loJmliH 1794. 517

qui, blasphémant rt renonçant mx décrets de la Cmvantùm na. tionale, et de préférer à suivre les arrêtés du département. ^

c Le 2S septembre le comité a dénoncé ledit Ckmgeil en état d'arrestation par rarticle2por<^par la loi du 17 septembre 1793 comme fils d'émigré. »

Puis le 2 floréal an 2 (21 avril 1794), il décerna contre lui un mandat d'arrêt, curieux par sa rédaction. « Le comité lance un mandat d'arrêt contre Conseil, fils du ci-devant Louis Conseil, son père, prévenu d^un ci-devant noble, ayant son père émigré, prévenu d'avoir été un ci-devant page d'Antoinette Capet, d'avoir été sectionnaire, et prêté le serment de ne plus reconnaître les décrets de la convention nationale depuis le 3^ mai. :^

Le jeune de Conceyl, avons-nous dit, était en garnison à Aix. Le comité écrivit au citoyen Laigle, commissaire des guen'es : c Nous avons appris que le dépôt des hussards de la mort était sous ta discrétion (lisez direction). Nous t'invitons à vouloir faire retirer du corps desdits hussards le nommé Alexandre Conseil, fils d'un ci-devant, et le faire traduire conformément au mandat d'arrêt que tu te trouveras joint avec la présente. »

Quelques jours après, des gendarmes le conduisaient d'étape en étape, d; l'écrouaientle 12 floréal (l''' mai) dans le palais des Papes à AvignoQ. Avis de son arrestation fut donné au comité de Gourthézon qui envoya des gardes nationaux pour l'amener à Orange. Ces ignobles conducteurs ne cessèrent de l'accabler d'injures le long de la route. Passant près de son château de St-Roman, situé entre Bédarrides et Courthézoo, ils lui dirent : € Regarde ta maison pour la dernière fois. » On l'incarcéra à Orange dans la prison des Dames, le 15 floréal (4 mai).

En même temps, l'afireux comité faisait conduire, le l*'mai, dans la prison de la Cure sa mère et ses deux sœurs, comme mère et filles d'émigré, ex- nobles et n'ayant jamais donné des marques de civisme.

Le 17 juin, il dressait le tableau de renseignements qui n'ofire aucune particularité que nous ne connaissions déjà.

Quatre témoins à charge furent assignés pour le 22 messidor. Viot porta contre lui celte accusation : « Alexandre Conceyl, fils, ex-noble et ci-devant page de la femme Capet, épouse Au dernier tyran des Français, fut toujours ennemi de la révolution ; toujours aristocrate, ses sociétés n'étaient choisies que

5l8 VmOT-DEUXlEMB SÉANCE.

parmi la classe des privilégiés ; il fut avec eux fédéraliste aussi ardent . que dangereux sectionnaire ; eniin il est prévenu d'avoir conspiré avec les Marseillais la perte de la République,* en prêtant le serment de ne plus reconnaître la Convention et de ne plus obéir à ses décrets. »

Il fut condamné à mort et le couteau de la guillotine trancha la tête de cet infortuné jeune homme dans la fleur de l'âge ; il n'avait que 20 ans.

Sa mère et ses deux sœurs recouvrèrent leur liberté le 2 brumaire an III (23 octobre 1794) après cinq mois de détention, par ordre du nouveau comité de surveillance nommé par Goupilleau, représentant du peuple, qui avait remplacé Maignet après la mort de Robespierre.

N** 169. Joachim-André-Frinçois de SPINARDY, avocat.

M. Joachim de Spinardy était né à Avignon (paroisse de la Principale) le 26 février 1734, de noble Esprit-François-Gabriel , ancien magistrat et juge de la curie de Saint-Pierre d'Avignon, et de noble dame Marie-Magdeleine de Gorron. Il fut reçu docteur en droit et agrégé à l'université de cette ville. Retiré à Courthézon, il fut nommé assesseur du juge de paix. Homme d'étude, on le voyait souvent se promener seul, causant peu, ne fréquentant point la société populaire. Quand les sections s'établirent, M. de Spinardy fut choisi pour secrétaire. Son fils unique disparut dans le siège de L'Isle par les Allobroges, où il fut probablement tué.

M. de Spinardy fut dénoncé, le 25 septembre 1793, par les membres du comité de surveillance, « pour n'avoir jamais donné des marques de civisme, pour avoir fréquenté" avec assiduité la section dont il était secrétaire. »

Un perruquier Louis B... le dénonça aussi, le même jour, t pour être membre du comité des douze, et qu'on ne l'avait jamais vu à la société populaire, tandis qu'il s'était rendu très exactement à l'assemblée des sections, craignant toujours de manquer l'heure. »

A la suite de ces dénonciations, le comité de surveillance, de sa propre autorité, le fit incarcérer dans la prison de Cour-

22 messidor — lo juillet i7g4» 5 19

thézon avec Chaneur père, Nourrit fils, l'abbé Marcel, et Gabriel Jamet, comme suspects. Se ravisant ensuite, et voulant donner plus d'autorité à ces arrestations illégales, le comité écrivit, le 3 octobre, au conseil général de la commune de faire mettre les susnommés en état d'arrestation. Le conseil général répondit qu'il a été informé que ces personnes ont été incarcérées par ordre du comité quelques jours avant la présente pétition, mais qu'il ignore encore les motifs de cette arrestation qui néanmoins tiendra jusqu'à nouvel ordre ; et députa au comité trois de ses membres pour demander les motifs de la détention de ces citoyens. Le comité n'ayant rien répondu, bien qu'il eut promis de se réunir à cet effet, la municipalité renvoya cette affaire à l'administration du district d'Orange qui ordonna l'élargissement des prisonniers.

Mais le 20 germinal (9 avril 1794) le comité lança contre M. de Spinardy un nouveau mandat d'arrêt, qui fut exécuté le même jour, et le prévenu fut conduit dans la prison des Dames à Orange.

Le 29 prairial suivant (17 juin), on compléta son instruction par l'envoi au greffier de la Commission populaire du tableau de renseignements.

Au vague, à l'incertitude qui règne dans ce tableau, on reconnaît la haine qui animait les membres de ce comité révolutionnaire.

Il y est dit : « Le citoyen Joachim Spinardy père, domicilié à Courthézon, marié, sans enfants: — vivant tranquille chez soi; étant regardé comme bourgeois, son revenu dans cette commune n'est pas considérable, ses propriétés sont dans le ci-devant Corntat ; mais nous pouvons dire avec vérité qu'il vivait bourgeois dans cette commune ; — Ses relations nous ont été connues qus dans l'assemblée des sections, autrement faisant ses promenades particulières tout seul comme un solitaire. — Nous pouvons dire à la vérité que s'il ne s'était montré à la section, nous n'aurions pu s'aviser de lui, pour ne point paraître aux sociétés populaires ; nous ne savons pas s'il a signé des arrêtés ou pétitions aux assemblées des sections. On avait un registre lequel on a caché, et nous n'avons pu savoir ce qu'il contenait. »

M. de Spinardy fut jugé le 22 messidor ; trois témoins l'accusèrent; Viot le dénonça comme secrétaire des sections et demanda sa mort quoique aucune loi n'eût prononcé cette peine

520 VINGT-DEUXIÈME S^NCB.

contre les secrétaires, comme le remarqua fort bien Raphel dans son rapport sur le procès et le jugement des membres de la Commission.

€ Joachim Espinardy, dit-il, loin d'avoir servi la révolution, a donné au contraire dans toutes les circonstances des preuves de sa haine contre la République ; à l'époque des sections, il s'est plus particulièrement distingué par son incivisme, en occupant dans le comité formé par elles la place de membre et de secrétaire ; il a ainsi partagé le crime des Marseillais ; il a partagé avec eux la révolte ; enfin il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République. »

Il avait 60 ans quand il fut conduit au supplice.

Dans cette séance, la Commission populaire condamna deux religieuses de Bollène, les D"" d'Alauzier et de Romillon, dont nous donnerons la notice au chapitre spécial que nous leur réservons.

N* 170. Marle-Gertrude RIPERT d'ALAUZlER, 5* religieuse. N* 171. Sylvie-Agnès de ROMILLONi 6" religieuse.

Fm DU PREMIER VOLUME.

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