LA RÉORGANISATION
On se souvient de ce passage d'Evangéline où Longfellow compare l’Acadien chassé de ses foyers au chevreuil poursuivi par le chasseur au fond des bois.
6... ..... Where are the hearts that..... ensssre ses Leaped like the roe, when he hears in the woodland the voice of the huntsman ?
Si le poète américain avait connu toute l’histoire du peuple acadien, telle qu'on la sait aujourd'hui, il l’aurait plutôt comparé à un essaim d'hirondelles, dont la tempête a renversé les nids, et qui disparait au loin pour un temps, mais qui, attiré bientôt par un invincible besoin, revient s'abattre au même lieu, et recommence à bâtir ses demeures avec une patience qui ne connait pas le découragement. C'était ce travail silencieux et fécond qui s'opérait, à la fin du siècle dernier, aux endroits où se voient aujourd'hui les groupes français des Provinces Maritimes. I] n'avait pas fallu moins de vingt-cinq ans avant que les familles errantes dans l’intérieur des terres, ou revenues de tous les points de l'horizon, se fussent fixées définitivement au sol. Tous les genres d'obstacles avaient retardé leur établissement ; d’abord, des proscriptions réitérées, puis le refus de titres de propriété, enfin le défaut de moyens pour se livrer à la culture.
On sait ce qu’il en coûte aux colons de nos jours pour ouvrir des terres, malgré toute la protection, souvent même l'assistance matérie:'e qu'ils reçoivent du gouvernement et des membres de leurs familles. Les Acadiens ne pouvaient compter sur aucun de ces avantages. À peine avaient-ils eu, pendant les premiers temps qui suivirent leur arrivée,
de quoi se vêtir et s'empêcher de mourir de faim. Ils se trouvaient, les uns entourés d'un monde hostile, les autres complètement isolés, comme, par exemple, ceux de l'ile Madame, au sud du Cap-Breton, qui s'y étaient réfugiés en secret et avaient risqué de s'établir sur des terres sans titres de propriété." Leurs seules ressources consistaient dans leurs bras et leur volonté ; mais leurs poignets étaient plus forts que les nœuds des érables qu'ils abattaient, et leurs volontés étaient plus fortes que leurs bras. Elles avaient la ténacité de leurs convictions.
Tout accès aux charges publiques leur était fermé, et leur existence politique devait se borner à être oubliés ou à se faire pardonner leur présence, Ils n'avaient pas même l'avantage de se concerter ensemble, la plupart de leurs groupes étant séparés les uns des autres par de grandes distances. Un dernier lien cependant les unissait, lien invisible, mais dont la force était souveraine et suppléait à tous les autres. Il était symbolisé par la petite croix qu'on trouvait partout accrochée à leurs chevets et qui dominait les humbles chapelles, où ils se réunissaient le dimanche pour assister à l'office divin, quand ils avaient le bonheur bien rare d'avoir le missionnaire de passage au milieu d'eux, ou pour entendre une messe blanche que leur lisait un des vieillards choisi parmi les plus respectables du lieu. C'était pour ne pas briser ce lien de la religion, cette chaine mystérieuse qui nous relie au ciel, que tant des leurs et eux-mêmes s'étaient voués à toutes les horreurs de l'exil ; ils s'étaient attachés à cette religion de toute l'étendue des maux qu'ils avaient soufferts pour elle. Ils avaient encore présents à la mémoire tous ces morts qu'ils avaient laissés là-bas sur tant de plages diverses et qu'ils avaient vus mourir calmes et résignés, le regard au ciel, le erucifix sur les lèvres. Ils croyaient toujours entendre ces voix d'outre-tombe qui leur disaient de rester fidèles à cette religion qu'ils avaient confessée.
A certain dimanche de l’année, quand ils entendaient le prêtre lire au prône ce passage de l'Evangile : “Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ ? Nera-ce la tribulation, les angoisses, la faim, la nudité, les périls, les persécutions ou le glaive ; selon qu'il est écrit : on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie? Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par Celui qui nous a aimés ; car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les choses futures, ne pourront nous séparer de la charité de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur.” Quand, dis-je, ils entendaient ces paroles, ils faisaient un retour sur eux-mêmes ; ils ne pouvaient s'empêcher de se kes appliquer ; ils rendaient grâce à Dieu d'avoir été ces témoins de la foi, et de grosses larmes tombaient de leurs yeux. Un de leurs prêtres avait pu leur dire un jour avec vérité: “ Vous êtes comme les chrétiens des premiers temps; vos catacombes à vous, ce sont vos déserts et vos forêts. Persévérez comme vos pères dans la foi.”
C'était pour garder cette foi et la transmettre à leurs enfants, qu’à leur retour au pays, leur première sollicitude avait été de demander des missionnaires.
On a vu avec quelle joie ils avaient accueilli M. Bailly, et quels fruits de bénédictions avaient opérés parmi eux ses successeurs, MM. Bourg et Le Roux. Ces deux derniers furent les seuls prêtres qui les visitèrent régulièrement jusqu’en 1790, c’est-à-dire pendant plus de quinze ans.
1 Un petit nombre d’entre eux avaient obtenu, quelque temps après leur arrivée, des titres temporaires,
En 1760, un voyageur français trouva à l’île Madame, cent treize habitants. “Ils vivent comme ils peuvent, ” écrivait-il, “sur un sol stérile, soutenus seulement par le travail de la pêche.” Et il ajoutait en terminant: “Nous quittâmes ce pays sans regret, excepté celui d’y laisser tant de familles dans la misère.”
Sec. i, 1887. 9.
Les évêques de Québec, dont l'immense diocèse s'étendait depuis Détroit jusqu’à Halifax, c'est-à-dire sur un espace de plus de cinq cents lieues, n'avaient pas même un nombre suffisant de prêtres pour rencontrer les besoins les plus pressants. Les tentatives que ces évêques avaient faites en différents temps pour recruter des sujets en France, avaient toutes échoué; car l'Angleterre, qui nourrissait continuellement le projet de protestantiser le Canada, y avait mis une opposition formelle et systématique. Ce n’était même que par un heureux concours de circonstances que M. Le Roux avait pu arriver jusqu'à Québec ; et il ne s'était maintenu à Memramcook que grâce au profond isolement où il se trouvait et à l'extrême prudence de sa conduite, Mais à la date où nous sommes parvenus, les Acadiens se voyaient à la veille de manquer entièrement de missionnaires. L'abbé Le Roux, accablé d'années et de travaux apostoliques, n'avait plus pour longtemps à vivre, et l'abbé Bourg, quoique jeune encore, avait contracté des infirmités qui devaient bientôt lui interdire la vie de mission. Qu'allaient donc devenir leurs ouailles ? Dieu voulait-il abandonner la race acadienne au moment où elle sortait de ses ruines ? Allait-il la laisser périr après l'avoir préservée, comme par miracle, de l'anéantissement ? Les pères et les mères de famille, inquiets sur leur postérité, se demandaient comme autrefois les enfants d'Israël, d’où leur viendrait le salut : Unde veniet aurilium mihi? Sur l'avis de leurs pasteurs, inquiets comme eux de l'avenir, ils s'assemblaient le soir et récitaient en commun des prières, surtout le chapelet, pour fléchir le ciel et demander des ouvriers évaugéliques. De quelle manière furent-ils exaucés ? Comment l'Eglise du Canada se trouva-t-elle tout à coup riche d’une nouvelle famille spirituelle qui lui permit d'en doter les plus déshérités des siens ? D'où lui vinrent ces fils qu’elle n'avait pas enfantés ?
Nous sommes ici en face d’une de ces harmonies de la Providence qu'on ne peut contempler sans admirer ses merveilleux procédés. Une tempête avait dispersé le peuple acadien ; une tempête devait lui apporter le salut. Il était réservé à des exilés de venir recueillir et sauver ce qui restait d’un peuple exilé. A ce peuple “sr fesseur de la foi, Dieu devait des apôtres confesseurs de la foi comme lui. Pour faire mieux éclater cette harmonie de la Providence, on vit le gouvernement anglais changer tout à coup de politique et mettre autant d'empressement à envoyer des prêtres au Canada qu'il en avait mis, la veille, à les en exclure.
La révolution française était alors dans toute sa fureur et jetait sur les rivages d'Angleterre une masse d'émigrés et de prêtres échappés à la guillotine. Les admirables exemples de vertu que donna le clergé proscrit, parmi lequel on comptait les plus grands noms de France, ne tardèrent pas à faire tomber les préjugés qu'avait eus jusqu'alors le peuple anglais contre tout ce qui était catholique. Son mépris se changea en estime et sa haine ‘en sympathie. La générosité que déploya en cette circonstance l'Angleterre lui acquit l'admiration du monde entier. Les particuliers rivalisèrent avec le gouvernement pour soulager les victimes de la révolution. “Quel touchant spectacle, dit à ce sujet un écrivain français, quel admirable exemple a donné aux autres nations cette nation hospitalière, quand on l’a vue tout entière, clergé et laïques, roi et sujets, grands et petits, accourir au devant des confesseurs d'une religion qui n'était pa: la sienne, s'empresser de Jes accueil-
lir, de soulager leur douleur, de subvenir à leurs besoins, d'en adoucir les maux!” ! Parmi les moyens d'assistance proposés par la presse anglaise, fut celui de fonder au Canada une colonie d'émigrés et de prêtres français.
Mer Hubert, évêque de Québec, se hâta de profiter de ce mouvement de l'opinion pour demander au cabinet de Londres l'autorisation de faire venir quelques-uns de ces prêtres qu'il s’engageait à employer dans son diocèse ; il obtint cette autorisation sans difficulté. Malgré les ressources restreintes dont il disposait, il fit passer immédiatement des fonds en Angleterre, afin de subvenir aux frais de passage d’un certain nombre de ces prêtres.
Deux ecclésiastiques français n'avaient pas attendu ce temps favorable pour traverser en Amérique; ils s'étaient fait transporter des iles Miquelon à Halifax, où les autorités avaient fermé les yeux sur leur présence. Par une singulière coïncidence, ils arrivèrent précisément à l'heure où l'abbé Bourg quittait la Nouvelle-Ecosse ; et ils auraient pu, pour ainsi dire, reconnaitre la trace de ses pas encore freiche sur le rivage où ils venaient de débarquer.
Une petite colonie irlandaise, établie à Halifax et composée de loyalistes américains et de soldats licenciés de l’armée anglaise, avait obtenu peu de temps auparavant l'exercice libre de sa religion et l'autorisation de faire venir de Cork un prêtre de sa nation. Le P. Jones, de l’ordre des capucins, homme instruit et fort distingué, avait bâti pour eux une église et exerçait, à la place de l'abbé Bourg, les fonctions de vicaire général de l’évêque de Québec. Le P. Jones s'empressa d'accepter les services de ces deux prêtres munis des meilleures recommandations. L'abbé Allain alla évangéliser le groupe acadien le plus in: ccessible et le plus délaissé de tous : celui des iles de la Madeleine. L'abbé Lejamtel de La Blouterie eut en partage l'ile du Cap-Breton et se fixa à Arichat, où vint bientôt le rejoindre un autre exilé de France, l'abbé Champion, du diocèse d'Avranches, comme lui.
En 1794, l'abbé Desjardins succéda à M. Bourg dans la baie des Chaleurs, où il fut bientôt suivi par MM. Levaivre et Orfroy.
L'abbé Castanet accepta la mission de Miramichi; l'abbé Joyer, celle de Caraquet ; l'abbé Sigogne, celle de la baie Sainte-Marie ; enfin l'abbé de Calonne, frère du ministre de Louis XVI, les missions de l'ile Saint-Jean, où il eut pour compagnon l'abbé Pichart.
On peut imaginer quel essor donnèrent à ces missions ces hommes instruits, la plupart même savants, accomplis de toutes manières, éprouvés par les persécutions et exerçant leur zèle ardent sur un peuple simple, avide de leur parole et ouvert au sentiment religieux. C’est à ces confesseurs de la foi que la race acadienne doit son organisation : ce sont eux qui ont été les vrais fondateurs de sa nationalité.
Quand le dernier survivant de cette petite phalange en Acadie, l'abbé Sigogne, se coucha pour dormir son dernier sommeil, il y a aujourd’hui quarante-trois ans, l'avenir de la famille acadienne était assuré. L'œuvre qu'ils ont accomplie paraissait, de leur vivant, bien humble et bien obscure ; mais quand on la regarde aujourd’hui, quand on la mesure à ses résultats, on voit combien elle était grande et fructueuse. Ils croyaient n’écrire leur nom qu'au livre de Dieu, et ils l'ont écrit au livre des hommes. Leur mémoire, entourée de bénédictions, vivra autant que le peuple dont ils ont préparé la destinée.
La vie de mission de chacun de ces prêtres se ressemble : elle se composait de cette multitude d’occupations pastorales qui font les jours pleins, mais incolores, uniformes et
1 Cardinal de La Luzerne. Œuvres complètes, tome ii, p. 114.
monotones. Aucun événement remarquable n’est venu la traverser : il y a donc peu d'intérêt à les suivre les uns après les autres. On ne peut qu’en détacher un petit nombre de faits qui se recommandent à l'attention. b
L'abbé Desjardins, qui vint finir ses jours à l'Hôtel-Dieu de Québec, était frère de l'abbé du même nom qui devint vicaire général de l’archevêque de Paris, et qui, en 1793, avait été envoyé par l'Angleterre pour se concerter avec les gouverneurs des provinces du Canada sur l'établissement d'une colonie d'émigrés français.
Les goûts d'artiste de l'abbé Desjardins nous ont valu les plus beaux tableaux d'église que possède la province de Québec. Ces tableaux enlevés pendant la révolution, lors de la profanation des temples, avaient été enfouis dans des greniers où ils étaient exposés à périr. Quelques-uns même, coupés en deux, comme la magnifique toile de Philippe de Champagne: Le repas chez le Pharisien, qui orne l’église des Ursulines de Québec, servaient d'enveloppes à des ballots de marchandises. Pendant un séjour en France, l'abbé Des-
jardins se mit à la recherche de ces tableaux et en rapporta un bon nombre qui furent
acquis par les fabriques de nos paroisses.
L'amour de l’art chez M. Desjardins ne nuisait cependant en rien à l'amour du devoir : aucun de ses confrères ne le surpassait en zèle et en activité. Il n'y a pour s’en : convaincre qu'à jeter un coup d'œil sur les rapports de missions qu'il écrivait de la baie des Chaleurs à l'évêque de Québec conjointement avec l'abbé Castanet, le compagnon
ordinaire de ses courses. Ces rapports sont des modèles du genre, et indiquent autant de VW
sollicitude que d'intelligence. ! dé Veut-on savoir à quel genre de vie l’astreignaient ses devoirs de pasteur ? il le dit
lui-même dans une note laissée à son successeur : ù
“M. Orfroy me demande quel était l'ordre que j'observais dans mes visites et les différents temps où j'allais dans chaque mission. Le voici: je restais à Caraquet les mois
1 J'en extrais les passages suivants qui font connaitre l’état de cette mission,
De l'extrémité de la baie de Fundy à Memramcook il y a cinq lieues: beau chemin; plus de cent familles, y compris Peticoudiac.
De Memramcook à Gédaik, huit lieues de portage pratiquable à cheval; quinze familles.
De Gédaik à Kocagne, deux lieues ; quatorze familles.
De Kocagne à Bouctouche, quatre lieues ; onze familles.
Le Bouctouche à Richibouctou, sept lieues en suivant la côte; trente-trois familles,
De Richibouctou à la baie des Winds, douze lieues ; onze familles.
De la baie des Winds à l’église de la mission de Miramichi, cinq lieues de traverse.
De la mission à Nigawek, une lieue ; dix familles.
De la mission dans la rivière Miramichi, dix lieues ; dix familles irlandaises ou écossaises,.
De Nigawek à Tracadie, huit lieues ; vingt-trois familles.
De Tracadie au Grand Chipagan, huit lieues ; cinq familles.
Du Grand Chipagan à l'ile Miscou, cinq lieues ; trois familles.
De Miscou à Caraquet, dix lieues,
Du Grand Chipagan à Caraquet, six lieues.
Richibouctou paraît un point central pour y établir un prêtre quand on le pourra. )}!
“ L'église de Miramichi, bâtie à côté des ruines de l’ancienne, est à peine finie et pas encore consacrée; elle a été, dit-on, élevée aux frais des habitants de Nigawek, distant d'une lieue, et des sau vages résidant dans la rivière;
de novembre, décembre, janvier, et quelquefois la moitié &e février. C'était ordinairement le temps où je faisais faire la première communion. J'étais dans l'usage de recevoir les enfants à ma table ce jour-là. Vers la mi-février, je partais pour Miramichi et autres lieux circonvoisins et j'étais ordinairement un mois et demi dans ma tournée. C'était à la Bartabogue que je résidais le plus longtemps. Je m'en revenais de là à Caraquet et y restais ordinairement quinze jours ou trois semaines. Je partais ensuite vers le milieu d'avril, sur les glaces, pour me rendre à Nipisiguit, où j'étais un mois ou cinq semaines.
“En général, tous les Acadiens y sont bons, excepté ceux qui ont été en Canada, qui ne les valent pas. Il sera aisé à M. le missionnaire de les distinguer.
“ De Nipisiguit je revenais à Caraquet, et les premières années, je m'empressais pour me trouver à la Pentecôte à la mission des sauvages, où, le concours n'ayant plus lieu à cette fête, je me contentais de me rendre à la dite église des sauvages à la Sainte-Anne, où le concours est le plus grand, maïs j'avais le soin et le temps auparavant de faire ma mission chez les Anglais, et à la fin de cette mission de me rendre pour la dite Sainte- Anne à l'église des sauvages. Je ne restais guère plus de huit à dix jours à cette mission après la Sainte-Anne, vu qu'ils sont très pressés de s’en aller par défaut de vivres.
“Nigawek ou Taboujantek se faisait desservir avec les sauvages l'été ; mais l'hiver à Nigawek où il y a une chapelle; le presbytère est mortel. Il n’y a guère en cet endroit que deux familles qui donnent de la consolation aux missionnaires: ce sont celles de François et de Jean Julien. Le fils ainé de ce dernier, François, est un des meilleurs indiens. L'incomparable Madeleine, sa femme, est. l'interprète des sauvages, lorsque le missionnaire ne sait pas la langue ; elle est quelquefois plus sévère que le missionnaire.
“Je revenais vers le 10 d'août à Tracadie où je demeurais environ huit jours. Je m'arrétais un jour à Pokmouche et je m'en revenais à Caraquet où je restais quelquefois trois semaines, quelquefois plus. Vers la mi-septembre où un peu plus tard, je partais pour Nipisiguit où j'étais environ un mois, jusque vers la Toussaint, époque à laquelle je revenais à Caraquet.
“Quoique j'aie dit que je voyageais l'hiver, néanmoins, si M. le missionnaire voulait me croire, il ne le ferait que pour des malades, vu que les visites d'hiver ne sont pas ordinairement très fructueuses, à cause des fréquents mauvais temps; à moins qu'il ne se
les habitants ont payé de leurs bras et les sauvages de leur argent; r'est-à-dire de celui de l’église qui est devenu la proie de quelque entrepreneur anglais.
“I y a une cloche élevée sur quelques pièces de bois à côté de l'église. Point de linge ni ornements qui en méritent le nom. Seulement on voit encore les restes du bel autel de l’ancienne église, mais infiniment détériorés. Le presbytère est si mal distribué qu'il est à peine logeable.
“Ils’est présenté à moi pour les Pâques quatre-vingt-six familles sanvages formant plus de deux cents communiants, pas tous résidants dans la rivière de Miramichi, mais dispersés sur les côtes voisines, Les vieillards conservent encore quelque idée des préceptes de M. Maillard, mais la jeunesse, par défaut d'instruction, y est ignorante, indocile et sans beaucoup de religion. |
“La rivière de Miramichi est abondante en saumon; plusieurs bâtiments viennent s'y charger tous les ans et c’est cet avantage qui y a attiré tant d'Anglais. Ils s'y sont bâti un temple qui est entièrement désert depuis qu'ils en ont chassé ignominieusement leur ministre à cause de sa conduite scandaleuse. Ayant eu occasion de remonter cette rivière ce printemps, plusieurs m'ont témoigné la volonté de changer de religion : je leur ai distribué des livres catholiques. Ils m'ont présenté plusieurs de leurs enfants à baptiser; mais je n'ai baptisé que ceux qui avaient un parrain et une marraine catholiques et dont les pères et mères promettaient vouloir les faire élever dans la religion cutholique.”
Archives de l'archeréché de Québec. Rapport de M. l'abbé Desjardins, 1796.
Lettre du même, 22 août 1796.
sente porté à aller se cabaner avec les sauvages pour les convertir, ce qui serait une bien belle œuvre. M. Castanet a séjourné plus de deux mois de suite parmi ces sauvages.”
Dans une lettre à Mgr Plessis, M. Desjardins ajoute :
“ L'église de Bonaventure n'est point heureusement dans un besoin si pressant que celle de Tracadietche (Carleton) et les facultés de ses habitants sont grandes. La nouvelle bâtisse se continue avec beaucoup d'activité, et l'espoir d'obtenir un prêtre pour prix de leur zèle ranime l'émulation des braves gens de Bonaventure. J'ose vous assurer, Monseigneur, qu'ils sont plus dans le cas de faire vivre un missionnaire que les gens de Caraquet et qu'il y aurait grandement de quoi l'employer dans la desserte du bas de la baie, jusqu'à la rivière aux Renards. Un autre aurait bien aussi suffisamment à s'occuper de la mission de Ristigouche et Tracadietche. La population augmentant ici dans une progiession étonnante, et les sauvages ayant été jusqu'ici infiniment trop négligés, demandent des soins tout particuliers. Il n’est pas possible qu’un seul prêtre chargé de tant d'ouvrage le puisse bien faire, et qu'il tienne lui-même longtemps aux voyages pénibles que la distance des lieux rend si difliciles. J'ai passé presque tout mon hiver en courses d'ici à Bonaventure, à cause des maladies fréquentes qu'il y a eu de ce côté. J'aurais désiré aller jusqu'à Percé et l'hiver serait en effet le vrai temps pour y catéchiser les pauvres gens qu'on à peine à réunir dans l'été; mais comment se résoudre à abandonner pour quelques ouailles une si grande partie de son troupeau ? Deux prêtres qui voudraient travailler de concert au salut des âmes, le feraient sans doute ici avec beaucoup
plus de succès et de sûreté pour eux-mêmes.” !
Les besoins pressants dont se plaignait ici M. Desjardins se faisaient sentir bien plus encore du côté de Memramcook, où M. Ciquard ne put être appelé qu'en. 1803. La mort de M. LeRoux, arrivée dix ans auparavant, y avait été une perte irréparable. Depuis lors cette paroisse avait été desservie très irrégulièrement et par des curés qui ne connaissaient qu'imparfaitement la langue et le génie du peuple. Tandis que les dangers y augmentaient chaque jour par l’aflluence d’une immigration protestante venant de tous côtés, la vigilance pastorale y avait diminué et la paroisse était tombée dans un état de décadence qui faisait tout craindre pour l'avenir. Pour comble de désastres, le feu avait pris à l’église durant l'absence du dernier desservant, et, comme le toit était en chaume, tout fut consumé en si peu de temps qu'on eut peine à sauver les ornements et les vases sacrés. La nouvelle église n'était pas encore achevée quand Mgr Denaut jeta les yeux sur l'abbé Ciquard pour venir reprendre l'œuvre interrompue de l'abbé Le Roux. Mgr Denaut avait compris qu'il ne fallait pas mois qu'un fils de M. Olier et un disciple de M. Emery * pour y relever les ruines de cette mission.
Aucun des prêtres français venus ici à la suite de la révolution n'avait eu une carrière aussi pleine de vicissitudes que M. Ciquard.
Natif de l'Auvergne, il était entré au séminaire de Kaint-Sulpice de Paris en 1783, et
l Archives de l'archevêéché de Québec.—Lettre de M. Desjardins. ? Archives de l'archevêché de Québec. Lettre de l'abbé Ciquard.
avait été envoyé l’année suivante au séminaire de Montréal. Le Canada se trouvait alors sous le régime tyrannique du général Haldimand. Dès que ce gouverneur eut été informé de l’arrivée de ce prêtre français, il le fit redescendre à Québec et de là à la Malbaie, où il avait ordre d'attendre un navire qui devait le ramener en Europe. L'abbé Ciquard espéra échapper à la vigilance du gouverneur en désertant à travers les bois et en franchissant les montagnes qui le séparaient de Québec, d'où il regagna Montréal sans être reconnu. I ne put s’y tenir si bien caché qu'il ne fut découvert par les limiers du général qui, cette fois, le fit conduire sous bonne garde jusqu'à soixante lieues au-dessous de Québec, dans l'ile du Bic, d'où il le fit embarquer un mois après pour l'Europe. Il était supérieur du séminaire de Bourges lorsque la révolution vint l'en chasser en 1791. Il passa à la Nouvelle-Orléans, et de là à Baltimore, où Mgr Carroll lui confia la mission abénaquise de la rivière Passamaquoddy. La lettre suivante donne quelque idée de ses travaux apostoliques :
“Cinq canots, de Penobscot formaient notre flotille. Leurs équipages se composaient de quinze hommes, sept femmes, cinq enfants et moi.
“Nous avons campé dans le bois pendant trois nuits employées à traverser le désert. Nous avons eu beaucoup de pluie, et les moustiques nous ont fort tourmentés; mais je n'ai reçu de leurs attaques aucun inconvénient sérieux. Les deux dernières nuits, j'ai dormi sans interruption depuis le moment où je me suis couché jusqu'au lever du jour. Nous n'avions pas le temps de bâtir des sigioums (cabanes) ; nous dormions sous l'abri d’un canot ; et je m'en trouvais très bien. Une vieille indienne qui faisait ma cuisine à Quoddy était à ma suite; elle a pris de moi le plus grand soin. Depuis le vendredi à midi jusqu'au lundi soir, nous n'avons pas vu une seule habitation ; toujours des arbres et de l'eau! Ce n'était cependant pas une vue désagréable. La terre était presque toute couverte de grands bois qui réjouissaient nos yeux par leur magnifique verdure ; et sur le sol s'étalait une herbe splendide, comme je n’en ai jamais vu. Mon esprit cherchait à entrevoir le temps où cette contrée sera toute colonisée. Je me plaisais à l’idée qu'elle pourrait devenir l'asile de la vertu et de l'innocence, maintenant persécutées presque partout. Plein d'espérance et désireux de la consacrer en quelque sorte, je célébrai la grand'messe et les vêpres avec mes bons Indiens en l'honneur de la sainte Trinité.
“Nous avons traversé six lacs, dont deux assez larges, à travers lesquels coule la rivière Schoudick. De la fin du dernier lac au ruisseau Penobscot, comme disent les sauvages, on compte que la route est d'environ quatre milles ; mais je crois bien que j'en ai fait douze. Vous ne pouvez pas avoir une idée de l'état de cette route ; les yeux perçants des Indiens peuvent à peine en découvrir la trace. Il faut toute leur agilité et toute leur force pour surmonter les obstacles qui l'embarrassent, chargés comme ils sont de leurs canots et de leurs bagages. De grands arbres, dont quelques-uns sont pourris et cèdent sous le pied qui les presse, encombrent la voie. Ici, c'est un marais fangeux ; là des rochers glissants. Je suis tombé une douzaine de fois, mais sans me faire de mal. Je me croyais bon marcheur, et les Indiens disent que je le suis certainement pour un homme blanc, mais quand je me compare à eux, je crois que je me traine à peine comme un limacon.
‘.... Dès que mes pieds ont eu touché la terre, les Indiens se sont mis à tirer des coups de fusil en signe de joie. Ils m'ont fait un accueil tout à fait amical et touchant. Nous sommes ensuite allés à l’église. Après avoir offert mes remerciements à Dieu et
ae nas
l'avoir prié de bénir ma mission, après avoir adressé quelques paroles aux sauvages, j'ai été introduit dans mon presbytère. Ilest près de l'église. Tous deux sont bâtis sur une colline, au-dessus des cabanes indiennes. Ma maison (et je le dis avec orgueil, car bien du temps s’est écoulé depuis que je n'ai été dans ma maison), ma maison donc a environ dix pieds carrés en surface et huit en hauteur. L'église est un peu plus large, mais pas beaucoup plus haute. Il n'y entre pas d'autres matériaux que de l'écorce, avec quelques troncs d'arbres et des bâtons en croix pour la soutenir. La seule ouverture est la porte ; aussi l’église est-elle sombre ; à peine peut-on lire à l'autel. La seule pièce d'ameublement qui existe dans la maison est une grande table faite de planches grossières. J'ai mis la nuit dernière mon matelas sur la table, et j'ai dormi passablement. L'église est tapissée de deux pièces de drap, l’une écarlate, l'autre bleue, auxquelles sont attachées avec des épingles quelques images.
“Les Indiens étaient, hier, si joyeux de me voir qu'ils oubliaient de manger. Ils n'avaient rien préparé pour notre repas. Heureusement j'avais mes deux barils de biscuits : on nous à apporté d'une ferme voisine du bon lait et du bon beurre, de sorte que nous avons pu diner et souper parfaitement. Aujourd'hui je suis traité avec des pigeons sauvages.
“... J'ai chanté une grand’messe pour les morts, et j'ai parlé contre l'ivrognerie. J'ai déclaré à mes Indiens que je ne recevrais à la communion que ceux qui auraient été longtemps sans boire, par exemple une année. Je crois que j'aurai peu de communions ; mais je ne veux pas exposer les sacrements à une profanation certaine.
“ Les sauvages ont chanté toutes les parties de l'office auxquelles le peuple mêle sa voix; et ils l'ont fait exactement sur le même ton que nous. Au Ayrie, ils ont gardé les mêmes mots. Quel courage et quelle patience dans les premiers missionnaires !
“ Ce que les autres appellent misère est pour moi le luxe de la vie; et cela me convient extrèémement bien. L'autre nuit, je me suis éveillé ; j'étais presque à la nage dans mon lit. La violence de la pluie avait fait un trou dans le toit de ma cabane, et j'avais été inondé. Ce bain froid m'a fortifié ; au lieu de me donner un rhume, il ne m'a rendu que plus vigoureux et plus dispos.
“.... La corruption a augmenté parmi les sauvages, mais cela est dû à ce qu'ils n'ont pas de prêtres pour les gouverner.
,.., Ce sont littéralement de petits enfants, mais bien élevés. Je pense qu’ils seront obéissants et soumis à l’avenir : ils l'ont été depuis le peu de temps que je suis leur père. Ils m'aiment ; je leur suis attaché ; je le suis beaucoup à quelques-uns, et je ne les quitterais
pas sans les arroser de mes larmes.” ?
Le manque absolu de moyens d'existence obligea l'abbé Ciquard d'abandonner, quoique bien à regret, ces pauvres sauvages après les avoir desservis deux ans; et il se rendit au désir de l'évêque de Québec qui l’appelait au milieu de l’intéressante colonie acadienne de Madawaska.
1 Mgr de Cheverus, évêque de Boston et plus tard cardinal-archevêque de Bordeaux, visita cette mission après M. Ciquard et pendant que celui-ci était encore à Madawaska. Ces deux esprits également justes, se rencontrent sur tous les points dans leurs observations sur ces missions sauvages.
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Il y était encore en 1803, lorsque Mgr Denaut l’en arracha pour le fixer à Memramcook, dont la mission comprenait en même temps celle de Peticoudiac et de Ménoudie. Les habitants de ces localités avaient alors à lutter contre un nouveau genre de vexations qu'ils n'avaient pas prévues. Le gouvernement de la province, sans égard pour leurs travaux, et sans songer que son premier devoir était de protéger ces défricheurs du sol, les avait sacrifiés à des étrangers auxquels il avait concédé des titres de propriété sur les nouvelles circonscriptions territoriales formées de ce côté de l’isthme. Les nouveaux seigneurs exigeaient de leurs tenanciers le rachat de leurs terres, ou des rentes si onéreuses qu'un grand nombre en furent ruinés. Ceux de Menoudie, en particulier, furent presque tous dépossédés et forcés d'aller reprendre leur dur métier de défricheurs sur le chemin de Memramcook, à Shédiac, ou dans les environs.
Telle était la situation de ces missions à l’arrivée de l'abbé Ciquard. Les malheureux colons avaient toutes les peines du monde à subvenir aux premiers besoins de leur missionnaire. Celui-ci se trouva souvent dans un état de pauvreté qui lui rappelait son séjour chez les sauvages. Il se dévoua cependant avec un admirable courage et acheva d'user ses forces, pendant les neuf #ns qu'il eut à desservir cette rude mission ; mais il eut la consolation, dans les dernière; années de son séjour, d'y voir refleurir les beaux jours du règne de M. Le Roux.
Jusqu'à la fin de sa vie, l'abbé Ciquard eut la ferveur d'un séminariste. Il ne lisait jamais les lettres de son évêque qu'agenouillé sur les marches de l'autel, afin, lui écrivaitil, d'être prêt à déposer au pied du crucifix tous les sacrifices qu'il jugerait à propos de lui imposer.
Voici en quels termes ce vieillard plein de mérites demandait à son ancien supérieur de Baltimore, M. Nagot, un petit réduit pour y aller mourir.
“Je n'ai plus d'espérance d’être jamais reçu et admis au séminaire de Montréal, quoique M. Le Roux le désire beaucoup; le gouvernement anglais, toujours ombrageux, s'y oppose, et par là, me voilà condamné pour toujours à vivre dans ces pénibles missions pour y mourir seul, abandonné et privé de tout secours. Je ne crains pas d'y vivre, puisque c’est la volonté de Dieu, mais je crains bien d’y mourir, et c’est pour moi une triste et terrible perspective. Comment espérer un autre sort ? où chercher un autre asile ? en quel endroit pouvoir trouver auprès de mes confrères un petit réduit pour y faire pénitence et y finir mes jours chez vous ? je le désire, mais je n'ose ni l’espérer ni le demander, parce que je ne puis que vous être inutile. Mais si je suis inutile partout et en tout, j'oserais assurer que je ne serai jamais à charge à personne, ni incommode, ni envieux nulle part. Le genre de vie que je mène depuis que je suis dans ces pays déserts et sauvages, ainsi que mes missions, m'ont trop appris pour cela à me contenter de peu, soit pour la vie et l'habillement, aussi bien que pour le logement et le service, car je me sers ou du moins je sais me servir moi-même, vivre seul ou en compagnie.
“ Hé! combien de fois je me suis vu réduit à n'avoir pour tout logement qu’une pauvre et chétive cabane sauvage; vivre de ce que la Providence m'envoyait et où j'étais, le jour comme la nuit, aveuglé par la boucane, dévoré par les mouches, piqué par les poux, le jour assis sur la sellette, la nuit couché ou étendu par terre sur quelques branches de sapin, pour me reposer des fatigues du jour et passer ainsi presque dans l’insomnie ou dans les pénibles travaux du ministère des mois entiers sans interruption.
“Combien de fois même dans mes courses me serais-je trouvé heureux et content si
Sec. i, 1887. 10,
j'avais pu rencontrer quelque vieille masure ou cabane sauvage pour m'y mettre à l'abri des orages et y passer la nuit, n'ayant pour lit que la terre nue, pour couvert la calotte des cieux, ou tout au plus dans le mauvais temps un petit canot renversé ou quelques écorces levées à la hâte, ou les branches de quelque arbre, faible abri contre le froid, la neige ou la pluie. Je n'avais alors que la compagnie de quelques sauvages; j'étais seul et abandonné à moi-même, éloigné de plus de cent lieues de tout prêtre; et maintenant, après dix-sept ans de pareil genre de vie, ne devrais-je pas me trouver content dans le plus chétif réduit en la compagnie de mes confrères ?”!
Mer Plessis, à qui l'abbé Ciquard communiqua son projet de retraite, lui répondit avec des témoignages d'estime et d'affection si paternelles que le bon missionnaire en fut touché jusqu'aux larmes. L'évêque obtint son retour au Canada (1812) et lui procura ce repos qu’il avait si bien mérité, en lui confiant l'agréable et facile desserte de Saint- François du Lac. Enfin, dans ses dernières années, il lui facilita l'entrée de cette terre promise du séminaire de Montréal qu'il n'osait plus espérer.
Un autre homme de Dieu, non moins ardent que l'abbé Ciquard, opérait dans l'ile Saint-Jean ce que celui-ci avait fait sur l’isthme de la Nouvelle-Ecosse ; c'était l'abbé de Calonne, qui depuis a laissé, au Canada, la réputation d’un homme aussi éloquent que le Père Bridaine et aussi austère que l'abbé de Rancé. L'abbé de Calonne, fils du premier président du parlement de Douai, avait été élevé parmi la haute noblesse de France et avait joué, pendant sa jeunesse, un rôle brillant à la cour de Versailles, surtout pendant que son frère était ministre de Louis XVI. L'abbé de Calonne ne le cédait à celui-ci, ni en esprit, ni en grandes manières. On connait cette réponse du ministre à la reine Marie- Antoinette: “Madame, si ce que vous demandez n’est que difhcile, c'est fait; si cela est impossible, nous verrons.” *
L'abbé de Calonne, prêchant un jour dans la cathédrale de Québec, tira de dessous son surplis un bout de galon doré.
“ Voici, dit-il, en le montrant à ses auditeurs, une partie des guides dont je me servais pour conduire mon équipage dans les parties de plaisir de la Cour. Je m'en allais en enfer en carrosse, ajoutait-il, si Dieu n'avait fait éclater le coup de foudre de la révolution.”
Après cet éclat de foudre, l'abbé courtisan s'était relevé apôtre, et, après sept ans d'une vie de prière et de mortification à Londres, il inaugurait son apostolat en Amérique, en parcourant, l'une après l’autre, les petites bourgades acadiennes pauvres et dispersées le long des rivages de l'ile Saint-Jean.
Archives de Parchevêché de Québec. Leitre de M. l'abbé Ciquard, 4 mai 1809.
? M. Thiers, dans son Histoire du consulat et de l'empire, vol. iii, p. 314, dit, en parlant de l’ancien ministre de Louis XVI: ‘“ Le personnage qui, après M. Fox, occupait le plus l'attention publique était M. de Calonne. C'était le prince de Galles qui avait sollicité et obtenu pour lui la permission de reparaitre à Paris. ... son arrivée y avait fait une grande sensation. On disait même qu’il allait redevenir pour les finances ce que M. de Talleyrand était pour la diplomatie, le grand seigneur rallié, prêtant son expérience, l'influence de son nom au génie du premier Consul.”
C'était à cette même date que l’abbé de Calonne menait la vie d’un pauvre missionnaire dans les parages
presque inhabités de l’île Saint-Jean.
Ces établissements avaient été formés à peu près comme celui de l'ile Madame, c’està-dire sans titres de propriété. Quelques-uns des colons en avaient demandé, mais ils avaient été refusés ou laissés sans réponse, La plupart n'avaient pas même pris ces précautions. C'était uue imprudence, sans doute blämable, qui les exposait à perdre le fruit de leurs labeurs, mais on est porté à l'excuser, quand on sait qu'un grand nombre de leurs compatriotes, particulièrement de la baie des Chaleurs, n'avaient cessé de solliciter des titres et n’en avaient pas encore reçu à la date de 1811. Quoi qu’il en soit, le gouvernement anglais, à l’instigation de certains spéculateurs, avait fait diviser en soixante-sept cantons ou fownships de vingt mille acres chacun, l'ile Saint-Jean qui reçut peu après le nom de New-Ireland, changé depuis en celui de Prince-Edouard.' Les acquéreurs de ces townships laissèrent les naïfs Acadiens défricher le sol, sans les prévenir, et quand leurs terres eurent acquis de la valeur, ils envoyèrent des agents ou vinrent eux-mêmes les sommer de payer une rente d’un ou deux schelings et même d’une demi-piastre par acre de terre en superficie. Les tenanciers qui se soumirent à ces deux dernières impositions ne tardèrent pas à être obérés et par suite évincés. Plusieurs aimèrent mieux abandonner immédiatement tous leurs travaux et aller coloniser ailleurs, surtout au Nouveau-Brunswick, quoique les Acadiens de Memramcook et de Ménoudie eussent à souffrir les mêmes vexations. Les plus aisés se libérèrent en payant des sommes plus ou moins considérables. Le reste, obligé de livrer chaque année, le plus net de ses bénéfices, se trouva réduit à végéter dans une espèce de servag'e.
Une colonie écossaise, composée de catholiques persécutés, eux aussi, pour leur religion, s'était formée à peu près dans les mêmes conditions, privés comme eux de leurs droits politiques à cause de leur croyance.
Quoique vivant dans la plus parfaite harmonie, on peut dire que ces deux populations étaient plutôt juxtaposées qu'unies, car jamais aucune alliance de famille ne se faisait entre elles. Leur prêtre, le Père MeEachern, homme plein de zèle, qui devint plus tard le premier évêque de l'ile du Prince-Edouard, était venu d'Ecosse à l’origine de leur colonie. .
Ta langue, les traditions, les mœurs de ces deux races étaient toutes différentes ; leur relig: a seule était la même, mais on n'aurait pu dire de quel côté la foi était plus vive.
Un demi-siècle d'épreuves et de pauvreté avait conservé chez les Acadiens cette pureté de mœurs dont leurs ennemis mêmes ont rendu le témoignage. Tels étaient les habitants chez qui l'abbé de Calonne était venu annoncer la parole évangélique. Leur ignorance des sciences humaines était grande, mais ils étaient de ces petits pour qui le royaume des cieux est proche.
L'impression que fit l'abbé de Calonne sur ces cœurs simples et droits fut immense, L'esprit de pauvreté de ce grand seigneur d'autrefois, son humilité, sa vie de pénitence et de mortilication, joints à ses talents et à son éloquence, tout en lui les étonuait, les édifiait, les entrainait vers le bien. De son côté, l'abbé de Calonne n’oublia jamais les vertus qu'il avait trouvées sous les pauvres toits de l'ile Saint-Jean, Sur ses vieux jours, il parlait encore avec admiration de ceux qu’il n’appelait jamais autrement que ses bons Acadiens.
En 1812, Mgr Plessis rapportait de son voyage dans le golfe Saint-Laurent, la même
1 En l'honneur du duc de Kent, père de la reine Victoria, qui commandait, en 1800, les armées anglaises dans l'Amérique Britannique.
impression sur ces braves gens. En parlant de sa visite dans un de leurs villages, celui de Chétichamp, composé de réfugiés de l'ile Saint-Jean, établis sur la côte occidentale du Cap-Breton, il disait : “On est abondamment dédommagé des fatigues de la mission par la bonté des habitants, par leur respect et leur affection pour les prêtres. Ces sentiments se manifestèrent d'une manière bien consolante à l’arrivée de leur premier pasteur. Ils n'avaient encore jamais vu d'évêque chez eux. Leur joie était inconcevable, Chaque famille venait à deux et trois arpents au-devant de lui, dans l'empressement où ils étaient de recevoir sa bénédiction, puis ils se rangeaient à sa suite, faisant mille offres de leurs services à lui et à ses compagnons, que tous étaient jaloux d'accueillir et de loger dans leurs maisons.
“ La voix d'un prêtre, parmi eux, est aussi puissante que le serait celle d’un ange, parce qu'ils sont incapables de soupçonner qu'un prêtre puisse leur annoncer autre chose que la vérité, ou exiger d'eux autre chose que ce que Dieu lui commande. Ils ne parlent à un ecclésiastique que chapeau bas, lors même que la pluie leur lave les cheveux, ou que le soleil leur brule la tête; ils soutiendraient avec lui une heure de conversation sans oser se couvrir.
“ La simplicité de ce peuple est si grande et si sévère qu'une fille qui s'aviserait de porter vne pince à son mantelet (car ici on ignore entièrement l'usage des robes), serait considérée comme une mondaine et ne trouverait point à se marier. Il en serait de même d'un garçon qui oserait porter un habit bourgeois.
‘A Ja fin de la mission la plupart des habitants voulurent escorter l’évêque jusqu’à sa chaloupe, qui devait le recevoir à l'entrée du havre. Pour s’y rendre, il fallait faire une demi-lieue à pied. Cette distance ne fit relâcher ni les hommes, ni les femmes. L'évèque ne put résister au sentiment de tendresse qu'excita dans son cœur cette foule de bonnes âmes, à genoux sur la grève, lui demandant sa dernière bénédiction et se recommandant, les larmes aux yeux, à ses prières. Ce spectacle renouvelé dans plusieurs autres endroits rappelle inévitablement celui que donnèrent à saint Paul les fidèles de l’église
de Milet.”
Les Acadiens des îles de la Madeleine n'étaient pas moins fidèles à eux-mêmes que leurs frères de Chéticamp. L'origine de cette population remonte à 1761. Quelquesunes des familles chassées de leur pays vinrent alors s’y établir, après avoir erré un certain temps de la baie des Chaleurs à l'ile Saint-Jean, et de l'ile Saint-Jean à la baie des Chaleurs. ‘“ Après quelques années passées aux iles de la Madeleine, raconte Mgr Plessis, elles les abandonnèrent en partie pour se rapprocher des lieux où il y avait des prêtres, puis elles y revinrent, attirées par le séjour d'un missionnaire venu de France ; et, quoique ce missionnaire les abandonnât après quelques années, elles y demeurèrent néanmoins, pour ne pas perdre leurs travaux, et dans l'espérance qu’à la suite de ce prêtre il en viendrait quelques autres à leur secours.
Il n'y a que des catholiques qui puissent concevoir combien la présence d’un ministre évangélique est propre à donner de la consolation, et combien il est fâcheux pour un fidèle d'être privé, dans ses derniers moments, des secours de la religion.
1 Voyage de Mgr i/sssis en 1812, p. 227.
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“ Les habitants des iles de la Madeleine, élevés dans l’Acadie dans toute la ferveur et la simplicité de la foi, constamment édifiés par les vertueux prêtres des missions étrangères qui leur avaient été donnés pour pasteurs, n'auraient pas hésité d'abandonner de nouveau leurs établissements, s'ils ne se fussent consolés dans l'espoir d'être bientot pourvus de missionnaires.
“ Leur attente ne fut pas vaine. Peu d'années après le départ de M. Le Roux, ils furent visités par un missionnaire irlandais du nom de William Phelan, puis par un ‘utrus dont ils usèrent sans le connaitre, et enfin ils eurent pour pasteur à poste fixe, en 1812, M. J.-Bte Allain, prêtre vénérable, auparavant vice-préfet apostolique à l'ile de Miquelon, qu'il aima mieux quitter à l'époque de la révolution française que de se souiller par un serment auquel sa conscience répugnait. Une partie des habitants de Miquelon l'y suivirent, la plupart aussi acadiens d'origine, entremélés de quelques familles françaises.
“Nul n'était plus propre que lui à les maintenir dans cette estimable simplicité digne du plus bel âge aa christianisme, dans cette innocence de mœurs, dans cette union, cette harmonie et cette probité à toute épreuve que l’on admire encore parmi eux.
® Ces heureux colons, qui savent mourir sans médecins, savent aussi vivre sans avocats, Ils n'ont nulle idée de la chicañe non plus que de l'injustice; si quelquefois il s'élève des contestations entre eux, elles sont aussitôt soumises à un arbitrage et terminées sans retour. Ils ignorent l'usage des clefs et des serrures, et riraient de celui qui fermerait sa maison autrement qu'au loquet, pour s'en éloigner de deux ou trois lieues ; si quelques hardes les incommodent en route, ils les laissent tout simplement le long du chemin, assurés de les y trouver à leur retour, n'eut-il lieu que le jour suivant.
“ On conçoit combien la religion a du se fortilier chez un peuple ainsi disposé. La foi y est vive, la piété sincère, la docilité parfaite. Il arriva une année que des jeunes gens s'avisèrent de donner quelques repas qu'ils nommaient frolies . .. et qui auraient pu conduire à.des rassemblements dangereux ; d’un autre côté, quelques particuliers montrant du gout pour les boissons enivrantes, il était à craindre qu'ils ne s’y accoutumassent à leur préjudice : la voix du missionnaire s’éleva contre ces commencements de désordre et ils cessèrent.”
“,,.11 semble que ce soit le sort des pauvres Acadiens de travailler pour autrui. En 1806, le vice-amiral sir T. Coffin, baronnet, a obtenu de la Couronne les iles de la Madeleine en seigneurie, et dès lors il a signifié aux habitants qu'il était seul propriétaire de tous les fonds qu'ils occupaient, et qu'il fallait ou déguerpir, ou lui payer telles rentes et tels droits qu'il trouverait bon de leur imposer. On s’est récrié d'abord sur l’inhumanité de cette déclaration, puis on a fini par consentir à payer chaque année deux quintaux de morue par terre, petite ou grande indistinetement, ce qui peut être évalué à six piastres de rente annuelle.
“ Le bon amiral n’en a pas plus consenti à leur accorder des concessions de leurs terres, et ils courent risque d'en être évincés, même après avoir payé pendant quinze et vingt ans cette rente qui leur semble beaucoup trop forte, et qui cependant au total ne produit qu'environ cent louis, somme à peine suffisante pour l'entretien d'un agent sur les lieux,
1 On ne dira pas que ceci est un tableau de fantaisie ; et cependant jamais, en aucun temps, on n’a fait un plus bel éloge des Acadiens.
dont le seigneur ne peut se passer, à moins d'y demeurer lui-même, Aussi a-t-il annoncé aux colons qu'il ne s'en tiendrait pas là et qu'il les assujettirait à d’autres redevances ; ceux-ci répondirent qu'ils consentiraient à payer douze piastres par an au lieu de six, s'il voulait leur donner des titres de leurs possessions ; qu'à moins de cela, ils aiment mieux émigrer ailleurs, et il est à craindre qu'ils ne prennent ce parti”!
Les braves insulaires n'auraient pas manqué, en eflet, de prendre ce parti s'ils avaient pu voir dans l'avenir, s'ils avaient su qu'après trois quarts de siècle ils ne seraient pas encore délivrés de cette servitude.
Moins molestés que les habitants des iles de la Madeleine, ceux du Cap-Breton, dont le centre principal était Arichat, purent donner libre cours à leur industrie. Aussi n tardèrent-ils pas à prospérer, grâce surtout à l'abondance de la pêche, à laquelle ils se livrèrent presque exclusivement, et à leur position dans un des plus magnifiques ports du golfe.
L'abbé Lejamtel y fut le digne émule de ses confrères. C’est un vrai missionnaire pieux et très actif, écrivait de lui le P. Jones.
“ Les protestants de l'endroit, ajoutait plus tard Mgr Plessis, sont en bonne intelligence avec M. Lejamtel dont ils honorent les vertus et la conduite irrépréhensible.
“ Ces protestants, continue l’évêque de Québec, assistent volontiers, les dimanches, à l'office paroissial. 11 y en a même un, et un des plus marquants, qui donne les espé- ‘ances d'une conversion prochaine. Dieu, qui se sert de tout pour opérer le salut des hommes, a permis que celui-ci ait recherché en mariage une jeune Acadienne, du consentement de laquelle il ne doutait nullement, parce qu'il croyait que sa pauvreté ne tiendrait pas contre l'assurance de se trouver tout à coup très riche en l'épousant. Mais il fut extrémement surpris de recevoir d'elle cette réponse : “ Moi vous épouser, vous, un protestant ! “ vous me donneriez votre maison pleine d’or que je ne consentirais pas à déshonorer ainsi “ma religion. Faites-vous catholique, après quoi vous me parlerez de mariage, si vous “ voulez, et je verrai comment vous répondre.” On imaginerait à peine l'impression singulière qu'a faite sur le gentilhomme cette réponse ferme et édifiante. 11 lui en a résulté la plus grande estime pour la jeune fille et pour sa religion, de manière qu'il parait décidé à adopter prochainement l’une pour parvenir à l’autre. Si son motif est humain, du moins il n’est pas criminel, et l’on peut espérer que Dieu le rectifiera.” *
A la date de la visite de Mgr Plessis (16 juin 1815), la paroisse de Notre-Dame d’Arichat ne comptait pas moins de onze à douze cents communions, ce qui répond à environ deux mille âmes.
“Tant que les nouveaux colons surent se borner à Ja pêche et à la construction de petits vaisseaux, à laquelle se prêtait très bien la qualité du bois de leurs forêts, rien ne fut plus innocent, plus religieux que cette chrétienté. Encore même aujourd'hui, vous voyez avec édification, tous les samedis soirs, rentrer dans le havre, les goélettes et chalou: pes qui ont été toute la semaine en pêche, souvent à une grande distance. Ils craindraient d'attirer la malédiction de Dieu sur leurs travaux, s'ils n'étaient fidèles à sanctifier le
1 Voyage de Mgr Plessis en 1811, pp. 93 et suivants. ? Voyage de Mgr Plessis en 1815,
dimanche, Aussi le jour du Seigneur est-il, dans la saison de la pêche, le seul où l'on voie des hommes dans la paroisse. Toute la semaine vous n'y voyez que des femmes,
“Mais autant les mœurs et la piété se soutiennent parmi les pêcheurs, autant perdentelles de leur empire chez ceux des Arichatiens qui, portant leur ambition plus loin, se sont attachés au “abotage, Cette allée et venue dans les ports étrangers les expose inévitablement à faire des rencontres et à lier des rapports funestes soit à leur probité, soit à leur sobriété, soit à d'autres vertus qui se dissipent dans le tumulte du monde et dans l’em barras des affaires, C’est au milieu et comme en conséquence de ces dangers spirituels, que l’état temporel d’Arichat a pris une attitude toute différente de ce qu'il était d'abord. Il y a même une différence sensible et une amélioration considérable depuis trois ans. Les maisons se construisent plus élégamment ; les habitants s'habillent avec plus de choix, se nourrissent mieux, mangent tous du pain (chose dont les Acadiens savent si bien se passer), non que leurs terres rapportent plus de blé, car ils ne les cultivent : mais parce qu'ils ont assez d'argent pour se procurer des farines étrangères. Il y a uussi beaucoup plus d'activité dans le port, beaucoup plus de vaisseaux et de chaloupes qui entrent et sortent à tout instant, beaucoup plus de hardiesse dans les spéculations. Les uns transportent du charbon de terre de Nidney ; les autres du plâtre d'Antigonish ; d’autres vont jusque dans le détroit de Belle-Isle amasser sur des rochers les œufs de goélans, sterlets, margots, cormorans, moniaques et autres oiseaux aquatiques, les mettent dans leurs goés lettes à pleine cale, comme on mettrait du blé, les transportent à Halifax, et les vendent jusqu'à quinze sous anglais la douzaine, aux soldats de la garnison et aux matelots de la flotte.” !
“ Non seulement les gens d'Arichat naviguent, mais ils construisent des goélettes pour les autres navigateurs du golfe; on en voit en chantier sur presque tous les points de la côte ; dans le cours de l’année 1811, ils en construisirent plus de soixante.
“ L'église d'Arichat, située au fond du havre, est avoisinée par un élégant presbytère et par un vaste cimetière bien clos. Cette église, quoique allongée déjà une fois, est encore trop petite pour le nombre des paroissiens. Elle est du reste pourvue d'ornements, d’un clocher, de deux cloches, choses rares dans ces quartiers.” *
À l'autre extrémité de la Nouvelie-Ecosse, les riverains de la baie Sainte-Marie et du cap de Sable commençaient avec le siècle à renaître à la vie sociale sous la bénigne influence de leur nouveau missionnaire.
L'homme le plus remarquable qu'ait produit la Nouvelle-Eeosse, Haliburton, s’honorait de l’amitié de l'abbé Sigogne, dont il fit l'éloge en plein parlement. L'abbé Sigogne a été, de tous les prêtres proscrits par la révolution, celui qui a fait le plus long séjour dans la Nouvelle-Écosse et qui y a laissé la trace la plus profonde. Encore aujourd’hui les habitants de la baie Sainte-Marie font des pèlerinages à son tombeau, tant il a laissé après lui une réputation de sainteté.
1 Voyage de Mgr Plessis en 1815.
? Le Foyer canadien, tome ii. Voyage de Mgr Plessis en 1812, p. 238.
Ce fut un Acadien, fils de proscrits, proscrit lui-même, dont la Providence se servit pour lui préparer les voies. Jean-Baptiste Doucet était un homme d’une belle intelligence qui avait eu l'avantage, bien rare parmi les siens, de recevoir de l'instruction. Son honnêteté proverbiale, jointe à une droiture d'esprit et à une amabilité de caractère tout à fait rares, lui avait acquis l'estime universelle et ane grande influence, même parmi la société protestante. Il avait fini par entrer dans les bonnes grâces des gouverneurs et il s'en était servi non seulement pour lui-même, mais pour le bien de ses compatriotes. 11 convainquit ces gouverneurs de la fidélité des Acadiens et de leurs bonnes dispositions. Grâce à son influence, plusieurs d’entre eux reçurent des titres de propriété. Il fit plus : il obtint en faveur des Acadiens exclusivement une concession de six mille cinq cents acres de terre, en arrière de leurs propriétés. Lors de la visite épiscopale de Mgr Plessis en 1815, l'éloge de cet homme de bien était duns toutes les bouches, quoiqu'il fut mort depuis assez longtemps.
Les habitants de cette côte n'avaient pas manqué de profiter de l'heureux changement qu'il avait opéré pour faire de nouvelles instances afin d'obtenir un missionnaire, promettant même de payer son voyage d'Europe au cap de Nable ; car, de même que les Canadiens depuis la conquête, les Acadiens n'avaient à leur portée d'autre élément d’organisation que le clergé catholique. Hors de là, point de salut pour eux, non seulement au point de vue religieux, mais au point de vue national. Il ne leur restait d'autre alternative que de sacrifier ce qui tient le plus au cœur de l’homme, ses traditions, sa langue, tout ce qui distingue une race, en un mot tout ce pour quoi ils avaient tant souffert.
Leur requête, envoyée en Angleterre, fut remise à Mgr de La Marche, évêque de Saint- Paul de Léon, chargé par le gouvernement britannique de distribuer les secours accordés aux prêtres exilés. Mgr de La Marche jeta les veux sur l'abbé Kigogne qui n’attendait que l’occasion d'exercer son zèle. Comme l'abbé LeRoux, M. Sigogne était du diocèse de Tours, plein d'ardeur comme lui, mais d'une plus haute intelligence et d’une énergie indomptable.
À son arrivée au cap de Sable (4 juillet 1799), l'abbé Sigogne avait trouvé un esprit bien différent de celui qu'avait admiré l'abbé Bailly, trente ans auparavant. Ce jardin spirituel qu'il avait rêvé d'y faire fleurir avait été aband né presque complètement depuis une dizaine d'années, et produisait maintenant plus de ronces que de fruits.
La révolution américaine avait jeté de ce coté une partie de ceux qui avaient embrassé la cause de la Grande-Bretagne, et que la nouvelle république repoussait de son sein. Ce voisinage avait singulièrement affaibli la foi et les mœurs des Acadiens, surtout parmi la nouvelle génération qui avait grandi sans instruction d'aucun genre, et qui avait été livrée presque entièrement à elle-même.
Le P. Jones, qui d'Halifax observait la même démoralisation parmi ses ouailles de langue anglaise, écrivait tout alarmé à l'évéque de Québec : “Si on ne prend des mesures pour supporter quelques missionnaires, la religion catholique sera bientôt morte en ce pays : il faudrait des établissements réguliers à Saint-Jean, Shelburne, Annapolis, Windsor, et deux ou trois visites par année dans les havres ; autrement, si on excepte un petit nombre d'Acadiens et de sau rages, il n’y aura plus de catholiques en ces provinces, dans vingt ans d'ici. Mon cœur saigne, quand je réfléchis à ce qui pourrait être fait, et que je ne vois personne venir de l’avant pour faire l’œuvre de Dieu. Ah! si le ciel me mettait en main le revenu de quelques bénéfices des vieux pays!
“D'autre part, tenez pour certain qu'il n'y a aucune partie du globe (la Nouvelle-Angleterre exceptée) où les préjugés soient plus intenses que dans cette province ; les calvinistes écossais d’un côté, les différentes sectes américaines de l’autre; et ce qui est pire encore, les lois sont une terrible verge qui frappe les étrangers et leur donnent une idée défavorable de nous.
“Quant à la mission du Cap-Breton, elle est beaucoup plus régulière que celle-ci, parce que là l'Eglise catholique se compose de Wrançais et de sauvages, qui sont accoutumés à l’ordre et à la régularité, depuis les jours de l’immortel Maillard ; mais la mission du Cap de Sable et de Sainte-Marie diflère beaucoup de ce qu'elle était au temps de l'abbé Bailly, elle se gâte par le contact des protestants et par l'absence de prêtres. Les gens de cette mission sont difliciles à mener. Ils sont de vrais Américains à l'égard de leur police ecclésiastique.” !
Il ne fallait rien moins qu'un homme d’une grande vertu, aussi fort en volonté que puissant en paroles, pour réveiller la foi qui commençait à s'éteindre chez ce peuple, pour remuer cette terre restée sans semence et pour y ramener les années d’abondance. Cet homme s'était rencontré dans l’abbé Sigogne.
Non apparence extérieure ne décelait point la force morale et physique dont il était capable. Il était d'une taille ordinaire et fort maigre; * sa tenue modeste lui donnait même un air de timidité ; mais il avait de la flamme dans les yeux.
Tout était à créer ou à refaire dans sa mission, tant au regard du temporel que du spirituel. Les chapelles de Sainte-Anne et de Sainte-Marie qu'il avait à desservir, situées à cinquante milles l’une de l'autre, étaient en ruines et présentaient l’image de la décadence morale de leurs fidèles.
L'abbé Sigogne fixa sa résidence à Nainte-Marie, la plus importante des deux missions, celle-ci comptant cent vingt familles, tandis que l’autre n'en comptait que quatre-vingts. Du premier coup d'œil, il comprit que, pour cette société dont les lit... s'étaient relâchés, il fallait une règle rigide ; il l’établit avee une sévérité qui peut paraitre étrange, mais dont les résultats ont fait voir l'excellence. L'abbé Sigogne, élevé dans les principes d'une théologie qui avait pour modèle l'abbé Collet, c'est-à-dire serrée autant qu'il était possible de l'être sans devenir janséniste, était d'un rigorisme excessif pour lui-même et pour les autres. Neul dans le misérable réduit qui lui tenait lieu de presbytère, il y vivait en anachorète. Le temps que ne lui prenaient pas ses ouailles, il le donnait à la prière, à l’étude et aux travaux manuels, Non obéissance était toute passive comme celle du militaire. En signe de respect pour l'autorité, il n'écrivait jamais à son évêque que prosisrné à deux genoux.
On conçoit l'effet que devait produire un homme d’une pareille trempe de caractère sur un peuple pour qui cet exemple était tout nouveau. Quand ils le voyaient célébrer les saints mystères, administrer les sacrements, se livrer à de longues oraisons avec un recueil-
Archives de larcheréché de Québec. Lettre du P. Jones à l'évêque de Québec et à M. Graré de La Rive, de 1787 à 1795,
?.... Not strong in body and about thirty-seven years old. Lettre du P. Jones, 2 août 1799,
Sec. i, 1887. 11.
lement angélique, ils restaient stupéfaits d’admiration. En chaire, c'était pour eux un prophète ; son éloquence toute de feu les transportait, les suspendait à ses lèvres. Il les tenait, pour ainsi dire, entre ses mains, les pétrissait comme une cire. 11 les faisait tour à tour trembler d'effroi en leur présentant les jugements de Dieu, ou pleurer d’attendrissement en leur montrant le ciel et en leur peignant les divines miséricordes. En peu d'’années, la face de la mission fut changée : les mœurs pures et simples des premiers Acadiens reparurent ; le zèle remplaça la tiédeur pour les choses de Dieu. L'église et le presbytère de Sainte-Marie furent rebâtis d’après ses plans, l’église et le presbytère de Sainte-Anne mis en construction. !
L'abbé Sigogne ne suspendait ses occupations que pour écouter le bruit des grands événements qui étonnaient alors l'Europe et qui parvenait jusqu’au fond de sa solitude, Il n'aurait pas été Français, s’il n'avait pas tourné souvent un regard de regret vers son cher pays de France, d’où il était banni depuis plus de dix ans. “Je suis tenté quelquefois, écrivait-il, de prendre les moyens de retourner en France où je suis aujourd’hui invité de la part des supérieurs du diocèse de Tours.” *
L'homme de Marengo était alors à l'apogée de sa gloire. L'Europe s'était tue devant lui. Il avait fait la paix avec toutes les puissances, il venait de signer le concordat avec l'Eglise. En apprenant cette nouvelle, l'abbé Sigogne écrivit à l’évêque de Québec :
“ J'ai reçu dernièrement d'Europe les pièces principales concernant le rétablissement de la religion en France ; je m'en réjouis sincèrement ; j'admire et je bénis le courage et la soumission de Mgr d’Aix, ainsi que des évêques démissionnaires. Mais je m'afllige sensiblement de l’asservissement où je vois évidemment réduite cette belle portion du troupeau de Jésus-Christ pour laquelle j'ai eu le bonheur de souffrir l'exil, quoique indigne à cause de mes péchés. Je prends la liberté de recommander aux prières de Votre Grandeur l'E-
1 & M, Sivogne is well pleased with the prospect before him ; the people are highly pleased with him: so they ought.” Lettre du P. Jones, 20 octobre 1799,
Des deux missions de l’abbé Sigogne, la moins nombreuse, Sainte-Anne d’Argyle, paraissait celle où la réforme des mœurs était la plus urgente. Malgré qu’il v’y fit pas sa résidence principale, il y avait déjà acquis, dès 1799, un tel ascendant sur les esprits, qu’il y fit adopter un règlement obviant à tous les désordres, que les signataires, composés des principaux habitants, s'étaient etigayes à observer sous la foi du serment. Voici quelques extraits de ce curieux document :