‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 63 sur 212 · LE GÉNÉRAL DU VAL · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DU VAL

vous dévouez à une défaite et à un trépas inévitables, vous mettez en usage toutes les hypocrisies que vous reprochez à vos ennemis ! « Bergeret et Flourens ont fait leur jonction : ils marchent sur Versailles. Succès certain. » Vous faites afficher cette dépêche, — une fausse nouvelle, n'est-ce pas? Mais ne faut-il pas tromper les hommes pour les perdre ? — et vous ajoutez : « Le feu de l'armée de Versailles ne nous a occasionné aucune perte appréciable. » Ah ! sur ce point, demandez leur avis aux femmes qui guettent aux portes de la ville le retour do vos soldats, et dont la plupart escortent, en sanglotant, des brancards ensanglantés !

Les heures s'écoulent toujours plus sinistres. On se bat à Glamart, on se bat à Meudon, comme à Neuilly, comme à Gourbevoie, Mitraillades, canonnades, fusillades ; les victoires des communalistes, mensonges. Le jour se fait sur ces prétendus triomphes ; et d'ailleurs, la victoire ne serait-elle pas . aussi détestable que la défaite?

Le général Duval a été fait prisonnier et mis à mort.

— Si vous m'aviez pris, lui a demandé le général Vinoy, m'auriez- vous fait fusiller? »

— Sans hésiter, a répondu Duval.

Et Vinoy a commandé :

— Feu !

TENACITE DES FEDERES. 81

Mais cette anecdote, quoique 1res répandue, doit être fausse. Il.est peu probable que le commandant en chef des troupes versaillaises ait consenti à un tel dialogue avec un « insurgé. »

Quant à Flourens > il est mort aussi. Où? Gomment? C'est ce qu'on ne sait pas encore d'une façon certaine. Il y a plusieurs versions : On parle d'une balle dans la poitrine, ou dans le cou, ou dans la tête ; le bruit court aussi d'un coup de sabre qui lui aurait fendu le crâne en deux.

On s'occupe beaucoup de Flourens dans les groupes les plus réactionnaires. Cet homme singulier n'inspire pas d'antipathie, même à ceux qui devraient le détester le plus violemment. J'essayerai un jour de me rendre compte de cette partialité de l'opinion en faveur de ce romanesque émeutier.

Duvaitué, Flourens tué, Bergeret agonisant, l'enthousiasme des fédérés devrait être singulièrement refroidi. Eh bien! pas du tout. Les bataillons qui défilent sur le boulevard ont l'air très-résolu, ils chantent et ils crient : « Vive la Commune ! * Sont-ils dupes de leurs chefs au point de croire aux pompeuses affiches annonçant d'heure en heure des lignards faits prisonniers, des attaques repoussées, des redoutes emportées ? C'est invraisemblable. D'ailleurs, dans leurs quartiers respectifs, les gardes doivent voir revenir ceux qui ont été au combat et qu'attendent sur le pas de la porte des femmes inquiètes ; ils doivent apprendre d'eux que les marches en avant ont été en réalité des déroutes , et qu'il y a bien des morts et bien des blessés lorsque les bulletins de la Commune n'enregistrent que des * pertes

88 l'ordre dans le désordre.

relativement peu "importantes* » D'où leur vient donc cette ardeur qui survit au premier élan ? Est-çlle entretenue par les récits faux ou vrais qu'on répand à foison des cruautés versaillaises ? « L'assassinat » de Duvai, « l'assassinat » de Flourens, les prisonniers fusillés, les vivandières violées, toutes ces inventions coupables ; — sont-ce des inventions? hélas! la guerre ciyile , nous rend si barbares ! — sont bien de nature à.surQ^t^r l'enthousiasme de la haine, et ils marchent à une défaite probable de l'air dont on irait à une victoire certaine. Ah ! égarés ou non» coupables même, et quel que sottie motif qui les pousse, ils sont braves ! et, quand, ils passent ainsi, ils sont beaux. Oui , malgré les haillons qui servent d'uniformes au plus grand nombre d'entre eux, malgré la démarche ■ avinée de quelques-uns,,, ils sont, dans l'ensemble, superbes ! et la raison des plus froids partisans de l'ordre à tout prix essaye en vain de résister' à l'admiration qu'inspirent ces hommes qui vont mourir !

Il faut reconnaître aussi qu'il y a, dans les GomïJWfl^ déments, moins de désordre qu'il ne pourrait y eu avoir. Tous ces bataillons ont l'air de savoir à qui ils obéissent* Ils vont, les uns à l'Hôtel de Ville, les autres à la place Vendôme, plusieurs dans les forts, quelques-uns aux avant -postes ; les marches , les contre-marches se combinent sans confusion ; les munitions , en général, ne manquent pas aux combattants. Ils reçoivent des vivres. Si éloigné que l'on soit d'estimer les chefs des fédérés, il faut convenir qu'il y a quelque chose de trèsremarquable dans cette rapide organisation de tou$e une armée, au milieu du plus complet des bouleversements

tfEUILLY. 89

politiques. Qui donc commande ? qui donc organise ? Les membres de te Commune, divisés d'opinion, ne paraissent pas en état, à cause de leur nombre et de leur incontestable ' iûexpérienèe , d'imprimer une direction unique aux choses militaires. Parmi eux, ou derrière eux, y a-t-il donc quelqu'un qui sait penser et agir ? Est-ce Bergeret î est-ce Gluseret? l'avenir nous l'apprendra peut-être. En attendant, et en dépit des échecs sfctws ces jours derniers par les fédérés , Paris entier s'accorde pour s'étonner de la régularité avec laquelle semblent fonctionner les rouages administratifs de la Guerre , et il s'étonne d'autant plus que , pendant le sîége, nos chefs t légitimes, » disposant de moyens plus puissants, ayant sous leurs ordres des soldats mieux disciplinés, n'avaient pas réussi à obtenir des résultats aussi frappants.

Mais né vaudratît-il pas cent fois mieux que cet ordre n'eût pas été établi? Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils ne fussent pas dirigés par des commandements précis, ceux que ces commandements vouent à une mort sans gloire ? Neuilly, depuis quelques jours, Neuilly, si joyeux autrefois avec ses boutiques industrieuses , ses cabarets populaires et ses parcs princiers, Neuilly, dominé d'un côté par les batteries versâitlaises , de l'autre par les canons parisiens, et surplombé incessamment par les obus et les boîtes à mitraille du Valérien, Neuilly avec son pont pris et repris, avec ses barricades abandonnées et reconquises, est, depuis plusieurs jours, comme un vaste trouoù s'abîment l'un après l'autre, pris de vertige, les bataillons fédérés, comme une région d'enfer où se complaisent, dans la Jolie du sang et de la mort,

Page 1