SONNET
Sur les prochaines couches de S. M . P.
Trosne, implore l'Autel ! voycy le noble terme Où l'astre encor caché se doit produire au jour ; Il s'agite ; il veut naistre, et, comme un autre amour, Sortir avec éclat de la nuit qui l'enferme.
Depuis qu'un si beau champ nourrit un si beau germe, Neuf lunes sur neuf mois ont presque fait leur tour, Et pour le grand moment déjà toute la cour S'esmeut, craint et frémit sous l'espoir le plus ferme,
Mais chassons loin de nous l'image de la peur.
Ce n'est qu'un spectre vain, un fantosme trompeur.
Qui voudroit démentir l'oracle et l'apparence.
Le cours de la grossesse en assure le bien ;
La piété royale en fonde l'espérance,
Et l'appuy du Ciel mesme en prête le soutien.
Naturellement, après la naissance de l'astre, nouveau sonnet. Il est très médiocre.
Nous n'avons pas besoin de dire que, dans toutes les nations, les naissances de fils ou de filles, neveux ou nièces, cousins ou cousines de porte-sceptre en exercice ont toujours été célébrées par une orgie de poèmes faméliques (1).
Pour en finir avec la Pologne, rappelons que la femme du roi Jean Sobieski ne craignit pas d'accompagner son mari dans les camps, vers la fin de sa grossesse, et n'en éprouva aucun inconvénient. Nous savons aussi qu'elle offrit à Notre-Dame de Liesse un enfant d'argent, représentant le fils qu'elle lui avait fait obtenir ; plus tard, elle lui adressa une mamelle d'or pour l'avoir délivrée d'un engorgement du sein.
Italie. — Couches publiques de Constance, reine de
(1) Lucet et Eckarcl ont publié en 1811 deux volumes in-4° contenant « Les hommages poétiques à leurs Majestés impériales et royales sur la naissance de S. M. le roi de Rome ». On trouvera plus loin la longue énumération des pièces du même genre que provoqua la naissance du prince impérial.
Sicile. — Voici ce que nous raconte Brantôme à ce sujet : « Constance, reine de Sicile, qui, dès sa jeunesse et toute sa vie, n'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant à
FlG. 12. — Marie de Gonzague.
s'émanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et se marier ; et engrossa d'un enfant à l'aage de cinquante-
deux ans (1), duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde n'entrast en doute que son fruict fust apposté : qui fut un des grands miracles que on ait veu depuis saincte Elizabeth (2). L'histoire de Naples pourtant dit qu'on le réputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage ; mais ce sont-ils ceux-là, la plupart des braves, que les bastards, ainsi que me dit un jour un grand. »
Naissance de Marie de Médicis. — Marie de Médicis commanda à Rubens, pour son palais du Luxembourg, une suite de vingt-un tableaux représentant allégoriquement son histoire, depuis sa naissance jusqu'à sa réconciliation avec sonfils, Louis XIII. Dans le tableau représentant la naissance de Marie (fig. 13), Lucine remet la jeune princesse entre les mains de la ville de Florence ; les grandes destinées qui attendent la jeune enfant sont exprimées par un génie tenant une corne d'abondance d'où sortent les marques de la royauté. Sur le premier plan est le fleuve Arno avec divers symboles. Le Sagittaire, qui occupe la partie supérieure du tableau, pour dénoter l'époque de la naissance de la reine, est une erreur de Rubens ; ce signe du zodiaque devrait être remplacé par le Taureau : la reine est née le 26 avril 1573 et le soleil ne passe dans le Sagittaire que du 22 novembre au 21 décembre, tandis qu'il opère sa course dans le é Taureau du 22 avril au 21 mai.
Comédie de grossesse. — Le 20 janvier 1731, le duc de Parme, Antonio Farnèse, mourut sans enfants : les agents de l'Empereur Charles VI, pour gagner du temps, engagèrent la veuve à se déclarer enceinte et les troupes impériales occupèrent provisoirement le Parmesan.
(1) Constance, fille de Koger, roi de Sicile, femme de l'empereur d'Allemagne Henri VI, mourut le 27 novembre 1198. Elle était née en 1156 et accoucha le 26 décembre 1194, c'est-à-dire à trente-huit ans et non à cinquante-deux, d'un fils qui succéda à son père et fut Frédéric II.
(2) Un fait analogue avait eu lieu en France, deux siècles environ avant cet événement. On voyait autrefois but la Grand' Place d'Arras, qui a trois hectares de superficie, un monument d'architecture bizarre appelé Polenne. Il marquait l'endroit où vers l'an. 1015, le comte de Flandre Beaudoin IV, avait fait élever une tente sur une estrade pour rendre toute la ville témoin de la délivrance de sa femme, Ogine de Luxembourg, devenue grosse, pour la première fois, à l'âge de 50 ans. Le fils qui naquit au comte de Flandre en cet endroit fut le célèbre Beaudoin de Lille.
Quand il convint à Charles VI, la duchesse douairière de Parme mit fin à la comédie de grossesse qu'elle avait jouée durant
Fis, 13. — Naissance de Marie de Médicis, d'après Rubens.
quelques mois, et. en novembre 1731, six mille Espagnols vinrent occuper Livourne, Parme et Plaisance, au nom du jeune don Car-
los, comme duc de Parme et présomptif héritier du grand duc de Toscane, Jean-Gaston de Médicis (1).
Déjà en 1576, Bianca Capello, maîtresse et, plus tard, femme de François de Médicis, supposa une grossesse, puis simula un accouchement dans la nuit du 19 août, pensant bien s'attacher davantage son amant ; l'enfant d'emprunt, qu'une femme du peuple avait mis au monde la veille, fut nommé don Antoine de Médicis.
Espagne et Portugal. — Un cas singulier de gastrotomie. — Dans un combat contre les Maures, Urraque reine de Navare, reçut un coup de lance qui lui perça le ventre et la tua. Elle était enceinte, son cadavre gisait abandonné dans un bois ; Guevara, son parent, l'aperçut; il s'approcha et vitunemain d'enfant passer à travers la plaie béante de la reine. Guevara élargit aussitôt l'ouverture avec son épée et en tira l'enfant, qui fut Gardas, roi fameux et guerrier vaillant.
Jeanne la Folle et son fils Charles-Quint. — Jeanne la Folle, mère de Charles-Quint et de Ferdinand d'Autriche, adorait son mari Philippe le Beau, qui était aussi Philippe l'Infidèle. Cette mère de deux empereurs avait l'esprit naturellement assez faible. L'indifférence et l'abandon d'un mari qu'elle aimait passionnément paraissent avoir altéré progressivement sa raison; et Philippe ayant quitté l'Espagne au moment de la naissance de Ferdinand (10 mars 1508), pour aller courtiser les filles de Flandre, les premiers symptômes de la folie se manifestèrent sous l'influence de l'état puerpéral. Cette folie ne devint d'ailleurs complète qu'après la mort de Philippe ; dans les premiers temps de son internement à l'Escurial, Jeanne écrivait encore des lettres d'une lucidité parfaite ; quelques-unes ont été récemment retrouvées. En somme, elle semble avoir été prématurément enfermée. Peut-être contrariaitelle certains projets politiques ou amoureux de son volage époux.
Arrivons à la naissance de Charles-Quint. Au XVIe ou XVIIe siècle, il fut question de lui élever une statue sur la place deGand, ville où il était né, le 24 février 1500. Les Flamands irrespectueux proposèrent pour le socle l'inscription suivante :
Il naquit dans la m... ; Il vécut dans le sang; Il mourut dans la bière (2)
(1) Henri Martin, t, XV.
(2) « Il se donna, dit Vol taire, la comédie de son propre enterrement, se mit dans un cercueil et chanta son De profundis »>.
La première ligne fait allusion à une tradition fort répandue, suivant laquelle le puissant empereur aurait vu le jour dans les latrines. Van cler Vynckt, dans son Histoire des troubles des Pays- Bas, raconte ce qui suit : « Les archiducs logeaient à Gand au palais nommé encore aujourd'huila Cour desprinces. Le 25 février 1500, il y avait une grande fête à la cour. La princesse, à la fin de
Fig. 14. — Plan du palais des arehiducs où naquit Charles-Quint.
1. L'Oratoire. — 2. La Halle. — 3. Tourelle où naquit Charles V. — 4. Les six corps de logis. — 5. Le Gyneceum. — 6. Maison occupée jadis par les daines Wadripont. — 7. Cour intérieure. — 8. Le Donjon. — 9. Poterne. — 10. Fossés et étang. Les n°s 10 marqués d'un * étaient comblés en partie à l'époque de la levée du plan. — 11. Jardins. — 12. Partie de la cour des lions. — 13. La rue actuelle, dite cul-de-sac du prince. — 14. Quinconces. — 15. Pont-levis.
sa grossesse, magnifiquement parée, y assistait. Mais elle sortit pour un moment sous prétexte de quelque besoin : ses dames, la voyant tardera revenir, la cherchèrent, et on la trouva seule, en plein travail d'enfant, dans un lieu très dangereux et nullement destiné à cette auguste naissance. Elle fut secourue à temps et accoucha heureusement de ce monarque. Il n'était pas nécessaire d'en dérober la circonstance au public, parce que le tout se passa
bien et que la joie tumultueuse et universelle pour la naissance du prince étouffa toute perquisition à cet égard. Aucun auteur, que je sache, n'a relevé cette anecdote, qui repose sur une discrète et bonne tradition à Gand, où le cas est arrivé. Elle correspond parfaitement au local de l'endroit qui subsiste encore et que les étrangers vont voir quand ils passent à Gand. C'est une petite chambre qui donne sur les fossés au coin d'une autre plus grande, presque au grenier et sous le toit. On l'a un peu embellie en forme de cabinet avec une petite cheminée revêtue, comme les murailles d'alentour, d'un bas relief représentant quelques actions de la vie de Charles V. Cet ornement est moderne, puisqu'on voit sur la porte d'entrée qui est petite, les armes du marquis de Gastannega, gouverneur des Pays-Bas, qui a logé à la Cour des princes en 1690... Il n'y a pas longtemps qu'on voyait encore distinctement les restes d'un tuyau et d'autres marques de l'usage auquel il servait en 1500. »
Une autre tradition, mais celle-là isolée, mettrait à néant ce jeu singulier du hasard. Dans un de ses moments d'aberration, Jeanne, touchant déjà au dernier terme de sa grossesse, se serait échappée du palais et, forcée bientôt parles douleurs de l'enfantement d'entrer dans une maison de la rue de Brabant, y aurait donné le jour à Charles-Quint (1).
Au musée de la porte de Hall, à Bruxelles, on conserve un berceau qu'on dit avoir été celui du grand empereur ; sur un des côtés est une légende presque effacée qui porte ces mots : halt mas in allé dingen, garde mesure en toutes choses.
Voici, d'après un document du XVIe siècle, les fêtes qui furent données à Gand en l'honneur de la naissance de Charles-Quint. Les Gantois construisirent une large et haute galerie, munie de bancs sur les côtés et allant de la cour des princes, où naquit Charles, jusqu'à l'église Saint-Jean. Dans le trajet de cette galerie, on avait dressé trois arcs de triomphe magnifiquement ornés et surmontés d'un grand nombre de petites arcades portant des écussons aux armes du duc Philippe. Le premier arc de triomphe « la porte de la Sagesse » s'élevait près de la Wateringue ; le second « la porte de la Justice » était situé entre le marché au poisson et la porte haute, enfin le troisième, « la porte de la Paix » était placé sous
(1) La Cou?- des Princes à Gand, par Van Lo keren, dans le Messager des sciences historiques, 1841,
le Beffroi. Tous ces arcs de triomphe étaient couverts de flambeaux pour les illuminations de la soirée.
On construisit, en outre, une galerie suspendue à l'aide de câbles allant du Beffroi à la promenade du clocher Saint-Nicolas ; le câble principal avait la grosseur de la jambe d'un homme. Cette galerie était la chose la plus curieuse qu'on ait jamais vue ; de nombreux cordages supportaient des tapis sur lesquels le peuple se promenait ; elle était ornée d'une grande quantité de lanternes pour les illuminations.
Fig. 15. — Berceau de Charles-Quint.
Le doyen des charpentiers, Moertens, qui avait imaginé cette galerie suspendue, eut l'idée de fixer à la croix du clocher de Saint- Nicolas un grand mât, portant à son extrémité supérieure une roue d'où il fit partir des pièces d'artifices.
Une foule considérable vint à Gand pour assister au baptême du jeune prince qui eut lieu neuf à dix jours après sa naissance.
Grossesses et couches d'Elisabeth de Valois.— L'histoire des grossesses et des couches d'Elisabeth de Valois est une
des plus intéressantes et des plus complètes que nous offrent les cours royales du XVIe siècle. Elisabeth fit deux fausses couches et donna naissance àdeuxfilles. Il est parfois possible de déterminer exactement la date et même les circonstances de la conception, de suivre les indispositions des différentes périodes de la grossesse, d'assister aux accouchements ou aux fausses couches et aux fièvres consécutives qui mirent en danger la vie de la reine ; enfin Elisabeth mourut en accouchant d'une fille de quatre ou cinq mois, et cette mort a donné lieu aux plus graves accusations qui ont été pour l'histoire un pénible problème, aujourd'hui résolu.
Elisabeth était fille d'Henri II, roi de France, et de Catherine de Médicis. Le roi d'Espagne, Philippe II, l'avait demandée en mariage pour son fils, don Carlos. Mais devenu veuf, il l'épousa lui-même en 1560, malgré l'affection que l'infante et la princesse Française éprouvaient déjà l'un pour l'autre. L'accueil de Philipe II n'était pas fait pour la rassurer: « J'ay, raconte Brantôme, ouï dire à une de ses dames, que la première fois qu'elle vit son mari elle se mit à le contempler si fixement, que le roi, ne le trouvant pas bon, lui demanda : « Que mirais ? Si tengo canas ? (Que regardezvous ? Si j'ai des cheveux blancs ?) ».
Elisabeth fut fréquemment malade en Espagne, et l'étude des bulletins de sa santé, envoyés par les ambassadeurs français à sa mère, nous conduira à cette conclusion : la fille de Catherine de Médicis mourut de mort naturelle.
A l'époque de son mariage, la jeune femme de Philippe II avait 15 ans et elle n'était pas encore formée. Aussi l'inquiétude de Catherine de Médicis est-elle grande, et ce sont questions et conseils sans nombre relativement à ce retard, dans ses lettres aux dames « qui environnoient et qui soignoient la reine catholique ». A peine arrivée en Espagne, Elisabeth est atteinte de la petite vérole; ses règles sont encore très irrégulières, et cependant, écrit Mme de Clermont à Catherine, les médecins « la font baigner pour lui venir ses besongnes. Le temps que nous avons marqué, qui estoitle grand mois, s'est passé sans que nous aions rien veu ».
Ce n'est qu'en août 1564 qu'elle paraît commencer une grossesse qui se termina par une fausse couche et qui faillit lui être fatale. « Dès qu'elle fut prise de fièvre, écrit de Madrid l'ambassadeur anglais à la reine Elisabeth d'Angleterre, le médecin espagnol la saigna, contre l'opinion du médecin italien, et le lendemain elle mit au jour, après trois mois de grossesse, deux filles ; elle eut le délire, puis tomba en léthargie. Ses médecins déclarèrent le 14e jour
de la maladie qu'elle n'échapperoit pas. Elle ne parle plus. Sa bouche est contractée jusqu'à l'oreille etle bras droit est paralysé». L'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, écrivait de son côté à Catherine de Médicis, en rendant compte de la maladie et du traitement : lorsqu'Elisabeth était « en bonne opinion d'estre grosse. elle a eu bien souvent son mal de cœur avec vomissements, mais lui estant survenue une douleur de teste semblable à la migraine et quelque difficulté de ventre, on la saigna deux jours de suite, ce qui la mit en telle extrémité, de son vomissement et de son mai de tête et de sa purgation qui lui estoit venue, non sans opinion de s'être affolée de deux filles avec grands douleurs et efforts, puys d'un flux de ventre, que l'ayant les médecins de rechef faite saigner et la 3e fois au pied en l'eau, la 4e au haut du front, et ventouses une infinité de fois, » qu'elle finit par devenir insensible d'épuisement. « Les médecins lui ont encore tiré deux fois du sang, écrit l'ambassadeur Vénitien ; il ne savent pas d'autre remède à toutes les maladies. » Il y eut une amélioration qui ne se maintint pas; son état empira tellement qu'elle reçut l'extrême-onction. Mais d'accord avec le roi, le Dr Montguyon lui fit prendre une petite purgation d'agaric qui en deux heures la mit hors de danger.
Elle redevint enceinte 15 mois plus tard. Le corps de saint Eugène, apôtre espagnol, était conservé dans l'abbaye de Saint- Denis. Il fut transféré à Tolède et, à l'occasion de cette cérémonie, Elisabeth se rendit jusqu'à Getafe, au devant de Philippe II, qu'elle n'avait pas vu depuis une semaine. La veille de la rencontre, les matrones françaises voulaient « la préparer et disposer pour le retour du roi son mari » et pour cela lui faire prendre un bain ; mais c'était en Espagne un projet impie et les médecins espagnols prévenus défendent de baigner la reine, puisqu'elle n'est pas malade. Mais Elisabeth mange du boudin de porc, se trouve mal toute la nuit suivante « avec vomissements et douleurs de teste » et les médecins sont obligés d'autoriser le bain le lendemain matin. Dans la journée, la reine alla au devant du cortège des reliques où elle retrouva son mari ; elle se prosterna devant « le corps de saint Eugène, auquel elle voua de faire porter son nom au premier fruit que Dieu lui donneroit et le requérant d'en faire prière à Dieu, tellement qu'elle pense avoir conçu ceste infante la nuic en suyvant ». C'était le 14 novembre 1505; le 12 août 1566, elle mit au jour l'infante Claire-Isabelle-Eugénie.
Cette grossesse fut assez heureuse. Elisabeth n'eut à souffrir que des exigences de l'étiquette espagnole. Ainsi, elle fut obligée,
peu de temps avant ses couches, de faire son testament et les notaires vinrent solennellement faire l'inventaire de ses joyaux et de ses meubles. « Il me semble, écrivait Catherine de Médicis,que ce sont choses dont on ne doit pas affliger l'esprit d'une jeune femme estant en Testât où est ma fille. »
L'ambassadeur Français Forquevaulx raconte à la reine-mère l'accouchement qui ne paraît pas avoir été pénible. « Peu de temps avant les grands coups, écrit-il le 28 août 1566, le roy luy donna de sa main le brevage que vous, Madame, aviez ordonné, lequel eut telle force qu'elle se délivra bientôt après, sans sentir comme rien de peine, tellement qu'elle dit que, grâce à Dieu, le travail d'enfanter n'estoit pas si extrême qu'on le faisoit. Ce fait, le roy voulsit veoir l'infante et la feit veoir à la royne sa femme que je trouvis en une chambre bien chaude, tapissée, ce me sembla, d'escarlate à grandes bandes de velours cramoisi ; de fils d'or en broderie : elle soubs un grand pavillon carré de clamas cramoisi si chaudement qu'il n'est possible de mieulx. »
Mais après les couches, la reine fut encore très malade. « L'on avoit espérance, écrit Forquevaulx dans la même lettre, que s'estant délivrée, la royne vostre fille, de son gros ventre, la fiebvre la deut quitter, qu'elle a gardée despuis en tierce double, à faute, à ce que disent les médecins, de s'estre assez suffisamment purgée : lesquels la feirent seigner d'un piedla veille deNotre-Dame, luy causant avec ce remède un accès bien rude avec vomissements. Mais le dernier qu'elle a eu depuis n'a esté comme rien ; et sans le lait qui lui donne du tourment, la fiebvre s'en seroit du tout allée : pour faire resouldre lequel laict les médecins n'ont osé y appliquer les remèdes convenables, pour ce qu'ils disent que ce sont toutes choses qui pourroient augmenter la fiebvre... J'entends que ces médecins espagnols ont méprisé la plupart de vos receptes, comme grosses bestes qu'ils sont, n'ayant rien que présomption et arrogance en eulx. » Comme le vendredi, 16 août, la fièvre ne diminue pas, on saigne la reine à l'autre pied, vers les huit heures du soir; on lui tire huit onces de sang « que lui avoit ung peu allégé la fiebvre ; toutesfois, à faute de purgation et du lait qui la suffoque, la dicte fièvre tourmente encore beaucoup la royne. Elle eut samedi dernier, 17 août, sur les dix heures, un grand redoublement, avec un pesant dormir. Elle s'est hier un petit mieux trouvée ; on l'a feit disner et après luy vint son accroissement sans froid ne trop grande chaleur, qui luy a duré jusques a six heures du soir. Les médecins luy vouloient appliquer des ven-
touses : ce qu'elle n'a voulu souffrir. Le docteur Montguyon, qui prent une merveilleuse peine, proposa hier au conseil des autres médecins de la purger : ce qui fut trouvé bon et commanceront demain. On fait tirer et succer le lait deladicte dame; mais ils ont commencé un peu tard, à mon advis, d'y appliquer ce remède. Ces gens ont faicts à leur teste ».
Après avoir été à deux doigts de la mort, Elisabeth guérit et, écrit le 26 août Forquevaulx, « une chose a été observée qui est admirable : qu'à semblable jour, heure et mois qu'elle accoucha mal il y a deux ans, Sa Majesté a bien enfanté maintenant, et à semblable jour qu'elle perdit pour lors la fiebvre et fut hors de danger, sçavoir est le jour de Saint-Barthelemy, à mesme jour l'accroissement de son mal a cessé de retourner maintenant ».
Le choix de la nourrice ne fut pas sans difficulté. Les médecins eurent à choisir entre une cinquantaine de femmes « toutes de lieu assez honneste et surtout que leurs ancêtres ne soient ni Juifs ni Maures». Trois furent désignées d'après leur généalogie; mais elles se disputent encore quelques heures après la naissance de l'infante qui serait morte de faim, si une dame d'honneur n'en avait chassé deux. La nourrice préférée se nommait : « dona Béatrice de Rendoza, laquelle abonde en lait et très bon, une belle grande jeune demoiselle de 25 à 27 ans ».
La troisième grossesse et le second acouchement ne présentent aucune particularité bien remarquable. Le 4 février 1567, Forquevaulx écrivait à Catherine de Médicis : « Ne veux faillir, Madame, à vous donner cette bonne nouvelle que ladicte Majesté ne peut nier d'être grosse et c'est depuis 10 de janvier ». Dans tous ses bulletins de santé à la reine-mère, il est surtout préoccupé de déterminer exactement la date de l'accouchement. Il écrit le 12 septembre : « Par l'opinion de ses femmes, ladite dame reine est entrée au neufviesme mois et se tient pour dit que son terme d'accouchement entrera peu de jours dans octobre ». Le 23 du même mois : « Elle ne scait bonnement jour ne terme de s'accoucher et si ce sera dans ce moys ou non, bien que je croy que nous serons environ le sept ou huictiesme d'octobre pour le plus tôt, avant qu'elle se délivre : car contant du vint deus de dexembre que le Roy, son mari, partist d'icy pour aller passer Noël à Escurial, si elle eust conceu du dict temps, son terme seroit desja venu ; mais puisqu'elle est enceinte du retour qui fut le neufviesme de janvier, elle ira jusques au sept ou huictiesme du moys qui vient, ou plus loing et les douleurs et tranchées que ladite a senti
procedoient de froid... Par l'opinion de la sage-femme et d'aucunes de ses dames, les couches se feront deçà le dix-neuf ou vintième du mois prochain ».
Malheureusement Elisabeth était entourée de médecins espagnols ignorants et jaloux. Catherine de Médicis avait proposé d'envoyer à sa fille un médecin français. Forquevaulx répondit : « Je crois bien que Sa Majesté dira par sa lettre ce qu'elle m'a dit de bouche, c'est qu'il n'y a lieu d'envoyer ledit médecin, tant pour ce qu'il ne pourroit arriver assez à temps pour l'heure de sa délivrance que aussi pour autant que les autres médecins espagnols seroient jaloux et contraires à son opinion en toutes choses et n'y auroit jamais accord entre eux, ains envie et dépit. »
Elisabeth accoucha le 10 octobre d'une fille qui fut appelée Catherine, du nom de Catherine de Médicis. Philippe II se déclara très content de la naissance de cette seconde infante et la convalescence de la reine fut assez rapide. Le lait seul « lui donnait un peu d'ennui ». « Je suis allé faire révérence à la reine, écrit Forquevaulx, laquelle m'a semblé plus belle que devant ses couches. Ladite dame reine a la joue droite un peu enflée et n'a d'autres douleurs qu'une démangeaison aux tétins, sur lesquels on applique du jus de persil pour faire résoudre le lait ».
En 1568, Elisabeth tombe dans un état d'épuisement marqué par de fréquentes syncopes et des désordres particuliers qui semblent le signe d'une nouvelle grossesse. L'histoire de cette dernière grossesse doit être suivie presque jour par jour, si l'on veut écarter, au moment de la mort de la reine, l'hypothèse d'un crime. Le 8 février 1568, Forquevaulx écrivait à Catherine de Médicis : « Le vint et neufvième de matin estant au lit, elle (Elisabeth) commença avoir de ses fleurs en abondance qui luy ont duré quatre ou cinq jours, aussi luy enfla le visage et les yeux et le tout sans douleur de son corps ny de la mère ; les médecins et la sage-femme ont dict que c'estoit surabondance de sang et d'humeurs que cella est venu pour sa santé et du fruict que Sa Majesté porte, car elle est enceinte d'environ le dix ou douzième de novembre. J'eusse plus tost despeché vers Votre Majesté, mais ladicte Dame Royne me faisoit prier chascun jour d'attendre que les yeux luy desemflassent, car durant l'enfloison, les médecins lui avoient deffendu d'escripre ». La duchesse d'Albe et la reine elle-même, ajoute-t-il, '( m'ont asseuré pareillement que l'enfant ou fille que Sa Majesté porte n'a cessé de sautiller et frétiller dans son ventre ».
Mais on ne tarde pas à reconnaître qu'on s'est trompé. Au mois
de juin, on recommence à croire à une grossesse, dont la reine fixe elle-même le point de départ à partir du G mai. Les évanouissements deviennent alors de plus en plus fréquents. « La dicte Dame Royne, écrit Forquevaulx le 21 juillet 1568, est sujette aux évanouissements, lesquels lui viennent au commencement avec une tristesse qui la constraint de pleurer sans savoir pourquoy et cella luy est advenu quelquefois : qu'est grand signe qu'elle est enceinte d'un fils, selon le dire des femmes qui s'y entendent, car en ses autres groisses elle ne faisoit pas ainsi. Sa Majesté ne sçait respondre de quel temps elle l'est, encore qu'on pense bien que c'est pour le moings du sixième de may en ça. J'ay donné charge à son appothicaire de vous faire un discours de Testât auquel elle se trouve puis que les médecins du Roy catholique et les siens sont morts ou en cella qu'il n'en a plus qui guère vaille». Le 1er août, il écrit à Catherine : « Elle (Elisabeth) n'a mal n'y douleurs sinon quand il lui survient quelque esvanouissement, lequel luy faict trambler le bras et la jambe gauches et vomit quelquefois. On espère que sortie qu'elle soit du troisième mois, dont elle en sortira dans quatre ou cinq jours, lesdits accidents passeront ».
Ces espérances ne se réalisèrent pas. Le ÎO septembre, l'ambassadeur écrivait : « Madame, c'est sans point de doubte que la Royne vostre fille est grosse depuis le moys de may et son ventre enfle et le faict connoistre. Elle eust, au commancement d'aoust. un esvanouissement qui la teint une heure et la trouvèrent les médecins deux fois sans poulx, et un temps après, lui en veint un autre d'une heure et demie, avec une suffocation qui la tenoit à la gorge et l'estrangloit dont lesdits médecins eurent belle peur que le fruict en vallust moins, car c'estoit assez pour le suffoquer. Il y a, Madame, un nombre de jours que Sa Majesté ne sentplus ces allarmes ». Dès lors plus d'amélioration. La reine écrit, Forquevaulx, le 24 septembre, « s'est trouvée mal ces jours passez d'une collique et doulours au bras gauche que luy est descendue sus la jambe, le tout de froid pour s'estre vestue à la légère durant quelques jours de ce mois que le temps s'estoit refraischi ; et a eu des vomissements infinis avecques telles tranchées au ventre qu'on a esté en crainte que Sa Majesté deust mal accoucher ».
C'est ce qui lui arriva le 2 octobre : une dernière crise détermina une fausse couche; deux heures après elle mourait. Voici en quels termes Forquevaulx annonça à Catherine de Médicis la mort de sa fille, en lui racontant ses derniers moments : « Plut à Notre Seigneur que la très mauvaise nouvelle qui m'est force de vous
esciïpre ne fût point advenue... Il est donc ainsi, Madame, que l'opinion qu'on a eue il y a quelques mois de la faulce groisse de la reine votre fille, luy fait user d'infinis remèdes pour retenir, qui lui retint si malheureusement ses purgations, que, quand elle a été véritablement enceinte, jamais son corps n'a eu huit jours d'entière santé, sans avoir faiblesses de cœur, évanouissements et vomissements. Il est advenu, Madame, que lesdites faiblesses et vomissements l'ont si étrangement pressé en trois jours, qu'il plût à Dieu la prendre ce jourd'huy sur le point de midi, après avoir avorté d'une fille d'environ cinq mois, bien formée, laquelle a eu baptême, et si le lien eût pu sortir du corps comme avoit faict la dicte fille, Sa Majesté n'en eut pas valu moins... La dicte Dame s'étoit confessée, et avoit fait son testament cette nuict, et de bon matin luy ont administré le saint Sacrement et la saincte onction, car elle les a demandés... Elle a toujours parlé et répondu aux exhortations et prières dévotes dudict confesseur jusque moins un demi-quart d'heure desontrespas qu'elle a commencé de travailler d'un travail reposé, qui l'a menée si doulcement que Ton n'a sceu juger du moment qu'elle a rendu son esprit, excepté qu'elle a ouvert ses deux yeux clairs et luysants et me sembloit qu'ils me commandoient encore quelque chose, car ils estoient tournés droit à moy ».
Philippe II écrivait le lendemain au duc d'Albe ces quelques lignes qui ne montrent aucune émotion : « Elle accoucha d'une fille de quatre ou cinq mois une heure et demie avant de mourir : l'enfant reçut l'eau du saint baptême et s'en alla au ciel conjointement avec sa mère » .
Il ne faudrait pas en conclure que Philippe II a fait empoisonner sa femme, comme l'ont prétendu quelques contemporains. Brantôme a écrit : « On parle fort sinistrement de sa mort, pour avoir été avancée ». La dénonciation principale vint d'Antonio Pérez, qui fut le complice de Philpppe II dans certains crimes. La voici tout entière :
« Après la mort du prince (don Carlos), fils du roy, de la personne duquel le roy avoit eu tout plein de jalousie, non seulement pour l'état, mais aussi pour la reine, laquelle avoit été accordée en mariage à son dict fils plutôt qu'à soy, le roy voulut s'en défaire aussi et ce qui le précipita fut qu'un marquis del Pozzo, faisant l'amour à une des filles de la reine, vint si avant qu'il eut le crédict d'entrer de nuict quelquefois dans le quartier de la reine pour aller voir sa maîtresse ; ce qu'estant découvert, le roy
moyenna que certains gentilshommes, ses "confidens, se déguiseroient en gueux et allassent dormir sous une halle qui correspondoit aux fenêtres du costé de la reine, où s'étant aperçu du galant lorsqu'il descendit tout vêtu de blanc et l'ayant suivi et vérifié qu'il étoit celui dont on se doutoit, le malheur voulut qu'en une course de bague, la reine étant à sa fenêtre, laissât cheoir par mégarde son mouchoir, qui fut recueilli par le même.
« Tout cela ensemble augmenta le soupçon qu'on avoit sur la personne de la reine et fit qu'on épiât pour la deuxième fois quand il en sortirait de nuict, qu'on le daguât criant toujours: Assi muge el trayder. De quoi il ne se fit point de bruit; mais le roy moyenna que la duchesee d'Albe, première dame d'honneur de la reine, vieille matrone, et laquelle étoit sa gouvernante, vint un matin éveiller la reine et luy dire que les médecins trouvaient bon qu'elle prit une petite médecine pour se décharger un peu d'humeur et qu'autrement elle ne sauroit sauver son fruict.
« Ce qu'elle rejetta fort loing, disant qu'elle ne se porta jamais mieux, et qu'elle ne le pouvoit faire en l'état de grossesse où elle étoit. La duchesse insistoit toujours, disant que cette lune ne se pouvoit passer sans prendre cette médecine, puisque les médecins le trouvoient bon.
« Sur ces disputes, voilà entrer le royavecque sa robe de chambre, qui ne couchoit pas loing de là, lequel, s'étant enquis du sujet de la dispute, donna du commencement tort à la duchesse ; enfin, ayant ouï les raisons qu'elle alléguoit, commença à persuader -la reine à même fin. Laquelle résista longtems et par raison et par refus tout-à-fait ; mais enfin le roy lui dit que puisqu'il importoit à l'état, il falloit qu'elle passât par là et prenant le vase de sa main le lui présenta et lui fit boire, et dans trois ou quatre heures après, elle se blessa d'un fils qui avoit tout le crasne de la teste brûlé et mourut quant après » (1).
Est-il nécessaire d'insister sur cette fable ! Les véritables meurtriers de la reine Elisabeth ont été ses médecins. Forquevaulx écrivait très justement à Catherine de Médicis : « Il me paraît nécessaire de vous faire savoir comment les médecins ont précisément massacré la reine, en lui appliquant une infinité de ventouses à la tête et en lui tirant du sang au pied ». Deux ans plus tard, il disait encore : « C'est bien, Madame, une punition de Dieu, que tous les médecins qui servirent la feue royne, vostre
(1) Bibliothèque nationale. Dupuy, 661, f° 21.
fille, en toutes ses groisses sont morts, excepté un nommé le docteur Bernard, lequel ne pouvoit este creu de ses compagnons, ny son opinion avoir le crédit qu'il fust esté besoing pour le salut de la dicte dame: car, encore demi-heure devant qu'elle accouchoit mal de la dernière fille, je fus présent en une dispute qu'il eust contre celluy qui avoit succédé en Testât de Montguyon, soustenant ledict Bernard que ladicte dame royne estoit enceinte de créature vife, comme la vérité estoit, et son proto-médecin disoit au contraire que c'estoit une molle : de sorte que par leurs différents et des autres médecins autant ignorants, luy avaient esté appliquez de longue main divers remèdes dommageables, ainsi que j'espère le dire plus amplement quelque jour à Votre Majesté » (l).
Coutumes à la cour d'Espagne. — Une ancienne coutume voulait qu'en annonçant la délivrance de la reine, on ajoutât au nom de prince ou de princesse des Asturies qui serait porté par le nouveau-né l'épithète de vigoureux ou de vigoureuse. Or il advint qu'un prince des Asturies naquit et mourut dans la même journée. Voici comment l'annonce de cet accident fut rédigée : « S. M. la reine d'Espagne a donné naissance à un vigoureux prince des Asturies qui... n'a vécu que quelques heures! »
Il est d'usage à la cour d'Espagne de n'annoncer officiellement l'état de grossesse de la souveraine qu'au bout du cinquième mois, alors que les signes certains de la grossesse peuvent facilement être constatés. A partir de cette époque, on réunit sous un dais, dans la chapelle du palais, de nombreuses reliques, entre autres : la ceinture de la Vierge que possède Tortose, le bâton de sainte Thérèse qui appartient à Avila et une rose de Jéricho. Ces précieuses reliques sont transportées dans la chambre de la reine dès le début du travail. C'est une coutume qui remonte au temps de Philippe IV et que toutes les souveraines d'Espagne ont conservée depuis.
Le Figaro du 26 avril 1886 contient l'article suivant, sur le cérémonial observé aux couches de la reine Christine :
« Nous sommes à la veille du grave événement. Le journal officiel espagnol vient de publier le décret royal arrêtant le cérémonial qui sera suivi lors de l'accouchement de la Régente.
(1) Voir Marquis du Prat. Histoire d' Elisabeth de Valois. Forneron. Histoire de Philijtye II. — Les documents que nous avons cités sont à la Bibliothèque nationale (manuscrits, fonds français 10,751-10,752). Us ont été analysés par Gfachard. la Bibliothèque nationale à Paris, et plusieurs reproduits in extenso par du Prat.
« La reine Christine a adressé des lettres à tous les archevêques et évêques de la monarchie, leur annonçant qu'elle était entrée
Fig. 16. — La reine Marie-Cliristmo.
dans le neuvième mois de sa grossesse et les priant de remercier la Providence et de faire des processions dans toutes les églises
pour implorer le ciel de lui accorder une heureuse délivrance. En même temps, le maréchal du Palais, dans une communication insérée en tête de la Gaceta, fait savoir au président du Conseil que le doyen de la Faculté royale a prévenu le majordome mayor de l'état de Sa Majesté.
« L'apparat qu'on déploie à la cour d'Espagne dans semblable circonstance est toujours solennel. Cette fois-ci, la fatalité a voulu que ce soit la reine, devenue régente par la mort de son époux, qui signât elle-même le décret royal fixant le cérémonial que nous reproduisons. Aussitôt que les premiers symptômes de sa délivrance apparaîtront, on préviendra immédiatement tous ceux qui doivent assister à la présentation du nouveau-né. Dès que l'accouchement sera terminé, la camarera-mayor, duchesse de Médina de las Torres, en transmettra de suite la nouvelle au président du Conseil des ministres, qui l'annoncera aux personnes qui seront près de lui, en indiquant le sexe de l'enfant, et il en informera aussitôt le capitaine-général de Madrid, général Pavia, et le commandant général des hallebardiers Echagùe, afin que ceux-ci puissent ordonner les signaux annonçant la nouvelle au peuple de Madrid.
« Si le nouveau-né est un prince, on hissera le drapeau espagnol dans le coin de l'emplacement du palais appelé la Punta del Diamante; on tirera une salve de vingt et un coups de canon. Si c'est une princesse, le drapeau sera blanc, la salve ne sera que de quinze coups de canon. Dans le cas où la reine accoucherait le soir, on mettra au-dessous du drapeau une lanterne, rouge ou blanche, suivant le sexe.
« Tous les personnages nommés dans le décret devront se trouver à ce moment dans le grand salon avoisinant la chambre. Dans l'autre salon précédant la chambre à coucher de Sa Majesté se trouveront réunis : le président du Conseil et tous les ministres, les chefs supérieurs du Palais-Royal, le corps diplomatique, deux députations de la Chambre et du Sénat, les délégués des Asturies, deux grands d'Espagne déléguéspar la députation de la grandesse, les capitaines-généraux, les chevaliers de la Toison d'Or, une commission des ordres de Charles III, Isabelle-la-Catholique, Saint-Jean de Jérusalem, et les quatre ordres militaires de Santiago, Alcantara, Calatrava et Montesa, les présidents du Conseil d'Etat, du Tribunal suprême, de la Cour des comptes, du Conseil suprême la guerre et de la marine, du Tribunal de la Rota, l'archevêque de Tolède, tous les anciens ambassadeurs
d'Espagne à l'étranger, les présidents des juntes supérieures de la guerre, le capitaine général de Madrid, le président du Conseil général de Madrid, le maire, président du Conseil municipal, le préfet de Madrid, duc de Vivona, comte de Xiquera, le clergé de la cathédrale, les directeurs des armes, les représentants de la noblesse de Castille.
« Aussitôt sa venue au monde, le nouveau-né sera déposé sur un coussin dans un plateau d'argent et la camarera-mayor, ayant à côté d'elle le président du Conseil des ministres, présentera l'héritier d'Alphonse XII, d'abord au corps diplomatique et ensuite à toutes les personnes présentes. Le ministre de la justice, en sa qualité de notaire du royaume, dressera l'acte de naissance et l'acte de l'état civil. Puis la cérémonie traditionnelle sera terminée et l'enfant rendu à sa mère. »
Nous ne quitterons pas l'Espagne sans noter un incident assez curieux qui s'est produit aux couches de l'infante Eulalie. Celles-ci ayant eu lieu bien avant le temps normal, il n'y avait pas de nourrice présente pour prendre soin du nouveau-né. Comme il eût été assez difficile d'en trouver une au milieu de la nuit, la reine régente, Marie-Christine, qui avait assisté à l'accouchement de sa belle-sœur, envoya vite au Palais-Royal chercher la nourrice d'Alphonse XIII. « Le petit roi désirant dormir, dit en riant la reine, il aura bien la complaisance de prêter un peu sa nourrice à son nouveau cousin. »
Coutumes à la cour de Portugal. — Nous trouvons, dans le même journal, des renseignements intéressants sur le bom successo « l'heureux événement» c'est-à-dire sur la délivrance de la princesse Amélie qui eut lieu en mars 1887.
Entre plusieurs nourrices d'égale valeur, on a donné la préférence à celle qui, s'appelant Anne, avait pour patronne la mère de la Vierge.
L'accoucheuse fut une dame d'origine française, Mme Prévôt, et le médecin désigné pour l'assister, en cas de besoin, était un célèbre spécialiste de Lisbonne, le Dr Ravara.
Quelques jours avant « l'heureux événement », le Journal Officiel du gouvernement portugais publia une ordonnance du roi, portant le dispositif du cérémonial accoutumé et qui fut ponctuellement suivi, tant au moment de la naissance du jeune prince que pendant les quatre jours qui suivirent. Nous extrayons du texte les passages suivants :
« J'ai tenu à bien d'ordonner que le jour de l'heureuse délivrance de S. A. la Sérénissime princesse royale, Mrae Dona Amélie d'Orléans, duchesse de Bragance, ma très estimée belle-fille, — lequel événement sera annoncé aux habitants de cette capitale dans la forme d'usage, — et aussi pendant deux jours après ledit événement, il y aura illuminations générales, sonneries de cloches, salves d'artillerie, en cette cour et cité de Lisbonne, dans l'enceinte des forteresses et sur les navires de l'Etat ;
« Que, le jour qui succédera immédiatement à celui de la naissance du prince ou de la princesse qu'il aura plu à la Providence d'envoyer à ces royaumes, il sera chanté à l'église patriarcale de la Se, à cinq heures du soir, un Te Deum solennel en actions de grâces- pour une aussi grande faveur ;
« Que le même jour, à l'heure ci-dessus indiquée, sont invités à concourir à cet acte religieux, non seulement les dignitaires et autres personnages qui forment notre Cour et nous accompagneront dans la solennité, mais encore tous les membres des tribunaux, toutes les corporations et les fonctionnaires de tous ordres, le corps diplomatique devant occuper au surplus une tribune qui lui sera spécialement réservée ;
« Que ces démonstrations de joie seront répétées le jour du baptême du nouveau-né ;
« Que, pendant les quatre jours susmentionnés, les tribunaux suspendront leurs audiences et les administrations publiques leurs travaux ordinaires, et que ces mêmes vacances s'étendront à toutes les provinces et colonies du royaume, en comptant du jour où la naissance du prince aura été notifiée officiellement aux gouverneurs respectifs ;
« Signé : Le Roi.
« Contresigné : Joseph-Lucien de Castro, « Président du Conseil des ministres. »
Il n'est pas d'usage, en Portugal, de donner à la cérémonie des relevailles, soit des princesses de sang royal, soit de la Reine ellemême, un caractère solennel comme à Madrid. La cour d'Espagne réunit en pareil cas toute la grandesse dans la basilique d'Atocha. C'est aussi une église consacrée à la Vierge, Notre-Dame de Belem, que la duchesse de Bragance achoisie pour y venir faire ses dévotions et remercier Dieu de son heureuse délivrance, sans cérémonie, sans apparat, presque incognito. La princesse accom-
pagnée de la comtesse San Miguel et de la nourrice, s'est agenouillée dans la chapelle du Saint- Sacrement et a offert son premier né à Dieu ; ni le duc de Bragance, ni le curé de la paroisse n'ont été prévenus et n'étaient présents.
Fig. 17. — La princesse Amélie.
Autriche. — Sur Marie- Thérèse, mère de Marie- Antoinette. — Marie-Antoinette Joséphine de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, naquit à Vienne, le 2 novembre 1755. Comme l'impératrice Marie-Thérèse avait déjà un grand nombre de filles, elle désirait encore un fils ; pour la flatter, sans doute, une per-
sonne de la cour soutenait qu'elle donnerait le jour à un archiduc ; contre son vœu, l'impératrice paria le contraire et gagna sa gageure ; elle mit au monde celle qui devait être la femme de Louis XVI. Le courtisan était obligé de s'acquitter du pari ; assez embarrassé, il s'adressa au célèbre Métastase, et, d'après ses conseils, fit exécuter une figure en porcelaine qui, un genou en terre, présentait des tablettes sur lesquelles étaient gravés ces vers ingénieux :
Ioperdei : l'augustafllia,
A pagar, m'a condannato ;
Ma s'e ver che a voi somoglia,
Tutto il mondo ha guadagnato.
« J'ai perdu : votre auguste fille me condamne à payer ; mais s'il est vrai qu'elle vous ressemble, tout le monde a gagné. » ■ Marie-Thérèse allaitait elle-même ses enfants (1) au milieu de toutes ses préoccupations politiques et militaires. On sait, en effet, qu'elle fut obligée de conquérir ses états parles armes. « J'ignore, écrivait-elle à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère, s'il me restera une ville pour y faire mes couches. »
(1) Peu de reines ont donné ce bel exemple. Les anciens citent, il est vrai, Hécube qui allaita Hector ; Andrornaque, Astyanax; Pénélope, Télémaque ; mais ce n'est que de la mythologie. Verdier-Heurtin raconte, dans son Essai sur V allaitement , ■ qu'à la mort de Thomiste, 7° roi de Sparte, les Lacédémoniens élurent comme son héritier au trône le cadet de ses fils parce qu'il avait été allaité par sa mère ; l'aîné, disaient-ils, élevé par une nourrice, n'avait pu hériter des vertus de ses pères. Mais cet auteur doit faire confusion car aucun roi de Sparte n'a porté de nom approchant de celui-là : le 7e de la dynastie fabuleuse est Argalos ; le 7* Proclide, Charilaos ; le 7e Agide, Archelaos ; d'ailleurs Thomiste n'est pas un nom grec.
Chez les Eomains, l'épouse d'Auguste nourrit elle-même ses enfants ; Flaccilla, femme de Théodose, donne le sein à Honorais son fils. Au moyen âge, nous verrons en France, la reine Blanche jalouse de donner le sein à saint Louis ; ce fut du reste le seul roi de France qui n'eut pas de nourrice. On cite aussi Philippe, duc d'Orléans, régent de France, qui fut allaité par sa mère Charlotte-Elisabeth de Bavière. « De même la reine de Danemark, fille et sœur des rois d'Angleterre, dit l'auteur des EjjJtémérùles, année 1771, allaite actuellement avec succès la princesse dont elle est accouchée et bien loin que ses soins maternels aient altéré sa santé, cette grande reine a pu se lever le 3e jour après son accouchement et se promener le 8e dans les jardins, ce qui était fort imprudent et d'un très mauvais exemple y>.
En France, jusqu'au XVIe siècle, l'usage d'allaiter son enfant existait parmi la noblesse. On lit dans les Mémoires de la reine Marguerite, femme d'Henri IV, que la comtesse de Lalaing, d'une des plus illustres maisons de Flandre, allaitait ellemême son fils. Marguerite raconte que, dans un grand repas que lui donna le comte de Lalaing, la comtesse « parée, toute couverte de pierreries et en pourpoint de toile d'argent brodé en or, avec de gros boutons de diamants, se fit apporter à table son fils, emmailloté aussi magnifiquement qu'elle était vêtue, pour lui donner à teter ; ce qui eût été tenu à incivilité à quelque autre ; mais elle le faisait avec tant de grâce et de naïveté qu'elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir.
Monténégro. — Réjouissances publiques.— Mario Sermet, de passage à Cettigne, assista, en 1887, aux fêtes données en l'honneur de l'heureuse délivrance de la princesse Milena-Petrovna
Fig, 18. — La princesse Milena Petrovna.
Voucotitchova, femme de Nicolas-Petrovich-Niegoch, plus connu en France sous le nom de prince Nikita. Voici le récit humoristique du voyageur :
« Une nuit, je dormais profondément quand je fus réveillé tout
à coup par un bruit violent, semblable au grondement du tonnerre. Comme un vent terrible avait soufflé pendant toute la soirée, je crus à un de ces orages épouvantables si fréquents à Cettigne. Des éclairs qui sillonnaient par instants les murs de ma chambre achevèrent de me confirmer dans cette pensée. Je m'apprêtais donc à me rendormir ; mais le bruit persistant et s'accroissant, je dus y renoncer.
« Je prêtai l'oreille, et bientôt il me fut impossible de croire à une tempête ; tant le bruit que j'entendais était particulier. Mais, alors, qu'était-ce ? A trois heures du matin ! Je me dirige vers ma fenêtre ; la nuit était noire. J'aperçois à tous les coins delà ville des éclairs insolites qui jettent une lueur sinistre sur les maisons. Je regarde mieux. J'écoute avec plus d'attention. Le doute n'était plus permis. Le bruit provenait de détonations d'armes à feu. Les éclairs étaient produits par la poudre. Mais, à pareille heure, que pouvait-ce bien être ? La fusillade continuait sans interruption, et l'écho, répercuté par les montagnes d'alentour, en triplait la surprenante intensité.
« Tout à coup, le bourdon de la tour des Crânes entre dans le concert ; les cloches du Monastère s'en mêlent aussi. C'est un vacarme épouvantable, assourdissant. Évidemment, pensais-je, un grand cataclysme vient de se produire.
« Dans ma maison, où régnait d'ordinaire, jusqu'au matin, le calme le plus parfait, on monte, on descend, on marche, on ouvre des portes, on les ferme, on crie, on s'appelle. Des coups de feu retentissent sous ma fenêtre même : la maison en tremble. Enfin, le canon tonne... C'était le comble. Je m'habille à la hâte, pressé de nie renseigner, et j'allais ouvrir ma porte quand on frappe. C'était un garde du palais. Il m'apportait le mot de l'énigme : « Un fils vient de naître au prince Nicolas ».
« J'étais encore trop peu familiarisé avec les mœurs du Monténégro pour avoir pu trouver moi-même cette explication. C'était donc ainsi qu'on célébrait une naissance princière ! Il faut avouer qu'un étranger a besoin de s'accoutumer à de pareilles coutumes. Le premier coup de feu avait été tiré du balcon du palais. Immédiatement, tous les habitants de Cettigne avaient compris et s'étaient mis en devoir de célébrer cette naissance à leur façon.
« L'allégresse était d'autant plus vive qu'on redoutait la naissance d'une fille. Une fille, c'est le diable qui l'envoie ; un fils, c'est Dieu. Le peu de considération dont jouit la femme au Monténégro explique cette appréciation. La naissance d'une fille, c'est un accident douloureux que le peuple considère comme une punition du
ciel. Aussi, autant la joie est grande quand un fils vient accroître la famille, autant le désespoir se peint sur les visages quand il s'agit d'une fille. Ce serait une injure grave que de féliciter un père dans ce dernier cas. S'il est interrogé, il avoue son malheur avec embarras et s'exprime généralement ainsi : « Pardonnez-moi, c'est une fille ». Le prince n'échappe pas plus que ses sujets à ce préjugé traditionnel. En cas de naissance d'une fille, il se serait tenu caché pendant plusieurs semaines et personne n'eût été avisé de l'événement. De plus, en ce qui concernait particulièrement le souverain, le préjugé se compliquait d'une raison d'État. Le prince était déjà père de plusieurs filles, mais il n'avait qu'un fils et il était très heureux de parer à toute éventualité, en assurant, à sa mort, d'une façon plus certaine, l'avènement d'un héritier direct.
« Quand le jour vint, la fusillade et les coups de canon persistaient encore. Il en fut ainsi pendant presque toute la journée, et cela, malgré les efforts d'un malheureux clairon dont la sonnerie invitait à cesser le feu.
« Un Te Deum d'actions de grâces fut célébré au Monastère. On procéda, sur la place publique, à une distribution gratuite de raki. Depuis le matin, la musique militaire fut sur pied, jouant sans relâche les hymnes russes et monténégrins que la joie des exécutants, sans doute, rendait encore plus faux que d'habitude. Cette musique, qui n'existait que depuis deux ou trois ans, fut supprimée du coup, tant elle fournit, ce jour-là, la preuve éclatante de sa bruyante incapacité.
« Durant l'après-midi, les jeunes gens se livrèrent à toutes sortes de divertissements dont le plus curieux consistait en ceci : une centaine d'individus s'emparaient d'une colline d'où une autre troupe devait les déloger. Chaque camp possédait un drapeau qu'il s'agissait de défendre héroïquement. Aussi quelle énergie, quelle ardeur, quel enthousiasme dans cette lutte ! Ce simulacre donnait une idée exacte de ce qu'est la guerre au Monténégro.
« Cettigne fut pavoisé ; le drapeau slave et le drapeau monténégrin flottèrent partout. Le soir, la ville fut illuminée. A chaque fenêtre, des lanternes, des torches ; on allumait des feux de joie au milieu des rues et dans la plaine. Mais le spectacle le plus étonnant était fourni par d'immenses feux, allumés sur les flancs et les cimes des montagnes.
« Le baptême eut lieu un mois après. Il donna encore le signal de réjouissances sans nombre. Le parrain fut le grand-duc Cesarevitch, devenu depuis l'empereur Alexandre III, qui se fit
représenter à Cettigne par un haut dignitaire, le comte Cheremetieff. Ce grand seigneur, habitué au luxe de la capitale russe, me parut fortement surpris de l'invraisemblable pauvreté de la capitale monténégrine. La marraine — également par procuration — fut la grande-duchesse Marie, duchesse d'Edimbourg. Les consuls des pays voisins se rendirent à Cettigne pour la circonstance. Il y eut grande affluence de curieux. Le baptême orthodoxe se distingue du baptême catholique en ce que l'enfant, au lieu d'être simplement aspergé, est trempé en entier dans l'eau baptismale. Des gens malintentionnés ont même prétendu, à propos de cette coutume, que beaucoup de Monténégrins ne meurent pas sans avoir pris un bain, grâce au baptême.
« On fit le possible, au palais, pour faire oublier, pendant quelques jours, au comte Cheremetieff, le séjour de Pétersbourg et surtout pour lui permettre d'emporter une excellente opinion de la principauté. Un déjeuner splendide de trente-cinq couverts fut servi immédiatement après le baptême. On manda de Naples, pour la circonstance, un cuisinier en renom, et l'on fit venir la plupart des victuailles de Trieste ou de Vienne. Les vins de Pomard et de Champagne coulèrent à flots, si bien qu'au dessert plusieurs hauts dignitaires monténégrins glissèrent tout doucement sous la table ».
Brésil. — Couches de la comtesse d'Eu — Le Figaro du 1er décembre 1875 contenait un article de M. Adr. Marx, sur le voyage du Dr Depaul auprès de la comtesse d'Eu, fille de l'empereur du Brésil. Le ton du journaliste, souvent dithyrambique, est amusant ; de plus, quelques détails sont curieux :
« Un événement vient de se passer qui prouve que la France remporte encore des victoires... Le voyage de M. le Prof. Depaul, mandé au Brésil pour l'accouchement de la princesse impériale, démontre que nous n'avons pas abdiqué toutes les suprématies et que nous sommes toujours les premiers sur le terrain scientifique, un terrain qui vaut bien un champ de bataille !
« J'ai eu l'honneur de rencontrer M. Depaul, débarqué il y a trois jours... Avec l'éloquente clarté qu'il met au service de ses moindres récits, l'aimable savant m'a parlé de son voyage et m'a tenu sous le charme de sa parole, que subissent tous .ceux qui l'approchent.
« On savait à Rio-Janeiro qu'il devait présider aux couches de la princesse et le corps médical indigène avait vu, avec dépit,
l'héritière du trône faire appel aux lumières d'un étranger. La presse brésilienne s'était élevée contre cette détermination. Les plus ardents la qualifiaient d' « antipatriotique ». Au premier abord, on se sent quelque indulgence pour cette indignation. On conçoit que les médecins de Rio aient envié à un Français la gloire de mettre au monde celui qui régnera un jour sur leurs enfants. Mais certains, événements qui ont précédé les couches impériales auraient dû les faire renoncer à leur louable désir, et leur patriotisme même eût dû les rendre plus tolérants. La comtesse d'Eu
Fig. 19. — Le Dr Depaul.
qui, au bout de neuf ans de mariage, avait la douleur de n'avoir pas d'enfants, était devenue grosse après avoir suivi un traitement prescrit par le Dr Depaul. Elle quitta Paris pour aller faire ses couches au Brésil, où, après des souffrances inouïes, elle mit au monde un enfant mort. Il serait injuste d'attribuer ce malheur à l'inexpérience de l'accoucheur qui l'assista, mais enfin, cet accident suffit à excuser certaines appréhensions et à justifier la sollicitude exagérée de l'empereur qui ratifia le choix du Dr Depaul pour une seconde délivrance.
« Quand l'illustre professeur arriva, il se vit l'objet d'une froideur générale. Les gazettes se montrèrent moins que bienveillantes à son endroit et il lut des sentiments hostiles sur tous les visages de l'entourage de Leurs Altesses. Voulant mettre tous les torts du côté des opposants, M. Depaul s'en fut visiter les médecins de la cour et réclama même leur aide pour le jour de l'enfantement... Mais quand la nouvelle des premières douleurs se répandit, personne n'apparut et M. Depaul se trouva seul au chevet de son auguste cliente.
« Ce fut un accouchement laborieux, un accouchement qui nécessita l'application du forceps... Rien n'était, paraît-il, plus navrant que l'émotion du comte d'Eu, fils du duc de Nemours et mari de la princesse.
« Jamais je n'ai vu un ménage plus tendre et plus uni, me disait à ce sujet le Dr Depaul, ils s'aiment comme des bourgeois...
« Anxieux, agité, une sueur froide au front, le comte arpentait le salon voisin de la chambre de sa femme. Il venait à chaque instant baiser sa main et lui recommandait, sans qu'il en fût besoin, d'être courageuse. Et puis il sortait, revenait, interrogeait à toute minute le docteur qui, sans être trop rassuré, lui donnait les meilleures espérances. Enfin, après treize heures de souffrances, la princesse mit au monde un enfant dont la taille et la puissance avaient coûté tant de douleurs à sa mère. Il pesait près de 12 livres ! Mais l'envie ne vint point d'admirer ce robuste nouveau-né... Il ne donnait aucun signe de vie et resta plus d'une heure inerte et asphyxié. M. Depaul parvint, en lui insufflant de l'air, de bouche à bouche, à donner la vie à ce cadavre, aujourd'hui le plus beau et le plus vivant des babies !
« L'accoucheur officiel de la cour était cependant arrivé vers la fin, et tel est la puissance du talent et du sang-froid, que ses sentiments de rancune et son dépit disparurent devant le zèle, la présence d'esprit et l'adresse de M. Depaul. La nouvelle de cet accouchement anormal si heureusement terminé, se répandit par la ville ; et voilà, dans l'opinion publique, un revirement complet ! Les médecins, les journaux, les courtisans, tout le monde exalta celui qui était conspué la veille, et le savant, reçu d'abord avec des moues dédaigneuses, fut flatté, adulé, chanté sur tous les tons. Des banquets s'organisèrent dont la présidence lui fut offerte.
« Après l'événement, me disait M. Depaul, mon appartement ne désemplit pas du matin au soir, et je fus obligé, malgré ma détermination contraire de donner des consultations... En moins de
huit jours, on déposa, en piastres, plus de 15,000 francs sur mon bureau.
« Telle est la triomphante expédition de notre éminent profeseur. Il passa deux semaines au Brésil, et fut pendant quarante-deux jours en mer. Ses deux traversées s'effectuèrent sans encombre. »
Le Dr Depaul raconte ensuite au rédacteur du Figaro qu'ayant péché un requin, il employa les loisirs de la traversée à le disséquer et que l'autopsie lui fit retrouver dans l'estomac du monstre, entre autres choses singulières, une boîte de conserves. Après lecture de cet article, un confrère en gynécologie, le professeur P..., s'avisa de faire concurrence à Lafontaine, il improvisa cette fable, à laquelle un coup de lime eût peut-être été nécessaire :