LA DÉFECTION DE M. ROSSEL
ferme, très concluante, elle diffère essentiellement des écrits emphatiques et obscurs auxquels nous ont accoutumés les écrivains de la Commune, et elle me révèle en outre bien des détails qu'il m'est fort agréable de connaître puisqu'ils me permettent de supposer que le jrègne de nos tyrans touche à sa fin. Je suis heureux de savoir que la Commune, si elle a de l'artillerie, n'a pas d'artilleurs. Il m'est doux d'apprendre qu'elle ne dispose qi\ede sept mille combattants; je craignais qu'elle ne fût en situation d'en faire tuer bien davantage; et quant à ce que dit le citoyen Rossel des comités et des chefs de légion qui délibèrent au lieu d'agir, j'en suis charmé, puisque me voilà convaincu que la Commune sera tout à fait impuissante à continuer longtemps la lutte où Paris enfin périrait ; et cependant je désapprouve la lettre du citoyen Rossel, parce qu'elle est de sa part une sorte de trahison et que ce n'est pas aux amis ni aux serviteurs de la Commune qu'il convient de révéler ses fautes et de découvrir sa faiblesse. Qui donc a contraint le chef d'état-major Rossel à prendre la place de son général destitué et emprisonné ? N'a-t-il pas accepté librement une mission dont il devait depuis longtemps avoir reconnu les difficultés? «Mon prédécesseur, dit-il, a eu le tort de se débattre au milieu de cette situation absurde. » Pourquoi s'être placé volontairement là où un autre avait mal fait de vouloir demeurer? Si le nouveau délégué à la guerre espérait, par son habileté, modifier la position, il ne doit, la position étant restée ce qu'elle était, il ne doit s'en prendre qu'à sa propre insuffisance. En somme, ce qui pourrait être conclu de ses déclarations, c'est qu'il n'a ac-
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cepté le pouvoir que pour s'en démettre avec éclat, comm#Caton n'assistait aux spectacles publics que pour se retirer avec bruit au moment où les spectateurs criaient : c Que les acteurs se déshabillent! » M. Rossel ne pouvant sauver la Commune ou ne le voulant pas, a voulu se sauver lui-même en la perdant. Il y a là quelque chose qui blesse la conscience. Oh! remarquez bien que je ne crois pas le moins du monde à M. Rossel acheté par M. Thiers; ces histoires de sommes offertes aux membres de la Commune sont des contes à dormir debout. Vous savez ce qu'on a dit de Cluseret? Il avait l'habitude de déjeuner au café d'Orsay et d'y jouer aux dominos. Un jour son adversaire lui dit: « Voulez-vous livrer le fort de Montrouge aux Versaillais ? je vous donnerai deux millions. » A qui fera-t-on croire de pareilles billevesées? Donc Rossel ne s'est pas vendu, et cela par l'excellente raison que personne n'a songé à Tacheter. C'est de son propre mouvement qu'il a fait ce qu'il a fait. Pour le plaisir d'être insolent et de paraître hardi il a brûlé ce qu'il avait adoré ; de sorte que, maintenant, le plus coupable des membres de la Commune, ancien escroc et pillard récent, peut dire à M. Rossel, qui est x à ce qu'on assure, un homme d'intelligence et de cœur : « Tu vaux moins que moi, car tu m'as trahi ! »
Quelqu'un a vu et entendu ceci :
Dans un petit cabinet de l'Hôtel de Ville, cinq per-
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sonnages sont réunis autour d'une table. On dîne. Le repas est plus que modeste ; une soupe, un plat de viande, un plat de légumes et du fromage. Une bouteille de vin ordinaire par tête. On se croirait dans un cabinet de restaurant à deux francs, n'était la moutarde qui s'est moisie pendant le siège. De plus, le goût des mets a quelque chose d'officiel, d'atone, de solennel, qui affadit l'appétit.
Toutefois les cinq personnages mangent vite.
Celui qui tient le haut de la table, c'est le citoyen Jourde.
Jourde paraît avoir vingt-huit ans ; sa tête est fine et mathématique; de longs cheveux châtains et bouclés, le teint fatigué; un Henri Heine de la finance. Grand et élancé, l'écharpe rouge autour des reins, il frappe le regard comme une figure de la Convention. \
On est d'abord silencieux, on s'observe. Puis, à la fin du premier service, Jourde murmure en examinant sa cuiller :
— De l'argenterie, tiens ! c'est vrai, il y a de l'argenterie à l'Hôtel de Ville ; je la ferai prendre demain.
Un convive répond, en souriant :
— Pardon, mais j'en réponds et je ne la donnerai pas,
— Si fait, répond Jourde : je vous ferai faire sommation par le Domaine.
— Ah ! pourvu que je sois à couvert, libre à vous. Puis, Jourde, de bonne humeur, songe tout haut. Il
vient de découvrir en dînant 300,000 francs inespérés. Un jour de solde. Il pourra mettre quatre millions de coté à la fin de la semaine. Il fait des économies; mais la guerre lui dévore ses ressources. « Au moins
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qu'on mo provienne trois jours d' avance pour les payements qui dépassent cent mille francs ! » dit-il. Puis, il critique Beslay, par un haussement d'épaules. Il espère amortir la dette prussienne avant un an, si la Commune vit un an. Il énumère des aperçus sur les douanes , les brevets, les impôts. « Sinon, dit-il, le billet de banque pris à cent francs un matin vaudra vingt sous le soir ; car le numéraire est timide ; il s'exile. Je trouve rare les gros sous ; mais si on me laisse libre, je réponds du salut! »
Il a l'air de la sincérité convaincue.
Le dîner fini, il salue et sort vivement, sans écouter les réponses des autres convives.
Parfois des cris s'élèvent dans les rues et font tressaillir, derrière les rideaux sombres, les membres de la Commune .
A cette question faite à Johannard :
— Pensez-vous qu'ils entreront dans Paris ?
— Bah ! vous êtes un homme à idées exaltées ! répond celui-ci. Delescluze sait bien que fc'est impossible; et Dombrowski, en garçon froid et intelligent, se met à rire lorsqu'on lui en parle. N'est-ce pas, Rigault?
Celui qui n'a rien dit jusqu'à ce moment fait un signe de tête approbatif. Il paraît très jeune malgré sa barbe épaisse et noire. Ses yeux sont atones. Il a l'air retors et cauteleux, — pouvant être grossièrement jovial à ses heures.
Puis, un rideau s'abaissa, et celui qui a entendu et vu ce qui précède, n'entendit et ne vit plus rien.
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Je regrette Cluseret. Cluseret était vif, surtout en paroles. Il nous criait : «tous gardes nationaux!» Mais, comme aveG le ciel, il était avec Cluseret des accommodements. Il suffisait de répondre aux décrets du délégué à la guerre : * Gomment donc ! mais je ne demande pas mieux. J'allais justement vous prier de m'envoyer à la porte Maillot. » Et, cette concession feite, on pouvait s'en aller à ses affaires sans être inquiété davantage» Quant à sortir de Paris, en dépit de la loi qui ferme les portes aux hommes âgés de moins de quarante ans, rien n'était plus facile. On allait à la gare du Nord, on s'adressait à un citoyen assis devant une planche, derrière un guichet, au bureau des passeports.
— Quel âge avez vous ? demandait-il.
— Soixante -dix-huit ans, répondiez-vous en promenant avec complaisance votre main droite dans votre belle chevelure noire.
— Seulement? Vous paraissez plus âgé, citoyen.
Et le complaisant employé vous remettait un petit papier sur lequel était écrit un mot cabalistique. Le jour où la fantaisie me prit d'aller passer deux heures à Bougival, mon petit carré portait ces lettres étranges: « Caminolus. » Muni du mystérieux sauf-conduit, il ne restait plus qu'à prendre un billet de première et à monter en wagon. On était libre ! et rien ne pouvait plus vous empêcher daller, si telle était votre fantaisie, proclamer la Commune à Àrcachon ou à Monaco.