Le chef
Il n'y a qu'un seul chef et il est héréditaire. Ses droits ne sont pas bien grands. Bien souvent le chef est une nullité dans un village, il est chef de nom, mais ne l'est pas en personne. Son autorité est à peine reconnue, et ce pauvre roitelet se dit l'esclave du blanc devant tous les yeux de sa tribu. Il reconnaît son impuissance, son manque d'énergie, de fermeté devant la ferme volonté et la prestance du blanc. C'est lui seul qui est craint et par conséquent écouté. Les indigènes et les chefs appellent le blanc leur père. Le chef est omnipotent, il fait le bonheur de tout son peuple. Le noir aime la tranquilité et aime une entière indépendance. Le chef n'a pas d'autorité sur sa tribu, donc il ne prélève pas d'impôts. Si même il lui prenait cette lubie, les gens de son village ne s'en occuperaient même pas (*). Tous les chefs qui ont participé à une guerre, reçoivent une part du butin.
TlLKENS.
Il n'y a pas de chef pour tous les Ababua, mais chaque tribu a son chef; chaque tribu peut se diviser en communautés importantes ayant chacune son chef propre et vivant indépendamment tout en reconnaissant le chef principal dans les questions regardant l'intérêt de toute la tribu. Du reste chaque village qui ne comprend parfois qu'une famille,
i1) Il me semble qu'il y ait dans les assertions de Tilkens une contradiction quant au pouvoir du chef : nous croyons que lorsqu'il dit que le chef est omnipotent, il a en vue le chef blanc.
Ababua. Congo. F, 177.
possède un chef, qui est le père de famille. L'ensemble de ces villages forme une tribu à la tête de laquelle il y a un chef reconnu par tous. »
Chaque tribu a son chef. Toutefois, les gens d'une même tribu peuvent se diviser en plusieurs communautés importantes, chacun vit indépendamment des autres, et a son chef propre.
C'est ainsi que les chefs Balisi, habitant vers les sources de la Bombo et de la Posaga, ainsi que sur les affluents de l'est du Bali, nous trouvons les deux grandes sous-tribus Bondangosa et Bodagbwa. Les Bodagbwa comprennent deux clans, commandés respectivement par les chefs Basi et Ambelasi; les Bondangossa se divisent en Bapéi, commandés par Akwunguru, Bodungwa, dont le chef est Bakenge, et Monganzi, sous les ordres de Mokeni. Ces chefs n'ont pas toujours des liens de vassalité entre eux et l'on a vu chez les Bokapu' (N.-E. de Zobia), les deux chefs de la peuplade adopter une politique totalement différente : l'un Ka-Kutu, était en révolte ouverte contre les Européens, alors que l'autre chef Eliédé, leur était resté fidèle.
Il peut enfin arriver que le chef ne soit pas pris parmi les hommes de la tribu qu'il commande. C'est ainsi que le chef Bembia, de race Babwenda, commande aux Bangiri.
Ce singulier mélange entre les tribus s'explique par ce fait qu'il n'y a pas entre elles de différence de race.
Il arrive fort souvent que deux communautés assez faibles s'assemblent pour en former une nouvelle qui prend alors le nom de l'une ou de l'autre des fondatrices. Des liens de familles relient aussi les diverses tribus entre elles, la coutume étant pour les hommes de ne pas prendre leurs femmes dans leur village natal, évitant ainsi la consanguinité qui amènerait une dégénérescence inévitable de la race. Des clans trop faibles s'allient aussi des tribus puissantes dont elles adoptent le chef comme suzerain et dont elles prennent la nationalité.
Chez les Ababua, le chef est plutôt une sorte d'arbitre dont l'autorité est reconnue en tant que juge ; on s'en rapporte à lui dans les relations de tribu à tribu. Il commande à la guerre. Il a le droit d'avoir nombre d'esclaves et de femmes, qu'il prend où il lui plait, même parmi les gens d'autres races. Mais son autorité n'est pas absolue et c'est une des raisons pour lesquelles les rapports entre Européens et Ababua ont été longtemps si difficiles.
(Congo.)
F. — Vie sociale.
e) Organisation politique.
177 (suite).
Nous ignorons comment furent nommés les premiers chefs. Tout ce que l'on sait, c'est qu'à la mort de l'nn d'entre eux, le pouvoir passe aux mains de son fils aîné ou de son frère, s'il n'a pas de fils. La descendance masculine a toujours le pas sur l'autre, mais s'il n'y a ni fils ni frère, c'est le neveu, fils d'une sœur, le petit-fils, né d'une fille de chef, ou même le cousin né d'une tante, qui peut devenir chef à son tour. Nous ne connaissons pas de femme qui ait acquis le pouvoir dans une tribu.
Un héritage quelconque se transmet de la même façon. L'épouse ne peut jamais hériter, étant elle-même considérée comme un bien du défunt, de même que ses sœurs ou filles.
Outre les chefs de tribu et de village, il existe des chefs de famille dont les enfants sont des hommes libres.
Les chefs sont aidés dans l'exercice de leur commandement par quelques hommes de confiance, dont les fonctions sont des plus variables et dont l'influence peut n'être que très passagère.
Nous voyons donc que les Ababua ont une organisation ayant pour base la famille dont le père est le chef absolu.
Les chefs de famille reconnaissent un chef qui commande à la guerre, peut disposer à peu près librement de ses sujets et de leurs biens, juge les différends entre hommes de même race et entretient les relations avec les tribus voisines. Mais ce chef, n'ayant pas autour de lui une force pour imposer ses décisions, n'a pas un pouvoir absolu, n'étant pas craint suffisamment. Il a d'ailleurs, à côté de lui, un ou plusieurs hommes d'un pouvoir presqu'équivaîent, pouvant même dépasser le sien. Ce sont les féticheurs.
Védy, Bull. Soc. E. B. Gêoqr., XXVIII (1904), 202-205.
Le chef porte le nom de Kumu.
Les chefs vassaux doivent obéissance au grand chef ; ceux dont il
Ababua. Congo. F, 177.
est mécontent sont exclus des réunions et réprimandés. Mais il ne peut les destituer sans l'assentiment des indigènes sous les ordres du chef en faute.
Quelques rares chefs indépendants ont une puissance suffisante pour passer outre aux protestations à ce sujet, mais généralement, si les indigènes n'admettent pas la punition de leur chef, le chef suzerain doit s'incliner devant la volonté du peuple.
Le chef rend la justice, aidé de son conseil formé par les anciens du village qui réunis à toute occasion, constituent en quelque sorte un pouvoir donnant par son approbation force de lois aux décisions du Kumu.
Hutereau, de Haulleville et Maes, Ann. Musée Congo, Sér. III, 1. 1, fasc. 1 (1909), 96.
Le droit de succession au chérifat appartient au frère germain ou consanguin puiné du chef, ou, à défaut, au fils le plus âgé des chefs qui se sont succédés.
Hutereau, de Haulleville et Maes, Ann. Musée Congo, Sér. III, 1. 1, fasc. 1 (1909), 95.
Le commandement et son hérédité. — A la tête de chaque clan se trouve un chef, Kumu Mosi, héréditaire. Le chef du makéré aîné étant quelquefois reconnu, soit comme chef d'un certain nombre de makéré cadettes, soit comme chef de Vétlna toute entière.
En général, ce chef n'a pas à intervenir dans la vie économique des parentés, sauf de la sienne propre.
Mais tous les incidents provoqués par le contact journalier de parentés voisines lui seront soumis , c'est lui qui décidera les emplacements à occuper par un exode, qui décidera des sanctions en cas de délit ou de crime.
En réalité, son pouvoir est plutôt exécutif, car toujours il devra être secondé par la palabre des hommes libres, chefs de parentés, réunion dans laquelle il exercera un rôle plus ou moins prononcé, non pas par son droit héréditaire, mais bien par son prestige personnel.
Dans une légende, nous verrons les animaux dire à l'un des leurs : " Tu es un grand chef parce que tu sais trancher les différends et que tu n'as pas peur. „
C'est au chef qu'appartient le commandement en cas d'attaque, le droit de convoquer par le gong la réunion générale du clan pour faire exécuter les décisions de la réunion des hommes libres, notamment en ce qui concerne l'observation du droit coutumier.
ABABUA
(Congo.)
E. — Vie intellectuelle,
e) Organisation politique.
177 (suite).
C'est ainsi qu'en 1907, nous avons vu un des deux chefs Mokaséré, Makodé, attaqué par ceux-ci, pour ne pas avoir pris une sanction contre un homme de sa propre parenté, qui dans une incursion armée chez les Mondingima, avait tué par erreur une femme Mokaséré.
Le chef exerce son autorité soit sur un seul clan, soit sur un groupe de clans, soit sur toute une étina, suivant le degré de division de la tribu. Les hommes de son clan lui font l'offrande du léopard, comme je l'ai noté. Aussi, un des ornements caractéristiques des chefs est le " mino me kopî „, collier fait de dents de léopard. Seul il a le droit de porter à son chapeau une touffe de plumes rouges de perroquet ■ kongo ia kumu „, et en temps de guerre, le grand bonnet fait d'une peau de cynocéphale que soutient à l'intérieur un travail de vannerie.
Le chef, dans ses déplacements, est suivi par un groupe de musiciens et de chanteurs, battant la grande cloche double et agitant des grelots. L'indigène qui s'approche de lui dépose par déférence sa lance et son bouclier, lui prend une des mains entre les siennes en lui disant : * Ndô kumu, celui-ci est le chef. „
Le système d'hérédité du commandement est un compromis entre l'agnation et le matriarcat. A la mort d'un chef, ses fils lui succèdent; le premier héritier légitime est le fils aîné de la favorite; en cas de disparition de celui-ci, les frères de même mère lui succéderont dans l'ordre de primogéniture, suivis des fils nés de femmes de * couteaux „, puis des fils de femmes du " bouclier „. A défaut de fils, les frères du défunt lui succèdent, toujours hiérarchisés par le rang social de leur mère, puis ses petits-fils, ensuite les neveux et les cousins. Lorsque le fils qui doit prendre le commandement est trop jeune, la régence est exercée par son oncle.
Prenons en exemple la filiation des chefs de la tribu Monding-
Abàbua. Congo. F, 124.
gima, étina Mokbwama, qui, elle-même est divisée en 28 groupes exogamiques, répartis sous l'autorité des deux chefs Mangaîunga et Epumba; le groupe commandé par ce dernier s'appelle Bolelikbângu ou descendants de Likbângu.
LIKBANGU.
Pâ. 1. Kbangala. 2. Wandi. Zangaba.