‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 193 sur 212 · UNE ARRESTATION · texte numérisé non relu

UNE ARRESTATION

un mur peu élevé qui forme, à cette place, le côté gauche de la cité. Cela fait, il rentre précipitamment dans la maison ; très-rapidement aussi j'ai gagné le carré de mon escalier, et, prêtant l'oreille, j'entends le concierge dire à sa femme : « La barricade est prise, donne-moi une blouse. Ils sont à Montmartre. Nous sommes flambés ! » Je reviens à la fenêtre ; le concierge doit s'être trompé, et Montmartre n'est pas encore pris, car je viens d'entendre siffler un obus qui semblait venir de la butte. D'ailleurs le vacarme, de toutes parts, redouble ; toutes ces horribles sonorités se confondent en un bruit perpétuel qui semble celui d'un million de marteaux frappant sur des enclumes. Je puis à peine tenir en place, ma main se crispe sur le rebord de ma croisée. Je me penche autant que je puis pour voir, je ne vois rien, rien sinon un peloton de lignards précédés de deux gendarmes, qui vient d'entrer dans la cité. Il s'arrête devant ma porte, quelques hommes se détachent, et bientôt j'entends, au second étage, le bruit d'une porte ouverte et brusquement fermée et des pas lourds sur le parquet. Je tremble ; cet homme qu'on vient arrêter, si on allait le fusiller, là, dans la maison, dans son appartement, devant sa femme? Mais non, les deux gendarmes reparaissent dans la rue, ayant entre eux le prisonnier à qui on a lié les mains, ei autour d'eux le peloton se reforme et se remet en marche. L'homme, alors, lève avec colère ses poings rapprochés et dit : € Je ii'ai qu'un regret, c'est de ne pas avoir fait sauter tout le quartier. tEn même temps, au-dessous de ma fenêtre, une fenêtre s'ouvre, et je vois apparaître une femme à cheveux gris qui tend les bras en criant : « Meurs tranquille ! je te vengerai. » A ces mots les soldats s'ar-

fliO l'horrible bruit.

rotent, et les deux gendarmes reviennent vers la maison. Je comprends qu'ils viennent arrêter la femme après avoir arrêté le mari. Je tombe assis sur une chaise, effaré, épouvanté, fermant les yeux pour ne point voir, et m'appliquant les mains sur les oreilles pour ne plus entendre la fusillade ; mais l'horrible bruit aigu triomphe et me perce les marna.

Non, ceux qui ne l'entendent pas — oh ! qu'ils sont heureux, ceux-là ! — ne comprendront jamais ce qu'il a d'effroyablement sinistre, ce bruit énorme, continu, prodigieux! et se dire : chaque balle menace une poitrine, chaque boulet troue une maison ! L'épouvante tord les coeurs, l'affolement s'empare des cerveaux; des visions de cadavres passent devant les yeux, des maisons s'écroulent, écrasant les dormeurs; des hommes tombent en criant : « miséricorde ! » et l'on s'étonne de vivre au milieu de ces foules qui meurent.

J'ai fait quelques pas dans la rue ; une balle s'est aplatie derrière moi sur la barre de fer d'une devanture, et j*a ; entendu le dispersement sur les pavés d'une vitre qui se brise. Je me suis dit : rentrons.

Mais en passant devant un débit de liqueurs entrouvert, où des hommes causaient, je me suis arrêté et j'ai recueil quelques nouvelles. Montmartre est pris, les fédérés ont mal résisté, on a beaucoup fusillé dans les ruelles et dans les allées des maisons. On avait dit à sept insurgés :

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