‹ Les accouchements à la courChapitre 13 sur 17 · LA VENTRIERE LA SAGE-FEMME · texte numérisé non relu

LA VENTRIERE LA SAGE-FEMME

Dame, je l'accors : allons m'ent Dame, j'y consens ; allons nous- en Au moustier droit. A Vègliss tout droit.

N'y a-t-il pas un certain charme dans ce réalisme naïf et bavard, dans la vulgarité même de cette scène très vivante et très vraie, où, sous un nom de reine, le trouvère a mis sur les tréteaux la drapière du coin ou la chaussetière d'à côté ?

La reine Pédauque. — Une légende raconte que la reine Berthe, la reine Pédauque ou Pied-d'oie, accoucha d'un oison et voici comme : Le roi Robert avait épousé sa cousine, issue de germain, avec le consentement des évêques. Elle était sur lepoint de donner un héritier au trône lorsque le pape Grégoire V, élevé tout récemment au pontificat, déclare le mariage incestueux ; épouser avec dispense sa cousine, sans rien envoyer à la cour de Rome, quel crime abominable! Le concile assemblé à ce sujet décrète la séparation des époux et leur inflige une pénitence de sept ans ; les évêques qui ont donné la dispense, sont frappés d'interdiction. Le bon roi Robert refuse de se soumettre aux décisions de Rome ; il est excommunié (1), son royaume mis en interdit ; ses sujets l'ont en une sainte horreur. Un jour, étant allé prier à la porte d'une église, un moine, suivi de deux femmes du palais, lui présente, sur un plat de vermeil, un monstre qui avait le col et la tête d'un canard : « Voyez, lui dit-il, les terribles effets de votre désobéissance ; la reine Berthe vient d'accoucher de ce canard ». Ce spectacle fut décisif, ne voulant pas avoir un palmipède pour héritier, il répudia sa chère et bien aimée Berthe, pour épouser Constance, fille de Taillefer, comte de Toulouse (2). On cite souvent ce fait comme exemple de l'influence que les perturbations morales de la mère peuvent exercer sur le produit de la conception.

Naissance de Saint-Louis. Les fonts miraculeux. Une nourrice jalouse — Poissy, fameux de nos jours par ses mar-

(1) Dans le texte du décret d'excommunication se trouve ce passage : « Qu'ils soient maudits dans leurs biens et leurs enfants ; que leurs intestins se répandent comme ceux de l'impie Arius ! »

(2) De Salgues. Erreurs et •préjugés.

chés et par sa prison, était célèbre, au moyen âge, par la naissance (1) et le baptême de St-Louis. Sur les vitraux du baptistère

F1G, 46# Blanche de Castille, d'après les monuments de la Monarchie française de Montfaucon.

où fut présenté le saint roi, on voyait la reine Blanche de Castille avec ce quatrain :

Saint Louis fut un enfant de Poissy, Et baptisé en la présente église ; Les fonts en sont gardés encore ici, Et honorés comme relique exquise (2).

(1) On raconte que l'épouse de saint Louis ne donna un héritier à la couronne de France qu'après avoir fait un pèlerinage à la fameuse fontaine de Saint -Thibaut de l'abbaye de Vaux-tle-Cernays, qui passait pour guérir la stérilité. On peut voir à la chapelle du Petit-Trianon un tableau représentant ce sujet.

(2) Dulaure. Description des environs de Paris.

Collin de Plancy raconte que la raclure de ces fonts était un spécifique admirable contre la fièvre.

Saint Louis est le seul roi de France qui n'eut pas de nourrice (1). A ce propos, Antoine Varillas, qui d'ailleurs a souvent fait de l'histoire un roman, raconte l'anecdote suivante : «La reine Blanche voulut être la nourrice de son fils, et comme il est bien malaisé de s'exempter d'être jaloux de ce que l'on aime beaucoup, elle ne put souffrir que saint Louis prit d'autre lait que le sien. Un jour que la reine était dans la plus grande ardeur d'un accès de fièvre qui dura extraordinairement, une dame de qualité qui, pour lui plaire ou pour l'imiter, nourrissait aussi son fils, voyant le petit Louis pleurer de soif, s'ingéra de lui donner la mamelle. La reine, au sortir de son accès, demanda son fils et lui présenta la sienne ; mais le petit Louis n'en voulut point, soit qu'il fut pleinement rassasié, soit qu'un lait brûlé le rebutât après en avoir pris autant de frais qu'il lui en fallait. Il n'était pas difficile d'en deviner la cause ; et la reine la soupçonna d'abord. Elle feignit d'être en peine de remercier la personne à qui elle était redevable du bon office rendu à son fils durant son mal, et la dame, croyant faire sa cour, avoua que les larmes du petit Louis l'avaient si sensiblement touchée qu'elle n'avait pu s'empêcher d'y mettre remède. Mais la reine, au lieu de repartir, la regarda d'un air dédaigneux, et, entrant avec force son doigt dans la bouche de l'enfant (fig. 47), le contraignit de vomir le lait qu'il avait pris. Cette violence donna de l'étonnement à ceux qui le virent; la reine pour le faire cesser dit : « Je ne puis endurer qu'une autre femme ait droit de me disputer la qualité de mère ».

Un évêque facétieux. — Marguerite de Provence, femme de saint Louis, eut à ses premières couches une fille. On craignait que le roi n'en fût affligé et on hésitait à lui porter la nouvelle. Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, se chargea de le consoler par un raisonnement spécieux et faux, comme la plupart des raisonnements scolastiques. Voici, d'après le dominicain Etienne de Bourbon, en quels termes il s'exprima: «Domine, gaudeatis^quia afferovobis boves minores, quia, hodie lucrata est corona Francie unum regem; quia habetis unam filiam, per maritagium cujus habebitis unumregnum, et, si haberetis filium, daretis ei comitatum magnum ». Sire, réjouissez-vous, et je vous amène les

(1) Voir ]a note de la page 46.

veaux gras, car aujourd'hui la couronne de France a bénéficié d'un roi ; il vous est né une fille par le mariage de laquelle vous acquérerez un royaume, tandis que si vous aviez un fils, vous auriez à

Fig. 47. — La reine Blanche fait vomir son enfant qui venait de prendre le sein d'une dame

de la cour.

lui donner un grand comté ». Et par ces paroles, l'évêque rendit le roi tout joyeux, Isetificavit eum.

Un accouchement pendant les croisades. — La reine Marguerite, avait suivi son mari dans cette folle équipée que l'histoire appelle la septième croisade. Au moment des désastres, elle était enceinte et les infidèles la tenaient assiégée dans Damiette. « Troiz jours devant ce que elle accouchast, li vindrent les nouvelles que le roy estoit pris ; desquiex (1) nouvelles elle fu si effrée(2) que, toutes les foiz que elle se dormoit dans son lit, il li sembloit que toute sa chambre feust pleinne des Sarrazins, et s'escrioit : « Aidiés, aidies ! (3) ». Et pour ce que l'enfant ne feust périz, dont elle estoit grosse, elle fesoit gésir devant son lit un chevalier ancien de l'aage de quatre-vins ans, qui la tenoit par la main ; toutes les foiz que la royne s'escrioit, il disoit : « Dame, n'aies garde (4) car je suis ci ». Avant qu'elle feust accouchiée, elle fist wuidier hors toute sa chambre (5), fors que le chevalier, et s'agenoilla devant li et li requist un don ; et le chevalier li octroia par son serment, et elle li dit : « Je vous demande, fist-elle, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrazins prennent ceste ville, que vous me copez la teste avant qu'il me preignent ». Et le chevalier respondi : « Soies certainne que je le ferai volontiers ; car je l'avoie jà bien empensé (6) que vous occiroie, avant qu'ils nous eussent pris. La royne accoucha d'un filz, qui ot à nom Jehan; et l'appelloit l'en Tristan (7), pour la grant douleur là où il fu né » (8).

Avorteraient de Marie de Luxembourg. — Sait-on que c'est à des planches mal clouées ou vermoulues que les Valois durent leur avènement au trône de France ? En effet, l'ancienne

(1) Desquelles.

(2) Effrayée.

(3) A Vaide, au secours.

(4) N'ayez crainte.

(5) Elle fit sortir tous ceux qui étaient dans sa chambre.

(6) Je l'avais déjà bien résolu.

(7) Les manuscrits donnent Tritan ; c'est évidemment Tristan qu'il faut lire. Cette naissance est rappelée dans la Branche aux loyaux lignages :

Le voir dict de celle destrece, L'eafanta à très grant tnstece, Et voust que non li mit an, Sans rappel nul, Johan Tristan.

La vérité dite sur cette détresse, [la reine) V enfanta en grande tristesse et voulut que, sans aucune appellation autre, on l'appelât Jehan Tristan.

(8) Mémoires du sire de Joinville.

Chronique de Flandre rapporte que Marie de Luxembourg, femme de Charles IV, le Bel, se transportant à Montargis, le fond de son chariot céda, elle-même tomba et se blessa si dangereusement

Fig. 48. — Marguerite do Provence, d'après les Monuments de la monarchie française do

Montfaucon.

qu'elle en mourut, après avoir accouché ; le petit Capétien qu'elle' mit au monde avant terme suivit sa mère au tombeau.

Naissance de Michelle de France (i). — C'est à la naissance d'une fille de Charles VI que le boulevard Saint-Michel doit son nom. En effet, ce roi eut une fille qu'on appela Michelle. En l'honneur de cet événement, la porte de Fer, que le vul-

gaire appelait d'Enfer, fut placée sous la protection de Saint- Michel et l'archange fut le parrain de la porte et du faubourg qui s'étendait au delà (1). Les numismates connaissent une médaille» frappée à cette occasion (fig. 49). De face, elle représente Charles VI et, au revers, une porte de ville, munie de deux tours ; on y

Fig. 49.

lit la légende suivante : pvblic.evtilitatis gratta restavrata et archangelo michaeli dicata (restaurée dans un but d'utilité publique et dédiée à Saint-Michel archange).

Prétendue supposition de Charles VIII. — Suivant Bernard de Girard, seigneur du Haillan, historiographe de France, Charles VIII aurait été fils d'une des maîtresses du roi, et non de Charlotte de Savoie, l'épouse légitime. Cette supposition aurait eu pour but d'enlever toute espérance au duc de Guyenne, frère puîné de Louis XI, dont les menées devenaient inquiétantes.

Il n'y a là, sans doute, qu'un conte inventé par un cadet ambitieux et déçu. Quoi qu'il en soit, une médaille fut frappée en l'honneur de cet événement, en 1470 (fig. 50).

Grossesse illusoire de Marie d'Angleterre. — On sait que les femmes ont souvent des grossesses illusoires; ce fut le cas de Marie d'Angleterre, troisième femme de Louis XII, en 15 14. Cette

(1) La porte St-Michel fut démolie en 1684.

reine, féconde au moins d'imagination, prétendait même percevoir les mouvements de l'enfant. C'était le troisième essai du père du peuple, qui, peu satisfait de cette paternité vague, aurait voulu un héritier. Mais il mourut sans avoir cette satisfaction (1) et laissa la succession du trône à un neveu.

Voici ce que Brantôme raconte au sujet de cette grossesse illusoire ou simulée : « Ce dit-on pourtant, que la dite Reine fit bien ce qu'elle put pour vivre et régner Reine Mère, peu avant et après

Fig. 50.

la mort du roy son mary : mais il luy mourut trop tost ; car elle n'eut pas grand tems pour faire cette besogne, et nonobstant faisoit courir le bruit, après la mort du Roy, tous les jours, qu'elle étoit grosse : si bien que ne l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avec des linges peu à peu, et que, venant le terme, elle avoit un enfant supposé, que devoit avoir une autre femme grosse, et le produire dans le tems de l'accouchement. Mais Madame la Régente, qui estoit une Savoyenne, qui sçavoit que c'est défaire des enfans, et qui voyoit qu'il y alloittrop de bon pour elle et pour son fils, la fit bien esclairer et visiter par médecins et sages-femmes, et par la veue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte, et faillie en son dessein, et point Reine Mère, mais renvoyée en son pays. »

(1) D'Anne de Bretagne, sa seconde femme, Louis Xll avait eu une fille, Claude de France, la bomie reine, qui épousa son cousin François I". Ce fut la sage-femme Thomine Boudeville qui accoucha Anne de Bretagne.

Le récit de Mézerai estplus simple : « Après la mort de Louis XII, dit cet historien, on crut que Marie d'Angleterre étoit grosse, mais on fut incontinent assuré du contraire par le rapport qu'elle en fit elle-même ».

Un calembour. — En 1517, Claude donna au roi François Ier un fils qui reçut le nom de son père. Clément Marot s'empressa, dans une ballade, de jouer sur le titre de Dauphin que portait l'héritier présomptif. Cette poésie de cour n'a pas grand naturel, mais elle échappe, tout au moins, à la platitude ordinaire du genre. Neptune veut

Rendre la mer de la Gaulle haultaine Calme et paisible ainsi qu'une fontaine, Et, pour oster mathelots de souffrance, Faire nager en ceste eau claire et saine Le beau Daulphin tant désiré en France.

Mais les nymphes ont beau s'en mêler, les vents ne souffler plus « sinon à doulce alaine », les tempêtes s'évanouir : il ne nagea pas longtemps, le beau Dauphin, mais très vite se noya.

Les grossesses de Catherine de Médicis et le médecin Fernel. — Henri II, époux de Catherine de Médicis, était atteint d'hypospadias. vice de conformation de l'ouverture de l'urètre. Or, nous lisons dans Louis Dorléans, au livre intitulé la Plante humaine, l'anecdote suivante, empruntée d'ailleurs à la Vie des médecins illustres de Castellanus :

« Henri II ne pouvant point avoir d'enfant, fit appeller plusieurs médecins habiles de la Faculté de Médecine de Paris, qui refusèrent de donner leur secours : l'on proposa Fernel ; le Roi le fit venir, et lui demanda en riant, en présence de la .Reine, s'il pouvoit bien faire des enfants à la reine. Fernel répondit que c'étoit à Dieu à les donner, à Sa Majesté à les faire, et à lui d'enseigner les préceptes de l'art, par lesquels on pouvoit y parvenir. Quelque tems après la Reine devint grosse, et s'en étant apperçue, elle lui envoya dix mille écus ; et quand elle accoucha, autant, avec un buffet d'argent : elle en faisoit autant chaque couche ».

Que Fernel, en sa qualité de médecin royal, ait donné des conseils aux deux époux, c'est probable ; que ses conseils aient été suivis de succès, le résultat le prouve. Mais préciser davantage, affirmer, comme Varillas par exemple, que Fernel ait voulu que les

augustes conjoints profitassent de la période menstruelle, c'est pousser jusqu'au roman l'amour du détail. Fernel, peut-être, n'aurait pas été arrêté par le préjugé, général à son époque, que les enfants conçus durant la menstruation avaient la lèpre; mais Plantius, son élève et son biographe, le seul qui aurait pu rece-

Fis. 51. — Claude de France, d'

voir ses confidences, ne fait aucune allusion à ce fait; sur ce point, tous les auteurs sont muets avant Varillas. N'est-il pas plus vraisemblable que Fernel dût tâcher de remédier au défaut physique de Henri II ?

L'histoire des dix mille écus payés à chaque couche de Catherine n'est guère plus probable. En effet, Sue donne copie d'une ordonnance de Henri II, signée à Fontainebleau, le 26 d'août 1556, et ce

document (1) fait mention d'une gratification qui doit être payée à Fernel à propos d'une couche de la reine, survenue le 29 juin précédent :

« Extrait d'un roole de plusieurs parties et sommes de deniers que le Roi a commandé estre payées par maitre Raoul Moreau, thrésorier de son épargne, aux personnes pour les causes contenues audit roole. »

Au recto est écrit ce qui suit :

« A maître Jehan Fernel, conseiller et médecin ordinaire dudit Seigneur, la somme de deux mille trois cents livres tournois, dont ledit Seigneur lui a fait don, en faveur des bons et agréables services qu'il lui a ci-devant et de long-temps faits en sondit état, fait et continue chacun jour, et espère ledit Seigneur qu'il fera ciaprès ; même pour le faire ressentir du soin et vigilance qu'il a eu au traitement de la Royne pendant la maladie qu'elle a eue à sa dernière couche, ayant, durant ledit temps, esté et demeuré continuellement près de sa personne, et ce outre et par-dessus ses gaiges, et les autres dons et bienfaits qu'il a eus d'icelui Seigneur. »

Nous sommes loin des dix mille écus ; après cet accouchement, où elle mit au monde deux filles, dont l'une mourut aussitôt et l'autre vécut vingt-huit jours, Catherine eut encore nombre d'enfants. La cour aurait-elle été plus généreuse encore à la naissance de Charles IX et d'Henri III ? En tout cas, il nous semble que Fernel n'avait pas à se plaindre.

Naissance de François II. Quelques gentillesses de Cour. — En 1544, dans le temps où Henri était encore Dauphin, il eut de Catherine de Médicis François, duc de Bretagne, plus tard roi sous le nom de François IL L'enfant s'était fait attendre. Henri II, nous l'avons dit, était atteint d'hypospadias. On en riait à la Cour, et sans discrétion. Oyez plutôt l'effronté Brantôme :

« Sur ce j'ay ouy faire un conte, que, lorsqu'il (François II) fut né, il y eust une dame de la Cour, qui estoit de bonne compaignie, et disoit bien le mot, qui vint présenter un placet à M. le Dauphin, par lequel elle le prioitdeluy faire donner l'abbaye de Saint- Victor, qu'il avoit rendue vacante. Dont il fut estonné de tel mot ; mais, d'autant qu'on disoit à la Cour qu'il ne tenoit pas tant à Madame la Dauphine comme à M. le Dauphin pourquoy il n'avoit d'enfans, parce qu'on disoit que M. le Dauphin avoit son faict tort,

(!) L'original existait dans le Cabinet de Saint-Martin-des-Cbamps, n° 390, 3e liasse.

et que pour ce la semence n'alloit pas bien droict dans la matrice,

Fig. 52. — Catherine de Médicis.

ce qui empeschoit fort de concepvoir; mais, après que cest enfant

fut né, on dit qu'il ne tenoit plus à M. le Dauphin : et par ainsy ceste dame ayant expliqué son placet à M. le Dauphin, tout fut tourné en risée, et dict qu'il avoit rendu l'abbaye Saint- Victor vacante, faisant allusion d'un mot à l'autre, que je laisse imaginer au lecteur sans que j'en fasse plus ample explication »(1).

L'année 1544 fut marquée par trois éclipses de lune et une de soleil, sur quoi, Melin de Sainct-Gelays, qui alors était le poète favori de la Cour, écrivit le sonnet suivant :

Un grand devin, tost'après la naissance Du nouveau duc, à l'oracle s'enquit Pourquoy le jour qu'entre nous il nasquit, De neige il cheust en tous lieux abondance.

« — Pour vous donner, dit le Dieu, congnoissance Qu'onques nul jour estre tant ne requit Marqué de blanc, pour devoir et acquit D'éterniser si grande esjouissance. »

— Qui te fit donc, ô Phœbus, dit le prestre, Perdre en ce mois ta lueur coutumière, Puis te coucher alors qu'il vouloit naistre ?

— Besoing n'aviez de ma clarté première, Dit Apollo, venant à comparoistre Nouveau soleil et plus grande lumière. »

Ce n'était pas assez pour l'enthousiasme de Sainct-Gelays. Dans une autre pièce, il voit déjà l'héritier d'Henri II arrachant la Palestine aux infidèles !

C'est en cette même année, 1544, que mourut Clément Marot : Le poète, alors disgracié, traduisit librement, en l'appliquant au nouveau-né, l'églogue à Pollion, où Virgile célèbre la naissance d'un enfant dont la venue devait régénérer le monde. Les vers de Marot ne font pas trop mauvaise figure à côté du fameux Sicelides musœ ; mais le pronostic s'appliquait mal à celui qui devait être le roi sans vices et sans vertus (2).

L'horoscope latin du même personnage, inséré par Th. de Bèze, dans ses Juvenilia, manque encore plus d'à-propos, s'il est possible :

(1) Vie des Dames illustres.

(2) Remarquons, d'ailleurs, qu'au XVIe siècle, les poètes les plus en renom, Eonsard, Belleau, Baïf, payaient par des flatteries poétiques de ce genre la protection que leur accordaient les grands. Ces pièces n'ont rien d'intéressant, ni comme forme ni comme détails anecdotiques.

Fertur in Alcmenes venturus Juppiter olim Brachia, ter noctis continuasse vices,

Nempe quod in magni divinos Herculis ortus Nox, hyberna licet, non foret una satis.

Sic, princeps Henrice, tuo cum e semine vellent Alcidem Gallis gignere fata suum,

Fig. 53. — Elisabeth d'Autriche, d'après Clouet.

Unius in prolis conceptum currere messes Jusserunt, magna cum ratione, decem.

Scilicet haud aliter prorsus quam pluribus annis Formari tantus debuit iste puer.

Et (si fas homini res est aperire futuras,

Nec dici Vatum numen inane decet) Quo déni plures ternis sunt noctibus anni,

Hoc tuus hic infans Hercule major erit.

« On raconte qu'autrefois Jupiter, pour venir dans les bras d'Alcmène, fit durer une nuit autant que trois. C'est que pour la divine naissance du grand Hercule, une nuit, même une nuit d'hiver, ne suffisait pas seule. De même, Henri, les destins voulant de ton sang faire sortir l'alcide de la France, ont justement ordonné que, pour la conception de ce seul enfant, il s'écoulât le temps de dix moissons. Il fallait en effet plusieurs années, pour qu'un tel fruit se formât ; et si l'homme peut prédire l'avenir, si se n'est pas vainement que les poètes sont appelés prophètes, cet enfant dépassera Hercule autant que dix années dépassent trois nuits. »

Fig. 54.

Fio. 55.

Voici le portrait que Michelet, d'après les textes contemporains, nous donne de ce vainqueur d'Hercule : « Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas ; bientôt il moucha par les oreilles et dès lors il ne vécut guère ». Marie Stuart, une forte rousse, grande mangeuse, le hâta par ses appétits charnels.

Sur la naissance de Madame de France fille de Charles IX. — On sait que si Charles IX eut un bâtard de sa maîtresse Marie Touchet, il n'eut que des filles d'Elisabeth d'Autriche, sa femme légitime. A la naissance de l'une d'elles, un poète, qui se désigne sous les initiales I. S. P., composa unhymme dont voici quelques vers :

Fig. 56. — Louise de Lorraine, d'après Clouet.

Et sur ce poinct à nostre Royne arrive D'enfantement l'angoisseuse douleur, Ja elle crie, et se perd sa couleur, Puis elle implore à son secours Lucine Haste toy donc, ô Junon, médecine De tel tourment, afin de secourir Mère et enfant, ne la laisse mourir :

Elle n'est point de la race d'Alcmène Qui feist tromper ta gravité divine Par Galathis : Io, ïo ! Voicy.

Son tourment cesse avecques le soucy

Quel prenoit pour si grande destresse :

Io, ïo ! Voicy ja la princesse,

Qui vient jouyr heureuse du beau jour

Que nous tenons ; la voila ja autour

Du rond tetin de sa nourrisse belle

Sucçant lelaict de sa lèvre jumelle.

Dieu gard la fille au Roy le plus puissant !...

Une médaille fut frappée en 1571, à l'occasion de la grossesse d'Elisabeth d'Autriche (fig. 54) et une autre célébra la naissance de Madame Marie Elisabeth de France, l'année suivante (fig. 55) (1).

La favorite et la femme de Henri III. —Marie de Clèves, princesse de Condé, maîtresse de Henri III. mourut presque

Fig. 57.

Fig. 58.

subitement le 30 octobre 1574. Il est vraisemblable qu'elle succomba à une suite de couches, après avoir mis au monde une fille, Catherine de Bourbon. Comme son amant voulait l'épouser contre les volontés de la reine-mère, on attribua cette mort rapide à un empoisonnement, tandis que le roi était à Lyon. En apprenant cette nouvelle, Henri « tomba à la renverse et resta froid et aussi immobile que s'il eut été mort ».

L'année suivante, il épousa Louise de Lorraine. La naissance

(1) Le registre de l'épargne de Charles IX, pour 1572, contient l'acte suivant : « A Ysabeau Beaudoin, sage-femme de la Eoyne Elisabeth d'Autriche, 1250 liv. pour ses services et bon debvoir qu'elle auroit faict à l'endroit de la personne de la d. dame le jour de son accouchement... le surplus de laquelle somme montant pareille somme de 1,250 lui sera payée en l'année prochaine. »

do Louise avait coûté la vie à sa mère, Marguerite d'Egmont ; elle-même ne fut guère plus heureuse. Elle n'eut qu'un enfant, et il ne vint pas à terme. Suivant Dreux du Radier, Catherine de Médicis et Madame de Nemours eurent la curiosité de faire examiner le sexe de l'avorton ; on trouva que c'était un fils. Cette fausse couche de Louise et la stérilité qui suivit furent attribuées

Fie. 59. — Jeanne d'Albrct, d'après Clouet.

à une syphilis contractée par le roi à Venise, lors de son retour de Pologne. Petite cause et grands effets ! Sans cette syphilis, Henri IV ne régnait pas et l'équilibre de l'Europe était tout autre.

En 1586, on espérait que Louise de Lorraine était enceinte et on frappa deux médailles (fig. 57, 58) pour célébrer cet événement, mais bientôt on s'aperçut que cette espérance était vaine.

Naissance de Henri IV. — On cite souvent, comme exception à la règle d'hygiène défendant à la femme enceinte les fatigues des Voyages, l'exemple de Jeanne d'Albret qui, dans son neuvième mois, entreprit un voyage de quinze jours, pour venir, de Compiègne à Pau, accoucher de Henri IV (1).

Voici le récit d'André Favyn, historien du temps : « La princesse de Navarre se sentant grosse et peu éloignée de son terme, prit congé de son mari et partit de Compiègne le 15 novembre ; elle traversa toute la France jusqu'aux Pyrénées et se dirigeant vers^ Pau, où se trouvait alors son père, le roi de Navarre (Henri II), elle arriva dans cette ville après dix-huit jours de voyage. Le roi Henri avait fait son testament, que la princesse désirait voir, parce qu'on lui avait rapporté qu'il était à son désavantage et en faveur d'une dame qui gouvernait son père. C'est pourquoi, bien qu'elle eût mis toutes pièces en œuvre pour en obtenir la vue, ce lui fut une chose impossible, d'autant plus qu'à son arrivée, ayant trouvé le roi malade, elle n'osait pas lui en parler. Mais la venue de sa bonne fille, ainsi l'appeloit-il, le réjouit et le remit sur ses pieds. Cette princesse étoit douée d'un beau jugement naturel formé par la lecture des bons livres, à laquelle elle étoit fort adonnée ; son humeur était si joviale, que l'on ne se pouvoit ennuyer auprès d'elle. Docte et éloquente entre les princesses de son époque, elle suivoit les traces de la princesse Marguerite, sa mère, qui s'étoit rendue maîtresse en toutes belles connoissances de ce temps. Le roi, averti de son désir à l'égard du testament, lui dit qu'il le lui donneroit lorsqu'elle lui auroit montré ce qu'elle portoit dans son sein ; et, tirant de son cabinet une grosse boîte fermée à clef avec une chaîne d'or qui pouvoit bien faire vingtcinq ou trente fois le tour du cou, il ouvrit cette boîte et lui montra son testament (2).' Mais il ne le montra que d'un peu loin, et puis ayant renfermé tout cela, il lui dit : Cette boîte sera tienne et ce qui est dedans ; et afin que tu ne me fasses une pleureuse

(1) On sait que Marie-Thérèse, reine de Hongrie, guerroyait pendant ses grossesses, et que la femme de Jean Sobieski, roi de Pologne, accompagna son mari dans les camps, à l'approche de son ternie.

(2) Le peintre Kevoil a reproduit cette scène sur la toile (fig. 56) pour le salon de 1819.

ou un enfant rechigné, je te promets de te donner tout, à la charge qu'en enfantant, tu me chantes une chanson béarnoise ou gasconne. Et si, quand tu enfanteras, j'y veux être.

UT

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JtfornuuuljUs so

Fig. 60. — Grossesse de Jeanne d'Albrot, d'après Revoil.

« Il avoitlogé cette princesse au premier estage de son chasteau de Pau; et sa chambre justement sur celle de sa fille ;pour soigner

à laquelle il luy donna un de ses vieux vallets de chambre, nommé Cotin, auquel il commanda de ne bouger jour et nuit d'auprès la princesse, sa fille, la servir à la chambre, et le venir advertir de l'heure qu'elle commenceroit d'être en travail, quelque heure que ce fust, mesmes s'il estoit en son plus profond sommeil.

« Deux jours après l'arrivée de la princesse à Pau, les douleurs pour enfanter la prirent entre la minuit et une heure, le jour de saincte Luce, treizième décembre au dit an mil cinq cens cinquante et trois. Le roy, adverty par Cotin, descend tout aussitôt. La princesse l'oyant entrer dedans sa chambre, commença de chanter en musique ce motet en langue béarnoise :

Nouste-Dame d'où cap d'oiï poûn, Adyudat-me à d'aquest' hore!

Pregats à d'aquest Dioû d'oti ceoti Queu brouille bé déliotira leii, D'u maynat quem hassio loti doun :

Tout d'inqu'ati haut d'ous mounts l'implore. Nouste-Dame d'oti cap d'oti potin, Adyudat-me à d'aquest' hore.

Traduction littérale de ce cantique :

Notre-Dame du bout du pont,

Secourez-moi à l'heure qu'il est !

Priez ce Dieu qui est au ciel

Qu'il veuille bien me délivrer tôt,

D'un enfant mâle qu'il me fasse don :

Tout jusqu'à la cime des montagnes l'implore.

Notre-Dame du bout du pont,

Secourez-moi à l'heure qu'il est !

« Cela se void dans toute la Casgone qu'au bout de tous les ponts, il y a un oratoire dédié à la Vierge Marie, dite par cette oraison, Notre-Dame cleou cape deou poun. Au bout du pont du Gave qui passe en Béarn, en allant à Jurançon, existoit pour lors un oratoire dédié à la Vierge sainte, lieu illustré de miracles et auquel avoient coutume de se vouer-les femmes enceintes pour avoir prompte et heureuse délivrance. Le roi de Navarre continua les paroles du cantique, et ne les eût pas plus tôt achevées, que sa fille accoucha du prince qui commande aujourd'hui à la France.

« Alors ce bon roi, rempli d'une grande joie, met la chaîne d'or au cou et la boîte où était le testament dans les mains de la prin-

cesse, en lui disant : « Voilà, qui esta vous, ma fille, mais voici qui est à moi ». Et prenant l'enfant nouveau-né dans sa grande

Fig.61. — Naissance de Henri IV, d'après Dcvéria.

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robe, il l'emporta en sa chambre où il le fit emmailloter. Ce petit prince vint au monde sans pleurer ni crier, et il reçut la première nourriture des mains du roi, son grand-père, car ayant

pris une gousse d'ail, il lui en frotta ses petites lèvres ; puis, dans sa coupe d'or, il lui présenta du vin, à l'odeur duquel l'enfant ayant levé la tête, il lui en mit dans la bouche une goutte qu'il avala très bien. A quoi le bon roi étant rempli d'allégresse, se mit à dire devant les gentilshommes et dames qui étaient dans sa chambre : « Tu seras un vrai Béarnais », tout en baisant ce petit enfant entre les bras de sa nourrice. Il fut difficile à élever ; on essaya pour lui huit nourrices différentes, la dernière qui en eut l'honneur fut Lasansàa deBilhères. »

Eugène Devériaa fait un tableau remarquable sur la naissance d'Henri IV (fig. 61). Au haut d'une estrade, couchée sur un lit de repos, qu'entourent à moitié de larges rideaux de brocard d'or à fond rouge, Jeanne d'Albret sourit au fils qu'elle vient de mettre au jour; ses femmes s'empressent autour d'elles. Le père de Jeanne, Henri d'Albret, roi de Navarre, présente son petit-fils à la foule de ses vassaux ; près du roi de Navarre est un page tenant à la main un flacon de ce vin de Jurançon dont le vieil Henri fit boire quelques gouttes à son petit-fils, au moment de sa naissance. Ce tableau, exposé au Salon de 1827, orne maintenant une des salles de la bibliothèque de Pau.

Le peintre Laffite a traité différemment le même sujet (fig. 62).

On conserve encore au château de Pau, dans la chambre de Henri IV, le berceaa du grand roi (fig. 63) ; il est formé d'une écaille de tortue de 1 m. 08 cent, sur 0 m. 81 cent., suspendue par une cordelière d'or à un trophée qui se compose de six lances ornées de drapeaux en soie blanche, où sont brodées en relief, d'un côté, les armes de France et, de l'autre, celles de Navarre ; il est surmonté d'un casque à cimier avec la couronne royale.

Voici la copie de l'inscription à demi effacée qui est collée dans l'intérieur de l'écaillé :

« Henry le Grand, naquit en cette chambre entre minuit et une heure, du 13 au 14 décembre 1553. Il fut baptisé par le cardinal d'Armagnac. Les rois de France et de Navarre furent ses parrains, et une coquille de tortue son berceau, et Suzanne de Bourbon sa gouvernante, qui eut ordre de l'élever au château de Coarraze, en simple particulier. Là, allant souvent tête et pieds nus. son corps fut préparé à la vie dure et pénible de la guerre ; il prit 200 places sur la Ligue, se trouva à 70 combats, commandant en trois batailles rangées, constamment le premier à la charge, et le dernier à la retraite, toujours inférieur et toujours victorieux.

« Ce héros fut plus grand par la bonté de son cœur pour ses su-

jets que par l'éclat de la victoire sur ses ennemis ; un monstre

infernal ravit à la France, le 14 mai 1610, son bonheur et ses délices, aux monarques de l'univers le modèle des princes, et à l'Europe celui qui en aurait fait une même famille. »

Une médaille (fig. 64j. frappée à la naissance du prince de Navarre, semble présager ses hautes destinées.

Fig. 63. — Berceau de Henri IV.

Les Maîtresses de Henri IV. — Les galanteries de Henri IV eurent pour celles qui en étaient l'objet les conséquences ordinaires, des grossesses et des accouchements plus ou moins heureux.

A la petite cour de Nérac, la fille de Pierre de Montmorency, baron de Fosseux, Françoise, surnommée la belle Fosseuse (1), était fille d'honneur de la reine Marguerite et, en cette qualité, maîtresse du roi. Henri voulut dissimuler la grossesse de Fosseuse ; il partit avec elle aux eaux d'Aigues-Chaudes où il espérait la faire accoucher loin de la cour, mais il fut obligé de revenir. Il avoua son embarras à la reine elle-même. Margot, bonne personne, proposa à sa fille d'honneur de la conduire au Mas d'Agénois, maison écartée qui appartenait au roi. On ne pouvait y mettre plus de complaisance ; cependant, soit crainte de se livrer à une ennemie, soit pour tout autre motif, Fosseuse ne fut point contente de l'expédient ; la demoiselle montra de l'humeur et la fit partager à son amant. Mais le moment critique arriva. La reine, dans ses Mémoires, nous donne les détails de cet événement :

FiG. 64.

« Le mal lui prenant au point du jour, étant couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin, et le pria d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous étions couchés en une même chambre, en divers lits, comme nous avions accoutumé. Lorsque le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que faire ; craignant, d'un côté, qu'elle fût découverte ; et, de l'autre, qu'elle fut mal secourue : car il l'aimoit fort. Il se résolut enfin de m'avouer tout, et de me prier de l'aller secourir,

(1) C'était alors l'usage, dans la belle compagnie, de désigner les femmes par leur nom de famille, auquel on donnait une terminaison féminine.

sçachant bien que, malgré ce qui s 'étoit passé, il me trouveroit toujours prête de le servir en ce qu'il luiplairoit. Il ouvre mon rideau, et me dit : « Ma mie, je vous ai celé une chose qu'il faut que je vous avoue ; je vous prie de m'en excuser, et de ne point vous souvenir de tout ce que je vous ai dit pour ce sujet ; mais obligez-moi tant que de vous lever tout à l'heure pour secourir Fosseuse, qui est fort mal ; vous sçavez combien je l'aime ! je vous prie, obligez-moi en cela. » Je lui dis que je l'honorois trop pour m'offenser de chose qui vient de lui ; que je m'y en allois, et y ferois comme si c'étoit ma fille, que cependant il s'en allât à la chasse, et emmenât tout le monde, afin qu'il n'en fut point ouï parler. Je la fis promptement ôter de la chambre des filles, et la mis dans une chambre écartée avec mon médecin et des femmes pour la servir, et la fis très bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne fit qu'une fille, qui encore étoit morte... Le roi, mon mari, étant revenu de la chasse, me trouva que je m'étois remise au lit, étant lasse de m'être levée si matin, et de la peine que j'avois eue à la faire secourir : il me pria de me lever, et de l'aller voir. Je lui dis que je l'avois fait, lorsqu'elle avoit eu besoin de mon secours ; mais qu'à cette heure, elle n'en avoit plus affaire ; que si j'y allois, je découvriras plutôt que je ne cacherois ce qui en étoit, et que tout le monde me montreroit au doigt ; il se fâcha fort contre moi ; ce qui me déplut beaucoup, ne méritant pas, ce me semble, cette récompense de ce que j'avois fait le matin. »

Passons à Gabrielle d'Estrées dont la mort rappelle celle de Marie de Clèves. On raconte que la belle Gabrielle, étant enceinte, mangea chez le financier Zamet un citron qui l'empoisonna. D'après Sully, Gabrielle crut elle-même au poison, dès la première attaque du mal subit qui l'emporta en quelques jours. Tout le monde l'a à peu près répété après lui : nous verrons ce qu'il faut en penser.

On sait que Henri IV, invoquant la stérilité de la reine Marguerite, était en instance auprès du pape pour obtenir le divorce et parlait, sérieusement d'épouser Gabrielle. Marguerite déclara qu'elle consentait à se retirer devant une personne de son rang mais non pas devant une femme « de basse extraction et qui avoit mené une vie si sale et si vilaine que Gabrielle d'Estrées » ; elle fut nécessairement accusée d'avoir ordonné le crime commis sur la favorite du roi. Or, nous pensons, avec M. J. Loiseleur (1), que cette mort s'explique fort bien par des causes naturelles et que Gabrielle

(1) Çuestiona historiques du XYII° siècle.

Fig. 65. — Gabriello d'Estrées.

succomba à des attaques de convulsions éclamp tiques. Faisons remarquer toutefois qu'elle avait déjà eu trois enfants (1) et que l'éclampsie s'observe, le plus souvent, chez les primipares. Voici nos preuves.

Jean de Vernhyes, l'un des plus fidèles amis de Henri IV, écrivait, six jours après la mort de Gabrielle : « En ce contentement, l'amer commença à s'y mesler par une appréhension qu'elle eust de la mort, dont elle affligea souvent le Roy; lui recommandant ses enfants, laquelle recommandation elle luy réitéra le jour qu'elle partit de Fontainebleau pour se rendre en ceste ville, ceste semaine saincte, avec beaucoup de larmes dont Sa Majesté s'estonna grandement, et l'accompagna jusques à Melun, le jour de Pasques fleuries, d'où elle se rendist en ceste ville, le mardy sur les trois heures, ayant fait sa couchée à Savigny. Elle souppa le mardy chez le seigneur Zamet, et se venist loger au Doyenné de Sainct- Germain, d'où elle despescha à Madame de Sourdis, laquelle estoit à Chartres, pour la venir trouver.

« Le mercredy elle entendist ténèbres au Petit Sainct-Antoine et ne peust aller prendre un second soupperqui luy estoit préparé, mais se retira audit Doyenné où, sur le retour de son laquay de Chartres, lequel avoit fait une extrême diligence de nuit, elle redespécha un autre laquay à sa tante, la conjurant la venir trouver, si elle désiroit la voir vive. Elle estoit demeurée à Chartres pour pacifier une émeute dépeuple avec M. le chancelier, pour un soufflet que M. de Sourdis avoit baillé à un recepveur des tailles.

« Le mercredy, elle reposa sans douleurs. Le jeudy, elle s'habilla et alla à la messe à Sainct-Germain, et se recoucha sur les deux heures. Sur les quatre, elle commença à endurer les

(lj D'Aliboust et Larivière rivalisèrent de zèle et d'intrigues pour être admis auprès de la belle Gabrielle. en cas d'urgence, dans ses couches ; ce dernier ayant été agréé. D'Aliboust en mourut de chagrin. Quelques-uns, sans grande vraisemblance, attribuèrent sa fin au poison qui lui aurait été donné par les ordres de Gabrielle d'Estrées, irritée d'une remarque imprudente faite au sujet de la naissance de César, duc de Vendôme. Pierre de l'Estoile, dans son journal (Dimanche 23 juillet 1594), a accueilli complaisamment ce que nous croyons être une calomnie :

a Ce jour même, on eut des nouvelles de la mort de M. Daliboust ; premier médecin du roy, auquel on disoit qu'une parole libre qu'il avoit dite à Sa .Majesté touchant son petit César, avoit cousté la vie, non de la part du roy, qui ne cognoit point ces bestes et monstres de poisons, mais de la part de celle (comme tout le monde tenoist) qui s'y sentoit intéressée, à laquelle le roi, contre sa promesse, l'avoit redit, ne pensant pas qu'il en deust couster la vie à ce bonhomme de médecin, fidèle serviteur de Sa Majesté. »

douleurs de son fruict qui luy appaisèrent sur les huit. Le vendredy, sur les deux heures après inidy, elle parvindrent à leur période par une grande évacuation de sang. L'on luy tira, puis après, un enfant mort-né, à pièces et loppins ; fust saignée trois fois, récent trois chrystères, quatre suppositoires, lesquels ne luy servirent seulement, mais n'eurent aucun effet pour attirer le second flux d'après le fruict. Elle demeura jusques aux six heures avec des douleurs et convulsions (s'affligeant elle-mesme au visaige et aultres parties de son corps), non jamais veues par médecins, apothicaires et chirurgiens, comme ils me l'ont dit. A la dite heure de six, elle perdit le parler, l'ouïe, la vue et le mouvement, et demeura en cest estât jusques à cinq heures du matin du sabmedy, qu'elle rendist l'esprit, après des mouvements dans l'agonie effroyables.

« ... Elle feust ouverte le sabmedy, trouvée avoir le poulmon et le foie gastés, une pierre en poincte dans le roignon et le cerveau offensé. Les médecins disent qu'un citron qu'elle mangea chez Zamet luy ficst mal. Dieu luy ait pardonné ses faultes et sa vie, puisque sa mort a esté si heureuse au public. »

Une autre relation de Mlle de Guise, qui ne quitta pas d'un instant Gabrielle jusqu'à sa mort, ne diffère pas sensiblement de celle de M. de Vernhyes. Pendant l'office du mercredi, Gabrielle ressent les premières douleurs de l'accouchement, Mlle de Guise la distrait de son mieux et reçoit d'elle communication de deux lettres du roi « pleines de l'impatience de la voir reine ». A la fin de la cérémonie, Gabrielle dit à la princesse qu'elle allait se mettre au lit et l'invite à l'accompagner. A peine de retour à son logis du Doyenné, des convulsions la prennent, mais cèdent aux remèdes énergiques qu'on lui administre. Elle entreprend alors de répondre à son royal correspondant ; « mais une autre convulsion Ten empêcha, et recevant une lettre du roy (la troisième delajournée), comme elle fut revenue de cette seconde convulsion, la voulant lire, il lui en prit une autre qui, augmentant toujours, lui dura jusqu'à la mort. Ce mal la prit le mercredy au soir ; elle accoucha le vendredy, par la force des remèdes qu'on lui fit, et mourut le samedy matin, 10 avril 1599, veille de Pasques, sans avoir eu aucune connaissance. »

Ainsi les convulsions, la perte de connaissance, la longueur et la difficulté de l'accouchement qui obligent les médecins à extraire l'enfant par morceaux, la rétention du délivre, la congestion du cerveau et des poumons constatée à l'autopsie, sont autant de

symptômes et de lésions qui se rattachent à l'éclampsie. Quant à l'empoisonnement, il est difficile de l'admettre avec l'absence de toute lésion dans l'estomac : et d'ailleurs le roi n'aurait-il pas, dans ce cas, ordonné une enquête ?

Cette année 1599 fut funeste pour les amours de Henri IV : Une autre de ses maîtresses, la connétable de Montmorency (1), mourut à la suite d'une couche. Sa mort offre une ressemblance frappante avec celle de Gabrielle d'Estrées ; son cadavre parut si hideux et si défiguré qu'on ne pouvait le regarder sans horreur. Empoisonnement ou éclampsie ?

Henriette de Balzac d'Entragues, marquise de Verneuil, consentit à devenir la maîtresse de Henri IV, à la condition qu'il l'épouserait si, dans l'année, elle avait un enfant mâle ; il y eut un engagement signé par le roi. Voici comment ce beau plan fut mis à néant. « Pendant un violent orage, la foudre tomba dans la chambre de la marquise, passa près de son lit, et lui causa une telle frayeur qu'elle mit au monde un enfant mort. Elle resta longtemps malade ; enfin les soins, les remèdes et, plus que tout cela, la présence du roi qui revint aussitôt près d'elle, et ne la quitta presque point tant que dura le danger, assurèrent sa guérison. Pendant sa convalescence, elle apprit qu'on négociait à Rome le mariage de Henri avec Marie de Médicis ; elle en fut au désespoir. Cependant, après ce mariage, elle garda un logement voisin des appartements de la reine. L'épouse et la maîtresse donnèrent le jour presque en même temps à un fils. La reine accoucha la première, le 27 septembre 1601, du Dauphin (Louis XIII), et, un mois après, la marquise mit au monde Gaston Henri. Ce double événement fat célébré par des réjouissances extraordinaires ; on y remarqua surtout un ballet, dont la reine elle-même avait composé les quadrilles des quinze plus belles dames de la cour, auxquelles elle s'était jointe, et parmi lesquelles elle voulut que Madame de Verneuil figurât, bien que chaque danseuse représentât une vertu. »

Prétendue grossesse de Marguerite de Valois. — On

sait que Henri IV n'eut pas d'enfant de sa première femme, Marguerite de Valois. Cette dernière était-elle stérile ? Non, si l'on en croit le Divorce satyrique, pamphlet composé, dit-on, sous

(1) Ne pas confondre avec Charlotte-Marguerite de Montmorency, dont Henri IV fut aussi épris, mais sans en rien obtenir.

l'inspiration de son mari. « Elle s'en prit, dit ce document dont

Fig. 66. -- Henriette d'Entragues.

les affirmations sont d'ailleurs fort suspectes, au triste Aubiac,

comme au mieux peigné de ses domestiques, qu'elle enleva de

FiG. 67. — Marguerite, femme de Henri IV, d'après les Portraits historiques de -M. Niei.

l'escuiïe en la chambre, et s'enfit tellement picquer que son ventre heureux en telle rencontre, en devint rond et enflé comme un bal-

Ion, vomissant en son terme un petit garçon, avec le secours d'une sage-femme que la mère de ce picqueur^pour l'amour de son fils, y

F(G. 68. — Naissance de Louis XIII, d'après Rubens.

avait conduite, assistée du médecin du May : lequel, outre sa profession et de lui panser quelque apostume sur son derrière, lui servit à ce coup, de porter ce jeune prince, nouveau Ly sandre

mal emmaillôtté, en nourrice au village d'Escoubiac, là au près, si fraîchement nay, que néantmois, pour le froid enduré le long

Fib. 69.

Fig. 70.

Fig. 71.

du chemin, il en demeura pour toujours privé de l'ouïe" et de la parole et, pour ces imperfections, abandonné de l'amour et du soin de sa propre mère, qui ayant oublié les plaisirs de la conception, a longtemps permis qu'il ait gardé les oisons en Gascogne. »

Accouchements de Marie de Médicis. — Le livre de Loyse Bourgeois. — Des pas de danse ne suffisaient pas à perpétuer le souvenir de la naissance de Louis XIII. Si la poésie ne nous a rien laissé qui soit digne de mémoire, Rubens, dans la

Fig. 73.

Fig. 70.

série de ses toiles allégoriques, en a peint une qui représente la venue au monde de ce prince assez nul (fig. 68). La reine contemple d'un oeil maternel ce fils avec qui elle devait toute sa vie être en désaccord ; d'un côté, la Justice donne le nouveau-né en garde au Génie de la santé et, de l'autre, est la Fécondité, montrant dans sa corne d'abondance, les cinq enfants qui naîtront de la reine. Nous

signalerons dans ce tableau deux erreurs de composition: la présence du soleil qui prend sa course dans son char indiquerait que l'accouchement eut lieu le matin ; mais Louis XIII vint au monde le jeudi 27 septembre 1601, à 10 heures 1/2 du soir. En second lieu, la constellation de Castor est figurée dans le haut du tableau; or le Dauphin n'est pas né sous ce signe, qui répond au mois de mai ; il vit le jour en septembre, sous le signe de la balance; c'est même à cette particularité qu'il dut son nom de Juste.

La numismatique fut aussi de la fête : la Monnaie frappa plusieurs médailles assez curieuses, non seulement à la naissance du Dauphin (fig. 69 à 74), mais encore pendant la grossesse de la reine (fig. 75, 76).

La mode était alors aux chronogrammes, sottise laborieuse consistant en mauvais distique dans lequel toutes lettres numérales, c'est-à-dire celles qui chez les Romains tenaient lieu de nombres, donnent le millésime ou la date d'un événement mémorable. Etienne Bernard, lieutenant-général aubaillage de Châlons, comprit, dans le chronogramme suivant, l'an, le jour et le mois de la naissance de Louis XIII :

LUCe JoVIs prIMa, qVa soL sVb LanCe refVLget Nata saLVs regno est IVstltlseqVe CapVt.

Additionnez les lettres capitales, vous aurez le chiffre 1601, date de la naissance du Dauphin ; luce Jovis prima nous apprend que le prince qu'on devait surnommer le Juste, nata, salus regno est justitiœ que caput naquit un jeudi ; qua sol sub lance refulget dénonce à la postérité qu'on était en septembre, sous le signe de la balance (1).

La joie qui accueillit la naissance de Louis XIII est fort naturelle ; on comprend que le roi, voyant la maison de Bourbon définitivement établie sur le trône, ait couru entendre un Te Deum d'actions de grâces avec un tel empressement qu'il en ait perdu son chapeau, et que la France, épuisée par les dissensions antérieures, demandait le maintien d'une dynastie que Henri IV avait su lui faire aimer.

D'ailleurs, aucune reine n'accoucha plus allègrement que Marie

(1) Pour en finir avec ces futilités, nous rapporterons encore ce distique de Godard sur la naissance de Louis XIV, qui eut lieu en 1638, le jour où la constellation de l'Aigle se trouvait en conjonction avec le Cœur du Lion :

EXorlens DeLphln aqVILas CordlsqVe Leonls CongressV gaLLos spe LsetltlaqVe refeCIt.

de Méclicis ; le travail avait été laborieux et pourtant, deux jours après, elle songeait à quitter son lit. Le 29 septembre, Henry IV écrivait à Sully : « Il est impossible de croire comme ma femme se porte bien. Vu le mal qu'elle a eu, elle se coiffe d'elle-même et parle déjà de se lever. »

Fig. 77. — Marie de Médicis.

Marie de Médecis avait pour accoucheuse Loyse Bourgeois, dite Boursier, sage-femme célèbre du temps. Celle-ci nous a laissé sur les couches de la reine une relation détaillée et intéressante, réimprimée de nos jours avec des notes du docteur

Chereau (1). Outre la Relation de la naissance des enfants de France, le livre de Loyse Bourgeois contient des Conseils à ma fille (2), un Recueil de secrets et des observations sur la stérilité,

Fia. 78. — Loyse Bourgeois.

perte de fruict, fœcondité, accouchements et maladies des femmes et enfants nouveaux-nez ; il est orné de deux portraits gravés par Pierre Firens et par Thomas de Leu(fîg. 77, 78); l'un représente

(1) Nous devons à l'obligeance de l'éditeur, M. Brunox, de reproduire ces notes qu nous avons abrégées.

(2) lu Instruction à ma fille sera reproduite in extenso dans notre volume Anecdotes et Curiosités sur les accouchements.

la reine Marie de Médicis et l'autre Loyse Bourgeois coiffée du chaperon

Au-dessous du médaillon de la reine on lit ce quatrain, remarquable par sa platitude :

Quand l'auguste grandeur dont tu vois le pourtrait Prist naissance ça bas le Ciel, la terre, Tonde S'esjouirent disants : Voicy l'œuvre parfait D'où naistront des enfants tous Monarques du Monde.

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