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REGLEMENT POUR LA PAROISSE DE SAINTE-ANNE DU CAP DE SABLE

Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, Pere, Fils et Saint-Esprit.

La charité étant une des principales obligations des chrétiens, et le maintien des bonnes mœurs, un des principaux points de la morale de l'Evangile; considérant que les procès, les querelles, les dissensions, etc... sont contraires à la charité, et que la corruption, les mauvais exemples et l'ignorance des principes de la religion sont ennemis des bonnes mœurs ; pour remédier aux vices qui sont opposés à ces deux points essentiels de la religion de Jésus-Christ, et afin que chacun connaisse et fasse son devoir, on propose aux habitants de la paroisse du Cap de Sable, diocèse de Québec, dans l’ordre de la religion seulement, les articles suivants :

Article ler.—Nommer q"tre anciens, chefs de famille, hommes d’une probité, d'une piété et d’une vertu assurées, comme arbitres, por” uecider et accommoder à l'amiable et par charité, sans prétendre à aucune rétribution, conjointement avec le curé ou prêtre résidant dans la paroisse, lorsqu'il sera présent, les différends des catholiques et en outre veiller à la conservation des bonnes mœurs, à

ij. Nommer de plus deux autres chefs de famille qui aient les mêmes qualités que les premiers, pour être

2 Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de l'abbé Sigogne, 26 septembre 1801.

glise de France d’où vous tenez vous-même votre origine. J'écris ceci à genoux par respect et comme pour vous prier d'exaucer la demande que mon cœur me presse de faire ; j'écris les yeux baignés de pleurs tirés par un sentiment de joie de la victoire glorieuse qu'a remportée la religion.”

Cet évêque à qui l'abbé Sigogne n'écrivait qu'à frenoux, il ne le connaissait pas, il ne l'avait jamais vu ; mais il connaissait son âme, il savait sa sollicitude paternelle, et il aimait à lui obéir parce qu'il avait trouvé en lui une lumière dans ses doutes, un soutien dans ses peines. Ce fut une des grandes joies de sa vie de recevoir Mgr Denaut, lorsque, dans sa tournée pastorale de 1803, il se rendit jusqu'à Sainte-Marie et au cap de Sable.

“ Permettez-moi, lui mandait-il peu de temps après, d'admirer votre zèle et de m'en féliciter moi-même. Le voyage difficile et long que vous avez entrepris l’été dernier pour le salut des âmes m'a agréablement surpris et édifié. J'ai reconnu un homme apostolique. Que le Seigneur soit à jamais béni de vous avoir inspiré le dessein, donné le courage, l’occasion et les moyens de visiter notre pays nouveau et écarté. Je crois que c’est le coin le plus difficile à visiter, étant si hors de portée.

# On a déterré, il y quelque temps, ici, une très belle pierre bien polie sur une race ; elle sera apportée au plus tôt auprès de l’église pour servir de monument et perpétuer le souvenir de la première visite d'un homme apostolique en ce pays, en gravant dessus avec le ciseau (ce qu? je puis bien faire) la date de l’année et du jour de l'arrivée de Votre Grandeur. Je me persuade qu'elle ne désapprouvera pas ce petit tribut de mon admiration pour cette visite, ainsi que de ma reconnaissance.”

Dans la même lettre, l'abbé Sigogne ajoutait : “ Le jour de l'érection de la charpente de l'église d'Argyle dont vous avez ordonné la construction, ainsi que le lendemain, ont

comme leurs assesseurs, et être joints à eux dans l'absence du prêtre; #t encore pour remplir la place de ceux des quatre que la maladie ou quelques affaires empêcheraient de se rendre.

ïij. Deux des anciens avec le prêtre sufliront pour être les arbitres d’un différend, et quatre dans l'absence du prêtre.

iv. Les anciens, aussi bien que leurs assesseurs, s'engageront devant Dieu sur l'Evangile, à n'avoir aucun égard pour la personne d’un particulier ; mais à rendre à chacun la justice selon son droit, suivant les lumières de leur conscience, les règles de l'Evangile, la raison, les lois et les coutumes justes et légitimes du pays etde la nation avec laquelle nous vivons, autant qu'il sera en notre pouvoir, Ils promettront aussi de remplir fidèlement les différentes obligations qui leur sont imposées par le présent règlement.

v. Le presbytère où la sacristie sera le lieu où se tiendront ordinairement les séances de cette justice de charité. On pourra les tenir les dimanches et les fêtes à l'issue des vêpres, tous les premiers lundis des mois, ou en d’autres jours, selon que la nature des affaires le permettra ou l'exigera à la volonté du prêtre, des anciens et des parties.

vj. On aura du respect pour les anciens ainsi choisis pour arbitres, aussi bien que pour les assesseurs, On leur assignera une place distinguée dans l'église. On fera la même chose, si quelqu'un des catholiques, à cause de son mérite et de ses talents, était élevé par le gouvernement civil à quelque charge, comme à celle de juge de paix, etc. ...-et tous, aux processions, marcheront immédiatement devant les chantres ou le clergé, et cela pour honorer dans leurs personnes l'autorité qui vient de Dieu.

vij. Pour le choix des arbitres et de leurs assesseurs, les premiers seront proposés par le prêtre à l'acceptation des fidèles, et lorsqu'un des anciens défaudra par mort où par une infirmité qui le rende incapable, le plus ancien des assesseurs en âge ou en place prendra sa place, et tous ensemble avec le prêtre choisiront un nouvel assesseur.

viij. Si malheureusement il s'élève quelque difficulté entre les particuliers catholiques de cette paroisse, ils viendront devant les arbitres et le prêtre, si sa présence est possible, pour y exposer leur droit et leur défense ; ils seront écoutés charitablement, et leur affaire sera accommodée par l'arbitrage du prêtre et des anciens désignés, auxquels ils se soumettront........ ds ne tee den dus sed en ro ss AT O OON O DOT OONOOD

ix. Par rapport à la religion et à l'instruction, on établira dans chague canton un ou deux catéchistes qui

été comme des jours de fête et de joie. Français, Anglais, catholiques, protestants de toutes sortes, semblaient tous ne faire qu’un, n'avoir qu'un dessein; tous s’empressaient unanimement et se réjouissaient également en s’entr'assistant. Vingt moutons ont été tués pour faire le régal et donner à manger aux étrangers qui y étaient en assez grand nombre pour l'endroit ; plusieurs étaient venus de fort loin. Pour finir, j'ai fait placer une croix, couronnée de fleurs et de feuillage, au-dessus de la charpente, et les Anglais avec moi, ainsi que les Français, en mettant ce bouquet ont souhaité succès à l’église de Sainte-Anne, en buvant un coup, et à leur ordinaire faisant tourner leurs chapeaux au-dessus de leurs têtes, en donnant trois fois le cri de joie ; et les Français s’y joignirent. La part que j'ai prise en cette affaire assurera sans doute Votre Grandeur de toute ma satisfaction en ce moment.” '

Le successeur de M. Denaut, Mer Plessis, qui, lui non plus, ne connaissait pas per-

sonnellement l'abbé Kigogne, le seul de ses prêtres qu'il n’eût pas vu avant sa visite de Oo ©

1815, et qu'il avait hâte de connaitre depuis qu'on lui avait parlé de ses œuvres, fut ravi d'étonnement, en apercevant tout le bien qu'il avait opéré dans cette partie de son diocèse.

“ L'abbé Sigogne, écrivait-il, est un homme d'une activité rare. C’est le travailleur le plus infatigable de sa paroisse. Outre les deux églises et les deux presbytères construits par ses soins, il a fait, de ses propres mains, des murs de pierres sèches assez considérables, l’un pour clore son jardin de Sainte-Marie, l’autre pour dessécher, tout auprès de la mer, un marais dont il voulait tirer du foin. On dira peut-être qu’il serait plus digne d’un prêtre de vaquer à l'étude et à la prière qu'à des travaux corporels. Oui, sans doute ; mais il n’est pas dans la nature humaine de toujours prier ou étudier. Il faut des délassements ; heureux le missionnaire que son goût porte à délasser l'esprit par les travaux du corps. Il y puise non seulement un remède contre les tentations auxquelles l’expose sa solitude, mais encore un moyen de santé et un exercice de pénitence. .…. soient de bonnes mœurs, qui aient de la vertu et de la piété, qui seront d’abord nommés par les fidèles et présentés ensuite à l’approbation du prêtre et des anciens. Le catéchiste sera obligé de faire le catéchisme dans son canton tous les dimanches et trois fois la semaine, toute l’année, Les pères et mères, maîtres et maîtresses, s'ils ont des enfants ou des domestiques qui n'aient pas fait la première communion, seront tenus de les y envoyer, à moins qu'ils ne soient dans le cas de les instruire eux-mêmes et qu'ils ne le fassent exactement. Pour dédommagement et pour sa peine, le catéchiste recevra pour chaque enfant, en fruits de la terre, en argent ou autrement, telle rétribution que les anciens et le prêtre jugeront convenable, Mais les enfants des pauvres y seront admis sans rien payer. Cependant, s’il se trouvait un trop grand nombre de ces derniers, la paroisse aider: e qui sera aussi laissé à la prudence du prêtre et des anciens à qui il faudra s'adresser dans le cas de pauvreté. Le catéchiste pourra aussi enseigner à lire et à écrire, s’il le peut, et pour lors sa rétribution sera augmentée en proportion. Les anciens veilleront exactement à ce que les catéchistes, les pères et mères, maîtres et maîtresses, fassent leur devoir; les premiers en instruisant les enfants, et les autres en les envoyant; et ils en rendront fidèle témoignage au prêtre en temps convenable.....,..,,,, ...,,, eee oosooe corse vovove cossos cesse vous À onu à doses A CT TE Ce

“Je, prêtre soussigné, comme pasteur de cette paroisse, promets sincèrement devant Dieu, sur les saints Evangiles, d'observer et de faire observer fidèlement, pour ce qui est de ma part, le présent règlement.

SIGOGxp, Ptre,

“Nous, habitants catholiques de la paroisse de Sainte-Anne du cap de Sable, anglicé Argyle, assemblés aujourd’hui, vingt-quatre octobre, mil sept cent quatre-vingt-dix-neuf, voulant faire notre salut en vivant chrétienne- 1 Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de Pabbé Sigogne à Mgr Denaut, 6 février 1804.

“ M. Sigogne est parvenu à faire dans son église ce que l’on tenterait inutilement Il a placé tous les hommes d'un côté, et toutes les femmes de l'autre, selon l'avis de saint Charles Borromée. Pour y parvenir, il n'a pas souffert qu'on mit les bancs à la criée, mais il a accoutumé les paroissiens à louer

dans un grand nombre de celles de ce diocèse.

Ainsi chaque paroissien, au moyen de quelques sous de rente annuelle, a une place attitrée dans un des banes de la droite, si c'est un homme, et dans

seulement les places.

un de ceux de la gauche, si c’est une femme. Il serait à souhaiter que la jurisprudence suivie en Canada permit d'adopter ce système. Il préviendrait une infinité d'irrévérences dans le lieu saint.” !

L'abbé Sigogne poussa la hardiesse plus loin : il imposa en certains cas des pénitences publiques, comme dans la primitive église.

On s'étonne aujourd’hui de l'incroyable vitalité de la race acadienne ; on refuserait de Qu'on remonte à l’origine de sa formation ; le secret de son prodigieux développement n’est pas

croire à la rapidité de son accroissement, si l'on n’en avait la preuve oflicielle. ailleurs.

Parmi tant de réformes et de travaux que l'abbé Sigogne avait menés à bonne fin, il trouva encore le temps d'apprendre la langue micmaque, pour instruire les sauvages des environs que son zèle ne pouvait voir sans secours religieux. Il établit également des écoles dans ses deux missions et eut pour auxiliaire dans cette œuvre la législature de ia Nouvelle-Ecosse, dont les préjugés avaient grandement diminué, surtout à la suite des événements de 1812.

L'excellent missionnaire était à la veille de jouir de quelque repos, fruit de vingtdeux ans de labeurs, lorsqu'un accident imprévu vint plonger toute sa paroisse et lui-

ment, acceptons librement et de bon cœur ce présent règlement dans toute sa teneur, et promettons sincèrement devant Dieu, sur les saints Evangiles, de l'observer fidèlement et de nous y soumettre. En foi de quoi nous le signons et l’ap}rouvons en y mettant not nom et nos marques.

François Gelis, Pierre Vouer, Charles LeBlane, Michel Boudreaux, Benjamin Mius, Joseph Doucet, Joseph Babin, père, Charles Amant Babin, Michel Doucet, Louis Mius, François Mius,

Jean-Baptiste LeBlane,

Abraham Corporon, Jean-Baptiste Mius, Laurent Mius,

Paul d'Entremont, Joseph Bourque,

Archives de l'archeréché de Québec.

Pierre Suret, fils,

Jacques Amirault, père,

Honoré LeBlanc,

Lazare Robichau,

Amand Pottier,

Isabelle Mius, faisant au nom de son mari maiade,

Amand LeBlanc,

Ant.-François Richard,

Pierre Hénard,

Magloire Doucet,

Amable Boudreau,

Paul Suret,

Dominique Pothier,

Joseph LeBlane,

Frédéric Suret,

Silvain Pothier,

Ange Amirault, Isidore Belliveau, 3énoni d'Entremont, Pierre Pothier, Ciriaque Amirault, Simon Amirault, Paul Mius,

Joseph Legris, Joseph Babin, Joseph Larkin, Pierre Masse, Joseph Mius, Louis Dulain, Pierre Suret, père, Joseph le Maire, Victor Frontain, Charles Suret,

Charles d'Entremont.

Journal de voyage de Mgr Plessis en 1815.

Jacques d'Entremont, Jean-Baptiste Pottier, Charles Babin,

John O’Bird, François Clermont, John Bourg,

Jean Mius,

Jean Cotreau, Bernardin Robichau, Jean-Michel Suret, Joseph Amirault, Charles Doucet, François Doucet, Cyrille d'Entremont, Augustin Duon, Jacques Amirault, fils, Joseph Boudreau,

même dans la désolation et la ruine. A la suite de plusieurs semaines d'une extrême sécheresse, qui avait évaporé toute l'humidité du sol, et rendu très inflammables les broussailles et les forêts composées en grande partie de bois résineux, le feu prit dans le canton voisin, et, poussé par un ouragan furieux, se propagea avec une incroyable rapidité. En un instant, l'église, le presbytère et le village de Nainte-Marie furent la proie des flammes (septembre 1820). C'était un désastre qui semblait irréparable dans l'état précaire où se t'ouvaient la plupart des habitants ; mais, avec un homme de l’activité et des ressources de l'abbé Sigogne, l'impossible se faisait réalisable. Il fit un appel à tout ce qu'il comptait d'amis depuis la Nouvelle-Écosse jusqu'au Canada, et ils étaient nombreux.

Voici en quels termes il annoncçait le désastre à Mgr Plessis, et en appelait à sa charité :

“ Les gazettes viennent de m'apprendre votre joyeuse arrivée (de Rome) et votre bienvenue à Québec. Mais, hélas ! dans quel état de détresse et de misère ces belles nouvelles m'ont-elles trouvé! Mon église, mon presbytère, ma bibliothèque, mes granges, et autres dépendances, avec toutes mes provisions, les trois quarts de mes meubles, et vingt ou vingt-deux de mes voisins, leurs maisons, granges, bestiaux, clôtures, tout à été victime d'un torrent de feu poussé par un vent irrésistible. Je me suis trouvé enveloppé dans le feu qui avançait plus vite qu'un cheval au grand galop. Je me suis sauvé avec la vie, mais avec bien du mal, et voilà déjà trente-deux jours que je garde la chambre, entre les mains des chirurgiens ; il n’y a encore que deux ou trois jours que je me puis servir librement de la main droite, Dieu soit béni! Dans notre désastre, cependant, il n'est péri qu'un enfant au berceau et un vieillard octogénaire. Mais, hélas ! Monseigneur, quelles ruines, quel état que celui de tous mes voisins ! Deux milles de terrains au-dessous et autant au-dessus de l’église ont été incendiés, et tous les habitants réduits à la dernière nécessité, sans logements, sans provisions, avec peu d'assistance. La détresse n’est pas moins grande dans la partie basse de ma paroisse du côté du cap Fourchu, où un autre feu a tout détruit devant lui, comme parmi nous. Mes paroissiens ainsi destitués et ruinés, se jettent aux pieds de Votre Grandeur pour implorer votre secours afin que, par votre bonne intercession, nous puissions obtenir des bons et riches Canadiens quelque assistance pécuniaire pour nous aider à bâtir notre église et le presbytère.” !

Mgr Plessis ne resta pas sourd à cet appel, et les Canadigns souscrivirent généreusement.

“ La poste de Digby, répondait l'abbé Sigogne à Mgr Plessis, vient de m'apporter votre estimable réponse à ma lettre du mois d'octobre. Elle m'est arrivée dans un moment où mes paroissiens, assemblés chez moi, prenaient des arrangements pour relever leur église, et n'ont pas été peu encouragés, lorsqu'ils ont connu la bonté avec laquelle Votre Grandeur a accueilli leur demande, et la peine que vous avez prise pour faire connaitre leur détresse et leurs besoins. Nous vous en rendons grâces. Daignez accepter les témoignages de notre sincère reconnaissance.

“ Quant à moi, j'ai beaucoup souffert pendant deux mois et demi. Maintenant, je suis presque entièrement guéri de mes brülures. J'en serai quitte à bien meilleur marché qu'on ne voulait me le faire accroire, et je me trouve maintenant assez bien pour croire, et croire fermement, s’il ne m'arrive rien de pis, que je ferai mes jardins à mon ordinaire au retour du printemps, même mes murailles, s’il en est besoin.” *

1 Archives de l'archeréché de Québec. Lettre de l'abbé Sigogne, 14 octobre 1820. 2 Archives de l'archevéché de Québec. Lettre de M. l'abbé Sigogne, 21 janvier 1821.

Grâce à l'énergie de l'abbé Sigogne et aux secours qu'il sut obtenir, le désastre fut réparé en quelques années.

La petite société, si bien organisée par le curé de Sainte-Marie, et restée si bien française qu'on eût dit un rivage reculé de la Bretagne ou de la Basse Normandie transporté ici, avait un cachet d'originalité qui frappait les visiteurs. ‘“ Dès qu'on entre dans le canton de Clare, racontait l’un d'eux en 1825, les maisons, les instruments de culture et de ménage, la langue étrangère, et les coutumes uniformes mais caractéristiques excitent la surprise du voyageur. On ne croirait pas qu'il existe dans J: Nouvelle-Ecosse un canton d'une physionomie si distincte du reste du pays. Les À adiens sont loin d'être aussi avancés en agriculture que leurs voisins. (Ils diffèrent en cela de leurs ancêtres qui étaient d'excellents cultivateurs ; mais la raison en est facile à concevoir, pour quiconque connait leur histoire depuis leur dispersion.) Ils ont un singulier attachement poux leur langue et pour leurs coutumes. Quoique leurs trafics les mettent naturellement en rapport avec les Anglais, il ne se fait aucun mariage entre eux; ils n’adoptent pas leurs manières, ils ne s’établissent pas dans leurs villages. Ceci ne provient pas d'un sentiment d'aversion pour le gouvernement anglais, mais doit être plutôt attribué à leurs habitudes, à leur caractère national et à leur système d'éducation. S'ils n'ont pas autant d'esprit de progrès que les colons anglais, ils peuvent soutenir fièrement avec eux la comparaison, sous le rapport des vertus domestiques et sociales. Sans ambition et d'une grande frugalité, ils vivent selon leurs moyens. Dévoués à leur ancien culte, ils ne sont point divisés entre eux par les discordes religieuses. Avec leur disposition joyeuse et leurs habitudes morales, ils jouissent peut-être de tout le bonheur compatible avec la fragilité de la nature humaine. Ce canton et celui du Ruisseau à l’Anguille (Ze! Brook) dans le comté voisin de Shelburne, ne forment maintenant qu'une seule paroisse sous la direction de M. l'abbé Sigogne, missionnaire d'une rare activité et d’un grand zèle, qui a pris la charge de cet établissement, il y a très longtemps, et qui y est profondément attaché.

“ Le canton de Clare est dans un état florissant ; on y possède un bon nombre de petits vaisseaux, et le surplus des produits de la terre et Les profits de la pêche permettent aux habitants d'agrandir et d'améliorer leurs terres, et d’acheter ailleurs tous les articles nécessaires à leur confort. Ils ont deux chapelles, une à chaque extrémité du village; celle qui s'élève à l'extrémité orientale est une des plus grandes de la Nouvelle-Ecosse, et fait grand honneur à la libéralité du peuple qui l’a construite et terminée sans aucune aide ou secours étranger. Ils ont plusieurs moulins à farine et au delà de trente-deux moulins à scie. On ne voit plus de trace du grand incendie qui avait consumé tout le village durant l'été de 1820.

“Il y a deux autres établissements français dans le canton d’Argyle (situé à cinquante milles plus loin) : l’un à Pubnico, l’autre à Eel Brook. Dans ces deux endroits, le peuple a aussi la réputation d'être tempérant, industrieux et hospitalier. Ils ont de bons troupeaux de bétail et sont en général bâtis très confortablement. Les naissances illégitimes sont à peu près inconnues dans ces établissements, et la vraie misère y est presque ignorée, car les pauvres sont soutenus par le reste des habitants ; et, comme ils sont les membres de la même grande famille, ils passent le reste de leurs jours à séjourner de maison en maison.” !

1 Haliburton's Nova Scotia, vol. i, p. 172, et vol, ii, pp. 172 et suivantes. ; F ; ;

On a qualifié de fantaisies romanesques les doscriptions faites par certains écrivains du siècle dernier des Acadiens du Bassin des Mines. N'en trouve-t-on pas ici toute la réalité sous la plume d'un témoin oculaire, dont la véracité ne peut être révoquée en doute ?

L'amitié de Haliburton pour l'abbé Sigogne remontait à l’époque de son élection pour le comté de Clare, dans lequel est comprise la paroisse de Sainte-Marie. Ces deux hommes, d'un talent supérieur dans des carrières différentes, s'étaient compris dès leur première entrevue. L'auteur de Sam Slick prenait un intérêt infini à la conversation de ce prêtre français, dont la vie, les idées, les habitudes contrastaient si singulièrement avec tout ce qui l’entourait. De son côté, le curé de Sainte-Marie estimait et aimait ce protestant convaincu, éclairé, libre de préiugés ; cet esprit fin, sarcastique, d'une gaieté toute gauloise. Il n'avait pas tardé à pré ‘le parti qu'on pouvait tirer de son influence en faveur de la liberté religieuse. Il fu un des premiers à lui proposer l'abolition du serment du /es!, qui rendait tout catholique inhabile aux charges publiques. En 1827, l'abbé Sigogne fut un des premiers promoteurs de la loi d'émancipation, présentée devant la législature de la Nouvelle-Ecosse et adoptée à l'unanimité, grâce au discours magistral prononcé en cette circonstance par Haliburton. On y remarqua surtout l'éloge qu'il fit du peuple acadien, dont il avait fait une étude toute particulière pendant son séjour à Annapolis, de 1822 à 1824.

“ Ce discours, remarque à ce sujet Beamish Murdoch, est le plus magnifique morceau d'éloquence qu'il m'ait jamais été donné d'entendre. Haliburton était alors dans tout l'éclat de la vie et de la force mentale et physique. L'atmosphère fortifiante de la campagne dont il jouissait à Windsor, son lieu natal, lui avait donné une apparence robuste, quoique alors sa figure fut encore jeune et mince. En cette circonstance, il enleva littéralement son auditoire, par l'élévation et l'éclat de son éloquence, nourrie des classiques et des leçons de l'histoire, et par l'appel qu'il fit aux sentiments les plus tendres de l’humanité.” !

Ce discours entre trop bien dans notre sujet pour n'en pas citer au moins quelques passages.

Après avoir dit qu'il était le représentant d'un grand nombre de catholiques, et que, depuis plusieurs années, il vivait dans l'intimité de leur respectable et vénéré pasteur, l'abbé Sigogne : “ Pour quelle raison, ajouta-t-il, les protestants et les catholiques de ce pays se mêlent-ils dans les mêmes réunions sociales, y vivent-ils dans une si parfaite harmonie ? Pourquoi le catholique pleure-t-il dans la mort l'ami protestant qu'il a aimé

glans la vie? Pourquoi porte-t-il son cercueil et suit-il ses restes mortels à sa dernière demeure, en mêlant ses larmes à la poussière qui le couvre ? Si, dans la Grande-Bretagne, il ya un sentiment d'hostilité évidente, la cause doit en être autre part que dans une simple différence de religion. L'état de l'Irlande offre le spectacle le plus triste: tandis que le catholique y est lié par devoir et entrainé par inclination à soutenir ses prêtres, il est obligé par la loi de payer la dime au ministre protestant. On voit là des églises sans

! Beamish Murdoch, History of Nova Scotia, vol. iii, p. 578.

fidèles, des pasteurs sans troupeaux, et des évêques jouissant d'immenses revenus, sans avoir aucun devoir à remplir. Ces catholiques doivent être quelque chose de plus ou de moins que des hommes, s'ils supportent tout cela sans frémir; ils le sentent et ils murmurent. Les protestants, de leur côté, poussent des clameurs incessantes contre eux, et les déclarent un peuple méchant. Les propriétés de l'Eglise catholique ont passé aux mains du clergé protestant avec les terres, les dimes, les domaines des monastères. Qui peut contempler sans regret ces monastères vénérables encore dans leurs ruines! Que sont devenus ces asiles de la science, de la charité et de l'hospitalité, où le pèlerin, accablé d'une longue route, où le voyageur, harassé, reposait ses membres et trouvait un accueil bienveillant ; où les pauvres recevaient leur nourriture quotidienne et imploraient d'un cœur plein de gratitude les bénédictions des hommes bons et pieux qui les nourrissaient ; ces asiles où le savoir tenait ses assises et où la science plongeait son flambeau dans les ombres de la barbarie et de l'ignorance ? Permettez-moi, M. le Président, de m'arrêter, comme je l'ai fait souvent, dans un temps déjà loin, pendant des heures et des jours, + armi ces ruines ; vous aussi, vous vous êtes arrêté pour contempler ces scènes désolées : ditesmoi, pendant que vous contempliez ces cloitres, et que vos pas foulaient leurs mosaiques à travers lesquelles pousse le gazon, n'avez-vous pas cru entendre les vagues rumeurs des marches lentes et solennelles des moines, dans leurs saintes processions ? N'avez-vous pas cru entendre le carillon des cloches, jetant le soir ses douces et mélancoliques volées dans la tranquille et solitaire vallée ? N'’'avez-vous pas entendu les chœurs séraphiques répandre les flots harmonieux de leurs hymnes à travers les immenses nefs, ou parmi les ogives aériennes ? Est-ce que les colonnes en ruine, les arches gothiques, les murailles lézardées et les tourelles couvertes de lierre, ne vous demandaient pas, en vous rappelant l’œuvre des spoliateurs, le tribut d'une larme, à la mémoire des hommes grands et bons qui les ont fondés ?

“On a dit que les catholiques étaient les ennemis de la liberté, mais cela, comme tant d’autres accusations portées contre eux, est entièrement faux! Qui a créé la grande charte? Qui a établi les juges ? les procès par jurés, les magistrats, les shérifs, ete... ? Ce sont les catholiques. C'est à ce peuple calomnié, que nous devons tout ce dont nous sommes fiers. N'ont-ils pas été braves et loyaux ? Demandez aux collines verdoyantes de Chrysler’s farm, demandez à Châteauguay, demandez aux coteaux de Queenston. Ils vous diront qu'ils couvrent la valeur catholique et la loyauté catholique, les cendres des héros tombés pour la cause de la patrie. Ici leurs sentiments avaient libre cours, car il n'y avait point de cause de division, point de propriétés à disputer. Nous les avons regardés comme de bons sujets et de bons amis L'amitié est naturelle au cœur de l’homme; elle est comme le lierre qui cherche le chêne, s'attache à son tronc, embrasse ses branches et les entoure de superbes festons ; il grimpe jusqu’à son sommet et balance sa bannière de feuillage au-dessus de sa tête, comme s’il triomphait d'avoir conquis le roi des forêts. Regardez 12 township de Clare: on y voit un magnifique spectacle. Tout un peuple, ayant les mêmes coutumes, parlant le même langage et uni dans une même religion. C’est un spectacle digne de l'admiration des hommes et de l'approbation de Dieu. Voyez leur digne pasteur, l'abbé Kigogne ; regardez-le au lever du soleil, entouré de ses ouailles, rendant grâce à l’Auteur de tout don. Suivez-le aux lits des malades: voyez-le répandant le baume de la consolation sur les blessures des aflligés ; voyez-le dans son champ, où il donne l'exemple de l’industrie à son peuple, dans son cabinet, où il instruit l’innocente

Sec, i, 1887. 12.

90 L'ABBÉ H.-R. C'ASGRAIN

jeunesse, Nuivez-le dans sa chapelle, vous verrez le sauvage, accourant du désert avec toutes ses passions farouches et ingouvernables ; vous le verrez subjugué et soumis en présence du saint homme. Vous entendrez ce prêtre dire à l’Indien de reconnaitre Dieu dans le calme et la solitude de la forêt, dans le grondement de la cataracte, dans l’ordre et la splendeur du système planétaire, dans la succession régulière des jours et des nuits. Ce sauvage n'oublie pas de remercier Dieu de ce que l'homme blanc lui a montré la lumière de la révélation dans le dialecte qu'il parle.”

M. Haliburton fit ensuite le récit de la dispersion des Acadiens, puis, en qualité de représentant des descendants de ce peuple, il demanda aux députés l'abolition du serment du fesl, non pas comme une faveur, il n: voudrait pas l'accepter de leur commisération, mais de leur justice.

“Tout homme, dit-il en concluant, qui met la main sur le Nouveau Testament et qui dit que c’est là le livre de sa foi, qu'il soit catholique ou protestant, anglican ou presbyiérien, baptiste où méthodiste, quelle que soit l'étendue des points de doctrine qui nous sépare, il est mon frère et je l'embrasse. Nous marchons par différents chemins vers le même Dieu. Dans ce sentier que je suis, si je rencontre un catholique, je le salue ; je fais route avec lui, et quand nous arriverons au terme, à ces flammantia limina mundi, ‘quand ce temps viendra, ainsi qu'il doit venir, quand cette langue, qui maintenant s'exprime, se glacera dans ma bouche, quand cette poitrine, qui maintenant respire l'air pur du ciel, me refusera ses services, quand ces vêtements terrestres retomberont dans le sein de la terre d’où ils viennent, et iront se mêler à la poussière des vallées, alors, avec ce catholique, je tournerai en arrière un long et languissant regard. Je m'agenouillerai avec lui, et au lieu de dire avec le présomptueux pharisien : “ Grâce à Dieu, je ne suis pas comme ce papiste,” je pricrai, afin que tous deux, étant du même sang, nous soyons tous deux pardonnés, et, qu'étant frères, nous soyons tous deux reçus là-haut.” !

Ce langage d’un protestant, adressé à des protestants, devait produire et produisit son effet, Il montre, en même temps, quelle impression avait faite sur les esprits, la vie sainte de l'abbé Sigogne, et de quel prestige il était entouré.

Les catholiques de la Nouvelle-Ecosse, et particulièrement les Acadiens, ont placé à côté du nom de Haliburton, celui de M. Uniacke, l'un des membres les plus marquants de la législature, qui appuya le député de Clare, sinon avec la même éloquence, du moins avec le même esprit de justice. Avec cette victoire tomba la dernière chaine des Acadiens, et s'ouvrit l’ère de liberté qui en a fait un des peuples les plus heureux de la terre.

La Providence accorda encore dix-sept ans de vie à l'abbé Kigogne après cette date, pour raffermir le bien qu’il avait fait au milieu de cette population de plus en plus docile à sa voix et à ses exemples.

Il s'éteignit de vieillesse, en 1844, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, emportant avec lui les regrets de tout son peuple, et tout ce qui peut faire croire à un homme qu'il vaut la peine d’avoir vécu, la conviction du devoir accompli et des œuvres qui ne meurent pas.

Si jamais vous passez par la baie Sainte-Marie, vous verrez la tombe de l'abbé Sigogne entourée d'honneur et de respect. Vous y verrez, agenouillés, les fils de ceux qu'il a baptisés, et dont il a fait des hommes dignes des confesseurs du siècle dernier.

Avec l'abbé KSigogne s'est éteinte, en Acadie, la génération des hommes apostoliques,

1 Beamish Murdoch. Zlistory of Nova Scotia, vol. ti, pp. 514 et suivantes,

que la tempête de 93 avait répandus sur sa surface, divisée alors en trois provinces : celles du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'ile du Prince-Edouard. Les petits noyaux de familles, que ces missionnaires avaient trouvés, à la veille de se désagréger et de se perdre, qu'ils ont organisés, disciplinés, auxquels ils ont donné une part de leur vie et de leurs vertus, sont devenus aujourd'hui des légions, pleines de force et d'avenir, avec lesquelles il faut compter.

Après s'être accrues par leur propre vertu, “en se doublant tous les vingt et un ans, de 1785 à 1827, elles se sont doublées tous les vingt-deux ans, de 1827 à 1871" Le dernier recensement ofliciel (1881) constate qu'il y a aujourd'hui 56,635 Acadiens dans le Nouveau- Brunswick; 41,219 dans la Nouvelle-Evcosse, dont fait partie l'ile du Cap Breton; 10,751 à l'ile du Prince-Edouard,

Dans ces chiffres ne sont pas comprises les populations acadiennes des îles de la Madeleine, qui dépassent trois mille âmes, * ni celles du nord du golfe et de la baie des Chaleurs, relevant de la province de Québee, ni celles de Terre-Neuve, ni enfin celles de l'Etat du Maine appartenant au groupe de Madawaska, lesquelles s'élèvent à peu près à vingt mille individus, donnant à la population acadienne de toutes ces régions un total de plus de 130,000 âmes.

J'ai déjà dit que les Acadiens sont représentés par des hommes de leur race dans le Sénat et aux Communes du Canada; qu'ils ont leurs députés et même des ministres aux législatures locales ; des hommes instruits et marquants parmi toutes les classes de la société, dans le elergé et dans les professions libérales. On ne compte plus le nombre de leurs écoles, à la tête desquelles brille le collège classique de Memramcook, sans contredit la première institution catholique des Provinces Maritimes. Ils ont plusieurs couvents, voués à l'instruction de la jeunesse, dans chacune des provinces, et jusqu'aux iles de la Madeleine.

Ils commandent les élections dans plusieurs comtés. Ils ont leurs journaux français vigoureusement rédigés, qui font valoir leurs droits et qui entretiennent passionnément le culte des souvenirs, l'attachement à la langue et à la France, tout en proclamant la plus entière fidélité à l'Angleterre. En un mot, ils possèdent tous les éléments de progrès qu'il est possible de souhaiter.

La réunion des provinces britanniques en confédération les à fortifiés en les reliant plus intimement avec leurs frères du Canada. Dans cinquante ans, ils seront un demimillion, et s'imposeront dans les Provinces Maritimes, comme font aujourd'hui les Canadiens dans la Confédération.

1 E. Rameau, Une colonie féodale, p. 362.

? M. Flynn, député de Gaspé, que j'ai consulté au sujet de la population des îles de la Madeleine qui dépendent de son comté, estime qu'aujourd'hui cette population est d'environ 5,000 âmes dont 3,000, au moins, sont d’origine acadienne.

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