LES COMPLICES DE VERSAILLES
interruption. Je puis affirmer (et j'ai les meilleures raisons pour me croire bien informé) qu'il a ajouté :
— D'ailleurs, elle est trop vieille, celle-là ! il y a dixhuit cents ans que vous nous la faites 1
Ceci, on en conviendra, n'était pas moins spirituel qu'élégant, et c'est bien ainsi que devait s'exprimer l'aimable délégué qui, l'autre jour, ayant autorisé, dans un moment de clémence peut-être exagéré, un abbé à visiter un prisonnier à la Conciergerie, lui donna un laisser-passer ainsi conçu : « Laissez-passer le nommé X., se disant serviteur d'un nommé Dieu. » Ah ! que de grâce et quel esprit !
Diantre ! je ne suis pas sans éprouver quelque inquiétude. Le nouveau décret de la Commune met sérieusement en danger les gens qui ont le malheur de ne pas vivre avec leurs concierges sur le pied de la plus amicale affection, ou qui ont eu des mots avec le commissionnaire du coin. Copions l'article 1 er de ce farouche décret :
« Toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d'accusation et incarcérée. »
Peste ! nous n'y allons pas de main morte! Il est clair que le premier scélérat venu — à qui, il y a sept ans, j'aurais refusé de prêter cent sous — peut aller rendre visite au citoyen Rigault et lui affirmer que j'ai des relations suivies avec le gouvernement de Versailles; immé-
FL0UREN3. 97
diatement on m'incarcère. Car, remarquez-le bien, il n'est pas requis que la complicité avec « les traîtres » soit prouvée. Il suffit que Ton en soit prévenu pour aller contempler l'azur du ciel à travers les barreaux de la Conciergerie. D'ailleurs, que signifient ces mots : «complicité avec le gouvernement de Versailles ? » Tout dépend de la manière dont on voudra entendre les choses. Je ne suis pas bien sûr d'être innocent. Tel que vous me voyez, j'ai salué assez fréquemment un honnête garçon—je dis : honnête, parce que j'espère que ces notes ne tomberont pas bous les yeux du délégué à la préfecture de police — avec un honnête garçon qui, à l'heure où j'écris ceci, est bien capable, le gredin! de dîner à V Hôtel des Réservoirs > à Versailles, en compagnie d'un ou plusieurs membres de l'Assemblée nationale. Vous comprenez maintenant que je ne sois pas tranquille du tout ! connaître un homme qui connaît des députés, cela constitue — ou je suis indigne de vivre sous le gouvernement paternel de la Commune — une belle et bonne complicité avec les hommes de Versailles. Je crois que je n'agirais que prudemment en m'esquivant de Paris dans un sac à charbon, comme l'a fait hier un de mes amis, ou de toute autre façon folâtre. Et voilà ce que c'est que de saluer des gens compromis !
Plourens est mort, cela, dès hier soir, était certain. Un garde national avait ramené de Bougival le cheval du
98 FLOURBNS.
colonel, mais, depuis quelques heures seulement, on a des détails précis et qui paraissent véritables. <.
11 a été fait prisonnier à Rueil.
— Rendez-vous ! lui a dit un gendarme. Il a répondu par un coup de pistolet. Un autre gendarme lui a donné un coup de sabre dans le ventre, un troisième gen- / darme — d'un coup de sabre aussi *- lui a fendu le crâne. Quelques-uns nient le coup de pistolet et croient à un assassinat. Que d'événements obscurs et d'où la vérité ne sera jamais clairement démêlée ! Quoi qu'il en soit, il est mort. Son oorps a été reconnu à Versailles par un commis île la maison Garnier frères. Sa mère est partie ce matin ; elle va chercher le cadavre de son fils. Pourquoi donc le trépas de cet homme mêlé à toutes les secousses révolutionnaires de ces dernières années et que devraient haïr spécialement les gens de paix et d'ordre, nous affecte-t-elle douloureusement? Le général Duval, tué, nous a peu émus ; Flourens, mort, nous attriste. Ah ! c'est que celui-ci était une âme ardente et convaincue, sincère ! C'était un croyant. Quelle que soit la religion, l'apôtre inspire de l'estime, et le martyr de la compassion. Cet apôtre, ce martyr, était né riche ; fils d'un savant illustre, on pourrait presque dire qu'il était né savant. Puis, tout jeune encore, il se lança dans les aventures de la politique. On se battait en Crète, il partit pour la Crète. Là il s'insurgea contre l'insurrection elle-même, nargua les gendarmes, fut pris, s'évada, fut repris, en un mot inventa une légende, créa un roman. C'est justement parce qu'il était romanesque qu'il est intéressant. Il revint en France. Plein de générosité, prodigue de son argent comme de son sang, il secourait les