‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 101 sur 212 · CE QUE C'EST QUE LA COLONNE VENDOME · texte numérisé non relu

CE QUE C'EST QUE LA COLONNE VENDOME

Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la- République française, la Fraternité,

« Décrète :

t Article unique. — La colonne de la place Vendôme sera démolie. » Eh bien, vous êtes odieux et grotesques! Cette sinistre farce va au delà de ce qu'on pouvait craindre, et tout ce que les journaux de Versailles racontent, vous devez ravoir fait vraiment, car vous faites pis qu'ils n'auraient osé imaginer. Quoi ! ce n'était pas assez des temples violés, de toutes les libertés supprimées : liberté d'écrire, liberté de parler, liberté de sortir, liberté de ne pas se faire tuer ; ce n'était pas assez du sang follement versé, des femmes veuves, des enfants orphelins, des industries mortes, du commerce agonisant ; ce n'était pas assez de la dignité même de notre défaite — la seule gloire qui nous restât ! — évanouie dans le honteux désastre de la guerre civile ; il ne vous suffisaitpas, en un mot, d'avoir détruit le présent et compromis l'avenir, vous voulez encore anéantir le passé ! Gaminerie funèbre ! Mais la colonne Vendôme, c'est la France, oui, la France d'autrefois, la France que nous ne sommes plus, hélas ! Il s'agit bien de Napoléon, ici, il s'agit de nos pères victorieux, superbes, allant à travers le monde planter le drapeau tricolore dont la lance est faite d'une branche de l'arbre de la liberté ! Il s'agit de cette suite interminable de triomphes qui ont fait le

150 ce qu'on fait en renversant la colonne.

pays si radieux et Paris lui-même si flamboyant, qu'après bien des années d'obscurité, leur rayonnement était encore assez incontesté, assez énorme, pour que Tan dernier, pendant le siège, quand apparut au ciel Taurore boréale, le peuple de Berlin, groupé sur les hauteurs afin d'admirer le phénomène céleste, s'écriât avec une terreur naïve : « Oh ! c'est Paris qui brûle ! » Démolir la colonne Vendôme, ne croyez pas que ce soit seulement renverser une colonne de bronze que surmonte une statue d'empereur ; c'est déterrer vos pères, pour souffleter les joues sans chair de leurs squelettes et pour leur dire : « Vous avez eu tort d'être braves, d'être fiers, d'être grands ! vous avez eu tort de conquérir des villes, de gagner des batailles, vous avez eu tort d'émerveiller le monde par la vision de la France éblouissante. » C'est jeter aux quatre vents les cendres des héros. C'est dire à ces vieillards qu'on voyait naguère par la ville — où sont-ils maintenant ? on ne les rencontre plus ; les avez-vous tués, ou bien, leur gloire évitet-elle de coudoyer votre infamie? — c'est dire aux vieux soldats des Invalides : « Vous n'êtes que des ganaches et des brigands ! Il te manque, à toi un bras, à toi une jambe? Tant pis pour vous, canailles! Voyezvous, ces célérats qui se sont fait estropier pour l'honneur de leur pays ! » C'est leur arracher leur vieille croix d'honneur, et les livrer par les rues aux gamins obscènes qui les suivront en criant « Au héros ! » comme on crie : « A la chienlit !» Ah! certes, je l'accorde, il est des grandeurs plus pures, moins coûteuses que celles qui résultent de la guerre et des conquêtes. Libre à vous de rêver pour votre patrie une gloire différente de sa

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