I. COURS ÉTRANGÈRES
Angleterre. — Les femmes de Henri VIII. — Un jour. Anne de Boleyn, seconde femme de Henri VIII,, entrant inopinément dans une salle du palais, aperçut Jeanne Seymour sur les genoux du roi ; elle en éprouva une émotion si vive qu'elle accoucha, avant terme, d'un fils mort-né. Ayant cessé déplaire, elle fut accusée, sinon convaincue, d'inceste avec sonfrère eteutlatête tranchée. Elle était, parait-il, sexdigitaire et, de plus, pourvue d'une mamelle supplémentaire. Cette profusion de charmes n'eut pas le pouvoir d'attendrir son volage époux, alors dans toute la violence de son amour pour Jeanne Seymour.
Celle-ci devint donc la troisième femme de Henri VIII ; elle ne profita pas longtemps de son triomphe. Douze jours après avoir donné le jour à Edouard VI, elle rendit le dernier soupir. Le docteur Robert Harris la fait mourir de faim, ce qui est bien peu probable. Jeanne, d'une santé délicate, succomba vraisemblablement à une fièvre puerpuérale. Suivant d'autres auteurs, elle aurait péri victime de la première opération césarienne pratiquée sur une femme vivante. Malgré les vers indignés que l'auteur de la Lucinia.de a écrits sur ce sujet, le fait est complètement faux.
Sur Jacques Ier. — Les caricatures du temps représentent souvent Jacques Ier avec un fourreau sans épée ; la vue d'une arme de ce genre lui causait, en effet, une frayeur indicible ; c'est
au point qu'il n'osait même pas donner l'investiture à un chevalier ( I ) . A cette crainte, on attribuait comme cause l'épouvante qui frappa Marie Stuart quand, enceintede Jacques Ier, elle vit assassiner sous ses yeux David Rizzio, son musicien.
Fia. 10. — Berceau de Jacques Ier.
Ce même Jacques Ier fut couronné à l'âge où les enfants ont d'ordinaire un béguin pour tout diadème ; il avait treize mois quand, le 29 juillet 1567, le comte de Mar, son gouverneur, le fit transporter de son berceau au trône préparé dans l'église de Stirling, pour qu'il entendit l'acte d'abdication de sa mère. Après la cérémonie, l'enfant repassa du trône à son berceau (fig. 10). Quelle avait été sa tenue pendant la lecture de l'acte qui le faisait roi ? L'histoire n'en dit rien.
Sur Henriette de France. — Avant d'épouser Charles Ier, la sœur de Louis XIII aurait été soumise à une épreuve singulière; elle aurait été déshabillée et visitée par des matrones, en présence d'une commission de dames anglaises ; on voulait reconnaître si sa conformation promettait des héritiers au trône d'Angleterre. Louis XIII aurait ainsi voulu que Charles Ier eut, clans cette circonstance, une garantie qu'exigeaient autrefois les rois de France et qu'il regrettait de ne pas avoir exigée pour son
(1) Le chevalier d'Igby raconte « qu'il ne put clouter delà chose, quand il fut fait chevalier ; car ce prince, lui ayant touché l'épaule de l'épée, il la lui porta droit au visage, et l'en eût même blessé si quelqu'un ne l'eût conduite adroitement où il fallait « Disc, touchant la (juèrison des plaies par la poudre de sympathie, in-12, Bruxelles, 1678.
compte. En effet, Froissard, en parlant de cette formalité, remplie par ordre de Charles VI, auprès d'Isabeau de Bavière, dit dans son vieux langage : « Il est d'usage, quelque dame ou fille de haut seigneur que ce soit, qu'elle soit regardée ou avisée toute nue par les dames, pour savoir si elle est propre et formée pour porter enfants ».
Naissance de Jacques Edouard Stuart, dit le Chevalier de Saint-Georges, fils de Jacques II. — Comme beaucoup de souveraines, Marie de Modène, femme de Jacques II, invoqua le patronage de Notre-Dame-de-Lorette, dans la marche d'Ancône, pour concevoir un fils ; elle offrit à la Vierge un ange en argent. L'ange fut présenté, dit-on, à cinq heures cinquante-huit minutes du matin, et l'on ajoute qu'au même instant la reine conçut Jacques III, qui ne régna qu'en peinture.
Un jésuite écrivit l'entretien de l'ange de la reine avec la madone. Voici la traduction qu'en donne Misson dans son Voyage cVItëilie :
L'ange d'or de la reine d'angleterre. — Bien vous soit, puissante madone. Vous voyez un ange du ciel qui vient vous présenter une très humble requête. Marie, reine d'Angleterre, est dans une affliction inconcevable de n'avoir point d'enfants. Elle vous salue en toute humilité, et vous supplie d'agréer le présent qu'elle vous adresse. O pitoyable vierge ! faites en sorte que ses entrailles un peu négligées puissent être fécondément arrosées, afin qu'elle conçoive et qu'elle enfante bientôt selon son souhait. Cela est nécessaire, non seulement pour sa consolation, mais aussi pour le bien des États dont elle est reine, et pour l'affermissement de la religion catholique, qui est présentement chancelante dans ce pays-là.
La madone de lorette. — Oui-dà, cher ange, j'accepte volontiers le présent de la reine d'Angleterre et j'exauce ses vœux. Elle aura des enfants, je te le promets; au moment que je te parle, la chose se fait : Jacques embrasse Marie, Marie embrasse Jacques, et Marie conçoit.
L'ange.— -Mais, ô bénigne madone, cestun fils que la reine demande à votre majesté; car il y a déjà deux filles du roi qui sont capables d'hériter. Accordez donc un fils aux vœux de Marie.
La madone. — Oui, mon enfant, la reine aura un fils. Crois-moi, l'affaire est déjà faite. Cet heureux héritier sera l'honneur et l'appui de la couronne et de la religion...
L'ange.— O joie inexprimable! La reine Marie exauce la reine Marie. Alléluia! ô félicité! alléluia! alléluia! alléluia!
Fig. 11. — Henriette Marie de France, d'après Van Dyek.
Malgré cette intervention céleste, la naissance du fils de Jacques II a été regardée par bien des personnes comme supposée. Après une feinte grossesse, au moment indiqué pour l'accouchement de la reine, l'enfant aurait été apporté dans la chambre et introduit dans le lit au moyen d'une bassinoire. Les grands officiers présents auraient été dupes de ce stratagème.
Suivant Macaulay, ce fut vers la fin d'octobre 1687 que l'on commença à parler d'une grossesse de la reine. « On avait observé, dit le grand historien, que sa majesté s'était absentée de plusieurs cérémonies publiques, sous prétexte d'indisposition. On disait que différentes reliques, auxquelles on attribuait une vertu extraordinaire, lui avaient été attachées au cou. Bientôt cette histoire fit son chemin, alla du palais aux cafés de la capitale, et se répandit rapidement à travers le pays. Cette rumeur fut saluée avec joie par une très petite minorité ; la grande majorité de la nation l'entendit, au contraire, avec une dérision mêlée de crainte. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans cet événement, le roi venait d'achever sa cinquante-quatrième année. La reine était dans l'été de la vie... Il semblait très naturel et très probable que les Jésuites eussent arrangé une pieuse fraude. Il est certain qu'ils devaient considérer l'avènement de la princesse d'Orange comme une des plus grandes calamités qui pût tomber sur leur Église. Il est également certain qu'ils ne devaient pas éprouver beaucoup de scrupules à faire ce qui pourrait être nécessaire pour sauver leur Église d'une grande calamité. Dans certains livres, écrits par des membres éminents de la société, et approuvés par ses chefs, on établissait clairement que les moyens, même les plus contraires à toutes les notions de justice et d'humanité, que l'introduction d'un héritier illégitime dans une famille, pouvaient être légalement employés pour un but bien moins important que la conversion d'un royaume hérétique.
« Les catholiques romains parlaient de cet heureux événement comme d'un miracle extraordinaire, comme d'une manifestation de ce même pouvoir divin qui rendit Sara fière et heureuse, par la naissance d'Isaac, et qui accorda Samuel, aux prières d'Anne.
« La duchesse de Modène, mère de la reine Marie, était morte récemment. Quelque temps avant sa mort, disait-on, elle avait fait des vœux ardents et offert de riches présents à la vierge de Lorette pour qu'elle voulut bien accorder un fils à Jacques. Le roi, lui-même, au mois d'août précédent, s'était détourné de son voyage pour visiter la Sainte-Source, et là avait prié Saint- Wini-
frecl d'obtenir pour lui, auprès de Dieu, cette faveur sans laquelle ses grands projets pour la propagation de la vraie foi ne pourraient être qu'imparfaitement exécutés. Les imprudents bigots qui se repaissaient de ces histoires prédisaient, avec confiance, que l'enfant serait un garçon et offraient de soutenir leur opinion en pariant 28guinées contre une. Le ciel, affirmaient-ils, n'avait pu intervenir que dans un grand but. Un fanatique annonça que la reine donnerait naissance à deux jumeaux dont l'aîné serait roi d'Angleterre et le second pape.
« Mais les beaux esprits de Londres racontèrent le nouveau miracle dans des vers qui, ainsi qu'on peut le croire, n'étaient pas des plus délicats. Les grossiers squires campagnards hurlaient de rire lorsqu'ils rencontraient quelque personne assez simple pour croire que la reine allait probablement être mère encore une fois. Il parut une proclamation royale, ordonnant au clergé de lire certaines prières et actions de grâces, composées pour ce joyeux événement, par Crewe et par Sprat. Le clergé obéit, mais on observa que les assistants ne firent pas les répons, et ne montrèrent aucun signe de respect. Bientôt, dans tous les cafés, on se passa de main en main une brutale épigramme contre les prélatscourtisans, dont le roi avait employé la plume.
« On avait annoncé que la reine ne s'attendait à accoucher qu'au mois de juillet; mais le 9 juin, on remarqua que le roi semblait inquiet de l'état de sa femme. Cependant, dans la soirée, elle reste jusqu'à près de minuit à jouer aux cartes à Whitehall. Elle fut transportée en chaise à porteurs à Saint-Jame's Palace, où des appartements avaient été préparés en toute hâte pour sa réception. Bientôt après, des messagers couraient dans toutes les directions appeler et prévenir prêtres et médecins, lords du conseil et dames de la garde-robe; et, quelques heures après, un grand nombre de fonctionnaires publics et de dames de qualité étaient assemblés dans la chambre de la reine.
« C'est là que dans la matinée du dimanche 10 juin, jour longtemps tenu en vénération par les trop fidèles partisans d'une mauvaise cause, naquit le plus infortuné des princes, un prince destiné à soixante-dix années d'exil, de vie errante, de vains projets, d'honneurs plus amers que des outrages, et d'espérances qui ne devaient enfanter que des douleurs.
« Les calamités du pauvre enfant avaient commencé avant sa naissance. La nation sur laquelle il devait régner, selon l'ordre ordinaire de succession au trône, était persuadée que sa mère
n'était pas réellement enceinte. De quelques preuves que sa naissance eût été entourée, beaucoup de gens auraient probablement encore persisté à soutenir que c'était un habile tour de main des Jésuites; et, en partie par accident, en partie par grossière maladresse, les preuves de sa naissance, laissaient un champ ouvert à quelques doutes. Un grand nombre de personnes se trouvaient dans la chambre à coucher de la reine lorsque l'enfant vit pour la première fois la lumière; mais aucune de ces personnes ne jouissait d'une large part de la confiance publique.
« Le cri unanime de la nation fut qu'une imposture venait d'être commise. Les papistes pendant plusieurs mois n'avaient cessé de prédire en chaire et dans la presse, en vers et en prose, en anglais et en latin, qu'un prince de Galles serait accordé aux prières de l'Église, et ils avaient accompli leur propre prophétie. Tous les témoins qu'on n'aurait pu ni corrompre ni tromper avaient été soigneusement exclus. Anne avait été artificieusement engagée à aller faire un tour à Bath. Le primat, la veille même du jour qui avait été fixé pour l'accomplissement de la fraude, avait été envoyé en prison au mépris de la loi et des privilèges de la pairie. On n'avait permis à aucune des personnes qui avaient le plus petit intérêt à découvrir la fraude d'assister à l'accouchement. La reine avait été transportée subitement à la tombée de la nuit à Saint Jame's Palace, parce que cet édifice plus commode à des desseins déshonnêtes, contenait plusieurs chambres et plusieurs passages très propres à l'exécution du plan des Jésuites. Là, au milieu d'un cercle de fanatiques qui ne regardaient pas à un crime lorsqu'il tendait à servir les intérêts de leur Église, et de courtisans qui n'y regardaient pas davantage lorsque ce crime avait pour but de les enrichir et d'élever leur position, un enfant nouveau-né avait été introduit dans la couche royale et présenté triomphalement, ensuite, comme l'héritier des trois royaumes. »
Plus tard, après l'expulsion des Stuarts, la nouvelle dynastie eut tout intérêt à exploiter ces rumeurs. Le docteur Ashton, accoucheur de la reine déchue, ayant protesté contre ces bruits, fut accusé de conspiration par les Orangistes, arrêté et exécuté. Avant le supplice, il remit au shérif un papier dans lequel il se glorifiait de son attachement au roi Jacques et se déclarait témoin de la naissance du prince de Galles, désignant ainsi. Jacques Edouard, qui, à ses yeux, était le seul héritier légitime du trône. David Hume, dans son Histoire d'Angleterre, dit que, sous le règne de Guillaume III et de Marie, les non-assermentés, c'est-à-
dire les Jacobites, honorèrent Ashton comme un martyr et publièrent que son plus grand crime était d'avoir en mains la preuve évidente que la naissance de Jacques Edouard n'était pas supposée.
Mort de la princesse Charlotte de Galles. — Charlotte Augusta, fille de Caroline de Brunswick, reine d'Angleterre, épousa en 1815 Léopold de Saxe-Cobourg, et mourut en couches l'année suivante : elle succomba à une hémorragie foudroyante quelques heures après sa délivrance.
Le récit de l'accouchement est contenu dans une lettre du Dr John Sims au Dr Joseph Clarke, de Dublin :
« Londres, 15 novembre 1817.
Mon cher Monsieur,
« Je ne suis pas surpris que vous désiriez connaître la relation exacte de l'accouchement de Son Altesse royale la princesse Charlotte, dont l'issue fatale a plongé dans le deuil la nation tout entière. Vous m'excuserez de ma concision, j'ai été et suis encore très occupé. Je vous écris assis auprès d'une femme en couches. I/accouchement de Son Altesse royale a débuté par l'écoulement du liquide amniotique, lundi, vers sept heures du soir, et les douleurs parurent peu de temps après. Elles continuèrent toute la nuit et une grande partie du jour suivant, aiguës, molles et très peu efficaces. Vers le soir, Sir Richard Croft commença à soupçonner que l'accouchement ne pourrait se terminer sans assistance artificielle, et il m'envoya un message. J'arrivai mercredi matin à deux heures. Le travail, à ce moment, marchait un peu mieux, et le Dr Baillie pensa qu'il était inutile d'annoncer mon arrivée à la princesse; ce fut aussi mon avis. De cet instant jusqu'à la fin de l'accouchement, la marche du travail fut uniforme, quoique très lente, la malade étant bien, le pouls calme, et il n'y eut jamais lieu de songer à se servir des instruments. Vers six heures de l'après-midi, l'écoulement devint verdâtre, ce qui nous fit soupçonner la mort de l'enfant; cependant il ne fut pas question d'intervenir, les douleurs étant alors plus fortes, et le travail marchant régulièrement, quoique avec lenteur. I/enfant naquit sans intervention à neuf heures du soir. On essaya pendant longtemps de le ranimer par l'insufflation des poumons, les frictions, les bains chauds, etc., tout fut inutile : on ne put faire battre le cœur. Peu de temps après l'accouchement, Sir Richard Croft découvrit que l'utérus était contracté en sablier (hour glass contraction), et,
comme il se produisait une certaine hémorragie, on décida que la main serait introduite pour extraire le placenta.
« Environ une demi-heure après la naissance de l'enfant, la délivrance fut ainsi faite, plus facilement et avec une perte moindre qu'à l'ordinaire. La princesse fut bien pendant deux heures; puis elle se plaignit d'une douleur de l'estomac, de bourdonnements dans les oreilles, devint loquace, et son pouls monta ; mais ensuite elle se calma avec un pouls normal. Vers minuit et demi, elle se plaignit d'une vive douleur dans la poitrine, devint extrêmement agitée avec un pouls rapide, faible et irrégulier. Je la vois pour la première fois. On a dit que nous étions tous allés nous coucher, c'est inexact : Croft n'avait pas quitté la chambre de la princesse ; Baillie s'était retiré vers onze heures ; quant à moi, j'avais regagné mon appartement et m'étais jeté sur mon lit tout habillé à minuit.
« A l'autopsie, on trouva un peu de liquide sanguinolent (soixante grammes) dans le péricarde, épanchement qu'on suppose s'être produit in àrticulo mortis. Le cerveau et tous les autres organes étaient sains, excepté l'ovaire droit, qui portait un kyste du volume d'un œuf de poule. La contraction en sablier de l'utérus était encore visible, et l'organe contenait une quantité considérable de sang dans sa cavité ; ceux qui assistaient à l'autopsie ne s'accordent pas sur ce point, les uns l'estimant à 350 grammes, les autres à 700. Le fond de l'utérus arrivait jusqu'à l'ombilic. La cause de la mort de la princesse royale est certainement un peu obscure : les symptômes sont ceux d'une mort par hémorragie; mais la perte ne paraît pas suffisante pour expliquer l'issue fatale. Il est possible que l'épanchement dans le péricarde se soit produit plus tôt qu'on ne lavait supposé, et il n'est pas démontré que ce ne soit pas là la vraie cause. Il est fâcheux que je n'aie pas vu la princesse plus tôt ; il eût été certainement préférable que je fusse introduit avant le commencement du travail, et on aurait compris que, pendant les douleurs, je me sois présenté sans savoir s'il était nécessaire d'avoir une consultation. Je le pensais à ce moment ; mais je ne pouvais pas proposer un tel arrangement à Croft. Tout cela est ntre nous.
« Je suis heureux d'apprendre que votre fils va bien, rappelez-moi, ^insi que ma famille, à son souvenir. Nous désirons tous qu'il soit agréablement marié.
« Je reste, mon cher docteur, toujours votre
« John Sims, M. D. »
« Cette lettre est confidentielle, et peut-être serai-je blâmé de donner tous ces détails sans l'autorisation du prince Léopold. »
Le Dr Playfair a commenté cette lettre par une autre, publiée
dans le Médical Times and Gazette; il est d'avis que la mort eût pu être évitée par un autre traitement. Voici ces commentaires :
« Voyons les faits : voilà une jeune femme délicate soumise pendant sa grossesse, ainsi que le dit le baron Stockmar, à un régime extrêmement débilitant par des saignées, des purgatifs, et une alimentation insuffisante, qu'on laissa languir pendant cinquante-deux heures après l'écoulement du liquide amniotique! Tel était alors l'effroi inspiré par une intervention avec le forceps que, malgré la marche lente et pénible du travail, des douleurs énervantes par leurs alternatives d'arrêt et de reprises inefficaces, il est établi « qu'on ne songea nullement à se servir des instruments » ; et même, lorsque le liquide devint verdâtre, il ne fut point question d'intervenir! Quel est l'homme de sens qui oserait mettre en doute qu'une application de forceps faite longtemps avant, le mardi, lorsque les douleurs tombèrent, n'eût probablement pas modifié le résultat, et sauvé la vie d'un enfant, sacrifié par l'énorme prolongation du second stade ? Il faut se rappeler qu'on attendait l'accouchement le mardi matin ; la tête devait donc être alors basse dans l'excavation (1).
« Il serait difficile de rencontrer une observation qui démontre mieux le danger du retard dans le second stade du travail. Qu'en résulte-t-il ? L'utérus, épuisé par les efforts sans fin qu'on aurait dû lui épargner, en arrive à se contracter sans énergie ; et on ne nous dit pas qu'on ait essayé de provoquer les contractions par compression abdominale. L'organe dans le relâchement, se remplit de caillots, se distend jusqu'à l'ombilic et on voit éclater tous les symptômes les plus caractéristiques d'une hémorragie post-puerpérale interne. La malade se plaint « de souffrir à l'estomac, d'éprouver des bourdonnements dans les oreilles ; elle devient loquace ; son pouls s'élève. » Il s'était déjà déclaré d'autres symptômes longtemps auparavant; le baron Stokmar les a décrits, et ils semblent indiquer la formation d'un caillot dans le cœur et les artères pulmonaires, phénomènes bien vraisemblables d'après ce récit : « Baillie me fit prier de venir voir Son Altesse. J'hésitai, mais enfin je vins avec lui. Elle souffrait de spasmes de la poitrine, respirait difficilement, inquiète, agitée; se jetant tantôt sur un côté de son lit, tantôt sur l'autre, parlait à Baillie; parlait ensuite à Croft. Baillie lui dit : « Voici un de vos vieux amis. » Elle me tendit la main rapidement et pressa affectueusement la mienne deux fois. Je sentis son pouls ; il était très rapide, les battements tantôt forts, tantôt faibles, tantôt intermittents. »
a II y a là évidemment quelque chose qui ne ressemble pas à l'épuisement d'une hémorragie et quiconque a observé un cas d'obstruction (embolie) pulmonaire, reconnaîtra la description exacte de ses terribles symptômes.
(1) V. Stockmar's Mémoire, vol. 1, p. 63.
« Certainement ce lamentable récit nous permettra de conclure que l'aimable et malheureuse princesse fut une victime sacrifiée à l'effroi qu'inspirait « l'intervention obstétricale », épou vantail qui a retardé pendant si longtemps les progrès de notre art.
« Je suis, etc.
« W.-S. Playflair.
« Curzon- Street, Mayfair, W., novembre 29, 1872. »
La reine Victoria. — De son mariage avec le prince Albert, la reine Victoria a eu neuf enfants. A son huitième, Léopold- Georges-Duncan-Albert, né le 7 avril 1853. l'accoucheur Campbell, voulant calmer les douleurs de la reine, fit usage, pour la première fois, de chloroforme. La souveraine fut blâmée par les gens pieux d'avoir transgressé les ordres de Dieu en cherchant à accoucher sans douleur. Cependant, depuis cette époque, il est peu de noble lady qui accouche sans se faire administrer le chloroforme par le procédé dit à la reine.
Ce procédé consiste à faire respirer le chloroforme pendant la durée du travail, mais seulement au moment des contractions utérines Les accoucheurs qui l'emploient de la sorte prétendent obtenir une demi-anesthésie, suffisante, disent-il, pour diminuer l'intensité des douleurs et les rendre très supportables. Mais les physiologistes assurent que le chloroforme n'agit comme anesthésique qu'à la condition d'être administré d'une façon continue et à dose massive ; il est donc probable que son action, dans le procédé à la reine, s'exerce principalement sur le moral de la femme, ainsi que le pense le professeur Pajot (1).
Artillerie indiscrète. — La comtesse de Genlis. dans son Dictionnaire des étiquettes de la cour, nous fait connaître une coutume observée en Angleterre à l'anniversaire de la naissance delà reine. « Ontire autant de coups de canon quela reine a d'années, nous ignorons si ce calcul solennel et public est agréable aux reines
(1) « La prétendue derni-anesthésie, dit le célèbre accoucheur, le chloroforme à la reine, comme l'appellent ironiquement les grands praticiens anglais, est une pratique aussi inutile quïnoffensive ; elle n'a rien de sérieux ni de scientifique. Elle pourra prendre place à côté des moyens dilatoires propres à agir sur l'imagination des femmes et faire gagner du temps, quand, dans un accouchement naturel, il n'est pas besoin d'autre chose. Le chloroforme à la reine, à la mode aujourd'hui, est destiné à supplanter la potion des anciens (sa confection demandait plusieurs heures). les médailles, les neuvaines, les eaux miraculeuses, la plume d'aigle à la cuisse et la graisse de vipère sur le ventre. »
qui ontpassé l'âge brillant de la vie, ou qui ont atteintla vieillesse; mais nous croyons qu'en général dans ce cas, il n'égayerait pas les simples particulières. C'est un usage qu'on n'aurait jamais imaginé en France ; il ressemble plutôt à une dure leçon morale qu'à un hommage. Dans l'ancienne Rome, des hérauts, pour garantir les triomphateurs de l'orgueil, criaient près de leur char : « Souviens-toi que tu n'es qu'un homme ». Il est bien plus sévère de dire aune femme: « Souviens-toi que tu n'es plus dans l'âge de plaire ». Surtout quand chaque année aggrave la rudesse de l'avertissement ».
Empire d'Allemagne. — Les documents nous font défaut sur les naissances princières dans l'ancienne confédération germanique. Le nombre étonnant de souverains de toute grandeur qui se partageaient le pays, rois, grands-ducs et ducs, margraves et landgraves, semblait cependant nous promettre quantité d'observations. L'étiquette aurait-elle par hasard imposé le silence à l'accoucheur?
Au sujet de l'empereur actuel, Guillaume II, un bruit a cours dans le monde médical allemand. On connaît l'outrecuidance des savants d'outre-Rhin : en dehors de la science germanique, de la doctrine et des procédés germaniques point de salut. Or l'accoucheur qui assista la Kronprinzessin Victoria, aujourd'hui impératrice mère, était un Anglais. Les praticiens de Berlin s'empressèrent donc d'attribuer à une maladresse commise par cet intrus la faiblesse dont est atteinte le bras gauche de Guillaume II. L'accoucheur anglais n'est pour rien dans cette infirmité ; elle a très probablement pour cause un arrêt de développement, appelé ectromélie, lésion congénitale et non provoquée. D'ailleurs l'empereur Guillaume II a fait son entrée dans le monde par la tête et non comme le roi Georges V par l'épaule, il n'y avait donc aucune nécessité ni même possibilité d'exercer des tractions intempestives sur l'un des membres supérieurs.
Pologne. — Sur la grossesse de Marie de Gonzague. —
Le bon ivrogne Saint-Amant était d'aventure devenu gentilhomme de la chambre de Marie-Louise de Gonzague, femme de Jean Casimir, roi de Pologne. Sa Majesté étant enceinte, monsieur le gentilhomme de la chambre décrocha son luth et composa des Stances sur la grossesse de la sérénissime reine de Pologne; c'est long et mauvais. Les couches approchant, l'Apollon qui avait
troqué le cabaret pour la garde-robe, écrivit un sonnet assez ingénieux que voici :