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VICTIMES DE LA TOUR-D'AIGUES

N' 147. Laurent-Jean-Baptiste DE VIAN Y, conseiller à la cour des comptes d'Aix.

Dossier 224.

M. de Viany, conseiller à la cour des comptes de la ville d'Aix, était né à la Tour-d' Aiguës, le 10 août 1740, de noble Sauveur et de dame Elisabeth Picard.

Il possédait dans cette dernière commune une magnifique propriété (la Blancherie) , appartenant aujourd'hui à M. de Bovis.

La municipalité de la Tour-d'Aigues mit en 1793 le scellé sur ses meubles et le séquestre sur ses biens, vendit sa récolte de blé et le réduisit à un état voisin de Tindigence, de telle sorte que M. de Viany fut obligé d'avoir recours à ses amis pour trouver de quoi vivre lui, sa femme et ses trois enfants. Il s'en plaint dans une pétition adressée au commencement d'octobre aux administrateurs du district d'Apt :

« Le citoyen Laurent-Jean-Baptiste Viany, habitant de la commune d'Aix, aux citoyens administrateurs du directoire du district d'Apt.

« Citoyens administrateurs.

« Le soussigné a l'honneur de vous exposer que depuis plus de 25 ans, il n'a jamais cessé d'habiter Aix, et qu'à l'exception de la taille dont il est redevable, à raison du domaine qu'il possède dans le territoire de la Tour-d'Aigues, et qu'il a payée entre les mains du trésorier de la dite commune, il a toujours payé à Aix toutes les autres impositions, et notamment sa contribution patriotique ; que s'étant toujours conduit en bon observateur des lois, il ne devait pas s'attendre à la persécution qu'il vient d'essuyer en dernier lieu de la part de la municipalité de la Tour-d'Aigues qui a fait mettre les scellés dans la maison de campagne qu'il n'habite qu'autant que ses affaires l'y retiennent.

« Cette municipalité qui, le 31 juillet dernier, lui avait délivré un passeport légal pour revenir à son domicile à Aix, avec toute sa famille, ne;; s'est point contentée de le priver, par la

ig messidor — 7 juillet 1794* 453

mise de scellés et de séquestre, du droit sacré qu'a tout citoyen de disposer de ses propriétés, elle a vendu sa récolte de blé, et Ta réduit à un tel état d'indigence qu'il ne llii reste pasla moindre harde pour le couvrir lui, sa femme et ses enfants, autres que celles qu'ils avaient sur le corps au moment où ils sont venus à Aix, et que sans le recours de l'amitié, il n'aurait pas même de quoi nourrir sa famille jusques au moment où votre justice lui aura fait rendre les nippes, linges et denrées qu'on lui retient injustement sous des scellés illégalement mis.

« Ce n'est pas là le prix que l'exposant devait attendre d"une conduite constamment marquée au coin du plus ardent civisme, j'ose dire, de bienfaisance.

« Chez toutes les nations policées, le crime ne se présume point ; il faut qu'il soit prouvé et bien prouvé pour qu'un citoyen puisse en être puni ; c'est là un axiome de droit public et universel; à plus forte raison, chez un peuple libre où l'arbitraire est proscrit.

« n résulte de ce principe, qui est le Palladium de la liberté, de la sûreté des personnes et des propriétés, que pour légitimer les poursuites de la municipalité de la Tour-d' Aiguës, il eût lallu qu'elle fournît la preuve de quelque délit commis par lui ; encore dans ce cas elle aurait dû, selon la teneur des décrets, réserver une partie du blé saisi pour alimenter la femme et les trois enfants du soussigné, et ici la municipalité a tout saisi, lorsque non seulement il n'existe aucune preuve de délit, mais pas même la moindre accusation, la moindre dénonciation connue ; il est donc évident que les démarches de la municipalité ne sont que le fruit de quelque haine particulière digne de la répression des lois.

€ D'après l'exposé ci-dessus, le soussigné réclame, au nom des lois, la protection que vous devez, en qualité d'administrateurs, à tout innocent opprimé, comme aussi que vous veuillez ordonner la levée des scellés, la restitution de tous meubles, effets, et denrées saisies en même nature et quantité qu'ils existaient à la campagne du soussigné, la réintégration de l'exposant au droit de jouissance de ses. propriétés qu'il met, ainsi que sa personne, sous la sauvegarde de l'administration et des lois, sous la réserve de tous ses droits en justice à raison des pertes qu'il peut avoir essuyées.

« Le soussigné attend avec confiance une décision favorable

434 VINGTIEME SÉANCK.

et d'autant plus prompte que sa situation et celle de sa famille est plus déplorable dans un moment où l'hiver approche, et où il se trouve, aiiîsi que sa femme et ses deux filles, dans un dénûment absolu de nippes et d'argent. Signé : Viany. »

Les administrateurs du district tardant à faire droit à ses justes réclamations, M. de Viany leur adressa, le 10 octobre, une nouvelle supplique.

« Aix , 10 octobre 1793. Citoyens président et administrateurs.

« J'ai de nouveau recours à votre justice pour vous prier d'accélérer votre avis sur la pétition que j'ai eu l'honneur de vous présenter en dernier lieu par l'organe du citoyen Perrin, de votre ville. Ma position devient de jour en jour plus triste : on va vendre mon fourrage, la vendange n'est pas faite, on veut vendre les raisins ; on m'a pris mon cheval, plus nécessaire en ce moment que jamais, pour faire les travaux auxquels il est destiné; on me menace de me dénoncer partout, et je n'ai d'autres moyens pour parer à tous ces coups que ceux que la loi met entre les mains de l'honnête homme, ceux de recourir aux autorités constituées. Au nom des lois et de l'humanité, citoyens administrateurs, rendez prompte justice à un père de famille, chargé de trois enfants, qui n'a d'autres ressources que celles de sa campagne; rappelez-vous qu'il n'a pour lui ni pour sa femme et ses enfants aucune nippe, linges, ni habits, ni argent ; faites respecter les lois, soyez l'égide des opprimés, et terrassez par un acte de justice ceux qui osent violer les lois. »

Mise en demeure de se prononcer, l'administration du district envoya la pétition de M. de Viany à la municipalité de la Tour-d' Aiguës pour qu'elle fournît des renseignements. Le conseil général de cette commune, d'accord avec le comité de surveillance, émit l'avis suivant :

« Le comité de surveillance de la Tour -d'Aiguës assemblé avec la municipalité, ayant pris lecture de la pétition ci-dessus, estime que l'exposé du citoyen Viany est faux dans toute sa teneur. Il a fait depuis six ans son domicile dans ce lieu sans quitter sa maison de campagne, il vint demander un passeport a la municipalité pour aller à Aix, quand il apprit que le brave Garteaux avait battu les rebelles marseillais h Avignon.

ig messidor — 7 juillet lyg^. 455

9 Quand le traître Custine, membre du comité central des sections d'Aix, vint nous faire assembler dans la paroisse, et nous dire toute sorte d'horreurs contre la Convention nationale, et contre les clubistes, le citoyen Viany ne manqua pas de lui faire visite ; ils se promenèrent ensemole une partie de la journée ; son épouse vmt à la municipalité avec ledit Custine, lui parler avec un ton de sectionnaire, porter plainte que son méger lui avait tenu des mauvais propos et qu elle venait se faire rendre justice. La municipalité et le conseil général se portèrent à la maison de campagne du sieur Viany ; après avoir entendu les parties, le conseil général ne reconnut pas que le méger fût coupable.

, « Et il invita le citoyen Viany à rester à sa campagne, il lui offrit même six fusiliers et un oflBcier municipal pour aller rester avec lui; mais il refusa, ce qui nous fait croire qu'il était coalisé avec les rebelles des sections d'Aix et de Marseille, et ce fut deux jours après qu'il vint nous surprendre un certificat pour aller à Aix, et depuis il n'a donné aucune marque de résidence. »

A l'appui de son avis, le comité de surveillance envoya au district trois dépositions faites contre M. de Viany d'où il résulte qu'il a vexé les patriotes, qu'il les a traités de canaille, de coquins.

Au vu de ces pièces, l'administration du district décida le 9 frimaire (29 novembre) qu'il n'y avait pas lieu de faire droit à sa pétition, et transmit toutes les pièces au directoire du département de Vaucluse, qui maintint le séquestre et dénonça le prévenu à l'attention de l'accusateur public.

Le comité de surveillance de la Tour-d'Aigues décerna, le 11 nivôse (31 décembre), un mandat d'arrêt contre l'infortuné de Viany, et pria Barjavel de le faire mettre à exécution. Mais soit que l'accusateur public fut trop absorbé par les poursuites qu'il ne cessait d'exercer contre les fédéralistes, soit plus probablement que M. de Viany eût cherché à se soustraire par la fuite (1) à ses persécuteurs, ce mandat resta sans effet.

Viot, accusateur public près la Commission populaire, lança le 3 messidor (21 juin 1794) un second mandat d'arrêt contre lui, et chargea de son exécution l'agent national du district d'Aix. M. de Viany fut arrêté le surlendemain 5 messidor dans sa maison d'Aix, rue d'Orbitelle, isle 67, numéro 5, traduit à Orange et écroué dans la prison de la Baronne.

(1) Laurent Viany est porté sur la liste des émigrés.

Sa femme le suivit dans cette ville, bien déterminée à mettre tout en œuvre pour le soustraire à la mort.

Le 9 messidor (27 juin), elle adressa aux membres de la Commission une première lettre ainsi conçue :

« Aux citoyens composant la Commission populaire.

« L'épouse de Jean-Baptiste Viany, soussignée, expose que son mari est détenu dans la maison d'arrêt de cette commune, sans qu'elle ait pu connaître la cause de son arrestation. Elle est convaincue que ce ne peut être à cause de son incivisme, par la raison que les pièces dont il est porteur et qu'il remettra sur le bureau, prouveront le contraire.

« Dans tous les cas, l'exposante ayant la plus grande confiance en l'équité des juges qui composent le tribunal, se borne à réclamer justice et les prie d'examiner les pièces que leur présentera son mari.

« Délibéré à Orange le 9 messidor, l'an 2* de la République française. Signé': Marie Viany. »

Les pièces dont il est ici question étaient au nombre de sept, savoir : quatre certificats de civisme délivrés à M. de Viany, i* le 3 janvier 1793, par la société des Amis de la Liberté et de l'Egalité de la Tour-d'Aigues, réunis au nombre de plus de trois cents ; 2* le 3 février 1793, par la municipalité de cette commune ; 3« le 13 février 1794, par la société républicaine de la même commune, et 4** le 23 mars, même année, par le conseil général.

5° Un certificat de résidence par la municipalité et le conseil général d'Aix , du !•' mars 1794.

6* Un certificat de non-émigration des administrateurs du département des Bouches-du-Rhône, daté du 5 mars 1794.

7* Un certificat de non-plaintes délivré le 1*' février 1794 par le comité de surveillance d'Aix (1).

La lettre de M"* de Viany étant restée sans réponse, elle envoya à la Commission un mémoire relatant la conduite civique de son mari et ses dons patriotiques. « Citoyens juges.

« L'épouse soussignée de Laurent-Jean-Baptiste Viany expose :

(1) Dans un de ces certiHcats nous trouvons le signalement suivant : c Taille 5 pieds 5 pouces, cheveux, perruque, sourcus gris, veux roux, nez gros, bouche médiocre, menton rond, visage plein. »

/p messidor, —77 uillet !y94. 4$ y

que les infirmités dont il était atteint et le délabrement de sa fortune Pavaient rais dans le cas de quitter Aix ; il se rendit avec sa famille à un domaine qu'il possède au terroir de la commune de la Tour-d'Aigues, dans la vue d'y rétablir sa santé et de réparer le délabrement de sa fortune par l'économie.

« La révolution a commencé lors de son séjour à la campagne. Il s'empressa de suite de se procurer tous les papiers publics pour en connaître les mouvements, lesquels il avait grand soin de faire passer à la Tour-d'Aigues ; des levées ûe volontaires étant requises, et ne pouvant, à cause de son âge et de ses infirmités, payer de sa personne, il s'est toujours empressé de fournir ce que ses moyens lui permettaient pour le soulagement des volontaires qui partaient pour la frontière.

« La conduite de son mari a été si pure que toutes les autorités constituées de ladite commune lui ont délivré les certificats les plus authentiques ; elle vient d'être instruite que ces autorités devaient lui en faire passer de nouveaux.

« Tout concourt à démontrer le civisme du sieur Viany. Depuis longtemps la commune de la Tour-d'Aigues avait un procès conséquent avec celle de Mirabeau, à raison de la propriété d'un bois que chacune d'elles prétendait lui appartenir ; dans le mois de novembre de l'année dernière, des commissaires furent invités parles deux communes de prononcer sur leur différend, et terminer leur procès ; il fut convenu que les commissaires prendraient logement chez le sieur Viany, patriote, k cause que sa maison de campagne était située précisément au milieu du terroir des deux communes. Le sieur Viany les reçut avec joie et fraternité, et les traita pendant tout le séjour qu'ils firent chez lui.

« Enfin tant la maison de campagne de Viany que la maison qu'il possède dans l'enceinte de la commune d'Aix, ont été constamment le refuge des patriotes. Il a reçu et soigné avec iraternitéle citoyen Isouard, vrai républicain, avec son épouse, pour le soustraire à l'arrestation qu'on voulait faire de sa personne.

« Tous ces faits patriotiques, joints aux certificats dont son mari est porteur, n'autorisaient-ils pas le sieur Viany à se croire à l'abri de toute arrestation ?

« Cependant, malgré ces faits bien connus, un mandat d'ar-

rèt a ('té lancé contre lui ; il a été arrêté et traduit ensuite dans la maison d'arrêt de cette commune d'Orange.

* Vous allez, citoyens juges, prononcer sur son sort ; l'exposaïUe, ignorant le sujet qui a donné lieu à son arrestation, ne peut le combattre dans la présente. Mais, quel qu'il soit, elle croit être autorisée à vous assurer de sa fausseté, vous assurant que son mari, dans ses réponses, vous en démontrera l'injustice, et vous priant, quel que soit ledit sujet, de vouloir bien le balancer avec la conduite de Viany depuis le commencement de la ri'volution et tout ce qu'il a fait pour icelle ; moyennant quoi, elle espère avec confiance queparvotre jugement vous prononcerez son élargissement après lequel toute sa famille et les vrais patriotes aspirent. Signé : Marie Viany. »

lV>utes ces démarches furent inutiles.

M,tde Viany parut devant la Cîommission populaire le 19 messidor. Quatre témoins furent assignés contre lui. L'impitoyable Viol, ne tenant aucun compte des certificats qu'il avait sous les yeux, le dénonça en ces termes: « Je traduis et j'accuse Viany d'avoir prouvé sa haine pour la révolution depuis son commencement ; d'avoir donné à l'époque de la contre-révolution marseillaise de nouvelles preuves de ses sentiments anti-civiques ; il a perverti l'esprit public, égaré les bons citoyens, auxquels il otTrit de l'argent pour les engager à prendre les armes avec les rebelles marseillais ; il est prévenu enfin du crime d'émil^raUon ; il a conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de'la Républif[ue. »

EL M. de Viany, condamné à mort, subissait sa peine à six li( m es du soir. Il laissa trois enfants en bas âge. Une de ses tilKs, alors âgée de 8 ans, est devenue par son mariage la jiiarquise de Benault de Lubières.

N"" 148. Jean-Baptiste LAUGIER, propriétaire

Dossier 208.

N/^ k la Tour-d'Aigues le 26 avril 1746 d'Etienne et de Marie- Atîîje Reynier, M. Jean-Baptiste Laugier vivait tranquillement dans sa petite propriété avec sa femme et ses deux enfants ; (un garçon nommé Antoine, âgé de 31 ans, et une fille de 15

ans).

/p messidor — j juillet iy94, 459

Homme droit quoique sans instruction, il ne voyait qu'avec peine les idées subversives qui se glissaient dans les esprits ; aussi embrassa-t-il avec chaleur le parti fédéraliste qui disait vouloir ramener le bon ordre.

Quatre plaintes furent déposées contre lui devant le comité de surveillance de la Tour-d'Aigues.

La première, le 12 septembre 1793, par un nommé Jean R... qui déclara que « Jean-Baptiste Laugier lui avait dit : qu'i/ voulait un roi, et qu'iZ aimerait mieux être coupé en morceaux que de ne pas soutenir ce qu'il avait dit. »

La deuxièmeïut faite le 19 du même mois par Louis P..., qui déposa que « Laugier lui avait dit : « que les braves Marseillais qui avaient été au devant de notre armée (l'armée républicaine de Carteaux) allaient repousser ce tas de brigands, et qu'il ne désespérait pas de voir les honnêtes gens prendre le dessus ; que les administrateurs du district d'Apt et de notre commune étaient tous des coquins ; et qu'après la foire de Beaucaire, on viendrait les saisir avec cinquante-quatre autres coquins. — C'est donc à nous que vous en voulez ? lui répondit P... — Non, ce n'est pas au comité, c'est à la municipalité qui est complice de tous nos maux. »

Le même jour, deux autres individus , André P... et Joseph P..., le dénoncèrent « pour avoir été à Lambesc avec l'armée marseillaise, et que lui ayant proposé de revenir à la Tour, il répondit qu'il avait peur des Allobroges. »

Enfin, le 16 octobre, Etienne L... l'accusa de lui avoir proposé de s'enrôler ensemble dans l'armée marseillaise, et qu'à leur retour ils égorgeraient tous les patriotes qui étaient des coquins.

Ces dénonciations furent transmises à l'accusateur du tribunal criminel qui le fit arrêter le 7 frimaire (27 novembre 1793) pour crime de contre-révolution, et conduire dans les prisons d'Avignon.

Il était dans les cachots depuis deux mois quand, le 30 janvier, son fils Antoine se présenta à la société populaire, « lui demandant de vouloir bien intercéder auprès du tribunal révolutionnaire le prompt jugement de son père ; que s'il est coupable, il reçoive la juste punition de ses crimes, et s'il est innocent, qu'il ne soit pas plus longtemps privé d'être réuni à sa famille. La société applaudit vivement à sa juste demande, et délibéra de faire une invitation au tribunal de Vaucluse de

\ ouloir bien prononcer sur le sort de Jean-Baptiste Laugier, et chargea le comité de correspondance de s'adresser à cet effet à l'accusateur public. »

Cette délibération fut transmise le lendemain au tribunal niminel, mais le tour de M. Laugier n'était pas encore venu.

Sa famille employa tous les moyens en son pouvoir pour lui procurer des certificats de civisme et détruire ainsi les accusations portées contre lui.

Le 18 ventôse (8 mars), une pétition fut présentée par ses rimis, au nom de Catherine Courbon, sa femme, à la municipalité, l'invitant à déclarer s'il y a de nouvelles charges contre lui, afin qu'il puisse se disculper.

fi Aux citoyens maire et municipaux de la Tour-d'Aigues.

« La citoyenne Catherine Courbon, femme de Jean-Baptiste Ijuigier, ménager, expose : que sur une dénonciation faite, il a I>lu à la municipalité de faire arrêter son mari, parce que la jïtudence a voulu qu'il ne restât pas même le soupçon d'incivisme sur aucun des habitants de cette commune ; mais la municipalité, qui était instruite de la rétractation de la dénonciation, doit parfaitement savoir que Laugier a été injustement et mal à propos inculpé, puisqu'il est à même de justifier par plusieurs volontaires que, loin de desservir sa patrie par des ju opos, il l'a au contraire soutenue par des avis et conseils en *k'tournant des jeunes gens de s'allier aux rebelles marseillais.

« Ces faits sont constants ; il n'est donc pas juste que son mari demeure victime d'une dénonciation démentie soit par le tlfinonciateur, soit par les traits éclatants de son patriotisme démontré.

* La municipalité peut bien se convaincre combien les int<Tfits de Laugier souffrent par une détention de cinq mois eniiers ; il a confiance en la justice et l'équité qui doivent commander et présider à toutes les actions de la municipalité.

» Il importe aussi à Laugier de se disculper de toute espèce i) imputations, parce qu'étant bon patriote et républicain pur, il ne veut pas que sa conduite soit grevée d'aucun reproche, ayant à cœur de les faire tous cesser.

«i En conséquence, s'il existe d'autres faits, ce qu'on ne suppose pas, la municipalité est invitée d'en donner connaist^ance, de les articuler pour, de la part de son mari, justifier à

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la municipalité et à tous les habitants du lieu son innocence, son parfait attachement à sa patrie et à ses devoirs.

« L'exposante ne doit pas hésiter de croire qu'on lui fasse la justice qu'elle réclame, puisqu'elle est conforme à la loi qui doit commander toutes les opérations des corps constitués ; elle espère donc cette justice pour, après, faire prendre à son mari tel parti qu'il conviendra.

« Signés : Les défenseurs des prisonniers, pour la citoyenne Courbon femme Laugier, ne sachant signer. »

La municipalité de la Tour-d'Aigues, considérant que Laugier a été arrêté par suite des dénonciations reçues par le comité de surveillance, renvoya la pétition au comité pour fournir les observations demandées. Pour toute réponse, le comité délibérale 26 ventôse (16 mars), que Laugier devait être jugé sur les plaintes portées contre lui.

Pour se disculper du reproche de fédéralisme, M. Laugier adressa à ses juges la pièce suivante :

« Jean-Baptiste Laugier, étant inculpé d'avoir été avec les Marseillais contre Carteaux, donne en preuve du contraire les faits suivants :

« Le 10 août 1793, jour de samedi, le susdit Jean-Baptiste Laugier se trouvant dans le cabaret d'Augustin Lombard, delà Tour-d'Aigues, il survint de Pertuis, à 11 heures du soir, une troupe de gens d'environ cinquante personnes, natives de la Tour-d'Aigues, tous mes ennemis jurés, et lui dirent qu'ils voulaient le pendre, lui montrèrent même les cordes et autres armes, telles que sabres et fusils dont ils s'étaient munis pour lui faire violence, mais des gens honnêtes lui sauvèrent la vie.

c Le lundi, 12 dudit mois d'août, après minuit, la même troupe accompagnée de soldats vint frapper à ma porte à grands coups de pierres et de crosses de fusils pour m'assassiner ; et ce fut merveille quand j'échappais, ayant été obligé de courir toute la nuit et de passer la Durance à la nage.

« Le mercredi 14, en mon absence, à l'entrée de la nuit, une autre troupe de soldats vint encore à ma maison me chercher partout pour me tuer ; quand je revins, mon épouse me dit de fuir, qu'il n'y avait pas de sûreté pour moi dans ma maison. Ce qui m'obligea d'aller à St-Paul (1), où je restai deux jours ;

(1) Village des Boactae8*da-Rhône.

de là à St-Cannat (1), dans un ménage où je restai trois jours ; je fus ensuite à Lambesc, où je demeurai avec un de mes amis nommé Imbert, pendant six jours ; je laissai là mon fusil. De là je partis avec une troupe de grenadiers qui m'ont nourri pendant quatre jours ; après avoir passé la revue, j'en engageai cinq à déserter pour aller joindre Carteaux. De ces cinq> j'en amenai quatre à la barque, n'ayant pu amener l'autre à cause qu'il était de garde, mais il vint ensuite après nous. Pour les engager à déserter plus facilement, je portai moi-même leurs sacs à la distance de demi-lieue, et je les fis passer par différents chemins, deux d'un côté, deux de l'autre.

«En outre, il est certain que ledit Laugier a toujours été présent à la Tour-d'Aigues, avant et depuis la formation de l'armée marseillaise jusqu'au 10 août, ainsi qu'il peut le prouver par une infinité de témoins, et jusqu'au moment où ses ennemis voulaient le pendre. 11 est donc évident qu'il n'a jamais été enrôlé dans l'armée des Marseillais.

« En faisant un pareil exposé, le susdit Laugier n'entend montrer aucune rancune, mais bien le contraire ; il est très disposé à pardonner à tous ses ennemis et à verser son sang, s'il était nécessaire, pour leur rendre le moindre service. » ^Ses nombreux amis lui procurèrent encore deux certificats de civisme : l'un du 7 floréal (26 avril), qui fut signé par trente-trois habitants de la commune, l'autre du 10 messidor (28 juin), qui lui fut délivré par la société montagnarde. Ce dernier est ainsi conçu : « Le 10 messidor an 2. Le comité a unanimement délibéré que le nommé Laugier a manifesté les principes d'un bon patriote depuis le commencement de la révolution ; que réellement c'est un agriculteur qui ne sait ni lire ni écrire, et que les démarches qui peuvent l'inculper ne peuvent prendre leur source que dans un égarement suggéré par les brigands commissaires des infernales sections de Marseille. »

Tous ces efforts ne le sauvèrent pas.

Il fut transféré d'Avignon dans les prisons du Cirque à Orange. Six témoins furent assignés contre lui ; et Viot le dénonça à la Commission populaire « comme un contre-révolutionnaire décidé et le partisan de la tyrannie ; il a servi le fédéralisme de tout son pouvoir ; il a engagé des bons citoyens

(1) Village des Bouches^du-Rhône).

ig messidor — j juiHet 1794. 463

à preTidre les armes avec les rebelles marseillais, et les a prises lui-même ; il a perverti l'esprit public, provoqué la dissolution de la République, en rappelant l'infâme royauté et les brigands à la couronne ; il a conspiré la perte du peuple français et de sa liberté ; il a attenté à l'unité et à l'indivisibilitéde la République. »

La sentence de mort fut prononcée contre cet infortuné, qui fut décapité le même jour à six heures du soir. Il était âgé de 49 ans ; l'acte d'accusation et le registre des décès lui en donnent 51.

N* 449. Joseph RIPERT, homme de loi.

Dossier 163.

Joseph Ripert, de Roussillon, était âgé de 71 ans (1), quand il fut traîné devant le tribunal d'Orange. Sa vie s'était passée dans les emplois les plus honorables, notaire, homme de loi, juge au tribunal d'Apt; ses concitoyens l'avaient plusieurs fois élu maire de la commune. Il était parvenu à une heureuse vieillesse, vivant dans l'intimité la plus parfaite avec son frère Alexis, âgé de 66 ans, et sa vertueuse femme, Marguerite Solher, âgée de 68 ans. Sa maison dévint le refuge des prêtres persécutés; c'est là qu'ils se rendaient en secret pour dire la messe, baptiser les enfants, marier les chrétiens restés lidèles aux lois de l'Eglise. Tant de vertus ne pouvaient rester impunies sous le règne de la Terreur.

M. Joseph Ripert fut dénoncé, le 22 septembre 1793, pardevant la municipalité de Roussillon comme « ayant encouragé les citoyens à prendre les armes contre la Convention nationale, et ayant dit devant le bureau de la Commission assemblée que ceux qui se présenteront pour marcher sur L'Isle au secours des Marseillais, seront les seuls bons citoyens, parce qu'ils allaient défendre le bien public. »

Le procureur de la commune, Antoine T..., dressa contre lui la dénonciation suivante, que nous transcrivons textuellement :

(l) Il éta val. Viotl'i

était né le 4 janvier 1723 de Toussaint Ripert et de Jeanne Jon- ' ''accusa sous les prénoms de Pierre-Joseph.

4t)4 VINGTIÈME SÉANCE.

« Déposicion contre Piere Riper orne de loi a reçu dan ca maison de danrée et meuble de Témigré Astier ci-devan curé de Sein Martin.

« Il a fait dire la mese dans sa maison plujier fois.

<f Dan le tem de la cecion a anwté plujier citoyens a marcé pour asité au Marsélié et pom* a/er contre Carto et a courager lui m^we a dit si mon niage lé permete je 7»6 métré a la teste et vous séré ben péyer.

« Il a fait une cancon et lui-même la cantée. »

Le conseil général de la commune, par suite de ces dénonciations, le déclara, au mois de septembre, suspect avec dix autres personnes que nous ferons connaître ci-après.

Dès lors M. Ripert ne parut plus en public et se tint caché dans sa maison. Pensant qu'il avait fui, la municipalité le porta sur la liste des émigrés (1). Sa femme et son frère furent incarcérés à Apt le 18 janvier 1794 comme femme et frère d'émigré. Ordre fut donné de le saisir partout où on le trouverait. Plusieurs fois des patrouilles furent commandées pour aller à sa recherche ; enfin le 28 janvier 1794, il fut découvert dans sa propre maison, arrêté, conduit à la Maison commune, où on déhbéra de le traduire à Avignon.

En voici le procès-verbal :

« Du 9* pluviôse Tan II de la 2"*** République française (28 janvier 1794).

« A la réquisition de la municipalité de la commune de Roussillon, les citoyens Auguste A... lieutenant, Victor B..., sergent, et huit grenadiers du second bataillon des Bouches-du-Rhône, et Joseph S..., porteur de ladite réquisition, se sont portés à la maison du nommé Pierre-Joseph Ripert, ci-devant nomme de loi, et après deux perquisitions, les citoyens susnommés l'ont trouve caché dans un placard, s'en sont saisis et l'ont amené à la maison commune, pour constater sa prise ; et comme c'est un homme qui a manifesté depuis le commencement de la révolution, une rébellion à tous les décrets de la Convention nationale, nous l'avons déclaré non-seulement suspect, mais un contre-révolutionnaire dans toutes les forces de la loi. En conséquence, tous les oflBciers municipaux ont été d'accord pour le faire conduire tout de smte par les citoyens qui l'ont saisi, dans les prisons d'Avimon, et les dits ofBciers municipaux se réservent de donner de plus anaples informations sur la conduite rebelle et incivique dudit Ripert; et ont signé ceux qui l'ont su. »

Le comité de surveillance adressait en même temps au comité

de salut public d'Avignon l'avis suivant :

(1) 11 figure sur la liste générale des émigrés du département de Vaaclose, ainsi qu'Âstier Btienne, curé de St-Hartin.

jg messidor — 7 juillet I7g4' 4<>5

€ Roussillon, 9* pluviôse, 2^ année républicaine (28 janvier 1794).

« Citoyens nos collègues, vive la République !

t Nous venons d'arrêter un de ses plus implacables ennemis ; le nommé Pierre Ripert, ci-devant homme de loi, sectionnaire dans l'âme, contre-révolutionnaire enragé, déclaré rebelle à la loi par une sage délibération du conseil général de cette commune et du comité de surveillance, et ensuite compris sur la liste des émijgés, vous est adresssé pour lui faire subir la peine que la loi inflige aux coupables. Travaillez donc à ce que son procès ne soit point diffère, et vous montrerez par là à la République combien vous êtes ses amis.

«f Nous vous fairons passer, quand il en sera temps, les pièces qui pourront être à sa charge. Salut et Fraternité. »

Pendant quatre mois et demi, cet homme de bien resta dans les prisons d'Avignon ; le 16 juin, il fut amené dans les prisons du Cirque à Orange.

Cinq jours après, l'accusateur public demandait des renseignements sur son compte à la municipalité de Roussillon.

« Orange, 3 messidor (21 juin). L'accusateur public près la Commission populaire d'Orange, à la municipalité de Roussillon.

t La Commission doit s'occuper incessamment, citoyens, du nommé Pierre-Joseph Ripert, de votre commune, que vous avez fait traduire à Avignon, comme contre-révolutionnaire, d'après le verbal d'arrestation que vous avez dressé le 9 pluviôse.

« Vous voudrez bien me transmettre de suite toutes les preuves écrites que vous avez sur les crimes de cet individu, et dans le cas où il ne puisse être convaincu que par témoins, vous m'enverrez la hste par prénoms, noms et surnoms des citoyens dont le témoignage peut être nécessaire.

Signé: Viot. »

La municipalité répondit le 9 messidor (27 juin) par l'envoi de la liste annotée de tous les suspects de la commune.

« Etat des griefs que la municipalité de Roussillon envoie aux citoyens composant la Commission populaire séante à Orange, concernant les détenus, émigrés et gens suspects de notre commune.

1*» Pierre-François Anselme, âgé de 40 ans, ayant quatre petits enfants, détenu à Apt depuis le 29 nivôse (18 janvier 1794) par mandat d'arrêt du comité de surveillance de ladite commune, déclaré suspect, notaire, agent et fermier des ci-devant Seigneurs, n'ayant jamais donne des preuves d'attachement pour la révolution, et étant très lié avec les prêtres réfractaires qui égaraient le peuple.

2* Eulalie Charlet, femme Joncquières, 40 ans, six enfants, détenue à Apt depuis le 29 nivôse, par mandat d'arrêt du comité, comme épouse d'émigré.

3^ Pierre-Joseph Ripert, ci-devant homme de loi, domicilié

466 VIMGTlèME sfANCE.

à Roussillon avant son émigration, 71 ans, marié, sans enfants, détenu dans la maison d'arrêt d'Avignon depuis le 9 pluviôse (28 janvier) par notre ordre, et qui tut déclaré suspect par une délioération du conseil général de la commune dans le courant de septembre dernier. Ledit Ripert a toujours manifesté depuis le commencement de la révolution une haine marquée pour notre Sainte Constitution. C'est dans sa maison que s assemblaient tous les aristocrates et fanatiques dudit lieu ; c'est dans sa maison que se disaient les messes de tous nos prêtres charlatans, qu'on y communiait, conlessait et mariait ; enfin c'est dans sa maison que se complotaient les insurrections pour foudroyer et anéantir les bons patriotes qui ne respiraieni que l'égalité et la liberté, et qui ont resté invariablement attachés aux lois émanées de nos sages représentants, et qui le seront jusqu'à la mort.

4* Alexis Ripert, célibataire, 66 ans, détenu à Apt depuis le 29 nivôse, par mandat d'arrêt du comité de surveillance, comme étant frère d'émigré, et comme n'ayant iamais montré aucun patriotisme, ni aucun amour pour la révolution, ne fréquentant que les aristocrates et fanatiques, et suivant pas à pas les mêmes opinions que son frère.

5^ Madeleine SoUier, femme Ripert, 68 ans, détenue à Apt depuis le 29 nivôse par ordre du comité de surveillance, comme épouse d'un émigré, et très intimement liée avec tous les prêtres non conformaires, et tous ses satellites.

6^ Joseph Allemand, 55 ans, veuf, sans enfants, détenu à Apt depuis le 28 brumaire (18 novembre 1793), par notre ordre, qui fui déclaré suspect par le conseil général de notre commune en septembre dernier, maudissant la constitution et tous ses décrets^ étant d'ailleurs l'intime ami de tous les contre-révolutionnaires.

V Jean-Joseph-François Astier, fils aîné, 36 ans, célibataire, déclaré suspect en septembre dernier, détenu depuis le 28 pluviôse (16 lévrier) par mandat d'arrêt du comité qui le fit arrêter par les membres du comité de surveillance de Nice, s'étant toujours déclaré ouvertement l'ennemi prononcé des lois, traitant tous les patriotes et les vrais républicains de brigands, et que la guillotine serait trop douce pour eux. Nous pouvons le mettre au nombre des contre-révolutionnaires les plus acharnés.

Suit la Uste des individus déclarés suspects et émigrés qui ont échappé à l'arrestation par la fuite:

Fauque-Joncquières, ex-noble, contre-révolutionnaire, déclaré émigré par le district d'Apt depuis le 16 nivôse (5 janvier 1794.)

Victor Auphant, négociant, comme Fauque-Joncquières ;

Lucien Bontems, maçon, id. id.

François Serre, nls aîné, id. id.

Nous maire et oflSciers municipaux de la commune de Roussillon, certifions et attestons gue l'état ci-dessus est exactement la pure vérité, et avons signé dans la salle de la Maison conamune ce 9 messidor, an 2^ de la République. »

ig messidor — 7 juillet i7g4, 467

Deux témoins furent désignés pour venir témoigner contre M. Ripert.

Il parut devant la Commission populaire le 19 messidor. Viot le dénonça disant ; « Ripert a, depuis le commencement de la révolution, manifesté une haine implacable contre la liberté ; il est surtout l'ennemi juré de la République. C'est dans sa maison que s'assemblaient chaque jour les aristocrates et les fanatiques ; c'est dans sa maison que des messes se disaient secrètement par des prêtres ennemis comme lui de la liberté; c'est dans sa maison enfin que se formaient les complots les plus criminels dont l'exécution devait rendre des chaînes aux républicains français ; il a conspiré ainsi envers la tranquillité et la sûreté publique. »

Il fut envoyé à l'échafaud à l'âge de 71 ans.

N"" 150. Marie-Suzanne de GAILLARD, 2" religieuse. Nous renvoyons sa notice au chapitre des religieuses.

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