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Totémisme

Van Gennep, dans une récente étude, définissait le totémisme : croyance à un lien de parenté reliant un groupe humain d'apparentés (clan) d'une part, et de l'autre une espèce animale, végétale, ou une classe d'objets. Cette croyance s'exprime par des rites positifs ou négatifs, et au point de vue social par une réglementation matrimoniale; le groupe totémique porte le nom de son totem.

Chez les Ababua tous les voyageurs ont signalé l'existence d'animaux sacrés.

Un Moganzulu interrogé sur sa vie future répondra : B Mi nakwa, nayeta dupa, je mourrai, je me réincarnerai hippopotame. „ De ce verbe est dérivé le substantif lyeta, qui désigne l'animal dans lequel se réincarne tout homme du groupe d' 'apparentés sociaux, étina ou tribu suivant le cas. Un Ababua qui mange de la viande de son lyeta, qui aide à le tuer, qui passe à l'endroit où il est mort, s'expose luimême à une mort prompte.

Au point de vue social, le rôle de cette croyance est plus limité que dans la définition donnée plus haut ; généralement la dénomination du groupement n'a rien à faire avec elle. Aux spécialistes de dire si malgré cela nous pouvons cependant lui attribuer, autrement que provisoirement, le nom de " totémisme, „ le considérant comme un stade particulier du système défini par Van Gennep, ou si nous avons affaire à un * pseudo-totémisme, „ akhémisme, etc.

Les totems les plus répandus chez les Ababua sont les totems zoologiques. Ils se répartissent de la façon suivante.

L'hippopotame : Moganzulu, Mogingita (étina Banbuna, Bobanbwa, Mondingima et Bokasèré); la plupart des Mobalia, les Mondigima (étinas Bokâta, Bambuli, Bobwengu, Bamba) ; Mondungwalé (étinas Bangumbé et Batwé, Mabodé et Bonzwa); les Bobwa Bobongono.

Le léopard : Toutes les tribus du groupe des anciens Mobati : tribus Mobati d'Angu, Bagbé, Boganga, Labibi, Mogbasa, etc., Bawenza,

Mondingima (étina Baieu), Bobwa de la likati, Bôbwa de la tribu Bakete, Mogingita (Mogbasi et Mogwakèré), Mondungwalè (Mabandi).

Le chimpanzé : Molissi de la Likati et Balissi.

La céphalophe à dos jaune (Mbihè) : Bobwa de la tribu Bokapo.

Le grand pangolin (Ebi) : Bobwa de la tribu Bulungwa.

Le serpent noir : Mondungwalè (Baoko), un petit groupe soumis au chef Mogingita Zô.

L'hirondelle noire (Mbembia) : Mondingima (Bangaduma).

La gerboise (Mbuè) : Femmes Bawenza.

La souris (Suï) : Quelques Bawenza et Mobalia.

A ces principaux totems il faudra probablement joindre quelques poissons tels que le bangè et le nsipètè (anabas weeksii et synodontis decorus), qui m'ont été renseignés seulement deux ou trois fois comme étant le totem des femmes Modungwalè; je m'en abstiens provisoirement parce que l'Ababua répond assez souvent à la demande : " Quel est ton totem? „ " Moi, je ne mange pas de tel animal. „ Or, j'ai pu constater depuis que les deux poissons susdits appartiennent également à une série d'animaux dont l'usage est interdit aux femmes, non par un rite totémique négatif, mais parce qu'ils sont considérés comme ayant des propriétés dynamiques abortives. Ce sont tous les synodontis, les anabas, les tétrodons, le lézard, le céphalophe marron ; interdiction qui existe chez tous les Ababua, quel que soit leur animal ancêtre.

En dehors des prohibitions de tuer ou de manger le totem, il n'existe aucun rite direct qu'on puisse actuellement rattacher à la croyance totémique, sauf peut-être pour le totem du léopard.

Chez les Bobwa de la Likati, quelques jours après que le mort a été enterré, on constate que de la tombe le léopard est ressorti, en passant par un couloir de quelques centimètres de diamètre qu'il s'est creusé. A l'approche des visiteurs il rentre se tapir en terre.

Le léopard est sorti de la main gauche du défunt, le médium a donné naissance à la queue, l'annulaire et l'index aux membres postérieurs, le pouce et le petit doigt aux membres antérieurs, le poignet à l'encolure et à la tête. A l'analyse, le Bobwa ignore si c'est l'esprit du mort qui se trouvait localisé de la sorte où si c'est la matière même de la main qui s'est transformée ; d'où une série de réponses contradictoires faites le plus souvent uniquement pour satisfaire l'Européen. Quoi qu'il en soit, au bout de quelque temps on constate dans le village que le léopard a grandi, car quelques poules et même des chiens ont été enlevés.

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Alors le chef de la parenté se rend sur la tombe, y plante deux baguettes entaillées, dans la fourche desquelles on dépose une troisième branche puis, penché vers la terre, il dit (Je traduis littéralement) : " Vois, nous tes frères, nous tes fils, t'avons bien fait; nous avons bien partagé avec toi les régimes des bananiers, et la viande que nous avons tuée dans la forêt; et quand nous avons fait le vin de bananes, tu en as bu avec nous. Pourquoi viens-tu prendre les choses de tes frères dans le village, pourquoi viens-tu nous faire mal. Quand tu sortiras encore du trou, tu sentiras cette baguette; tu sauras de la sorte que nous demandons que tu partes à une autre place, à une place qui n'est pas à tes frères. „

Quand la baguette est renversée, on sait que le léopard est parti pour ne plus revenir.

La croyance à ces totems est des plus objectives. J'ai, en effet, entendu raconter par un Moganzulu que dans son village, une nuit d'orage, on avait trouvé une tombe récente défoncée et qu'une piste d'hippopotame en descendait vers la rivière; le défunt s'était reincarné. D'autre part on m'a cité un groupe de soldats également du totem de l'hippo, qui descendus dans un camp d'instruction du Bas Congo, avaient été incités à violer les prohibitions; quelques années après ils avaient tous disparu.

J'ai noté ailleurs (x) le même caractère expérimental que l'indigène accorde à une autre série de totems, qui se rattachent au groupe précédent, les totems zoomorphiques.

Dans tous les groupes ethniques de PUelé, un certain nombre de phénomènes naturels sont décrits sous la forme d'animaux, à l'existence desquels l'indigène semble accorder la même croyance qu'à celle de n'importe quelle autre bête de la brousse. Les plus connus sont : la Bête — serpent-d'eau — arc-en-ciel Kélima, ou Magbéta, et la Bête-foudre, Gumba ou Mangbè. La croyance à la première

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existe également chez l'Ababua: c'est à ses ravages qu'on attribue la disparition des femmes qui sont parties puiser l'eau à la rivière et ne sont plus jamais revenues. Elle n'est devenue totem, cependant, que dans les groupes limitrophes, chez des populations de pêcheurs, les Bakango et les Mabinza Mogbuda.

La bête-foudre a des attributs terrifiants, étranglant les hommes qui ne sont pas ses frères, fendant les arbres à l'aide d'un couteau: parfois elle porte une torche enflammée, dont elle allume les toits des huttes.

Dans le Haut Uelé, Asandé et Mangbétu regardent les haches néolithiques comme les excréments du Mangbè; de cette origine redoutable, elles tirent un pouvoir dynamique néfaste, causant la mort d'un membre de la famille de celui qui les découvre.

L'Ababua établit une distinction entre les produits de la pierre polie (bisi) et les excréments du Mangbè, qui sont les aérolithes jouissant également de propriétés magiques et que l'on utilise dans les enceintes de chasse, en des rites de propitiation du gibier.

Le Mangbè est le totem des Bokiba, des Mondungwalè (étinas Bakopo, Bumbia et Batwè), des Mondingima (étinas Basoï, Bangé, Mabû), et d'un petit groupe Balissi (Bapaga du chef Gamu).

A la même catégorie nous rattacherons un totem plus spécial encore, qu'on serait tenté plutôt de cataloguer directement dans les croyances purement animistes, mais que l'Ababua désigne également par " lyeta tingamè „ mon totem (?) au même titre que ie chimpanzé, le léopard ou la bête-foudre.

Lorsqu'il est occupé dans ses plantations, une voix interpelle parfois l'indigène; s'il y répond et marche dans la direction d'où viennent les appels, il est peu à peu entraîné au plus profond de la forêt, où il ne tarderait pas à perdre sa route, s'il ne s'empressait de couper la liane " ngossè „, la laissant traîner derrière lui jusqu'à ce qu'il soit revenu en sûreté.

Celui qui tâche de l'égarer s'appelle Sumwu en libwâlè, Bomgomgo en Asandé : Il est quelquefois invisible, quelquefois décrit sous la forme d'un nain hirsute à la chevelure rousse. M. le chanoine Premontré Derickx, qui a séjourné longtemps dans la région comme préfet apostolique,m'a déclaré qu'il considérait le Sumwu comme une explication antropomorphique du phénomène de l'écho, ce qui cadre, en effet, avec les explications qu'en donne l'indigène.

(*) de Galonné, Deux totems de l'Uellé (Bulletin de la Société belge de Géographie, 1907).

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L'homme-écho, ou la bête-écho, est un totem très répandu chez les Mobengé. On le retrouve également dans les groupes Mobati, Bogongo, Labibi, Mobongono et Mogbwasa, Bolende, Bokalaka et chez les Bagbè.

Le totem est strictement héréditaire de père en fils ; l'enfant appartient à son totem du fait même de sa naissance, et si à la suite de circonstances étudiées antérieurement, il est exceptionnellement élevé dans son " enoTco „ étina de sa mère, il s'abstiendra peut-être de manger le totem de celle-ci, mais il n'en respectera pas moins les prohibitions de son groupe d'origine.

En nous rappelant le schéma de consanguinité qui relie les divers groupements sociaux d'une tribu, nous ne serons donc pas étonnés de voir tous les Moganzulu être des " hippopotames „ tous les Balissi et Molissi des " chimpanzés. „

Au contraire, l'adoption d'un groupe voisin par une tribu, entraîne avec elle la différenciation des totems de la tribu. Ainsi chez les Bawenza (léopard et souris), nous trouvons le groupement Basumbaka (hippopotames) dont nous avons noté antérieurement l'origine Moganzulu.

De même les membres des étinas Bokasèrè, Bobanbwâ et Banbuna (hippopotames), se déclareront souvent être les vrais Mogingita en opposition aux étinas Mogbasi et Mogwakèrè, du totem du léopard.

Une autre cause de modification du totem d'un groupe est l'héritage du commandement par la ligne féminine, le chef nouveau restant fidèle à son animal-ancêtre. Parfois la superposition est invisible comme c'est le cas pour l'héritage du commandement chez les Molissi, dont j'ai donné plus haut l'exemple : Beddè d'origine Mabinza, du totem chimpanzé, devient chef des Molissi Badulo également du totem chimpanzé.

Par contre, chez les Mongingita, étina Mondingima, nous trouvons

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trois chefs, Zô, Angissa et Makwabana; or, tandis que les deux derniers sont des chimpanzés, Zô et la plupart des Modingima sont des hippopotames. Du témoignage de Makwabana, il résulte que celui-ci descend d'un fils de Balissi et d'une Mondingima, devenu chef par la voie féminine. Si donc un jour le groupe se subdivise, il donnera naissance à deux étinas, dont l'un aura tous ses hommes, chefs compris, appartenant au totem de l'hippopotame, tandis que l'autre sera composé d'hippopotames soumis à des chefs chimpanzés.

Cette différenciation du totem des chefs et de celui de ces hommes a été signalée déjà par Sydney Hartland, qui l'a .dénommée, si j'ai bonne mémoire, " totémisme aristocratique. „

Cette ferme existe dans tous les groupes Ababua Occidentaux, dans lesquels nous avons noté l'existence simultanée de deux totems, le léopard et le Sumwu, le premier réservé aux dirigeants, le second aux asservis.

De même chez les Mobengé, le chef Kamba, relégué près de Buta, me déclare : " Nous autres chefs nous sommes des léopards, nos esclaves des Sumwu „.

Chez les Bawenza nous trouverons les léopards et les souris, chez les Mobalia les hippopotames et les souris.

Nous voyons donc que non seulement le système social et le totémisme ou pseudo-totémisme de l'Ababua semblent appartenir à des catégories bien différenciées, mais même que la séparation des groupes en des totems démocratiques ou aristocratiques est conditionnée par les modalités de la succession du commandement.

Dans le même sens nous avons noté que l'exogamie était limitée par le degré de consanguinité, et que le totem n'y intervenait pas. Chaque groupe exogamique indiqué plus haut pour les Moganzulu prendra femme chez le voisin quoique appartenant l'un et l'autre au totem de l'hippopotame.

Dans les relations politiques de tribu à tribu un Mogingita Mogwakéré (léopard) se considérera beaucoup plus proche du Mogingita Mondingima (chimpanzé ou hippopotame) que de leurs voisins du Sud les Asandé Abandia (léopard).

Les femmes appartiennent généralement au totem du père. Cependant chez les Bawenza les femmes semblent appartenir au totem de la gerboise mbui. De même une Mondungwâlé (étina Mabodé) me déclare qu'elle et ses sœurs deviendront des ndzabi (plante).

En classant ces notes, un doute m'est venu si pour ce dernier cas je n'ai pas commis une confusion entre un simple tabou alimentaire et un phénomène totémique.

de Galonné, Mouv. Soc. Int., I (1909), 397-402.

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