‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 64 sur 212 · PARIS QUI MEURT · texte numérisé non relu

PARIS QUI MEURT

les damnés de la Commune. Chaque maison est une forteresse. Les gendarmes étaient parvenus hier à s'avancer, jusqu'au marché de Sablonville ; on les a repoussés ce matin au delà de l'église. Sur cette église, un enfant, M. Leullier fils, a planté le drapeau rouge sous une averse de projectiles. « Cet enfant sera un homme, » dit Cluseret, délégué à la guerre. Oui, à moins qu'il ne soit un cadavre. Les fenêtres fiisillent les fenêtres. On fait l'assaut d'une maison; on se rencontre sur l'escalier ; ce sont des luttes sans pitié, nuit et jour, à toute heure. La rage de part et d'autre est prodigieuse. Ces hommes, amis il y a huit jours encore, n'ont plus qu'un désir : s'assassiner. Un habitant de Neuilly, qui a réussi à s'échapper, me raconte ceci : Deux ennemis, un lignard et un fédéré , s'étaient rencontrés dans l'établissement .de bains qui se trouve sur l'avenue de Neuilly, un peu au-dessus de la rue des Huissiers. Les baïonnettes au bout des fusils , tantôt fuyant, tantôt poursuivant, ils arrivèrent sur le toit de la maison, et là, forcenés, ayant jeté leurs armes, ils de saisirent à bras le corps, et luttèrent. Sur le toit penchant, dont les briques se brisent, à cent pieds du sol, ils luttèrent sans merci, sans repos, tant qu'enfin l'un des deux, le lignard, se sentit faiblir et voulut échapper à l'étreinte de son adversaire. Alors le fédéré — la personne de qui je tiens ce récit était à une fenêtre en face d'eux et ne perdait pas un seul de leurs mouvements — alors le fédéré tira un couteau de sa poche, et s'apprêta à frapper le lignard à demi renversé ; celui-ci vit qu'il était perdu, se jota à plat ventre sur la toiture, saisit son ennemi par une jambe, et d'un geste brusque l'en-

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traîna, et tous deux «ils roulèrent et s'abattirent sur le trottoir. Ni Pun ni l'autre ne s'était tué, mais le lignard avait la face rougeâtre de sang et de poussière, et le Parisien qui était tombé comme à cheval sur son ennemi, l'acheva d'un coup de couteau clans le crâne ! — Telle est cette lutte infâme, telle est cette lutte impitoyable ! Ne cessera-t-elle donc que lorsqu'il n'y aura plus de sang à verser ?

Cependant le Paris des boulevards élégants, le Paris viveur se promène et sourit. En dépif des nombreux départs,, il y a encore çà et là assez de dandys désœuvrés et de belles filles joyeuses pour que l'honnête homme qui passe ait souvent l'occasion de rougir dp colère, Les théâtres sont ouverts. On joue le Canard à trois becs. Connaissez-vous le Canard à trois becs f C'est une pièce tout à fait propre à distraire les gens des soucis de la guerre civile. Vous comprenez, il faut bien rire un peu. On meurt là-bas, rions ici. Dans les baignoires on chuchotte, dans les avant-scènes on croque des violettes pralinées ; tout est pour le mieux. M 11 ® Nénuphar, ainsi nommée par antiphrase, a les plus beaux yeux du monde. Gageons que le joli monsieur qui se dissimule à demi derrière elle, les a déjà comparés, vu les ravages qu'ils exercent, à des boîtes à mitraille? On n'est pas plus galant. C'est à la fois spirituel et actuel. Ah ! tenez, ceux qui se battent à cette heure, ceux qui, par leurs canons et leurs chassepots, exposent aujourd'hui Paris à d'épouvantables représailles , ce« hommes sont bien coupables, mais je les préfère encore à ceux-ci qui viennent pouffer de rire pendant que la cité tout entière se désespère, qui n'ont pas même la

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pudeur de cacher leurs joies à nos détresses, et qui jcaressent devant tous des filles, pendant que les mères» pleurent leurs enfants !

Sur les boulevards, c'est encore pis : la prostitution tenace s'y étale et triomphe. Gela est donc vrai ce que me disait tout-à-1'heure un pauvre garçon, un rapin, philosophe amer : « Quand Paris tout entier sera détruit, quand ses maisons, ses palais, ses monuments, renversés, émiettés, joncheront son sol maudit, et ne seront plus, sous le ciel, qu'une ruine démesurée, alors, de* ce monceau informe, on verra, comme d ? un immense sépulcre, sortir un fantôme de femme, squelette vêtu d'une robe éclatante, décolleté jusqu'aux côtes, et le crâne coiffé d'une toque ; et ce fantôme, courant de débris en débris, tournant parfois la tête pour voir si quelque* libertin ressussité comme elle la suit dans là solitude, ce fantôme, ce sera l'âme affreuse de Paris ! »

.Quand minuit approche, les cafés se ferment. Le délé*: gué à l'ex-préfecture a pris l'habitude d -envoyer descompagnies de gardes nationaux qui hâtent et surveillent la fermeture des établissements publics. Mais cette précaution , comme tant d'autres , est inutile. II y a des portes secrètes qui échappent aux plus minutieuses investigations. Quand les devantures sont closes, on voit filtrer de la clarté par les interstices des planches. Approchez-vous, collez votre œil à ces fentes lumineuses, écoutez le canon qui tonne, les mitrailleuses qui toussent horriblement, la fusillade qui crépite, et regardez à l'intérieur des établissements fermés. Oa cause, on mange, on fume, des garçons vont et viennent. Il y a des femmes qui vont d'une table à l'autre,

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