LE DOUBLE ASSASSINAT
nale saisit violemment M. Clément Thomas par le collet de son habit, le secoua à plusieurs reprises, et enfin lui plaça un revolver sur la gorge.
— Avoue, dit-il, que tu as trahi la République.
M. Clément Thomas ne répondit que par un mouvement d'épaules. Alors l'officier se retira.
Le général se trouvait seul et debout devant la muraille,
Qui donna le signal? On ne sait. Une vingtaine de détonations éclatèrent à la fois. M. Clément Thomas tourna sur lui-même et tomba, la face en avant.
— A ton tour ! dit un des assistants au général Leoomte.
Celui-ci, de lui-même, sortit des rangs, enjamba le cadavre de Clément Thomas , s'adossa au mur, et attendit.
— Feu ! cria un officier.
Il y a une heure , j'ai rencontré rue des Acacias une vieille femme qui offrait pour S francs une balle qu'elle avait retirée du plâtre de la muraille, au bout de la rue des Rosiers.
Il est dix heures du soir. Si je n'étais point si las, je me dirigerais vers l'Hôtel de Ville. On dit que la garde nationale s'en est emparée; le 18 mars continue le 31 octobre. Mais cette journée m'a horriblement fatigué, j'ai à peine la force d'écrire ce que je viens de voir et d'entendre çà et là.
ÇX ET LA. 9
Sur les boulevards extérieurs, les débits de liqueurs regorgent d'ivrognes. II y a des badauds pour regarder boire ces hommes qui se vantent d'avoir fait une révolution. Quand « le coup » a réussi, il se trouve toujours un tâs de chenapans pour dire : * C'est moi qui ai fait le coup ». On cause , on rit, on chante. A chaque pas des fusils en faisceaux. Au coin du passage de l'Elysée-des Beaux-Arts s'amoncelait, quand je suis passé, un tas grouillant d'hommes couchés. Plus loin , j'ai vu tout un bataillon, l'arme au pied, prêt à se mettre en marche. A l'entrée de la rue Blanche et de la rue Fontaine, quelques pavés posés les uns sur les autres voudraient avoir l'air d'une barricade. Rue des Abbesses, j'ai compté trois canons ; une mitrailleuse menace la rue des Martyrs. Rue des Acacias, un homme a été arrêté et conduit au poste.par une patrouille de gardes nationaux ; j'ai entendu dire qu'il avait volé. Arrêter un ou deux voleurs, c'est une des traditions de l'émeute parisienne. D'ailleurs, le désordre n'est pas excessif. Si tous les hommes ne portaient pas l'uniforme, on pourrait croire que c'est un soir de fête populaire ; les vainqueurs s'amusent.
Il y avait peu de soldats, ce soir, parmi les fédérés : ils sont peut-être rentrés dans les casernes, par habitude, pour manger la soupe.
Sur les grands boulevards, des groupes tumultueux commentent les événements de la journée. Au coin de la rue Drouot, un officier du 117 e bataillon lit à haute voix, ou plutôt récite (car il a l'air de la savoir par cœur!) la proclamation de M. Picard, affichée dans Paprès midi :
c Le gouvernement vous appelle à défendre votre cité, vos foyers, vos familles, vos propriétés.