‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 65 sur 212 · IL Y A FUSILLADE ET FUSILLADE · texte numérisé non relu

IL Y A FUSILLADE ET FUSILLADE

s'offrant ici, se vendant là. Les hommes sont bêtes et gais. On débouche des bouteilles de Champagne : « Ah î • ah ! c'est la fusillade. » Ces hommes sont les amants" de toutes, ces femmes sont les maîtresses de tous ! Je vous dis que cette orgie est du meilleur effet au milieu de la ville chargée de malédictions, à quelques pas du champ de bataille où la baïonnette perce, où la mitraille éventre ! Et plus tard, quand on a bien ri , bien chanté, bien bu, comme la nuit est très-belle , on prend une voiture découverte, on va aux Champs-Elysées, et là on se hisse sur le siège, à côté du cocher, pour tâcher d'apercevoir le combat, pour voir si « ces gens-là » savent aussi bien mourir que les autres savent s'amuser.

Plus discrets, d'autres viveurs se réfugient aux premiers étages de quelques maisons, dans les cercles. Ils spHt trahis cependant par la splendeur des lustres qui perce les rideaux épais. Longez les murs, vous entendrete les conversations des joueurs et le cliquetis joyeux des pièces d'or. é •

Ah ! lâchetés des heureux ! colères excusables des méurt-de-faim !

Au retour d'une de ces. excursions où j'observe Paria* nocturne, aujourd'hui 5 avril, à une heure du matin, je suivrais la rue du Mont-Thabor afin de gagner le boulevard et de là le quartier où j'habite.

94 MONSEIGNEUR DÀRBOY.

En traversant la rue Saint-Honoré, j'avais aperçu un groupe de gardes nationaux rangés sur le trottoir. De telles jrçflpontres sont communes, je ne pris point garde à celle-ci. Dans la rue du Mont-Thabor, personne, le silence, la solitude. Tout-à-coup, à quelques pas devant moi, une porte s'ouvrit, un homme en-sortit, et s'éloigna précipitamment dans la direction opposée à l'église. Cette sortie avait l'air d'une fuite. Je m'arrêtai, attentif. Bientôt, par la même porte< s'élancèrent deux gardes nationaux ; ils se mirent à courir, avec des ôris, après le fuyard qui avait peu d'avance, le ratrappèrent sans peine, et le ramenèrent pendant que les gardes que j'avais vus rue Saint-Honoré accouraient au bruit. Les exclamations, les injures de toutes sortes,' m'apprirent que l'homme arrêté et repris était M. l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine. On le fit rentrer dans la maison, la porte fut refermée, le silence se rétablit.

Ce matin, j'ai appris que monseigneur Darboy, archevêque de Paris, avait été arrêté à peu près à la même heure et dans des conditions analogues.

On cite encore d'autres arrestations faites dans le monde ecclésiastique. Le curé de Saint-Sé vérin, le curé de Saint-Eustache, auraient été appréhendés, le premier, dans son domicile, le second, au moment où il sortait de son église. Le curé de Notre-Dame-des-Victoires devait être arrêté également; prévenu à temps, il a pu se mettre en sûreté.

Conduit à l'ex-préfecture de police (pourquoi ejr-préfecture ? Il me semble qu'elle ne fonctionne pas moins que si elle était tout simplement une préfecture?), mon-

LE CITOYEN RIOAULT. . 95

seigneur Darboy a été interrogé par le citoyen délégué Rigault. .

Il faut dire que M, Rigault commence à faire parler de lui depuis quelques jours. C'est un homme qui avait évidemment une vocation sincère pour le métier qu'il a choisi, car il arrête, il arrête, il arrête. On ne dispute pas des vocations ni des couleurs. D'ailleurs, jeune, froid, correct, amer. Mais son flegme n'exclut pas, comme on va le voir, une aimable gaieté.

G' est donc par le citoyen Rigault qu'a été interrogé l'archevêque de Paris. Je ne suis pas démesurément curieux, mais je voudrais savoir ce que le membre de la Commune a pu demander à monseigneur JJarboy. Celui-ci n'ayant apparemment commis qu'un crime, celui d'être prêtre, et n'ayant sans doute aucune envie de le dissimuler, on ne s'explique pas très-bien sur quoi a pu porter l'interrogatoire. Il faut supposer que M. Rigault a trouvé dans son imagination des ressources particulières pour soutenir l'entretien, et que sa vocation de juge d'instruction n'est pas moins réelle que sa vocation de policier. Quoi qu'il en soit, les journaux de la Commune enregistrent avec une admiration peu dissimulée ce fragment de dialogue :

— Mes enfants I aurait dit à un moment l'archevêque de Paris, dont les cheveux sont blancs.

— Citoyen, interrompit le délégué Rigault qui n'a pas trente ans, vous n'êtes pas devant des enfants, mais devant des magistrats.

C'était tapé, cela ! et je conçois l'enthousiasme que M. Rigault inspire aux membres de la Commune. Mais cet excellent citoyen ne s'est pas borné à cette fière

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