LES OBJECTIONS
« Une seule pièce pour un homme d'Etat. Un seul prix au sommet des efforts, c'est trop pour le vainqueur. C'est trop peu pour les prétendans. »
Que Ton jette les yeux sur le Cabinet, tel qu'il existe. Qu'y verra-t-on?Un Président du conseil, M. Odilon Barrot. Les autres ministres sont des ministres spéciaux. Rien de plus. La question se réduit donc à savoir ; premièrement, s'il est préférable d'avoir deux owhuit ministres spéciaux? Deuxièmement, à rechercher quels seraient les ineonvéniens de supprimer six portefeuilles sur neuf?
L'inconvénient actuel du nombre des minis-
très, c'est de rompre entre la Recette et la Dépense tout équilibre ; c'est d'ôter tout moyen de rétablir; toute possibilité de le maintenir. Cet inconvénient est grave, car depuis 1830 seulement, il a coûté à la France plus de cent millions par anl II vaut donc la peine qu'on y regarde de plus près, et que Ton s'en préoccupe sérieusement. Aussi longtemps que la Dépense sera représentée par 8, et la Recette par 1 dans tous les ' cabinets, il ne faut pas espérer que l'équilibre entre elles se rétablisse jamais d'une manière sincère et durable. Si la France veut marcher à la banqueroute, elle n'a qu'à continuer à avoir neuf ministres ; si la France, au contraire, veut y échapper, elle ne saurait trop se hâter d'adopter le système tjui correspond à ces trois termes de toute comptabilité :
Doit,
Avoir,
- Balance. '
Doit, c'est le Ministre des dépenses, Avoir, c'est le Ministre des recettes, Balance, c'est le Président responsable.
Sans doute ce système est prosaïque et rigoureux ; mais le système contraire n'est-il pas plus rigoureux et plus prosaïque encore ?
Qu'y a-t-il de plus prosaïque et de moins fier qu'un prodigue ruiné aux prises avec des usuriers, des créanciers et des huissiers? Qu'y a-t-il de plus prosaïque et de moins fier qu'un grand pays, comme la France, qui en est venu à ce point d'avoir tari ses deux grandes ressources": l'impôt et l'emprunt?
L'individu et le pays qui ne dépensent que leur revenu ont l'entière liberté de leur esprit; il la perdent dès qu'ils sont à boutd'expédiens. Laissez votre cocher maître chez vous ; il dépensera tout en achats de chevaux, et les bonnes raisons pour en agir ainsi ne lui manqueront jamais. Laissez votre cuisinier diriger votre maison à son gré ; il dépensera tout en dîners et trouvera que c'est la dépense la plus profitable pour vous recruter des amis nombreux et des prône urs ardens.
Laissez votre jardinier suivre sa pente ; il vous démontrera que vos serres sont bien loin d'égaler celles de M..., qui a des fleurs si belles et des plantes si rares. Puis le jour
arrivera où vous n'aurez plus de quoi payer ni jardinier, ni cocher, ni cuisinier, el il vous faudra les congédier, parce que vous n'aurez pas su faire à chacun d'eux sa juste part.
C'est ce qui a lieu dans la composition actuelle des cabinets. Chaque ministrô tire à lui, et le ministre des finances n'est pas assez fort pour lutter 1 contre 8.
Encore si le ministre des finances était, comme en Angleterre, le chef du cabinet ; mais, depuis 1815, cela n'est arrivé sérieusement qu'une fois, à l'époque où M. de Villèle fut ministre des finances et président du conseil. Aussi ce cabinet fût-il le seul sous lequel nos finances fleurirent assez pour permettre de dégrever l'impôt foncier. Tantôt, comme sous M. Casimir Périer, c'est le ministre de l'intérieur qui est président du conseil; tantôt, comme sous M. le maréchal Soult, c'est le ministre de la guerre; tantôt, comme sous MM. Molé, de Broglie, Guizot, Thiers, c'est le ministre des affaires étrangères ; aujourd'hui, c'est le ministre de la justice. Rien de fixe a cet égard ; pour toute règle, l'arbitraire, pour
toute loi, le hasard î Èf Ton s'étonne qu'avec d'aussi grandes ressources, la France, après trente- trois années de paix, en soit réduite aux expédiensles plus tristes par la perpétuité des déficits 1
Les yeux du Contribuable ne finiront-ils donc pas par sVmvrir î Sa voix, enfin, ne s'assoc*era-t-elle pas à la nôtre pour demander une réforme aussi simple qu'impérieuse? Que risquerait-on, en tout cas, à faire l'essai d'idées qui appartiennent à l'expérience et h l'observation les mieux constatées ? Les choses peuvent elles aller plus mai qu'elles ne vont? Est-ce comme homme spécial, est-ce en qualité de marin que M. de Tracy est ministre de ta marine? Est-ce comme homme compétent, comme ingénieur, que M. Lacrosse est ministre des travaux publics? Par quelle nécessité s'expliquent leurs nominations ? De deux choses Tune, ou il fallait à la tête de ces départemens des hommes qui en connussent tous les ressorts, ou cette connaissance ne leur était pas indispensable. Dans le premier cas, Ton a eu tort de les choisir ; dans le second cas, on pouvait donc, sans inconvénient, s'en passer.
« il ne faut pas décourager les dévoûmens. »
Où donc était la nécessité politique d'élever au rang de ministres MM. Bixio, Buffet, Lacrosse, de Tracy, Faucher, etc., etc.? Quels services éclatans, quelles influences redoutables, quelles idées fécondes leur donnaient le droit de prétendre à cette position? Quelle expérience y ont-ils apportée? Par quelles épreuves ont-ils passé qui aient permis de les juger, et de s'assurer que la tâche qui leur était confiée ne serait pas au-dessus de leurs forces et de leur aptitude? N'eût-il pas mieux valu qu!ils commençassent par donner des gages à l'Etat, en sç faisant distinguer en qualité de directeurs généraux ? Pour eux-mêmes, une situation plus modeste, mais plus stable, n'eût-elle pas été préférable? Voyez combien de temps M. Bixio est resté ministre de l'agriculture et du commerce ?— Huit jours. Et après que l'on a été ministre, on ne peut plus être directeur-général 1 No vaut-il pas mieux monter au pouvoir par degrés, que l'escalader pour tomber ? De quelles chutes chaque jour ne sommes-nous pas témoins?
Dix-huit directions générales de plus n'équivaudraient-elles pas à six ministères de moins?
« il n'y a pas assez de premières places, il y en a trop de secondes. »
Si cette objection est fondée, il y a une manière bien facile de nous le prouver , c'est de dresser la liste des hommes en droit de prétendre aux premières places. Combien y en at il? Combien y en a-t-il, surtout, à qui leurs antécédens et leurs opinions permettent d'entrer ensemble dans le même cabinei? C'est là précisément l'un des vices de la composition de tous les cabinets composés de neuf membres; c'est que s'il s'y trouve un ou deux hommes éminens, ils y sont noyés dans la médiocrité de sept ou huit autres ministres de pacotille. Rappelez-vous donc avec quelle difficulté MM. Guizot et Duchâtel parvinrent à radoubor le ministère du 29 octobre ! Dans tout cabinet composé de neuf membres, c'est la médiocrité qui fait toujours la majorité , c'est la
supériorité qui est toujours on minorité, les faibles nuisent aux forts, ceux qui sont ternes à ceux qui sont brilians. Notre réforme n'eûtelle que cet avantage de mettre plus en relief la supériorité, que cet avantage , à lui seul, mériterait déjà delà faire prendre en considération.
« Ce système proposé, loin d'être une simplification, est une complication , car il a pour effet, soos le nom de directeurs-généraux, de multiplier le nombre des ministres. »
Il semblerait que les directeurs généraux sont de notre invention, et qu'il n'en existe pas! Est-ce qu'il n'existe pas un directeur général des douanes, un directeur général des contributions directes, un directeur général des forêts, un directeur général des contributions indirectes, un directeur général des postes, un directeur général des domaines? etc.
Est-ce qu'il y a pour cela vingt ministres des finances? — Non. Il n'y en a qu'un seul, lequel centralise entre ses mains toutes les
grandes branches du revenu public. Bh bien!
en résumé, que demandons-nous? Nous demandons que ce qui existe présentement pour le ministère des finances se fasse également pour le ministère dans lequel seraient centralisés tous les services qui sont des charges et no sont pas des revenus.
Seulement nous voudrions que les directeurs généraux eussent le commandement et la responsabilité do leurs directions, tomme les colonels ont le commandement et la responsabilité de leurs régimens.— Pourquoi ? — Parce que tant qu'il n'en sera pas ainsi, tant que la responsabilité n'aura pas deux degrés, tant quale travail ne sera pas divisé , tout aboutira au ministre, et tout ministre continuera d'être entraîné par le débordement des affaires courantes, sans jamais trouver le temps de recueillir sa pensée et de l'arrêter sur une • question urgente et importante à résoudre.
Alors il est parfaitement inutile de chercher les hommes capables pour les élever au rang de ministre; le premier venu peut l'être, si sa tAche doit se borner h donner des signatures, des places et des audiences.
Le grand ministre est celui qui résume dans
sa pensée toutes les saines idées de son époque, les rallie, les féconde, les mûrit, les rectifie, les applique. Du temps I du temps I encore du temps! Voilà ce qui manque à tous les ministres qui se succèdent. Comment trouver du temps?— Comme on trouve de l'espace, en divisant et en superposant. Tout ministère qui ne commencera pas par supprimer tout contact entre les intérêts privéi et lui, si laborieux qu'il puisse être, se verra forcément enlevé aux intérêts publics.
Aux directeurs généraux les intérêts privés;
Aux minisires les intérêts publics ;
Aux directeurs généraux l'exécution;
Aux ministres la conception.
« Pourquoi trois ministres au lieu d'un seul? »
Sully était à la fois :
Surintendant des finances; Grand-maître de l'artillerie et des fortifications;
Surintendant des bàtimens;
Capitaine héréditaire des canaux et des rivières.
Golbert était à la fois :
Contrôleur général des finances;
Ministre de l'intérieur;
Ministre du commerce;
Ministre de la marine;
Surintendant des bâtimens.
Pourquoi trois ministres ? Ne serait-il pas plus simple de n'en avoir qu'un seul qui ferait ce que faisait M. le duc de Bassano, en sa qualité de secrétaire d'Etat, qui centraliserait tout le travail, l'annoterait et en rendrait compte au président de la République, comme le duc de Bassano en rendait compte à l'Empereur?
— Non.
— Pourquoi ?
— Ce n'est pas parce qu'un seul ministre aurait trop à faire, car pour suffire à sa tâche il n'aurait qu'à écarter les détails, et qu'à élever les questions; ce n'est pas par ce motif; la raison pour laquelle nous insistons sur le chiffre de trois ministres ; c'est qu'avec ce nombre on a tous les avantages de l'unité
dans le pouvoir, et Ton n*a pas les dangers d'une autorité sans contrepoids.
— Expliquez -vous!
— Un seul ministre, ou un ministre prépondérant, ce qui revient à peu près au même, peut jeter son pays dans des entreprises hasardeuses, faute de s'être rendu assez exactement compte du poids des charges et de l'étendue de3 ressources; le même péril, au même degré, n'est pas h craindre lorsque le ministre dirigeant est constamment éclairé hur la situation financière par la rivalité naturelle du Ministrt des dépenses et du Ministre des . Recettes, ontre lesquels il est appelé à prononcer en qualité d'arbitre toutes les fois que se pose la question du maintien ou de la rupture de l'équilibre financier.
Equilibre permanent des Recettes et des Dé- • penses : telle est la question qui déjà s'agite en Angleterre, qui jpréoccupe la France, et qui ne tardera pas à faire le tour de l'Europe. D i la nécessité impérieuse do l'équilibre des Recettes et des Dépenses sortira la réforme des budgets; de la réforme des budgets sortira la réforme de la politique surannée, de cette politique de défiance et de rivalités qui, s'exagé-
rant le risque de la guerre, fait de la paix un danger, appauvrit les peuples, entretient des armées et des flottes ruineuses , paie une diplomatie au moins inutile, et ne tient pas assez décompte du rôle nouveau, important, décisif, que sont appelés à jouer dans le monde le développement des moyens de crédit et le perfectionnement des voies de communication. .
Le crédit, c'est la solidarité ; la solidarité c'est le principe contraire du principe de rivalité; aussi voyez ce que fait le crédit : de toutes parts il multiplie, il active les relations de peuples à peuples; banques, comptoirs, chemins de fer, navigation à vapeur, canaux.
Tout le terrain que gagne en Europe le crédit, la guerre le perd. 11 faudrait n'avoir pas d'yeux pour ne pas le voir. Affermir son cré * dit, l'étendre, doit donc être l'effort, le but de toute nation qui a le sentiment juste de l'avenir. Or, dans cet ordre d'idées, la première condition à remplir pour un Etat, c'est de mettre en équilibre parfait ses dépenses avec ses recettes, sans énerver aucune de ses facultés de production, sans restreindre aucune de ses facultés de consommation. Là est le pro-
blême posé par la science,mais non encore résolu par elle. Un grand pas vers cette résolution sera fait, nous le croyons, le jour où les Dépenses seront ramenées à l'unité comme les Recettes, où elles seront, celles-ci relativement à celles là, comme sont les deux platèaux d'une balance quand rien ne les fait incliner.
Aussi, voyez avec quelle attention l'Angleterre prête l'oreille à la voix de Cobden ! Cette fois encore, la France se laissera -t elle devancer par la Grande-Bietagne?
« Pourquoi trois ministres au lieu de neuf?— Parce que, dit-on, huit ministres qui dépensent entraînent toujours par leur masse numérique un minisire qui paie. — D'accord. Mais du moment que Ton met dans la main des deux autres toutes les attributions qui se trouvaient réparties entre huit, qu'importe le nomnre des ministres? Ce ne sera plus, il est vrai, huit ministres contre un, ni sept contre deux, ni six contie trois, ni cinq contre quatre, mais ce sera deux contre un, deux 'ayant à satisfaire les exigences de huit, et le résultat sera absolument le même. »
Qu'y a-t-il de fondé dans cette objection ?
—On va le voir.
Dans l'organisation ministérielle Mie qu'elle eiiste, le ministre de la guerre ne voit que l'armée, le ministre des travaux publics ne voit que routes, canaux et chemins de fer; le ministre des finances, un contre huit, n'a et ne j>eut exercer aucune prépondérance, à moins qu'il ne soit président du conseil de nom, de droit et de fait, c'est à dire à moins qu'il ne possède, a tous les titres, uije supériorité reconnue par tous ses collègues. Or, un tel homme d'Etat existe t-il au sein de l'Assemblée? S'il n'existe pas, si depuisM.de Villèle il ne s'est pas rencontré, il faut donc chercher le moyen de s'en passer le moins mal possible, dans une modification de l'appareil administratif. C'est ce que nous avons cherché. Dans l'organisation ministérielle que nous proposons, les Receltes sont représentées par un, et les Dépenses également représentées par un ; sans doute le président peut s'allier au ministre des Dépenses contre le ministre des Recettes, et dans ce cas, nous en convenons, deux contre un sont exactement comme huit contre un ; mais n'y a-t-il pas autant de
raison de supposer que le président se joindra au ministre des Recettes ?
Maintenir l'équilibre entre les Recettes et les Dépenses, l'accord entre le goufernement du pays et la majorité de l'Assemblée nationale, telle est la fonction de notre ministre suprême; il est aux deux autres ministres ce que le fléau est aux deux plateaux de la balance, ce que le laboureur est aux deux bœufs attelés à l'araire. Ce qu'il doit vouloir, c'est que le sillon soit convenablement labouré, c'est que la balance soit juste, c'est que les mains ne laissent pas imparfaite l'œuvre de la pensée. Il a intérêt à vouloir qu'il en soit ainsi ; c'est là notre garantie.
«r Cet équilibres! désirable entre les recettes et les dépenses serait plus difficile à atteindre avec le système proposé.
» En effet, on va créer autant de directeurs généraux que les besoins du service l'exigent. Qu'arrivera- t-il lors de la» discussion du budget ? c'est qu'ail lieu de 9 ministres il y en aura 50
ou 60 ; ce ne sera plus seulement 2 contre 1, ce sera tout une armée de fonctionnaires qui militeront en faveur de leurs dépenses, et ne manqueront pas de bonnes raisons pour les justifier. Qu'y aura-t-on gagné, au point de vue de nos finances? Un accroissement dedépenses. »
Ceux qui nous adressent cette objection n'oublient qu'un seul point, c'est que les directeurs généraux sont soumis à trois épreuves préalables à la dernière celle de la tribune:
Contrôle du ministre des finances, Opposition du ministre des recettes, Décision du Président responsable ou ministre dirigeant.
Il n'est donc pas vrai d'assimiler aux minis-. très tels qu'ils existent les cinquante ou soixante directeurs-généraux que pourrait exiger le principe de la division du travail appliqué à la centralisation administrative d'un pays tel que la France. Aucune parité ne saurait être établie. Mais, dit-on, ces directeurs-généraux, ces sous-ministres, ces ministres de premier degré exerceront des fonctions essentiellement militantes ; ce sera donc une armée de fonc-
tionnaires qui militeront en faveur de leurs dépenses.
Poser ainsi la question, c'est l'amoindrir et la dénaturer. Nous avons montré que j'équilibre permanent entre les recettes et les dépenses était un des points essentiels que se proposait de résoudre notre réforme administrative, et que cet équilibre, le Président responsable, le ministre dirigeant , était souverainement intéressé à le conserver, afin d'écarter un risque de perdre la majorité dans l'Assemblée nationale : laissons donc de côté l'objection tirée de l'augmentation de la dépense. Cette objection n'est pas fondée. Mais est-ce que dans ce temps de révolutions et de discussion toutn'est pas questions ? Est-ce que le plus léger remaniement de notre tarif de douanes n'exige pas une aptitude toute particulière? Ést-ce que des encouragemens efficaces à donner à notre agriculture ne demandent pas des connaissances spéciales? etc., etc. Eh bienl que voulonsnous? — Nous voulons que lorsqu'un représentant prend la parole sur une question, quelle qu'elle soit, il trouve toujours prêt à lui ré- , pondre à la tribune le fonctionnaire qui aura fait de cette question une étude approfondie.
Or, de deux choses Tune, ou le directeur-général aura fait cette étude, ou il ne l'aura pas faite, ou il aura le dessus, ou il aura le des • sous dans la discussion. S'il a le dessus, il justifie le choix que le ministre a fait de lui ; s'il a le dessous, ce n'est pas le ministre quilui demande sa démission, c'est la majorité qui l'oblige à la donner. Loin d'affaiblir le cabinet, cette retraite le fortifie, car elle le débarrasse d'un fonctionnaire médiocre ou paresseux.
Quoi de plus simple que ce mécanisme qui force les directéurs-généraux à être toujours à la hauteur de leurs fonctions, qui les rend directement responsables devant l'Assemblée nationale et devant le pays attentif de tout abus qui n'a pas été supprimé, de tout passedroit qui a été commis, de toute question dont l'étude a éfé négligée? Quoi de plus simple que ce mécanisme, qui fait sortirles directeursgénéraux de dessous l'aile ministérielle ou ils avaient contracté l'habitude de s'abriter insoucieusemem ? Quoi ae plus simple que ce mécanisme, qui affranchit les ministres de ce qu'il y a de plus délicat : renvoyer un chef de service qu'on a souvent choisi soi-même par des considérations contraires à l'fntérêl géné-
ral î Quoi de plus simple que ce mécanisme qui forme les directeurs-généraux à l'apprentissage du ministère, et, s'ils sont 50, donne la facilité de choisir dans ce nombre les 3 plus capables pour les élever auTang, soit de ministres, soit de sous-secrétaires d'Etat, soit de secrétaires-généraux T C'est ainsi que Napoléon choisissait ses colonels sur le champ de bataille, pour en faire des généraux de brigade, des généraux de division, et plus tard dés maréchaux de France.
<x Comment expliquer la création d'un Président responsable ayant les directions suivantes : » Direction des relations extérieures ; » Direction de la police ; » Direction des télégraphes; » Direction de statistique universelle; » Direction des encourageraens publics;
» Direction des plaintes et avis ;
» Direction de la presse, de la librairie et de l'imprimerie.
» Pourquoi ces directions plutôt que d'autres.
» Est-ce qu'elles ne coûtent rien à l'Etat, qu'elles cessent de faire partie du ministère des dépenses^
» Ou bien plutôt sont-elles tellement importantes qu'il a fallu les concentrer dans la main du premier ministre ?
» Soit ; mais alors pourquoi avoir omis le ministère de l'intérieur dans ce qu'il a de plus considérable ?
» Comment ! votre ministre dirigeant « est un » capitaine à bord du vaisseau de l'Etat, dont il » a le commandement et la responsabilité, »
et vous ne placez pas dans sa main le ministère politique le plus important, celui qui dirige 86 préfets, 278 sous-préfets, 38,000 maires et adjoints, non pas seulement avec le secours du télégraphe et de la police, mais par des rapports et des instructions spéciales, et de tous les instans! et vous placez dans le ministère des dépenses l'administration départementale et communale, c'est à dire celle qui centralise des services presque tous gratuits: toutes les gardes nationales de France, l'élection de tous les corps déiibérans, des conseils municipaux, des con-
se ils cantonaux, des conseils généraux, des officiers de la sarde nationale, des représentai du peuple et du président de la République.
» En revanche, vous donnez au ministre dirigeant le ministère des affaires étrangères, que tous réduisez à une simple direction. :
» Avez-vous bien réfléchi à une pareille innovation? est-elle praticable? est-elle convenable?
» Croyez-vous ensuite que nos ambas$adeurs f consentiront à recevoir leurs instructions d'un simple directeur?
»On comprend, à la rigueur, que Ton réiuise à une simple direction les ministères du commerce, de l'agriculture, des travaux publics, parce que les fonctionnaires qui relèvent de ces directions se trouvent, dans la hiérarchie, les inférieurs de leur chef ; mais placer le corps diplomatique sous les ordres d'un simple directeur, donner a ce simple directeur « la signature des instructions, l'initiative et la responsabilité du cnoix de ses agens, » c'est méconnaître la haute position des hommes qui réprôsentent la France à l'étranger, confondre tous les degrés de la hiérarchie et amener d'inévitables conflits. »
Rien de plus facilo à appliquer que ce qui paraît inexplicable. Les directions générales
que nous avons placées dans les attributions du minière dirigeant no sont que les moyens nécessaires et indispensables pour lui de s'éclairer, de s'assurer qu'aucune branche de l'administration n'est laissée en souffrance, ni par le ministre des Recettes ni par le ministre des Dépenses ni par les directours-généraux placés sous leurs ordres. Ce sont les yeux et les oreilles de la tête. C'est la surveillance et le contrôle organisés. Sans cette surveillance et ce 1 contrôle organisés , un ministre dirigeant ne saurait que ce qu'on voudrait bien lui dire. En veut-on un exemple ? Prenons-le dans le Président de la République , qu'on a eu le tort do faire à la fois irrévocable et responsable, deui mots qui s'excluent. Quels moyens a-t-il d'exercer un contrôle utile, une surveillance efficace ; de s'assurer que les ministres qu'il a choisis ont l'intention sincère de le consolider? — Aucun. Rien n'est organisé pour l'éclairer, pour l'avertir. Un ministre dirigeant, un ministre suprême, un premier ministre, un président au conseil, un président responsable, quel que soit le nom qu'on lui donne, doit arranger tout pour n'ignorer rien.
C'est pourquoi nous avons lait relever directement de lui la Direction générale de lajyolice, non pas circonscrite à Paris, mais telle qu'elle doit être, retirée de l'ornière et s'étendent à toute la France.
C'est pourquoi nous avons fait relever de lui la Direction générale des télégraphe*, appelée à jouer dans la centralisation administrative un rôle tout nouveau par la découverte des télégraphes électriques. Il est des circonstances où une heure, une minute, une seconde, ne doivent pas être perdues pour informer le président responsable, le ministre qui répond du salut de l'Etat. Oh ! si l'empereur Napoléon avait eu à sa disposition le télégraphe électrique, cette admirable iûvention; si vingt chemins de fer fussent partis de Paris pour rayonner du centre à tous les points de la circonférence, quels prodiges n'eût-il pas demandés à la centralisation 1 de quelle immense puissance, de quelle surprenante rapidité, de quelle féerique simplicité ne l'eût-il pas dotée l Avec une direction générale des télégraphes, combinés avec un réseau de chemins de fer, tels que nous les comprenons, la France pourrait être gouvernée et administrée comme par
enchantement t Que de temps on pourrait épargner, que de dépenses on pourrait réduire ! Il semble que les chemins de fer et les télégraphes électriques aient été inventés surtout por.r la France, le seul état du monde où règne aussi despotiquement la centralisation administrative ; eh bien I c'est de tous les Etats d'Europe l'Etat qui a le plus imparfaitement compris 16 parti merveilleux qu'il en pouvait tirer.
C'est pourquoi nous avons encore fait relever directement de lui la Direction générale de statistique universelle ; il faut qu'à tout instant le fait consulté puisse venir servir de preuve à la notion douteuse ou à l'idée incertaine. Un pouvoir exécutif où la statistique universelle n'est pas parfaitement organisée, est un clavier auquel il manque une touche.
C'est pourquoi aussi nous avons fait relever directement de lui la Direction générale des encouragemens publics. C'est faciliter au ministre dirigeant une des portions les plus importantes de sa tâche. Encourager ce qui est bien, c'est décourager ce qui est mal, c'est stimuler l'émulation, c'est attirer à soi les plus dignes, les plus capables, les plus illustres.
C'est pourquoi également nous avons lait relever directement de 1 ui la Direction générale des plaintes et des avis. Quel puissant instrument pour celui qui saura lui faire rendre tous les sons de la souffrance populaire et de la pensée humaine! Un bon gouvernement ne doit rien négliger pour connaître tout ce qu'il lui importo de savoir. La police soldée et la presse passionnée sont des moyens imparfaits de remonter à la' source de la vérité et d'attirer les communications utiles et les idées sympathiques. Si les contribuables savaient que le gouvernement est constamment occupé à rechercher tous les moyens de s'éclairer, d'abord ils lui en sauraient gré, et ensuite, ce serait à qui l'aiderait dans cette lâche. Si nous avions jamais à choisir un poste, ce serait celui-là que nous serions jaloux d'occuper.
Quelle admirable direction générale que cette enquête permanente ouverte à toutes les réclamations fondées et à toutes les idées utiles I C'est d'elle que l'on pourrait justement dire que c'est la soupape destinée à prévenir les explosions révolutionnaiies.
C'est pourquoi enfin, nous avons fait relever directement de lui la Direction générale de la
presse périodique et de V Imprimerie nationale. Le journalisme tel qu'il existe joue dans" la société un Tôle dont l'importance ne fera que s'accroître par toutes les lois de restriction, de compression et dé répression. Cette importance ne diminuera que le jour où l'on saura tout le parti qu'on peut tirer de la publicité pour donner un autre cours à \à polémique. Ge jour-là, le journalisme aura subi une transformation complète. L'éloignement de l'Imprimerie royale du centre du gouvernement, et peut-être serait-il juste de dire l'absence d'un centre de gouvernement, a porté ses fruits le 24 février : vraisemblablement, la révolution eût été arrêtée, et la royauté sauvée, si ce jour-là une vaste imprimerie avait pu fonctionner dans le voisinage des Tuileries !
Si nous avons relégué à la fin de notre réponse la Direction générale des affaires extérieures, c'est parce que c'est sur cette direction que les objections ont le plus particulièrement porté « Croyez-vous, nous dit-on, que nos ambassadeurs consentiront à recevoir leurs instructions d'un simple directeur? » L'objection, nous l'avouons, nous touche peu pour plu- Hours causes : premièrement, parcn quo la
France n'a plus d'ambassadeur* ; elle n'a plus que des ministres plénipotentiaires ; deuxièmement, parce qtfe nous trouvons que c'est encore trop, et que la France désormais ne devrait plus avoir que des consuls -généraux auxquels elle conférerait le titre de chargés <V affaires. La tribune et la publicité ont fait de la diplomatie ce que les chemins do fer 'ont fait des chevaux de poste. Il y aurait tout avantage à n'avoir plus que des comuh-gênèraux chargés d'affaires; alors la politique internationale cesserait d'être détournée de son véritable cours. Le véritable cours de la politique internationale, maintenant, c'est celui des tarifs et des traités commerciaux. Que la France adopte et proclame hautement, solennellement, systématiquement le principe de nonintervention, le principe . américain , le seul véritablement républicain, et une multitude de difficultés qui paraissent inextricables aux yeux du vulgaire se dénoueront d'elles-mêmes; ce principe défendra la France mieux que toutes les frontières: océans ou montagnes. Alors la Direction générale des relations extérieures conservera bien peu d'importance et ne tardera pas à être entièrement absorbée par la direction générale du commerce extérieur qui comprendrait alors les con-
sulats et les douanes, ceux-là et celles-ci se complétant réciproquement.
La France a besoin de faire des économies ; or, il n'en est pas une seule qui offre moins d'inconvéniens. Quand le temps sera venu d'ouvrir un vaste congrès européen appelé à jotor les bases d'un nouveau droit des gens qui recevrait le titre de droit industriel international, eh bien ! chaque puissance enverra ses plénipotentiaires les plus illustres, les plus compétens, les plus habiles. Désormafs il n'y aura plus d'autre diplomatie que celle des congrès, et les questions qu'on y traitera ne seront plus des délimitations, mais des solutions. Ainsi le veut le cours des choses.
Comment, nous dit -on, votre Président responsable, votre ministre dirigeant n'aura pas dans sa main le ministère le plus important, celui qui dirige 86 préfets, 278 sous-préfets, 38,000 maires! Non, et ce ne sera pas le moindre avantage de notre réforme administrative. Nous le disons hautement et nous ne nous en cachons pas; ce que nous voulons, c'est diminuer la part de la politique, et accroître la part de l'administration. Nous no reconnaissons pas au pouvoir central le droit d'intérim
venir dans les opérations du suffrage universel. Il n'a rien à y faire qu'à se compromettre. C'est aux partis à se défendre réciproquement et à faire les uns les autres ce qui sera nécessaire au triomphe de leurs candidats. Ni préfets, ni sous-préfets ne doivent se jeter dans la mêlée des partis. Alors , on le voit ce ministère si important n'a plus d'objet. L'administration départementale et communale aboutit directement à la direction générale, qui en conserve le nom, et le mouvement des affaires n'étant plus arrêté par la nécessité do la signature des ministres, y gagne toute la rapidité, qui est l'un des souhaits les plus ardens des intérêts en tutelle. La direction générale de la police et la direction générale des télégraphes font le reste et le perfectionnent.
« Après avoir introduit dans le sein du conseil : » Trois ministres, » Trois sous secrétaires- d'Etat, » Six présidens du conseil supérieur d'administration ;
i> M. de Girardin propose d'y adjoindre encore
dix personnes , savoir :
» Le président de l'Assemblée nationale , » Le président du conseil-d'Etat , » Le grand- chancelier de la Légion-d'Honntur, » Le premier président de la cour de cassation, » Le premier président de la cour des comptes, » Le procureur général de la cour des comptes, » Le préfet de la Seine ; >» Le général de la garde nationale, » Le gouverneur de la Banque de France, » Et Pauleur de cette proposition appelle cela
concentrer le pouvoir! »
Est-ce que l'entrée dans les conseils de la couronne britannique d'un grand nombre de dignitaires a jamais passé pour une complication? C'est un prestige, et souvent le prestige est une force. Admettre sur convocation et avec voix consultative seulement dans les conseils de cabinet, un certain nombre de grands fonctionnaires et de hauts dignitaires, c'est un moyen de sortir du cercle étroit de la politique exclusive, et d'ouvrir un passage à l'opinion publique, qu'on a lo tort de tenir à distance trop éloignée des hautes régions du pouvoir.
C'est un moyen de grandir les questions et d'é-
tendre les points de vue. La pratique révélàtolle, ce que nous ne croyons pas, plu* d'inconvéniens que d'avantages, à cette imitation de ce qui a litu en Angleterre, qu'il n'y aurait rien de plus facile que d'y renoncer. Notre réforme administrative n'en recevrait aucune atteinte.
« Bien loin de réduire les ministères à trois» presque tous les hommes pratiques qui ont passé aux affaires, ou qui ont médité sur les conditions d'une bonne organisation, seraient disposés à les porter h dix ou à onze, en séparant le ministère de l'agriculture de celui du commerce, et l'instruction publique de l'administration des cultes.
» Tout le monde aujourd'hui est à peu près d'accord pour créer dans chaque ministère un sous- secrétaire d'Etat pris parmi les capacités administratives et rendant ainsi moins cal a miteux pour l'administration les changemens malheureusement si fréquens des ministres. »
Cette conclusion ressemble à celle d'un cantonnier qui, au lieu de combler une ornière, la creuserait. Plus on augmentera le nombre
des ministres et plus on abaissera le niveau de la valeur moyenne des cabinets.
L'Angleterre est à la France ce qu'un pôle est à l'autre.
En Angleterre, décentralisation administrative, aristocratie puissante ;
En France, centralisation administrative, démocratie croissante.
En Angleterre, des sous-secrétaires qui administrent peuvent donc facilement suffire ; mais en France, le rôle des sous-secrétaires doit être l'inverse ; aux ministres d'administrer, aux sous-secrétaires d'Etat de parler.
Ce n'est qu'à cette condition essentielle que nous parviendrons à avoir une administration qui change en bienfaits et en bénédictions les vices et les malédictions sous le poids desquels la centralisation administrative est menacée de périr.
Qui veut la sauver en la perfectionnant n'a pas de temps à perdre, car l'opposition contre elle s'augmente et se fortifie chaque jour dans les départemens.
xr.
« La cause des résolutions n'est pas dans l'imper-
fection du mécanisme administratif, elle est dans le vice de constitution d'un pouvoir éiec- . tif substitué au pouvoir héréditaire.»
Nous avons à faire une grande et solennelle épreuve: il s'agit de savoir quelles seront la force et la durée du gouvernement que la France a ratifié par cinq millions et demi de suffrages? Ce que nous demandons, nous, c'est que l'épreuve soit complète, c'està-dire que le mécanisme administratif et le personnel appelé à le mettre en mouvement soient les plus parfaits possibles. Dans notre conviction profonde, le gouvernement du 9 août 1830 n'est pas tombé le 24 février 1848 parce qu'il était' un gouvernement de justemilieu entre l'hérédité et l'élection, ne s'appuyant ni sur le droit divin, ni sur le suffrage universel; il est tombé parce que tout gouvernement qui a pour faîte la centralisation doit avoir pour base une administration dont le carré et la solidité soient en raison de la hauteur et du poids de l'édiQce. Or, c'est ce qui n'était pas. Rien de plus étroit, rien de plus compliqué, rien de plus fragile que l'administration * sous laquelle ont disparu deux trônes, le 27 juillet 1830 et le 24 février 1848, comme sous
une trappe de théâtre. Il en sera ainsi tant que l'administration dans laquelle se résume le gouvernement do la France restera ce qu'elle est. La centralisation n'est pas centralisée ; c'est une gerbe qui n'a pas de lien.
Qu'importe que le principe en vertu duquel une ehaudière a été construite soit bon, si le métal de cette chaudière n'a pas la force nécessaire pour résister à l'épreuve que la prudence ordonne de lui faire subir. Mieux vaudrait le principe moins bon et la chaudière plus solide. Ceux qui prétendent que les révolutions ont pour cause le vice de constitution du pouvoir, eussent-ils raison dans leurs convictions, et eussions-nous tort dans nos doutes, qu'en tout cas rien n'empêcherait de tenter de rendre moins défectueux notre appareil administratif. Ce serait toujours autant de gagné sur l'avenir; ce serait toujours autant de fait. A tout dogme, il faut un culte; à tout pouvoir, il faut des ministres; hâtonsnous donc de mettre les ministres dans une situation où ils ne soient pas tous condamnés à la môme impuissance. Colbert, que nous sachions, n'a pas nui à la grandeur de Louis XIV et à la gloire de la France. Eh bien!
si Colbert, avec le génie dont il était doué, n'avait pas réuni dans ses mains Finances, Intérieur, Commerce, Marine, Surintendance des bâtimens du roi, etc., etc. (1), eût-il accompli les prodiges d'administration qui ont illustré son rfom? Où se fussent arrêtés ces prodiges sans Louvois? Sous le règne de Loui« XIV et sous l'administration de Colbert, Tannée la plus dispendieuse de la guerre no coûta que 110 millions, tandis que dans la guerre de 1689, ta première qui suivit la mort de Colbert, il y eut des années qui absorbèrent 180 millions. De la mort de Colbert date le déclin de la grandeur de Louis XIV ; ce-
(1) M. Colbert remarque avec raison combien la forme dans laquelle s'expédient les affaires peut avoir d'influence sur le fond des décisions. Avant lui, chaque partie de la finance était conduite par des titulaires qui affectaient chacun l'indépendance, de manière que l'administration soumise à autant principes qu'elle avait de chefs, semblait marcher au hasard. Toutes ces choses furent supprimées et le conseil royal établi, afin que les décisions importantes partissent de cette unité de système et de vues sans laquelle les affaires ne peuvent prospérer.
FORBONNUS.
pendant le principe du pouvoir était resté le même. L'avantage du principe ne suffit donc pas à la grandeur d'un règne, à la prospérité d'un pays?
« Pourquoi n'a vone -nous que de petits ministres ? — C'est qu'il y a dans la société une disposition économique et morale qui porte fatalement au pouvoir des idées et des hommes médiocres.
Cette disposition a pour cause la longue domination de la haute banque. »
Cette objection qui nous est faite eût pu paraître bonne il y a un an, alors qu'il fallait, pour être député, payer un cens d'éligibilité fixé à 500 fr. Mais aujourd'hui, où tout Français est électeur, où tout électeur âgé de 25 ans est éligible et peut être représentant du peuple, où donc est l'obstacle qui empêche les hommfcs supérieurs de disputer le pouvoir aux hommes médiocres?
Sans doutre notre système, qui consiste h concentrer l'autorité, à étager la responsabilité et à uiviser le travail, n'aura pas pour et-
fet de créer miraculeusement de grands ministres, mais il aura pour résultat de rendre l'œuvre plus simple et la tâche plus facile, ce sera déjà beaucoup.
Lorsque les Dépenses ne pourront plus excéder les Recettes, et ce résultat sera atteint dès que les Dépenses, à l'instar des Recettes, seront ramenées à l'unité : 1 contre 1, au lieu de 8 contre 1, un immense pas sera fait dans la voie où le crédit de l'Etat gagnera tout ce que perdra le crédit de la haute banque.
Rétablir l'équilibre entre les Dépenses et les Recettes est donc ce qu'il y a de plus pressé à faire.
Le moyen î
Nous l'avons indiqué ; c'est de centraliser dans la môme main toutes les Dépenses, comme toutes les Recettes sont centralisées dans l'autre main, de telle sorte que le' Président responsable ne puisse jamais s'abuser sur le poids des charges et l'étendue des ressources. La politique d'illusions est une politique fatale ; elle conduit à la décadence.
Les ministres du dernier siècle n'ont manqué de fermeté que parce qu'ils manquaient d'idées; sur quoi se fussent-ils fondés pour
résister? M. Thiers avait-il raison en 1836 quand il foulait intervenir en Espagne? M.
Thiers avait-il raison, en 1840, quand il voulait lancer la France entre l'Egypte et la Turquie^ l'occasion du district d'Adana? Prendre parti pour la reine Christine contre don Carlos ; pour Méhémet-Ali contre Abdul-Medjid, étaient-ce donc là des idées ?
On a vu M. Guizot succéder à M. Thiers, M.
Cavaignac succéder à la Commission exécutive, la République -succéder à la Monarchie :
eh bien l qu'est-ce que le pays y a firagné en prospérité et en prépondérance? Où est l'idée juste qui ait prévalu? Où est l'abus qui ait disparu ? Où est la question qui ait lait un progrès? Sous tous les cabinets, sous tous les régimes, on n'a vu fleurir qu'un seul art : l'art de perdre le temps. Plus le temps était précieux, et plus il semblait qu'on voulût s'en montrer prodigue.
Si on ne change pas radicalement les choses, vainement on changera les hommes. Qu'on écarte ceux-ci pour appeler ceux-là, qu'on incline à droite ou à gauche, peu importe, si la voie qu'on suit est celle opposée au but marqué par la grandeur de la France, la pros-
périté du pays, la stabilité du pouvoir, raffermissement de la liberté, la sécurité du riche, le bien-être du pauvre, l'extinction du paupérisme, l'épuration de la société, la solution enfin du grand problème de la démocratie organisée.
De môme qu'au guerrier il faut une armée , de môme il faut à l'homme d'Etat un levier dont la longueur soit proportionnée à la pesanteur du bloc qu'il veut soulever.
Le pouvoir est trop lourd
Le levier est trop court.
Telles sont les deux causes qui ajoutent encore à la faiblesse de nds hommes d'Etat. Si l'on ne peut rendre leurs mains moins débiles, raison de plus pour alléger le pouvoir et allonger le levier.
Diviser le bloc qull ne peut soulever, c'est l'une des supériorités de l'homme qui rai sonne, sur l'animal qui ne raisonne pas.
Les ministres ne suffisent pas au travail, di visez le travail ; l'autorité est trop faible, concentrez l'autorité ; la responsabilité trop étendue est illusoire, qu'elle soit plus restreinte, elle sera plus effective.
Qu'est-ce qu'il y a de plus simple , de plus olair, de plus élémentaire?
L'influence exercée par la haute banque est, dit-on, le principal obstable à l'amélioration des conditions du gouvernement. C'est en commettant et propageant de pareilles exagérations qu'on jette un pays dans l'ornière des révolutions, au lieu de le faire marcher dans la voie des réformes. Laissez les réformes s'accomplir* par le progrès du temps, des idées et des mœurs, et le crédit public saura perfectionner ses institutions, et fonder sa puissance de telle sorte qu'il lui sera facile d'affranchir le crédit privé de toute domination abusive.
Mais, pour cela, il faut que l'argent soit abondant, c'est-à-dire que la circulation en soit rapide et que le loyer en soit bas ; or c'est le contraire qui arrive aussitôt qu'éclate une révolution ou une guerre.
Donc, ni guerre, ni révolution, si nous voulons que le crédit s'organise et facilite au travailleur le moyen de s'élever par le travail.
« Il faudrait qu'il y eut un* homme ! »
Quand on a épuisé la série des objections
contre un système qui réduit à leur plus simple expression la constitution du pouvoir, l'unité dans l'administration et la division dans le travail, il y a une dernière objection bannale qu'on ne manque pas de faire, c'est celle-ci :
L'application de cette idée exigerait un homme de bon sens pour être Présideut responsable, et deux hommes capables pour être, l'un ministre des recette?, l'autre ministre des dépenses.
Nous convenons que l'objection est grave.
En effet, il sera plus facile de trouver :
Un président inutile ou dangereux.
Neuf ministres incapables.
c Nous ne mettons pas en doute la justesse du système, mais son adoption, deux choses bien différentes. »
Parfaitement juste serait cette distinction, si nous en étions encore à l'époque où l'idée de réduire de 9 à 3 les ministres s'est produite pour la première fois. A cette époque, le 5 0/0 était à 120 fr.; il suffisait de supprimer l'amortissement pour que 'e budget de l'Etat
présentât un excédant de recettes sur les dépenses ; la France n'avait qu'à exprimer l'intention de contracter un emprunt pour avoir le choix entre les prêteurs ; sans doute, le mal qui devait, le 24 février, aboutir au triomphe d'une insurrection , existait déjà ; mais il n'existait encore qu'à l'état de germe , il s'appelait optimisme, il ne s'appelait pas encore révolution. A cette époque, tout changement radical dans les attributions ministérielles paraissait et devait paraître une atteinte à l'esprit de stabilité, la conception fantasquo d'un « esprit inquiet. » Mais , depuis 1839, les circonstances omt bien changé : il y avait une •royauté*, il n'y a plus de royauté ; il y avait une incontestable prospérité , il n'y a plus de prospérité ; il y avait un crédit public sur lequel on se fondait pour demander la réduction de l'intérêt de la rente de 5 à 4 0/0; il n'y a plus de crédit public, et l'Etat, qui a besoin de 600 millions pour combler le déficit entre la Recette et la Dépense, offrirait en vain pour se les procurer 6 0/0, et peut-être même 7 0/0.
Une nécessité impérieuse s'est révélée :
celle de rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses , sans augmenter le poids
des charges publiques déjà trop lourd.
C'est cette nécessité qui, un peu plus lô r , un peu plus tard , triomphera inévitablement de toutes les résistances qui se sont opposées et qui s'opposent encore à l'adoption de l'idée des trois ministres :
La nomination d'une Commission exécutive composée de cinq membres était une idée fausse dont nous avions montré la complication et la faiblesse; on a passé outre sans s'arrêter à nos ob ervations.
Qu'est-il arrivé ?
Le 24 juin, la Commission exécutive est tombée comme était tombé jour pour jour, quatre mois auparavant, la royauté de 1830.
Si au lieu d'élire , le 6 mai, une commission exécutive composée de cinq membres, l'Assemblée nationale eût nommé purement et simplement M. de Lamartine président du conseil chargé du pouvoir exécutif, en lui laissant toute liberté de former à son gré le cabinet , ni la tentative du 15 mai , ni l'insurrection du 23 juin n'eussent eu lieu. Il suffit pour en acquérir la certitude de lire attentivement, toutes les dépositions recueillies par la Commission d'Enquête sur les événemens
de mai et de juin. Du 24 juin au 10 décembre, cinq mois et demi se sont écoulés pendant lesquels le Président du conseil , chargé du pouvoir exécutif, a exercé de fait la dictature. Quels actes ont illustré cette dictature de 170 jours? Queltes économies ont été faites? Quels abus ont été supprimés? Quelles réformes ont été entreprises? ^Quelles idées ont prévalu?
Quelles voies rectifiées ont été tracées à la politique de la France ? A M. Duclerc a succédé M. Goudchaux, à M. Goudchaux a succédé M.
Trouvé-Chauvel; à chacun de ces ministres des finances a survécu le déûcit, plus profond et plus grave qu'on n'avait osé l'avouer. M.
Passy sera-t-il plus ferme, plus habile, plus heureux que ses prédécesseurs; saura-t-il combler le gouffre qu'ils ont laissé ouvert ? Assurément, il le voudra, mais le pourra-t-il? —Nous n'hésitons pas à répondre : Non, il no le pourra pas. La fo:ce de sa volonté sera vaincue par la force de résistance que lui opposera un mécanisme vicieux construit pour un autre temps, pour une autre forme de gouvernement, et qui a usé tous les régimes et tous les hommes qui l'ont mis à l'épreuve. Si nous revenons avec autant d'insistance
sur la nécessité de concentrer l'autorité, d'étager la responsabilité x de diviser le travail , qu'on le croie bien 1 ce n'est pas engouement d'une idée qui ne nous appartient que par l'observation et l'étude des faits, c'est conviction profonde qu'il y va de l'avenir de la France et de la société.
Vainement le définitif succédera au provisoire, l'élection à l'hérédité, la forme républin caine à la forme monarchique, ou la forme monarchique à la forme républicaine; vainement le pouvoir changera de chef; vainement le chef changera de ministres ; si les choses no sont pas changées, le mal ne fera que s'empirer par l'instabilité des gouvernemens et la périodicité des révolutions.
Mais il est impossible que les yeux rie s'ouvrent pas à la clarté de l'évidence, et que volontairement on se condamne à l'impuissance à perpétuité !
Un jour, et ce jour n'est peut-être pas loin, un jour arrivera où toutes les combinaisons ministérielles auront été épuisées, où la mesure des fautes sera comble , où la routine et le péril seront aux prises, où la présomption
n'apercevant plus d'autre issue que l'humilité pour échapper à son dernier châtiment confessera son impuissance ; ce jour-là, comme on n'aura plus le choix entre deux alternatives, il faudra bien se décider à accepter la seule qui s'offrira.
Ge ne sera pas de l'abnégation, pas plus que ce n est par abnégation que les maîtres de poste renoncent à conduire les voyageurs de relais en relais à raison d'un myriamètre à l'heure, là où les chemins de fer se changent de transporter ceux-ci quatre fois plus vite et quatre fois moins cher.
C'est à la nécessité que sont dus tous les progrès , plus elle est impérieuse et plus ils sont rapides.
C'est en elle seule que nous mettons tout notre espoir; elle est accoutumée à triompher des mauvais vouloirs les plus opiniâtres; aussi n'est-ce pas d'eux que nous nous inquiétons. La seule angoisse que nous ressentions est de voir la Franco, qui devrait être si grande et si heureuse, perdre un temps précieux qu'elle ne sait pas utiliser.
Oui , cela est vrai : l'administration d'un Etat ne doit pas être le terme, mais le moyen
de la politique; c'est ainsi que nous avons toujours compris l'administration ; mais encore a-t-il fallu à Christophe Colomb, pour qu'il découvrît le Nouveau-Monde, que Ferdinand, roi d'Espagne, et son épouse Isabelle, consentissent enfin à lui accorder, après un délai de huit ans, les trois navires que lui avaient refusés la cour de Portugal et la République de Gênes.