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Le 18 novembre 1755, un vent d'orage poussa dans les eaux de la Delaware, trois navires chargés de quatre cent cinquante-quatre Acadiens, parmi lesquels la maladie, causée par les chagrins, les fatigues de la mer et les mauvais traitements, avait commencé à faire des ravages. Plus d’un de ces passagers portaient déjà sur ses traits, l'empreinte de la mort. |
La première impression créée dans la Pennsylvanie par la présence des Acadiens fut un sentiment d’appréhension, chez une classe de la population imbue de préjugés religieux. Elle crut au danger d’une conspiration parmi les catholiques irlandais et allemands, enhardis, croyaitélle, par ce surcroit de leurs coreligionnaires. Au millieu de l'irritation excitée contre les Acadiens par ces vagues rumeurs, quelques
* citoyens de Philadelphie, n’eurent pas honte de proposer de les mettre
en vente comme esclaves ; les Acadiens se révoltèrent avec toute la fierté et l'indignation de leur sang français, protestèrent même par des requêtes contre ce criminel projet qui n'eut pas de suite. Heureusement que d’autres citoyens rachetèrent l'honneur de la Pennsylvanie par leur humanité et leurs soins charitables.
La reconnaissance du peuple proscrit a placé le nom du philanthrope Benezet à côté de celui du père Harding, ce missionnaire compatissant dont la charité fut sans bornes ét qui put, grâce à sa qualité de prêtre, offrir aux proscrits en même temps que ses aumônes, les consolations de son ministère. Il leur administra les sacrements, leur dit la sainte messe et les assista à leurs derniers instants. Ces cœurs brisés trouvaient aux pieds de ce saint prêtre, la force de pardonner à ceux qui les faisaient mourir loin des leurs, sur une terre étrangère ; mais ils étaient devenus semblables à des plantes arrachées du sol ; ils ne pouvaient plus se reprendre à la vie. Plus de la moitié moururent
(r) Du Paris-Canada.
peu de temps après leur arrivée [1]. La nostalgie les tuait autant que la misère , comme l’exilé antique, ils expiraient en tournant les yeux vers leur patrie :
‘,..et dulces moriens, reminiscitur Argos ”
Dans le Sud, les Acadiens furent reçus avec humanité ; mais le Nord resta fermé à la compassion. Lorsqu'au mois d'août, un parti de soixante-dix-huit proscrits descendirent de leurs bateaux pour se reposer dans une anse de Long-Island, ils furent saisis par ordre de sir Charles Hardy, quoiqu'ils eussent des passeports signés par les gouverneurs de la Caroline du Sud et de la province, en divers villages écartés, où les magistrats eurent ordre d’asservir les adultes au travail et de s'emparer des enfants ‘ pour en faire de bons et utiles sujets ”, autrement dit, des protestants [ 2]. Cinquante neuf garçons et quarante-neuf filles furent ainsi distribués dans les comtés de Westchester et d'Orange.
Quelque dur que fût le sort de ces infortunés, il ne parut pas encore assez au gré de leurs fanatiques ennemis ; l’année suivante, ordre fut donné de les jeter en prison ; et, raconte M. Gilmary Shea, dans tout l'espace qui s'étend depuis Richmond en gagnant vers le Nord, cet arrêt fut mis à exécution. Vers cette époque, un groupe de ces confesseurs de la foi était réuni dans quelques maisons voisines de la traverse de Brooklyn, dont il existe une ancienne vue indiquant ces maisons. En juillet 1756, septembarcations portant quatre-vingt-dix exilés longeaient la côte méridionale du Massachusetts ; eux aussi, furent arrêtés à leur entrée dans un havre, et dispersés par les autorités locales qui leur arrachèrent les passeports dont ils étaient munis, en maudissant les braves sudistes qui leur avaient montré de la sympathie.
De son côté, la Virginie n’eut qu’une voix pour repousser les Acadiens ; mais cette hostilité même eut pour résultat la rentrée d’une partie d'entre eux en France. L’Angleterre, cédant aux énergiques remontrances des Virginiens, fit transporter trois cents trente-six de ces Acadiens à Liverpool où ils furent retenus sept ans comme prisonniers de guerre. On leur promit la liberté s'ils voulaient apostasier ; un ministre presbytérien leur fut même envoyé pour leur faire cette proposition. Le duc d’York fit la même tentative ; mais malgré qu’un de
(1) American Catholic Quarterly Review : the Acadian Confessors of the Faith. October 1884, p.606. Thompson Westcott, ÆZisfory of Philadelphia. (2) Aew- York Col, Doc. vol. vIIL, p. 125.
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ces malheureux fût déjà mort demisère, ils restèrent tous fidèles à leur foi (1). A la conclusion de la paix, et grâce en partie aux efforts de l'abbé Leloutre, leur ancien missionnaire, ils entrèrent en France où ils obtinrent des terrrs dans le Poitou, dans le Berry et à Belle-Isle-en Mer où leurs descendants existent encore.
Le Maryland paraît ne s'être pas inquiété des déportés abandonnés sur ses rivages. Il les laissa libres, soit de s'éloigner, soit de se créer une nouvelle existence dans le pays où la présence de catholiques descendants de la colonie de Lord Baltimore, décida un certain nombre à se fixer. Un groupe fit voile vers les Anulles ; d’autres cédéèrent à l'invineible besoin de revoir leurs foyers (2). Quelques-uns ne craignirent pas de s'aventurer à travers les immenses fôrets, d'affronter les partis de Sauvages qui les infestaient, afin d'arriver jusqu'au Canada, où ils espéraient retrouver des membres de leur familles dont ils ignoraient le sort. Plusieurs détachements partis d'autres points du littoral avaient entrepris le même trajet. |
Au nombre de ces fugitifs était un jeune homme âgé de dix-huit ans, nommé Etienne Hébert, enlevé de la paroïsse de Grand Pré où il habitait le vallon du Petit Ruisseau, dans la concession dite d:: Hébert. Séparé de ses frères qui avaient été jetés, l’un dans le Massachusets, l’autre dans le Maryland, et le troisième dans un autre endroit, tandis que lui-même, débarqué à Philadelphie, avait été mis au service d’un officier de l’armée, il n’eut pas de repos jusqu’à ce qu'il eût rejoint ses frères qu'il croyait rendus au Canada. Frustré dans ses éspérances, à son arrivée, mais non découragé, il se fit concéder des terres dans la seigneurie de Bécancourt, et repartit en hiver monté sur des raquettes. Après bien des recherches, il eut la joie de les ramener tous les trois ; l'un était à Worcester, l’autre à Baltimore et le troisième dans un village dont le nom a été oublié. Les quatre frères s’établirent voisins l'un de l’autre à Saint-Grégoire où ils ne tardèrent pas à prospérer.
Un jour Etienne Hébert apprit qu'une de ces voisines de Grand-Pré du nom de Josephte Babin, qu'il avait eu l'intention d’épouser, avait été emmenée à Québec où elle vivait, avec une de ses sœurs, sous la protection d'exilés comme elle Malgré une longue séparation, elle ne l'avait pas oublié et n’avait jamais perdu l'espérance de le revoir. Ils se revirent en effet : Hébert, de son côté, lui étant resté fidèle. Ils pleurèrent longtemps au souvenir de Grand-Pré, au souvenir de tant de parents et d'amis morts et disparus. Peu de jours après, ils étaient unis pour ne plus se séparer.
(1) Brynmer’s Report on Canadian Archives, 1881, p. 151. (2) American Catholie Quarterly Review : the Acadian Confessors of the Faith, October 1884 p. 606.
240 REVUE CANAPIENNE
Qu'on ouvre Ævangeline et l'on verra que toute la trame de ce poème est dans cet épisode, à la seule différence qu'Evangeline ne retrouve Gabriel qu’à son lit de mort.
Les quatre frères Hébert sont devenus la souche de nombreuses et honorables familles répandues au Canada. Huit de ces familles occupent encore aujourd’hui le rang des Hébert dans la paroisse de Saint- Grégoire,
Un grand nombre d’Acadiens s'étaient donné rendez-vous au Canada ; ils y reçurent un accueil fraternel, malgré les temps de misère qu’on avait traversés. De son côté, le gouvernement fit de grands frais pour venir à leur secours, L'abbé Le Guerne, ancien missionnaire des Acadiens, en rend un témoignage particulier dans uue lettre à Mgr de Pontbriand. L'Évêque de Québec était l'écho des sympathies du peuple et du clergé dans la réponse où il exprimait sa profonde affliction pour les infortunes das Acadiens : ‘“ Hélas! ajoutait-il, que de misères à souffrir malgré toute la dépense! (1)”
Il y eut, malheureusement, quelques Canadiens, indignes du sang français, des misérables de l'école de Bigot .et Vergor qui profitèrent de la naïveté des Acadiens pour exercer contre quelques-uns d’entre eux de honteuses extorsions ; mais ce ne furent là que des cas isolés comme il s’en rencontre en tout pays, et qu’il serait souverainement injuste d'imputer à la masse de la population.
Les prêtres de Saint-Sulpice offrirent aux exilés des terres dans leurs seigneuries, leur fournirent des secours et même des animaux pour commencer l'ouverture de leurs fermes. Ce fut l’origine de la paroisse de Saint-Jacques de l’Achigan. D’autres groupes fondèrent celles de Saint-Grégoire et de l’Acadie, ouvrirent une partie de Nicolet et d’Yamachiche où une des concessions porte encore le nom d’Acadie. A Saint-Gervais et à Saint-Charles, près Québec, les concessions peuplées par les exilés s'appellent encore aujourd’hui /es Cadies.
Le successeur de Mgr de Pontbriand sur le siège de Québec, Mgr Briand, envoya un de ses prêtres dans les colonies anglaises pour y recruter des familles acadiennes auxquelles il assurait des établissements au Canada. Ce jeune prêtre était un des exilés que l’évêque avait protégé et ordonné tout exprès pour cette œuvre de charité, L'abbé Breau ramena, en effet, un bon nomore de familles qui reçurent des terres auprès de leurs compagnons d’exil à Saint-Jacques de l’Achigan ; l’abbé Breau lui-même devint leur premier curé.
(1) Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de Mgr de Poutbriand. à l'abbé Le Guerne, 28 juillet 1756.
Sur une ancienne vue de Baltimore, on distingue, près du Palais de Justice, une maison bâtie, paraît-il, dès l’année 1740, par un colon irlandais, Edward Fotterall. C'est dans cette maison inachevée et inoccupée que plusieurs familles acadiennes s’établirent à leur arrivée dans le Maryland. Elles y apprirent bientôt qu'un missionnaire, le Père Ashton, résidait à 15 milles de Baltimore, et elles lui envoyèrent une députation pour le prier de leur accorder l'assistance de son minis tère. La première messe dite à Baltimore, remarque à ca sujet M. Shea eut lieu dans cette maison abandonnée, sur un autel improvisé, en présence d'une poignée de proscrits acadiens et d’Irlandais catholiques. Malgré la proximité de coreligionnaires, les Acadiens ne s’implantérent cependant pas plus dans le Maryland, que dans les autres colonies où ils furent jetés. Presque tous ceux qui n’y trouvèrent pas une mort prématurée, s’enfuirent dans des contrées plus hospitalières.
Les malheureux Acadiens ont inspiré à un historien américain des paroles émues, qu’il fait bon de citer : “ Des sept mille proscrits, dit-il, qui furent ainsi dispersés comme les feuilles par les vents violents de l'automne, depuis le Massachusetts jusqu’à la Georgie, au millieu d’un peuple qui haïssait leur religion, détestait leur pays, se moquait de leur coutumes et riait de leur langage ; il en resta peu comparativement pour grossir le nombre des catholiques de ce pays. En descendant sur ces lointains rivages, ces hommes, qui avaient connu l’abondance et la richesse, se virent montrés du doigt et repoussés comme des vagabonds, réduits à la mendicité ; et ces cœurs brisés, atteints dans toutes leurs affections, ne rencontrèrent que rarement de bons Samaritains pour panser leurs plaies intérieures et verser l'huile et le vin de la consolation sur leurs poitrines endolories (1).
Lorsque durant l'hiver de 1756, Law:ence se promenait dans les rues d'Halifax avec les chevaux qu'il avait fait voler aux Acadiens, pour son propre usage, il était loin de soupçonner les embarras que lui préparaient plusieurs des colonies, en favorisant le retour de ceux-là mêmes qu’il avait mis tant d'acharnement à chasser de leurs foyers. Aussi, fut-il plongé dans d'étranges perplexités, quand il apprit, au cours de l'été suivant, que des centaines d’entre eux longeaient les côtes de l'Atlantique, avec la résolution bien arrêtée de venir reprendre leurs terres. Cela mettait en question son idée d'effacement complet
de la race française dans la péninsule. Il se répandit en reproches et en plaintes amères, adressa même une circulaire aux différents gouver-
neurs. ‘Je conjure Votre Excellence, y disait-il, d'employer tous les
(1) Stevens, History of Georgia, V. 1, p. 476.
moyens possibles pour empêcher l’accomplissement d’une si pernicieuse entreprise, en détruisant toutes les embarcations que ceux (des Acadiens), qui sont dans notre colonie, peuvent avoir préparées, et de rete |
nir tous ceux d’entre eux qui essaieront de passer dans aucune partie, de votre gouvernement, en route pour ici, soit par terre soit par eau(r). C'est à la suite de cette circulaire qu’eurent lieu, dans les états du Nord, les redoublements de rigueur et les emprisonnements dont j'ai” déjà parlé.
Lawrence ne fut pas moins implacable pour les débris des Acadiens. restés dans la péninsule. Profitant du départ pour Boston d’un régiment américain, il donna au major Prebble qui le commandait, l’ordre | suivant qui n’a pas besoin de commentaire :
‘ Vous êtes enjoint, par les présentes, de jeter l'ancre au cap de Sable, d'y débarquer avec vos troupes, et d’y saisir tout ce que vous pourrez d'habitants et de les emmener avec vous à Boston. En tout cas. | vous devrez detruire et brûler les maisons des dits habitants, et em- | porter leurs mobiliers et leurs troupaux de toute espèce ; vous en ferez une distribution à vos troupes, en récompense de l’accomplissement de ce service. Enfin, vous détruirez tout ce qui ne pourrait être facilement emporté (2.7
Cette invitation au pillage s’adressait à des milices qui avaient fait leurs preuves en ce genre d’exploits : les ruines fumantes qui couvraient la péninsule étaient là pour le dire. Prebble n'eut cependant pas tout le succès qu’il attendait de l’expédition qui lui était confiée. “Le 23 avril, raconte l'abbé Desenclaves, témoin oculaire, un village fut investi et enlevé ; tout fut brûlé et les animaux tués ou pris. “Entre autres exploits, ” ils enlevèrent la chevelure d’un des enfants de Joseph Dentremont, aprés avoir pillé et brûlé sa maison (3). ‘“ Le reste des habitants eut le temps de fuir dans les bois.
Cette première descente fut suivie bientôt après d’une autre où se commirent de nouvelles dévastations ; l’abbé Desenclaves y fut fait prisonnier avec plusieurs de ses paroissiens.
L’enlèvement de ce missionnaire acheva de décourager ce qui restait de la population du Cap de Sable et des environs, dont le chiffre parait avoir été considérable. Sa position semblait en effet désespérée ;
(1) Archives ae la nouvelle-Ecosse, p. 303.
(2) Archives de la Nouveile-Ecosse ; ordre de Lawrence au major Prebble, Halifax, Q avril 1786, ?. 300.
(3) Archives de Parchevéché de Québec ; lettre de l'abbé Desenclaves, 22 juin 1756.
elle ne pouvait attendre aucun secours extérieur ; elle éteit réduite à une profonde misère et exposée chaque jour à la destruction. Dans cette extrémité, plusieurs chefs de famille, instruits du caractère humain du nouveau gouverneur du Massachusstts, M. Powell, prirent le parti de lui adresser une humble supplique et d'in appeler à sa générosité. Ils en vinrent jusqu’à promettre de s'engager au service de l'Angleterre, si on l’exigeait absolument.
“ Nous, vos humbles suppliants, y disaient-ils, nous vous adressons ces quelques lignes, dans l’espérance qu’elles obtiendront l’heureux résultat que nous en désirons. Nous souhaitons, par dessus toutes choses, que Votre Eccellence ait pitié de nous qui sommes vos semblables, réduits à la détresse, et que vous nous accordiez l’humble demande que nous implorons instamment de vous. Qu'il plaise à Votre Excellence de nous prendre sous son gouvernement et de nous établir ici sur cette terre où nous vivons. Nous regarderons toujours comme une stricte obligation de vous aimer et honorer jusqu’à notre dernier soupir, et nous assurons Votre Excellence que nous sommes disposés de tout cœur à faire tout ce que vous exigerez de nous, autant qu'il nous sera possible. Si jamais aucun dommage est causé dans nos endroits par les sauvages, il devra nous être imputé. Nous sommes en tout environ quarante familles, formant à peu près cent cinquante âmes ; les sauvages qui vivent entre ici et Halifax ne dépassent pas le nombre de vingt, et ils sont disposés aussi à se joindre à nous. Enfin, si par malheur, notre humble supplique n’était pas écoutée, nous nous soumettrons à ce que Votre Excellence jugera à propos dans sa bonté. Et si nous sommes condamnés à être bannis d'ici, nous obéirons à Votre Excellence et nous partirons, quoique ce départ nous soit aussi pénible que la mort (1).”
Le gouverneur du Massachusetts fut ému de ce cri de détresse ; il: profita de la présence du général Amherst à Boston, pour lui communiquer la requête des Acadiens. Amherst en fut touché et voulut sintèresser à leur sort ; mais les pétitionnaires relevaient du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse et il convenait de lui soumettre la requête. Pour toute réponse, Lawrence expédia sans délai un navire qui transporta les Acadiens du Cap de Sable en Angleterre, où ils furent retenus prisonniers.
Le cabinet de Londres qui n’avait pas trempé dans l’acte d'expulsion des Acadiens, qui même ne l'avait su qu'après coup, s'était vu forcé d'en subir les conséquences et de laisser Lawrence achever son œuvre de proscription. Le motif qu'il lui en donnait renferme une qualification sévère de sa conduite: ‘“ Il n'y a pas, disait-il, de vengeance,
(1) Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 306.
quelque cruelle et désespérée qu'elle soit, qu'on ne doive attendre d’un peuple exaspéré comme celui-ci a sujet de l’être des traitements qu'il a subis (r).” Lawrence dut se rappeler ces prévisions lorsqu'il apprit les représailles commises sur terre et sur mer par des bandes de proscrits que sa conduite inhumaine avait poussés au désespoir. Des attaques furent dirigées avec succès sur divers points de la péninsule. Plusieurs petits vaieseaux furent armés qui coururent sus aux navires ennemis avec une persévérance et une audace inouïes. Avant la fin de la campagne de 1759, pas moins de seize ou dix-sept vaisseaux, quelques-uns d'un grande valeur, furent capturés et servirent de butin aux armateurs acgdiens (2).
Après la chute de Québec (1759), les Acadiens avaient cru qu'ils
seraient traités comme les Canadiens, qu'ils auraient part aux condi-
tions faites à ceux de ces derniers qui avaient accepté le nouveau régime. Ils y avaient d'autant plus de droit, qu’ils avaient le plus souf. fert.
Au mois de novembre 1759, environ deux cents d’entre eux, accompagnés de leurs missionnaires les PP. Cocquart et Germain, descendirent des bois au Fort-Frédéric sur la rivière Saint-Jean. Ils présentèrent au commandant, le colonel Arbuthnot, une lettre attestant qu’ils avaient prêté serment d'allégéance, à Québec, devant le juge Cramahé, et un permis d'aller reprendre leurs terres, signé par Monckton. Ce dernier était le même qui commandait à Beauséjour en 1755, ét qui avait déshonoré ses épaulettes d’officier en exécutant les ordres de bannissement des Acadiens. Etait-ce le souvenir des scènes navrantes qu’il avait provoquées, et le remords de sa conduite inhumaine qui l'avait fait consentir à cet acte de justice? Essayait-il de réparer une partie des malheurs qu'il avait causés, et cet acte fut-il suivi d’autres semblables ? On aime à le supposer. Quoiqu'il en soit, sa conduite en cette circonstance contraste étrangement avec celle de Lawrence. A peine celui-ci eut-il reçu les informations d’Arbuthnot, qu'il répondit par un refus insultant. Ne pouvant contester l'authenticité des lettres de Monckton et de Cramahé, il prétendit que les Acadiens n'avaient pu les obtenir que par fraude, et il décida, avec son conseil, instrument toujours docile entre ses mains, qu’ils seraient regardés comme des
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(1) Archives de la Nouveli. Ecosse, p. 304.
(2) These land ruffians, turned pirates, have had the hardiness to fit out shallops to cruise on our coast, and sixteen or seventeen vessels some of them very valuable have already fallen into their hands. Archives de la Nouvelle Ecosse. Lettre de Lawrence aux Lords du Commerce, p. 308,
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orisonniers de guerre et transportés au plus tôt en Angleterre. I1 eut le soin de tenir cette résolution secrète, afin de les garder autour du fort, et de les avoir sous la main à l'arrivée des navires qui devaient les transporter. Cette précaution était presque superflue, car les Acadiens ayant épuisé leurs dernières ressources, n'étaient plus en état de retourner dans les forêts où ils seraient bientôt morts de faim.
Vers le même temps, un égal nombre de fugitifs des environs de Peticoudiac et de Memramcook, pressés aussi par la famine, vinrent faire leur soumission au colonel Fry, commandant du fort Cumberland (Beauséjour). Ils furent suivis peu après de plus de sept cents autres “tirés à Richibouctou, Bouctouche et Miramichi. Fry eut l’humanité de leur fournir quelques provisions, sans lesquelles un tiers d’entre eux seraient morts de faim dans le cours de l'hiver. Mais il n’obtint cette autorisation de la part de Lawrence, que parce que celui-ci y voyait un moyen de les rassembler, de s'emparer d'eux comme prisonniers, selon qu’il avait été décidé dans son conseil, et de les déporter en Angleterre, à l'exemple de ceux de la rivière Saint-Jean. Il exigea des ôtages, comme garanties de la présence au printemps suivant, de tout ce qui restait dans cette région d’Acadiens dont le chiffre s'élevait à douze cents âmes.
Un arrêt du même genre, édicté l’année suivante à Halifax, engloba dans la même proscription un autre groupe de sept cents réfugiés au fond de la Baie des Chaleurs, principalement à Ristigouche. Dès l’ouverture du printemps de 1760, des centaines de ces malheureux proscrits pour la deuxième fois, furent dirigés les uns par terre, les autres par mer, sur Halifax, où les casernes de la ville leur furent assignées pour prison; d’autres furent condamnés par Lawrence à réparer les digues, rompues presque partout par suite de l'abandon où elles avaient été laissées. Ainsi les maîtres de ces domaines, naguère si fortunés, se voyaient maintenant réduits à l’état d’'ilotes sur ces mêmes domaines qu'ils étaient forcés de rouvrir de leurs propres mains, à la culture, au profit d'étrangers, avant de repartir pour l'exil.
Ce fut le dernier acte de persécution de Lawrence. La mesure de ses iniquités était comble. Il mourut peu après de la mort des persécuteurs frappé dans la force de l’âge par un mal foudroyant, au sortir d’un bal public donné, paraît-il, en réjouissance de la capitulation de Montréal.
Le Rév. Hugh Graham, ministre protestant d'Halifax, écrivait en parlant des soldats américains, notés d’infamie pour leurs cruautés contre les Acadiens : ‘On a observé que ces soldats, presque tous sans exception, terminèrent leurs jours misérablement ”.
Telle fut la fin de Lawrence. Ces châtiments ne rappellent-ils pas ce que raconte Lactance en parlant de la mort des persécuteurs ?
Les deux principaux persécuteurs des Acadiens avant Lawrence, étaient morts comme lui misérablement : Armstrong se suicida dans un moment d’aliénation mentale (1739). On le trouva mort percé de cinq coups de sabre qu'il s'était donnés lui-même ; Mascarène finit ses jours dans la disgrâce et l'abandon (1760).
L’'Abbé H. KR. CASGRAIN.
Paris, 15 Décembre 1886.
(4 suivre.)
Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Rcosse, Jonathan Belcher, ne valait guère mieux que son prédécesseur. Président de son conseil, il avait souscrit servilement à tous ses actes arbitraires, et il eut d’autant plus à cœur de marcher sur ses traces et d’aci:ever son œuvre, qu'il y était poussé par la part de responsabilité qu'il avait prise à la spoliation et au bannissement de tout un peuple, et surtout par le besoin d’en effacer tout vestige. Pour lui, en effet, de même que pour Lawrence, chaque apparition d'Acadiens, revenant de l'exil, était une vision menaçante, comme le spectre de Banco. Il en était chaque jour obsédé, car de nouvelles bandes d'Acadiens affluaient de toutes parts vers leurs anciennes propriétés, ne pouvant se persuader qu'ils les avaient perdues pour toujours, d'autant plus que des permis d’occupation avaient été récemment donnés comme ceux de Monckton, qu’au surplus un gran nombre de déportés n'avaient consenti à se rendre et à s'embarquer en 1755, qu'après avoir reçu l'assurance qu'ils seraient réinstallés dans leurs biens après la guerre (2) et qu’enfin le commandant général Amherst, jugeant de la situation plus froidement que les autorités de la Nouvelle-Ecosse, ne mettait pas d'opposition au retour des exilés (3). Il en résultait des conflits avec les nouveaux occupants, qui ne cessaient d'adresser des demandes de protection au gouverneur. Il eût été assez facile à celui-ci de concilier les uns et les autres en offrant aux Acadiens des terres dans quelque région inoccupée des environs, comme le fit, un peu plus tard, le lieutenant-gouver-
(1) Les chapitres VII et VIII auraient dû paraître dans notre livraison de Mai en place des chapitres IX et X.
(2) ‘‘ Il n’est point de trahisons dont l’Anglais ne se soit servi contre l’habitant pour l’emmener.. On n’enlevait, disait-on, des familles que pour les empêcher de porter les armes pour les Français... La paix ramènerait un chacun sur son ancienne habitation.” Zettre de labbé Le Guerne à M. Prévost, 1756.
(3) Archives de la Nouvelle-Ecosse, p p. 314, 318.
EE De Se TS
neur Franklin, second successeur de Belcher, Les Acadiens qui, depuis six ans, n’avaient pas su où reposer la tête, et qui soupiraient plus que jamais après la tranquillité, se seraient bientôt résignés à | prendre ce parti : ils en donnèrent des preuves du moment qu'on leur en fitla proposition ; mais ce temps était encore éloigné.
La législation de la Nouvelle-Ecosse se montrait aussi intolérante que le gouverneur Belcher, Elle lui adressa une pétition dans laquelle elle lui demandait de bannir une seconde fois les Acadiens. Le motivé | j de cette requête est un chef-d'œuvre d’ineptie qui fait sourire de pitié |
quand il ne provoque pas l'indignation. Un des grands reproches s'{ 12 qu'on y fait aux Acadiens est leur ingratitude, parce qu'ils ne goûtent f pas la mansuétude et les douceurs du régime britannique (74e /enity.… !
and the siwveet of the English Government) \1). On accuse l'insolence {
qu'ils ont de venir réclamer leurs terres, On leur reproche leur religion I pour laquelle ils montrent la plus grande bigofertie, leurs principes poli- | tiques et leur attachement à la France qui leur ont été inculqués | depuis longtemps par leurs prêtres, toutes choses qui les cmpêcheront | de devenir jamais de vrais bons sujets, | Tous les anciens griefs formulés contre les Acadiens sont récapitulés lil dans cette requête; mais, chose digne de remarque, il n'est allégué | | | aucun acte de révolte ni de désordre commis par les Acadiens depuis | la capitulation de Québec. | On avait espéré que l'Angleterre se hâterait d'ordonner le transport | h des Acadiens ; mais l’Agleterre n'était pas plus pressée de s'en embar- {| > rasser que ne l'avaient été les colons américains lors de la première expulsion. La Nouveile-Ecosse se trouvait ainsi chargée d'un fardeau | | qu’elle s'était mis elle-même sur les épaules et dont elle ne savait plus r'' comment se défaire. Le trésor puplic se trouvait en outre obéré par | les dépenses qu’entrainaient l'entretien et la nourriture de cette multitude de prisonniers dont le nombre était tel, seulement à Halifax, qu'il fallait tenir, à tour de rôle, le quart de la population de cette ville sous les armes pour les garder. Les citoyens, fatigués de cette servitude, | demandaient à grands cris d'en être délivrés. On avait cherché à allé- | ger le trésor public en mettant à gages chez les particuliers une partie | des détenus ; un bon nombre d'autres étaient employés à l'ouverture des chemins et à la réparations des digues. Belcher ne pouvait s’em- | pêcher de reconnaître la supériorité des Acadiens dans ce dernier | | ï |
d'Ambherst, M. Forster, pour demander l'autorisation de les y forcer, il disait : “ Il me paraît de la dernière importance que les colons soient assistés par les Acadiens pour réparer les digues, d'autant plus que- la
n genre d'ouvrage. Au cours d’une lettre qu'il écrivait au secrétaire
(1) Archives de la Nouvelle-Ec, sse, p p. 316, 317.