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Les Acadiens après leur dispersion [microforme]

L'histoire de l'Amérique du Nord offre peu d'événements aussi dramatiques que l'expulsion des Acadiens de leurs foyers. Cet événement a inspiré les penseurs aussi bien que les poètes, et il serait trop long d’énumérer les noms de tous les historiens qui l'ont raconté. La plupart l'ont fait avec un sentiment de juste sympathie pour les victimes ; et ceux qui leur ont été hostiles, n’ont pas même osé exonérer de tout blâme les auteurs de cet attentat. Ils ont seulement essayé d’atténuer la faute par des palliatifs plus ou moins plausit}es.

Mais la déportation en masse accomplie dans l’automne de 1755, ne fut pas l’acte le plus odieux commis contre les Acadiens. Ce ne fut que le commencement d’une persécution à outrance et systématique poursuivie durant les années qui suivirent, et qui se continua longtemps après la signature du traité de paix de 1763. Ce fait important n'a jamais été mis en lumière, car les documents les plus propres à éclairer cette question, n’ont été tirés de l'oubli et livrés à la publicité que dans ces derniers temps. Au premier rang parmi ces pièces, il faut placer le choix des documents publics de la Nouvelle-Ecosse, imprimés en 1869. Bien que cette collection ait été faite dans un esprit défavorable aux Acadiens, et que le choix des pièces se soit naturellement ressenti de cet esprit, bien que le volume ne se compose que de témoignages venant de partis adverses, il contient cependant des preuves aussi nombreuses qu'irrécusables d’un système de prescription ‘qu'on a peine à imaginer.

Charles Iawrence, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, y fut entraîné presque fatalement par suite de la position fausse qu'il s'était faite, en ordonnant l'expulsion des Acadiens avant d’avoir reçu du cabinet ‘de Londres les ordres qu’il était tenu d’en attendre.

J'ai raconté, dans une étude précédente (2), la capture et l’embarquement de la population acadienne sur des navires qui devaient la disperser dans les différentes colonies anglaises depuis le Massachu-

(1) Du Paris-Canada, (1) Un pèlerinage au pays W'Evangeline.

setts jusqu’à la Georgie. A peine ces malheureux y furent-ils débarqués, qu'on vit éclater les conséquences que devait nécessairement entraîner l'acte précipité de Lawrence. Rien n'avait été prévu pour leur réception, et leur débarquement fut le signal d'un mécontentement général et de murmures dans toutes les colonies, Les principaux ports de mer se virent tout à coup inondés d'une masse d'individus sans abri, la plupart sans moyen d'existence, et cela à l'entrée de l'hiver. Deux mille avaient dû être débarqués à Boston ; trois cents dans le Connecticut ; deux cents à New-York ; trois cents à Philadelphie ; deux mille au Maryland ; mille en Virginie ; cinq cents dans la Caroline du Nord ; mille cinq cents dans la Caroline du Sud ; quatre cents en Georgie (1). Chacun de ces Etats se trouva ainsi chargé d’un lourd fardeau auquel il n'était pas préparé. De violentes protestations furent adressées à Lawrence. Le Massachusetts fit en vain un appel au New-Hampshire pour se débarrasser d’une partie des proscrits qui lui était échue. Quoique suppliée au nom de l'humanité, cette colonie refusa en donnant pour prétexte son voisinage de la frontière. Le féroce Lawrence écrivit à Boston de s'emparer des enfants pour en faire des prosélytes : ‘ Il vous sera ainsi plus aisé, disait-il, d'en faire à mesure qu’ils grandiront, de bons sujets, ” c’est-à-dire des protestants. “ On les a placés (les Acadiens), écrivait l'abbé Le Guerne, sur les côtes de Boston où ils ont le chagrin de voir jusqu’à leurs plus tendres enfants dispersés au service des . particuliers (2).”

On sait que la Georgie avait été fondée pour servir de refuge aux infortunés. mais il était expressément déclaré dans la charte qu'aucun catholique romain ne pouvait s'y établir. Aussi, dès que le gouverneur Reynolds eut appris l’arrivée de quatre cents Acadiens, il résolut leur bannissement, mais, comme l'hiver était commencé, il les cantonna par petits groupes dans la colonie. En attendant le printemps, ils s’occupèrent à construire, avec l'autorisation du gouverneur, un certain nombre de grossiers bateaux, sur lesquels ils s'embarquèrent au mois de mars, animés par l'espérance de remonter le long des côtes de l'Atlantique jusqu’à leur pays natal. Avec un courage et une persévérance presque sans exemple, un bon nombre finirent par atteindre jusqu’à New-York, et même jusqu'au Massachusetts, soutenus et encouragés dans leur pénible marche par de touchantes paroles et de plus touchantes attentions (3).

(1) Ces chiffres répondent 1ux ordres d'embarquement ; mais ces ordres ne purent être exactement exécutés.

(2) Lettre de labbé Le Guerne, 10 mars 1756,

(3) Stevens, Æistory of Georgia, vol. I, pp. 413, 417.

Les quinze cents Acadiens débarqués dans la Caroline du Sud furent d’abord distribué: dans les établissements, mais les autorités locales s’émurent bientôt du sort injuste et cruel dont ils étaient victimes, et leur fournirent, aux frais de l'Etat, des navires pour les transporter ailleurs ; une partie d’entre eux put ainsi aborder er France. Quelques-uns s'établirent dans la Colonie ; un plus grand nombre, imitant leurs compatriotes de la Georgie, essayèrent de retourner en Àcadie (1) ; d’autres enfin conçurent le hardi projet de franchir les vastes solitudes qui les séparaient du golfe du Mexique, et d'aller se fixer en Louisiane, parmi les créoles d'origine française, ou parmi d’autres exilés qui allaient s’y rendre en passant par les Antilles. Montés sur des bateaux construits de leurs mains, ils se confièrent aux eaux qui coulent vers le couchant et vont tomber dans le Mississipi.

Longfellow n’est que l’interprête de la pure vérité lorsqu'il dit : teinte sense nessseesessssssess Far dOWn the Beautiful River.

e Plus loin que la Belle Rivière, au-delà des : rivages de l'Ohio et de l'embouchure du Wabash, sur les ondes dorées du large et rapide Mississipi, flottait une barque toute pleine, guidée par des rameurs acadiens. (C'était une bande d’exilés ! On eût dit le radeau d’une nation naufragée, d’abord dispersée le long de la côte, puis rattachée de nouveau ; unis par les liens d’une croyance commune et d’une commune infortune, hommes, femmes et enfant . guidés par l’espérance ou par de vagues rumeurs, allaient chercher dans les riantes prairies des Opélousas, leurs parents et leurs proches chassés comme eux des rives acadiennes. Les jours succédaient aux jours, et toujours le fleuve impétueux roulait sur des sables submergés, entre des plaines désertes ombragées de forêts. Nuit après nuit, ils campaient sur ses bords, à la lueur de leurs feux. Ils glissaient avec le courant, tantôt sur l’'écume des rapides, tantôt entre des îles verdoyantes, où le cotonnier étalait la pourpre de son panache.

‘“ Enfin, ils approchèrent des régions où règne un été perpétuel, où, à travers la Côte Dorée, parmi des bosquets d’orangers et de citronniers, le fleuve serpente en courbes majestueuses vers le midi. Eux aussi dévièrent de leur course, ils entrèrent dans le bayou Plaquemine où ils se perdirent bientôt dans un réseau de lagunes dont les eaux ternes et paresseuses se répandent en toutes directions. Au-dessus de leurs têtes, des taillis de cyprès entremêlaient leurs arches pleines d'ombre et balançaïent dans les airs leurs échevaux de mousse, semblables à des bannières suspendues aux voûtes d’antiques cathédrales. ”

(1) Stevens, Æistory of Georgia, Vol. 1, p. 418.

Ces solitudes reculées aux confins du ronde, ne parurent cependant pas encore des retraites assez sûres pour ces malheureux traqués comme des fauves. Plusieurs continuèrent leur route jusqu'aux bords de l’Atchafalaya et du bayou la Fourche.

Ces premières bandes furent suivies en 1765 de plus de cinq cents des leurs, venant les uns directement de la Nouvelle-Ecosse, d'où ils avaient été chassés de nouveau, les autres, des Antilles, particulièrement de Saint-Domingue où ils avaient été décimés par la famine et par des maladies contagieuses. Ils fondèrent, aux bords du Mississipi, les paroisses de Saint-Jacques et de l’Assomption ; quelques-uns poussèreni jusqu’à cent et deux cents milles à l’ouest de la Nouvelle- Orléans et s’arrêtèrent dans i* pays des Attakapas, aux bords du bayou Tèche et du bayou Vermillon. Là comme partout ailleurs, le souvenir de leur belle patrie les poursuivat toujours ; ils voulurent le perpétuer sous les nouveaux cieux où ils avaient trouvé la paix, en donnant à deux de leurs colonies le nom de l’Acadie, ce nom si harmonieux à jeurs oreilles et si cher à leur mémoire.

Durant la dernière guerre civile, les créoles acadiens se sont battus avec la même bravoure que leurs pères, dans les rangs des confédérés. Un régiment presque tout composé d’Acadiens était commandé par un Acadien, le général Mouton, qui avait gagné ses épaulettes sur les champs de bataille Après une des victoires remportées dans le Midi par les confédé.es, le général passait devant les lignes d’un camp ennemi qui venait de se rendre, et lui ordonnait de déposer ses armes, lorsqu'un peloton fit traîtreusement feu sur lui et le renversa mort de son cheval.

Le général était fils d'un des hommes les plus influents de l’État, M. Alexandre Mouton, membre du Sénat de Washington, en ensuite gouverneur de la Louisiane.

Les principaux renseignements sur les créoles mentionnés ici, m'ont été fournis à la Nouvelle-Orléans par le savant historien de la Louisiane, M. Charles Gayarré. Louisianais lui-même, M. Gayarré a vécu toute sa vie au milieu des Acadiens ; ils ont, dit-il, parfaitement gardé le type national avec sa bienveillance native, son caractère pacifique et religieux, un peu amolli par la nature énervante du pays. Ils sont restés peuple agriculteur comme leurs ancêtres. C'est le plaisir de les entendre parler leur vieux français avec un reste d’accent acadien, des mots pittoresques et des expressions surannées qui font sourire. Ils parlent sans amertume du grawd dérangement, et gardent souvenance de l’Acadie qui évoque toujours dans leur esprit l'impression de l’Eden perdu (1).

(t} Parmi les familles acadiennes de la Louisiane, on remarque: les Hébert, Thibaudeau, Cormier, Doucet, Thériault, Roy, Comeau, Mouton, Préjean, Simoneau,

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Après avoir recueilli ces notes de M. Gayarré, j'ai voulu voir de mes propres yeux ces familles créoles, aussi intéressantes par la fidélité des fils que par les malheurs des pères. Je les ai trouvées les mêmes aux Attakapas qu'aux bords du Mississipi : l'habitant actuel de Peticoudiac et de la Baie Sainte-Marie, reconnaîtrait son accent et ses coutumes. Au village de Thibaudeau, j'ai vu les descendants du meunier de Chipody arriver le dimanche à la porte de l'église en petite charrette, comme au temps de Port-Royal et de Grand-Pré. La robe noire du prêtre, se rendant à la sacristie pour chanter l'office divin, rappelait les missionnaires de Pisiquid, de Beauséjour, ou du cap Sable, Dans la paroisse de Landry, j'ai entendu l’arrière-neveu du brave notaire Leblanc, de Grand-Pré, M. Télémaque Leblanc raconter l’odyssée de ses grands parents depuis le Bassin des Mines jusqu’à Philadelphie, de Philadelphie aux Antilles, du Cap Français à Bâton-Rouge, et de Bâton- Rouge aux Attakapas.

Au bord du bayou Tèche, sous un énorme chêne vert, d’où pendaient des festons de cette mousse grise qui donne un aspect si mélancolique aux paysages louisianais, une femme, entourée de ses enfants, jouant parmi les lataniers, blanchissait du linge dans l'onde voisine, en chantant une ballade qui a retenti bien souvent le long de la Baie de Fundy. Sa voix qui nous arrivait de loin avec les notes de l'oiseau moqueur, perché dans la cime du chêne, disait les couplets de Za «aire fontaine.

Sous les feuilles d’un chêne

Je me suis fait sécher.

Lui ya longtemps que je t'aime Jamais je ne t’oublierai.

Sur la plus haute branche

Le rossignol chantait

Tu as le cœur à rire Moi je l’ai-t-à pleurer.

Grâce à une lettre d'introduction qui m'avait été donnée par M. Gayarré pour son ami, l’ancien gouverneur de la Louisiane, j'eus l’avantage de faire la connaissance de cet aimabie octogénaire. Ruiné par la guerre et par la libération de ses esclaves, il avait pu refaire une partie de sa fortune par la vente de terrains aux compagnies de chemins de fer. Il était rentré dans sa belle habitation de l’île Copal, sise

Pelletier, Breau; Gaudry; Broussard, Gaudet, Blanchard, Guilbault, Bourgeois, Roussel, Gotreau, Martin, Robichaud, Daigle, Richard. On cite parmi les familles. les plus nombreuses, celles des: Landry, Bernard, Leblanc, Arseneau. ces, deux dernières forment toute une population à Royville, sur le Vermillor:, dans la paroisse de Lafayette,

au bord du bayou Vermillon, dans un massif d’orangers, de copals, de citronniers, de figuiers et de chênes verts. Auprès subsiste encore le camp des esclaves devenus libres, petit village formé de maisonnettes | uniformes. L’habitation elle-même est un vaste “difice à double étage, couronné d'un belvédère et entouré de vérandahs soutenues par des | colonnades. | On connaît l'hospitalité à la fois patriarcale et princière des planteurs { du Sud. Exquis dans ses manières, intarissable dans ses discours | agrémentés de mille réminiscences d’un autre âge, M. Alexandre Mouton qui a siégé pendant longtemps au Sénat, est un gentilhomme qu’on croirait transporté d'hier des rives de la Seine ou de la Durance. Sa fille, Iphigénie, ange de piété comme Evangeline, se lève chaque matin dès l'aurore, pour aller entendre la messe à Vermillonville, et entretenir la lampe du sanctuaire, Les proscrits dont elle descend, sont un exemple de plus de cette dislocation des familles acadiennes qu'on cherche à nier aujourd’hui, mais dont la tradition se garde partout où il y a des Acadiens. Sans se laisser décourager par les recherches infructueuses de ses devanciers, la génération actuelle a écrit au Canada, en France et ailleurs, pour savoir ce qu’étaient devenus quelques-uns des siens, disparus depuis la dispersion, et dont on n’a jamais pu retrouver la trace.

Pendant que nous causons assis sous la vérandah, la fanfare d'un cuivre éclate sous bois, et un cavalier, monté sur un cheval texien, débouche de J’avenue au grand galop. Le bon vicillard regarde venir avec un sourire de complaisance, ce jeune caballero, au costume pittoresque avec des &uêtres en cuir de daim, fièrement cambré sur sa selle mexicain ‘ mmeau saillant et à larges étriers. L’étranger s'arrête brusquem * face de l'habitation, et nous salue en enlevant avec grâce, le sombrero qui le couvre: ‘“ C’est mon fils, Sosthène, qui arrive du large (1), me dit le vieillard. Il vient de surveiller la marque de mes troupeaux.” Cette scène me remet en mémoire le passage de Longfellow où il décrit Basile, le forgeron de Grand-Pré, devenu gardien de troupeaux dans les prairies.

, (1) La ressemblance des prairies avec l’océan leur a fait appliquer en Louisiane, | plusieurs termes de marine : ainsi pour une course dans la prairie, on dit: a//er au { large, revenir du large. Uune habitation entourée de son bouquet d’arbres, s'appelle une île : l'ile Copal, l'ile Crévemberg, etc., etc. A la Nouvelle-Orléans, on désigne { de même sous le nom d’#%s ou d’f/ofs, un pâté de maisons. On vous dira, par | exemple, vous avez trois flots, six îlots pour vous rendre à la cathédrale, au Mississipi.

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