‹ Les 73 journées de la Commune: du 18 mars au 29 mai 1871Chapitre 82 sur 212 · EN ALLANT A LA PORTE-MAILLOT · texte numérisé non relu

EN ALLANT A LA PORTE-MAILLOT

une fierté naïve : je n'ai pas peur du tout. Une inclinaison d'un centimètre de plus dans la direction de l'obusier, et je pouvais être haché en miettes ; n'importe, je suis plus que jamais disposé à marcher en avant. Je commence à croire qu'il n'est pas très-difficile d'être brave, — quand on n'est pas un poltron. Sous l'arche immense du monument, il y a une centaine de curieux qui se. croient à Vâbri, et qui, de temps en temps, avancent, leurs têtes pour examiner les dégâts que viennent de faire trois projectiles successifs au groupe du sculpteur Etex. Mais sur l'avenue de la Grande-Armée, on ne voit guère que des fédérés, et je suis peut-être le seul homme sans uniforme qu'on ait laissé aller jusque-là. Je vois distinctement une petite barricade, élevée devant la Porte- Maillot, de ce côté des remparts. Le bastion de droite canonne vigoureusement les hauteurs de Courbevoie; d'énormes bouffées de fumée, presque immédiatement accompagnées d'effroyables détonations, certifient le zèle des artilleurs de la Commune. Au delà, l'avenue de Neuiily s'étend, longue, solitaire, poussiéreuse; d'ailleurs le soleil m'aveugle, et je ne distingue qu'imparfaitement les . + objets. Mais la fusillade commence à devenir très-distincte ; on se bat surtout à Saint-James,— je me souviens de la petite maison que j'habitais, en face du bois de Boulogne, — et dans l'ancien parc de Neuiljy. Je voudrais suivre le bataillon au delà dès portes, mais un officier m'aperçoit, et, sans la moindre politesse, m'intime l'ordre de rétrograder. Il me rend service d'ailleurs ; car, - bien que depuis un instant le feu des batteries versail- / laises ait diminué d'intensité , la place ne doit pas être longtemps tenable, si j'en juge par les débris d'obus qui

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jonchent çà et là le sol, par des brancards que Ton emporte, et où l'on aperçoit des matelas rougis de sang ; par la gare, presque entièrement effondrée, et par les maisons voisines, qui, presque toutes, ont de grands trous dans leurs façades. D'ailleurs, les fédérés ne paraissent . pas s'émouvoir outre mesure de leur situation délicate. ; On entend de grands éclats de rire sortir d'une casemate dont la cheminée fume, et les gardes, qui vont çà et' là, sifflent le Chant du Départ, de l'air le plus satisfait du monde. Je gagne la rue du Débarcadère, très-rapprochée du rempart. Une de mes parentes demeure au n° 4 ; elle a déménagé ; mais la concierge me reconnaîtra et me permettra sans doute de m'installer à quelque fenêtre. Dans la maison voisine, qui fait le coin, un obus est entré chez le marchand de vins, qui se serait bien passé de ce visiteur, et s'y est conduit d'une façon peu convenable, brisant les glaces, estropiant les tables, enfonçant le comptoir , mais n'a tué ni blessé personne. Le concierge du n° 4 me reconnaît en effet, et je m'introduis dans le domicile de ma parente, situé au troisième étage.

De la croisée, je ne puis pas voir le bastion, qui m'est caché par la gare ; mais au loin, à gauche, au delà du bois de Boulogne, où il semble que j'aperçois des mouvements de troupes à travers les branches — sont-ce des Versailiais ? sont-ce des Parisiens ? — s'élève, énorme j et baigné de soleil, le Mont-Valérien. Les étincelles, ' qui ont en plein jour l'éclat pâle de l'argent, se succèdent avec rapidité, les détonations retentissent, et le géant a une tiare de fumée. Je crois qu'il tire dans la direction deLevallois plutôt que sur la Porte-Maillot. Les fédérés ne songent pas à lui répondre. En détournant nn peu

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mes regards ver & la droite, je domine presque entièrement l'avenue de Neuilly. Les terrains dénudés qui forment ce qu'on appelle la zone militaire sont absolument déserts ; plusieurs obus y tombent, qui étaient évidemment destinés à la Porte-Maillot ou au bastion. Ma situation à la fenêtre n'est pas exempte de tout péril ; je suis justement derrière le bastion. Après la zone militaire, les maisons semblent abandonnées, mais je vois distincte* ment des gardes nationaux qui font la soupe sur le trottoir du restaurant Gillet. Je suis trop éloigné pour juger du dégât qu'ont dû occasionner les projectiles; j'ai entendu dire que bien des toits, de ce côté, ont été effondrés, bien des murailles renversées. Tout ce que je puis apercevoir de la place du Marché est désert, mais un bruit de fusillade et des fumées qui s'élèvent d'un des côtés de la place me révèlent que les fédérés y sont en assez grand nombre. Plus loin encore, je vois des fusils aux fenêtres, et des fumées qui montent ; par instant des groupes de combattants traversent l'avenue au pas de course et disparaissent dans les maisons. Quant au pont, précédé d'une ligne sombre qui est une barricade, il ne m'apparaît que très-confusément, grâce à l'éloignement, au soleil qui m'aveugle et peut-être aussi à l'émotion que me causent le désir à la fois et la crainte de voir. Ce qui me surprend surtout dans la bataille à laquelle j'assiste, c'est le petit nombre de combattants visibles. Mais voici que tout à coup — il est environ deux heures de l'aprèsmidi — les batteries versaillaises de Courbevoie, silencieuses depuis assez longtemps, se mettent à tirer avec fureur. L'horrible toux des mitrailleuses couvre le sifflement des obus ; tout le fond de la longue avenue est bai-

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gné d'un brouillard blanc. Le bastion riposte énergiquement ; il me semble que Ton me déchire le dedans de Poreille, et brusquement j'entends un bruit sourd, sec, énorme, que je n'avais pas entendu encore, et je sen? que la maisorua tremblé. Les gardes nationaux du rempart poussent de grands cris; je crois qu'une volée de projectiles a éventré le pont-levis de la Porte* Maillot. Cependant, là-bas, les nuages de fumée se rapprochent évidemment, et les fusillades plus intenses paraissent aussi plus voisines. J'ai l'impression qu'une poussée terrible vient de Courbevoie. Les Versaillais marchent-ils en avant? Les obus dépassent la porte dans la direction des Champs-Elysées. Je distingue un grouillement tumultueux qui marche, dans la fumée, dans ht . poussière, sous le soleil. Le bastion tonne avec une rage croissante. Je ne puis plus en douter, les Versaillais s'avancent : ils ont des pantalons rouges ; ce sont des lignards. Les maisons de l'avenue les fusillent au passage. Je vois une troupe s'arrêter, hésiter sous les balles qui me paraissent partir de la place du Marché, puis se retirer. Alors, des maisons sortent, en grand nombre, des fédérés, qui marchent le long des murs, sans doute pour se dérober à la mitraille de Courbevoie, et poursuivent la retraite de l'ennemi. Mais bientôt, et justement au point où la distance ne me permet plus de rien distinguer avec netteté, ils s'arrêtent à leur tour, puis reviennent sur leurs pas, se cachent dans les maisons, et alors le feu des batteries versaillaises se ralentit, tandis que celui du bastion continue sa furieuse attaque.

J'ai assisté aune de ces allées et venues sous la mitraille*

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