‹ Les accouchements à la courChapitre 18 sur 26 · I.KH ACC0UCHEJ1E.\ÏS A LA COÜH · texte numérisé non relu

I.KH ACC0UCHEJ1E.\ÏS A LA COÜH

encore un mois avant que l’accouchement ne survint, de parler à l’occasion de ce que je venais de voir.

Dès le lendemain, la Princesse me fit dire de me rendre chez elle, où je trouvai le Prince et Madame la Gouvernante. On parlait des nourrices, mais le Prince fit cesser la conversation en me disant :

— Je désire qu’on désigne la nourrice qui doit donner le sein à l’enfant, afin de n’avoir plus cet embarras au moment de sa naissance.

— Ce choix n’est pas difficile à faire, Monseigneur, mais en le faisant en ce moment, il se pourrait que la nourrice ne fut plus, lorsque l’accouchement surviendra, dans le cas de donner le sein à l’enfant.

— Et pourquoi, repartit le prince ?

— Parce que, d’ici là, il peut survenir quelque chose à celle qu’on choisira ou à son enfant.

— Je ne veux pas avoir ce choix à faire au moment même, j’ai d’autres devoirs à remplir.

— Monseigneur me permettra de lui faire observer que ce choix est du ressort de la faculté, réunie à celle de Sa Majesté.

— Comment, après que la faculté a choisi les nourrices, nous n’aurions pas le droit de désigner celle qui nous convient ?

— Que L. A. R. prennent la responsabilité de ce choix, je n’ai garde de m’y opposer : cependant, il pourrait se faire qu’elles préférassent la moins convenable des trois.

— Nous avons fait choix de M™® de Labarre, qui jouit d’une bonne santé et dont l’enfant est superbe. Qu’avez-vous à dire ?

— Cette nourrice est, sans contredit, la plus jolie ; mais comme nourrice, elle n’offre aucune garantie.

— Cette femme est parfaitement bien et son enfant est bien portant.

— Je le sais, mais tout le monde sait aussi qu’elle a été obligée de cesser de nourrir à huit mois, faute de lait, et bien sûrement ce n’est pas celle que je choisirais; je ne la donnerais meme pas à un enfant qui ne m’inspirerait qu’un intérêt médiocre; dans six semaines ou deux mois, au plus, elle n’aura plus une goutte de lait dans les seins.

— Et cependant vous l’avez choisie.

— Elle n’a pas eu ma voix ; et Monseigneur n’ignore pas pourquoi elle a été admise. Elle ne l’a été e]ue par ordre.

—• Comment, par ordre ?•

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— J’ai voulu dire par complaisance, Monseigneur,

— Mais nous ne pouvons prendre la Lorrain, car s’il arrivait quelque chose à notre enfant, on ne manquerait pas de l’attribuer à l’e'tat du sien qui tousse.

— Cet enfant sera guéri dans deux ou trois jours; d’ailleurs, il y a encore une nourrice qui se porte bien et son enfant aussi.

— Je n’en veux pas et je vais donner des ordres pour la renvoyer.

— Je le répète à L. A. R., M“® de Labarre, dans six semaines ou deux mois, ne pourra plus nourrir. En renvoyant la Parmentier, d’ici à six semaines la Lorrain peut être souffrante ou son enfant malade, et L. A. R. n’auront plus de nourrices.

— Cette nourrice me déplaît et je ne veux pas qu’on la garde plus longtemps.

— En renvoyant cette femme en ce moment, on va croire dans le monde qu’elle s’est mal comportée et elle ne pourra se placer ailleurs.

— J’en suis fâché pour elle,

— Monseigneur est trop bon pour perdre de réputation une mère de famille qui n’a que le malheur d’être pauvre.

— Je ne lui dois rien.

On lui doit d autant plus qu’elle ne pourra se replacer ailleurs ; et si Monseigneur ne la dédommage pas de cette perte, ma conscience me fait un devoir de l’en indemniser de ma propre bourse.

— Je retrouve la franchise du Picard, et J’en suis bien aise. On donnera à la nourrice un billet de mille francs, et je vous prie de la placer.

— J’étais bien sûr que Monseigneur la dédommagerait grandement.

— Pas si sûr, à ce qu’il me semble.

J en étais aussi convaincu que je suis certain qu’on a trompé L. A, R. sur le compte de cette femme.

— Et peut-être qu’on nous trompe aussi sur M"»® de Labarre ?

J eri ai la certitude, mais L. A. R. l’ont désignée, malgré mes observations ; je respecte leur décision.

— Vous verrez qu’elle fera une belle nourriture.

— Elle la commencera, Monseigneur, mais elle ne la terminera pas.

C’est neanmoins une affaire terminée et qu’on n’en parle plus. Je respecte le choi. de L. A. R., mais, avant de les quitter, je

c’est c^l ^“y°?''^'‘'7‘''î“‘'5'aencoreune autre question à décider, C est celle du ht sur lequel S. A. R. doit accoucher.

— Ceci regarde ma femme, dit Monseigneur, c’est à elle de décider celui qui lui convient.

J’aime mieux, dit la Princesse, accoucher sur ce que vous

appelez votre petit lit, sur lequel j’ai fait ma fausse couche, que sur cette machine à donner la torture.

En ce cas, nous n’avons rien à demander au garde-meuble.

Non, non, repartit vivement la princesse, je ne veux pas de ce lit ; on y est par trop mal.

Madame la Gouvernante s’étant retirée, j’allais suivre son exemple, lorsque le prince me demanda si je comptais sortir. Ayant fait quelques visites de midi à deux heures, je lui répondis que non.

Vous savez que nous sommes à la veille d’accoucher.

Selon L. A. R., répliquai-je, mais selon l'accoucheur, nous

avons encore près d’un mois à attendre.

— En ce cas, vous avez le temps de vous ennuyer ici.

— Je ne connais pas l’ennui, Monseigneur; avec des livres, je trouve que les jours s’écoulent toujours trop rapidement.

— On est heureux d’avoir de pareils goûts. Je ne vous en priverai plus jusqu’au grand moment.

Ce grand moment, on se flattait encore qu’il surviendrait le lendemain, ou tout au moins le jour de la saint Louis ; mais le mois d’août et même les premiers jours de septembre se passèrent, sans qu’il arrivât; et ce irest que vers le 8 que l’on commença à croire que j’avais mieux calculé que qui que ce soit l’époque de la conception. On en fut quitte pour être sur le qui-vive à l’Elysée- Bourbon et aux Tuileries, mais on n’eut garde de convenir, surtout en ma présence, qu’on s était trompé...

Naissance de Mademoiselle. — Le 21 septembre 1819, vers trois heures et demie du matin, S. A. R. Monseigneur le duc de Berry me fit dire de me rendre auprès de la princesse qui était souffrante. Les douleurs de l’enfantement étant déjà assez rapprochées, sans néanmoins être fortes, je m’assurai des progrès du travail, et, comme tout annonçait une prompte délivrance, j engageai le prince à donner des ordres, sur-le-champ, pour prévenir Sa Majesté ainsi que la famille royale, les princes, princesses, les témoins et enfin toutes les personnes qui devaient assister à l’accouchement. Je le priai même d’enjoindre, aux personnes chargées d’exécuter

ses ordres, de faire la plus grande diligence.

A quatre heures du matin, tous les courriers étaient partis ; néanmoins, vers cinq heures, les douleurs étaient si fortes et si fre-

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quentes que j’avais à craindre de voir S. A. R. accoucher avant l’arrivée de Sa Majesté et surtout des témoins, MM. le duc de Duras et le maréchal duc de Reggio.

S. A. R., supportait courageusement ses douleurs, étant assise sur un canapé, ayant un tabouret sous les pieds. Cette position, dans laquelle la princesse ne pouvait prendre aucun point d’appui, n’était rien moins que commode pour elle et surtout pour hâter sa délivrance; ce qu’elle n’eût pas manqué de faire, si nous l’eussions autorisée, comme elle le désirait, à se mettre sur le petit lit.

Les eaux n’étant point écoulées, nous avons profité de cette circonstance pour faire conserver à la Princesse cette position, toute pénible qu’elle était, et chaque fois qu’elle nous disait : « Je vous assure, Monsieur, que si j étais couchée, je sens que j’accoucherais». Nous lui assurions que le moment de se coucher n’était point arrivé ; « Encore un peu de patience, disions-nous, et Madame sera moins de temps sur ce Ht de douleurs ». Nous ne savions que trop qu’un effort de la part de la Princesse était plus que suffisant pour procurer l’écoulement des eaux, et qu’une ou deux douleurs suffiraient pour expulser l’enfant. Néanmoins, tout en lui assurant, chaque fois qu’elle nous portait des plaintes, qu’il serait encore assez temps de se mettre au lit lorsque les eaux s’écouleraient. Madame ne fut pas notre dupe. Elle vit bien que nous avions en vue de prolonger l’instant de sa délivrance, jusqu’à l’arrivée des témoins et de Sa Majesté ; et si elle eût découvert qu’à cinq heures et demie, nous avions prié Monseigneur de faire venir des témoins du voisinage, il est plus que probable que nous n’aurions pu parvenir à la maintenir sur le canapé, jusqu’à l’arrivée du Roi et des témoins qu’il avait désignés.

Enfin, les témoins arrivèrent, de même que Sa Majesté avec toute la Cour, à l’Elysée-Bourbon. Il était alors six heures et quelques minutes; après avoir reçu Sa Majesté, la Princesse se mit sur le petit lit; une douleur suffit pour rompre les membranes, expulser les eaux, et deux autres pour terminer l’accouchement.

Au moment où j’annonçai que Madame allait accoucher, tous les paravents qui entouraient le lit furent enlevés ; Sa Majesté vint se placer au pie4.du lit, les princes et princesses et toute la cour formèrent demi-cercle. Après que j’eus présenté l’enfant au Roi, de manière à ce qu il pût, comme tout le monde, constater le sexe de 1 enfant. Sa Majesté, avec toute sa suite et les témoins, se retira dans le salon voisin de la chambre de S. A. R. jusqu’après la délivrance.

L’expulsion du placenta ayant eu lieu dix ou douze minutes après la naissance de l’enfant, le Roi, qui en fut averti aussitôt, rentra dans la chambre de S. A. R. pour lui annoncer ce qu’elle savait, môme avant Sa Majesté, car pour connaître le sexe de l’enfant, elle s’était soulevée et placée sur son séant, tandis que Je faisais la section du cordon. Néanmoins, comme l’étiquette le voulait, le Roi lui annonça qu’elle avait donné le Jour à une princesse :

« Eh bien ! s’écria S. A. R., le prince dans un an, sire ».

Après cette réponse. Sa Majesté se tourna vers moi et me dit: « C’est une petite princesse, mon cher Deneux ».

— Sire, lui répondis-Je, Je connais VAi't de procréer les sexes à volonté (i) et non celui de les changer.

Sa Majesté étant immédiatement retournée au salon et ayant quitté, peu de temps après, l’Élysée-Bourbon, Je ne la revis qu’à la naissance du duc de Bordeaux.

Lorsque Madame a été reposée, elle fut transportée dans son lit; elle y était à peine, qu’elle nous dit :

— Je ne vous demande pas le temps que Je vais rester couchée. Je me suis trop bien trouvée d’avoir suivi vos conseils, après ma première couche et ma fausse couche, pour ne pas les suivre; en conséquence. Je me condamne à rester quinze Jours au lit, à garder ensuite la chaise-longue pendant huit autres Jours, Je ne mettrai pied à terre qu’après trois semaines d’un repos complet, et Je vous promets de ne pas vous tourmenter, tant J’ai envie de me rétablir promptement, afin de pouvoir remplir la promesse que J’ai faite à Sa Majesté, de lui donner un Prince dans un an.

— Je remercie S. A. R. du parti qu’elle vient de prendre, et J’espère qu’elle nous tiendra parole, car, nous aussi, nous désirons un Prince.

— Je le crois bien, nous dit-elle en riant, vous y ôtes intéressé plus que tout autre, puisqu’un Prince doublerait vos actions.

— Je prie S. A. R. de croire qu’un tout autre motif que l’argent me le fait désirer.

— Je ne l’ignore pas et J’en suis bien convaincue.

. . . Les suites de couches ayant été des plus heureuses, le g octobre, la Princesse, qui se trouvait parfaitement bien, nous autorisa à quitter l’Elysée-Bourbon, que nous habitions depuis cinquante-cinq Jours. C’est après l’avoir vue vers neuf heures du soir, que Je pris

(1) Allusion à un ouvrage qui porte ce titre, et qui ne vaut pas mieux que l’art de faire des filles, des enfants d’esprit, etc. D.

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congé d’elle, laissant tout le monde content et joyeux d’avoir un enfant bien portant (i).

Changement de nourrice. — Vers la fin d’octobre, en sortant de voir le Prince et la Princesse, je me rendis auprès de Mademoiselle ; immédiatement après moi, Madame la Gouvernante arriva et me dit, d’un ton assez leste mais qui décelait cependant l’embarras de me voir :

— Eh bien ! Monsieur, nous sommes obligé de changer de

Fig. 161.

Fig. 152.

nourrice, Madame de Labarre vient d’être réglée et elle n’a plus de lait.

Cela ne me surprend pas, et Madame doit se rappeler ce que j ai dit, en sa présence, à Monseigneur, lorsqu’il a désigné cette nourrice.

Comment donc avez-vous pu découvrir pareille chose ?

Je savais ce qui était arrivé à cette nourrice lorsqu’elle a nourri son premier enfant, et un coup d’œil m’a suffi pour découvrir qu elle cherchait à me tromper, et que vous, Madame, on vous trompait.

— Comment, on me trompait ?

Oui, Madame, cette nourrice a été réglée aux retenues.

— Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit et ne m’en avez-vous

1^000 fr. pour cet accouchement et on le prévint qu'à

pa7k un prince serait payée le double. Ilfut, en omre, nommé

par le roi chevalier de l’ordre de St-Michel.

pas prévenue ? Et quel jour Monsieur a-t-il fait cette belle découverte ?

— Madame de Labarre et Madame la surveillante des nourrices peuvent vous le dire, Madame ; l’une et l’autre doivent s’en souvenir.

Vaccination. — ... Le Jour étant pris pour la vaccination de Mademoiselle, je conduisis à l’Elysée-Bourbon la mère et l’enfant qui devait fournir le vaccin. La mère était une femme superbe et l’enfant ne lui cédait en rien sous le rapport de la beauté et de la santé, on nous fit des grands compliments. Jusque-là, tout allait bien; mais, au moment où je pratiquais l’opération, est arrivée Madame la duchesse d’Angoulême. Mademoiselle, qui n’aimait pas à être dérangée du sein de sa nourrice, criait à ce moment de toutes ses forces, et comme il arrive à tous les enfants qui ont la peau fine, quoiqu’on ne fasse que l’effleurer, s’ils crient, chaque piqûre manque rarement de se recouvrir d’une goutte de sang. Dès la quatrième piqûre, la Princesse, qui était très émue par les cris de sa nièce et par la vue du sang qui formait gouttelettes, manifesta un peu de mécontentement, et l’on voulait que je n’en fisse pas davantage; mais sans avoir égard aux cris de l’enfant et à ce qu’on nous disait de désobligeant, nous n’en continuâmes pas moins l’opération, et pour ne pas être obligé de la recommencer, nous portâmes les piqûres jusqu’à huit : quatre sur chaque bras. On s’est beaucoup récrié sur ce nombre de piqûres, et probablement il en a été question aux Tuileries, dans la soirée, car le Prince, qui n’avait point assisté à l’opération, me dit le lendemain, en présence de mes confrères et de plusieurs autres personnes, que j’avais martyrisé sa fille.

— Vous autres français, ajouta-t-il, vous ne savez pas vacciner. En Angleterre, on ne fait que deux piqûres.

— C’est possible, lui répliquai-je vivement, mais que les médecins anglais viennent en France, les médecins français leur apprendront ce qu'ils ne savent pas, et bien certainement si la Princesse Charlotte avait eu un accoucheur français, elle et son enfant vivraient encore.

— En Angleterre, il y a peine de mort pour le chirurgien qui pratique une grande opération sur un membre de la famille Royale, en l’absence du chef; et le Prince régent était absent.

— Eh bien, j’aurais commencé par sauver la vie à l’enfant, puis à la mère, et quand le Prince régent serait arrivé près de sa fille, je lui aurais dit, faites moi pendre, si bon vous semble.

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— Mais la Princesse Charlotte n’est morte qu’un certain temps après être délivrée (i).

— Je le sais, Monseigneur, et je sais aussi que sa mort a été déterminée par une cause que toute la faculté et son accoucheur ont méconnue ; ce que n’aurait pas fait un accoucheur français.

— Peut-être, dit le Prince.

— J’en ai la certitude, Monseigneur.

Toutefois, malgré les clameurs, la vaccine s’est très bien passée et elle a été très belle. La mère de l’enfant qui avait fourni le vaccin a été largement récompensée de sa course, et le vaccinateur a été oublié de même que l’accoucheur.

J’ajoute l’accoucheur, parce que lors du baptême de Mademoiselle, bien qu’on ait envoyé des Tuileries à l’Élysée-Bourbon deux grands chariots couverts et pleins de bonbons de toutes espèces, il n’en eût pas un seul; et un jour, étant au Berceau, qui en avait été grandement gratifié, il ne put s’empêcher de prier la garde, en présence de Madame la Gouvernante, de vouloir bien lui dire si les dragées et les confitures sèches étaient bonnes.

— Comment, dit Madame la Gouvernante, est-ce qu’on ne vous en a pas envoyé ?

Partout ailleurs. Madame, et même chez les malheureuses qui en ont à peine, le premier cornet est pour l’accoucheur ; mais ici, on est trop âpre à la curée pour s’occuper des absents.

Cette réponse était d’autant plus mordante, que tous les meubles étaient couverts de fonds de boîtes à demi ou aux trois quarts consommés. Elle fut comprise, et Madame la Gouvernante nous laissa avec la garde que nous quittâmes de suite, comme bien 1 on pense, sans savoir si les bonbons étaient de première ou de seconde qualité.

Quatrième grossesse. Naissance du duc de Bordeaux. ... En janvier 1820, S. A. R. n’éprouva aucun dérangement dans sa santé ; mais le dimanche, 3o de ce mois, la Princesse, nous ayant appris que les règles étaient en retard de quarante-huit heures, qu’en outre elle avait des maux de reins et des coliques, comme d’habitude en pareille circonstance, nous l’engageâmes à se ménager, a rester au lit plus longtemps, et dès ce jour, nous continuâmes a lui rendre visite tous les matins, vers onze heures, afin de surveiller ce qui adviendrait.

(1) Voir page 19.

Le dimanche 6 février, étant dans le salon du Prince avec nos confrères, les officiers de sa maison et plusieurs de ses aides de camp qui, comme nous, attendaient le moment de faire leur Cour à S. A. R., Monseigneur le duc de Berry me fît dire de me rendre seul dans sa chambre. Après y avoir été introduit par son valet de chambre, chargé de nous prévenir, le Prince me dit :

Nous sommes toujours dans l’attente, mon cher Deneux; j’espère que ma femme est grosse, qu’en pensez-vous ?

— Nous n’avons encore qu’un retard de huit à dix jours, Monseigneur, sans aucun, autre symptôme de grossesse; cependant, comme la Princesse n’a point éprouvé de trouble dans sa santé depuis son accouchement dernier, que depuis la fin d’octobre il s’est passé deux époques qui ont eu, après le retour de couche, un cours régulier, que la troisième grossesse est survenue vers la troisième époque après la fausse couche, nous sommes porté à croire que le retard actuel est dû à une grossesse, et c’est parce que nous l’espérons, que nous avons engagé S. A. R. à prendrequelques précautions.

— Vous croyez donc que ma femme est grosse ?

— J’en ai d’autant plus l’espoir, que nous nous trouvons, pour ainsi dire, dans les mêmes conditions où nous étions, lorsque survint la troisième grossesse, et qu’aucune cause ne peut expliquer le retard, si ce n’est une nouvelle grossesse.

— Vous n’avez pas encore vu ma femme aujourd’hui i — Non, Monseigneur.

— Vous la trouverez bien, j’espère ; elle n’a plus de coliques.

— Quoique S. A. R. n’ait plus ni de douleurs de reins, ni coliques, ce que nous savions depuis quelques jours, il n’en faut pas moins continuer à s’observer.

Monseigneur, après avoir dit : « Nous serons sages, mon cher Deneux, » se rendit au salon, où nous le suivîmes ; et après sa réception, nous vîmes la Princesse qui nous assura être, comme la veille, sans douleurs de reins, ni coliques; néanmoins, nous 1 engageâmes à prolonger le séjour du lit, à rester peu debout, à ne faire aucun effort et à n’aller aux Tuileries que quand elle y serait appelée par ses devoirs.

Toute la semaine suivante se passa bien, malgré quelques légers ' malaises, du dégoût et quelques maux de cœur qui vinrent se joindre à l’absence des règles ; et comme ces nouveaux symptômes augmentaient nos espérances, ils nous rendirent plus exigeant, car nous étions bien déterminé à prendre, pendant cette grossesse, les

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précautions qui nous avaient si bien réussi dans la dernière. Mais, pour atteindre notre but, il était nécessaire d’en instruire Monseigneur le duc de Berry, que nous n’avions pas vu depuis huit jours.

Le dimanche i3 février, nous nous rendîmes à l’Elysée-Bourbon, vers dix heures du matin, avec l’intention d’obtenir une audience particulière du Prince, pour le mettre au courant de la conduite que nous nous proposions encore de tenir, pendant cette nouvelle grossesse. Ayant fait demander cette audience aussitôt notre arrivée, a dix heures et quart, le Prince donna des ordres pour qu’on nous fit entrer seul dans sa chambre, où se passa l'entretien suivant :

— Eh bien ! ma femme à des dégoûts, des maux de cœur et je la crois grosse, mon cher Deneux.

— Sans en avoir la certitude, nos espérances sont aujourd’hui bien plus grandes. Monseigneur, et c’est ce qui m’a fait prier S. A. R. de me donner un instant d’audience, afin de lui faire part de la conduite que je me propose de suivre pendant cette grossesse.

— Quels sont donc vos projets ?

— De prendre les mêmes précautions que nous avons prises pendant la dernière grossesse.

— Vous serez donc toujours intraitable ?

— Toujours, Monseigneur, ou tout au moins jusqu’à ce que L. A. R. aient deux princes, car un seul ne suffit pas.

Vous n allez pas, j’espère, exiger que ma femme cesse de monter en voiture dès aujourd’hui }

J en demande pardon à Monseigneur, la prudence veut que Madame y renonce dès ce moment.

— Comment dès aujourd’hui ?

— Oui, Monseigneur.

— Mais c’est impossible.

Pourquoi donc. Monseigneur?

Parce que si ma femme ne monte plus en voiture, tout le monde va dire qu’elle est grosse et je serai obsédé de questions, de compliments, de félicitations.

- Si Monseigneur regarde tout cela comme un malheur, il sera tout au moins facile à supporter.

- Cela vous plaît à dire ; et si, par hasard, ma femme n’était pas grosse, viendra, ent ensuite les compliments de condoléance, bien plus pénibles. Attendez qu’il y ait au moins deux mois de

— Monseigneur, j’ai tout lieu de croire que la conception est survenue immédiatement après l’époque de décembre et que, par conséquent, étant à six semaines de grossesse, il est urgent de supprimer la voiture.

— • Que craignez-vous donc en ce moment?

— Je crains une fausse couche, accident qui n’arrive que trop souvent de six semaines à deux ou trois mois de grossesse.

— Permettez, tout au moins, pour aujourd’hui, que ma femme, qui doit aller dîner aux Tuileries, s’y rende en voiture; je vous promets que nous n’irons qu’au pas.

Comme il était l’heure de la réception et que le prince se disposait à s’y rendre, nous lui répondîmes qu’avec ces précautions, nous consentions, mais seulement pour aujourd'hui.

... Le lendemain, après que la Princesse nous eut donné l’assurance que les malaises, les dégoûts existaient toujours, que ce matin, les envies de vomir avaient été plus fortes et plus fréquentes, nous nous sommes entretenu avec L. A. R. des précautions qu’il était urgent de prendre. La voiture, les réceptions qui obligeaient la Princesse à rester longtemps debout, la danse, les efforts, les visites aux Tuileries dont les escaliers ne devaient etre montées ni descendus à pied, les spectacles, etc., ne furent point oubliés ; et à la suite de cette énumération, le Prince dit :

— Tu vois, Caroline, qu’il n’oublie rien, il est tout aussi intraitable cette année que l’an dernier, et il le sera, dit il, jusqu’à ce que nous ayons deux Princes, car un ne suffit pas à ce mauvais Picard.

Après avoir répondu à Monseigneur qu’il connaissait comme moi le proverbe, qui n’a qu'un enfant n en a pas, j’allais prier la Princesse de me dire ce qu’elle comptait faire aujourd’hui dimanche gras, lorsque le Prince lui adressa la question suivante :

— Que ferons-nous ce soir, Caroline?

Ayant, bien entendu, gardé le silence, nous observâmes la Princesse qui semblait avoir besoin de réfléchir et qui, peut-être, réfléchissait sur cette question avant que d’y répondre, mais le Prince lui ayant demandé de nouveau ce qu’ils feraient ce soir, elle lui

répondit d’un air très préoccupé :

— Bah ! mon ami, c’est aujourd’hui dimanche, dimanche treize» les dimanches treize ne sont point heureux pour nous (i) ; nous passerons la soirée ici.

(1) La naissance de Mademoiselle première avait eu lieu un dimanche 13 juillet et la fausse couche était survenue le 15 septembre.

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En ce cas, répliqua le Prince, en sortant de chez le Roi, nous

reviendrons ici et nous y passerons la soirée.

... Après cette assurance. Je pris congé de L. A. R., convaincu qu’elles reviendraient à l’Elysée-Bourbon vers huit heures du soir. Quel motif ont eu L. A. R. pour changer de projet, et surtout la Princesse qui, en parlant des dimanches treize, était pensive et semblait avoir le pressentiment que ce dimanche, treize février, serait pour ellé et pour la France, un Jour de deuil et de tristesse ?

... Le lundi 14, vers six heures du malin, notre domestique, suivi du valet de pied de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, entra dans notre cabinet, où nous étions occupé à rédiger une consultation, étant encore sur un lit de repos, où depuis bien des années nous avions l’habitude de coucher. Aussitôt que nous aperçûmes ce dernier, la crainte d’une nouvelle fausse couche s’est emparée de tout notre esprit, et au même instant, nous avons été saisi d’un si horrible tremblement que la plume nous échappa de la main, en même temps qu’il nous mit dans l’impossibilité de pouvoir quitter le lit et nous habiller.

Néanmoins, tandis que le valet de pied nous disait que la Princesse avait le désir de nous voir de suite, tout balbutiant, nous lui demandâmes :

— Mais, qu’est-il donc arrivé? Qu’est-il survenu à la Princesse?

— Je ne sais, nous répondit cet homme d’un air tout surpris de notre question, et dont la figure, au premier abord, nous avait dévoilé une personne profondément affectée.

Mais Madame est-elle levée ? Est-elle couchée ?

— Je ne sais. Monsieur, elle vient de rentrer et elle est bien triste.

— Comment elle vient de rentrer ? Mais L. A. R. devaient passer la soirée à l’Élysée-Bourbon.

— Cela n’a pas eu lieu, Monsieur.

^ donc ont-ils passé la nuit? Peut-être au bal encore, où

1 on aura dansé de manière à déterminer une nouvelle fausse couche.

Vous ne savez donc pas. Monsieur, ce qui s’est passé ? Si Je le savais, Je ne vous le demanderais pas.

Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé au Prince ?

— Au Prince ? que lui est-il donc arrivé ?

— Il a été blessé. Monsieur.

— Que dites-vous, le Prince heure a-t-il été blessé ?

a été blessé? Mais où, à quelle

— En sortant du spectacle.

— En sortant du spectacle, où l’un et l’autre m’avaient dit qu’ils n’iraient pas.

— Il était onze heures du soir, Monsieur.

— Et l’on pense, seulement à nous le faire dire !... Oh Bougon et vous Baron!... Je n’aurais pas agi ainsi... Avec quoi le Prince a-t-il été blessé ?

— lia été piqué.

— Sa blessure est-elle dangereuse?

— Oh oui. Monsieur, bien dangereuse.

— On l’a donc assassiné ?

— Avec un poignard.

— Le Prince poignardé!... Lui si bon !... Quel malheur ! Où est-il ? A l’Élysée ?

— Non, Monsieur.

— Où est-il donc ? Aux Tuileries ? Je veux le voir !

— Mais, Monsieur,. Madame vous attend à l’Élysée.

— Ah c’est vrai ! Mais je ne sais ce que je fais, ce que je dis, dites-moi donc où il est?

— On ne peut le voir.

— Comment, on ne peut le voir! Je le verrai moi ; il est bon, il donnera des ordres pour me laisser entrer chez lui.

— Mais il est... il est...

— Il est... il est quoi ? Achevez donc !

— Le prince est mort.

Le Prince est mort, repétâmes-nous fondant en larmes...

Quel malheur pour la France !... Dieu veuille que la Princesse soit grosse d’un Prince et qu’il nous le conserve !

Après ce colloque qui n’aurait pas été si long, si le domestique n’eût été prié de nous apprendre la mort du Prince avec beaucoup de ménagements, nous restâmes sur notre séant, où l’on nous avait trouvé, sans penser à quitter le lit, et nous étions si profondément affligé, que nous y serions encore resté longtemps, immobile et dans la même attitude, si le zélé serviteur, en nous quittant, n’eût dit : « Je me rends à la voiture qui vous attend. Monsieur ».

Rappelé par ce peu de mots à nos devoirs, nous retrouvâmes aussitôt et, comme par enchantement, le courage et le calme dont nous avions besoin pour annoncer la fâcheuse nouvelle à Madame Canto, la prier d’en instruire sa fille, notre excellente compagne, et

nous rendre à l’Élysée-Bourbon.

Cette maison Royale, où depuis quatre années régnait le bon-

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heur, offrait, à notre arrivée, la plusgrande tristesse; on n’y entendait que lamentations et gémissements ; le crêpe à la sombre couleur, symbole du plus grand deuil, avait remplacé les brillants habits de la cour et déjà les beaux cheveux, qu’un hls de France aimait tant, sous un fer non moins meurtrier que le poignard de Louvel, avaient trouvé la mort (i).

Introduit auprès de la noble veuve, je fus tout surpris de me trouver en présence d’une femme à grand caractère, dont la figure annonçait la plus profonde douleur, réunie à une tranquillité

dame non moins grande; et cette métamorphose, l’espoir de donner le jour à un fils de France, l’avait seule déterminée. Résignée et calme, S. A. R. donnait des ordres pour le voyage de Saint-Cloud, où elle était pressée de se rendre ; « Ne pouvant, disait-elle, habiter plus longtemps l’Élysée-Bourbon, où elle avait été si heureuse. »

Rien ne faisait craindre pour le moment une fausse-couche. La Princesse ne souffrait nulle part; elle n’éprouvait ni douleurs de reins, ni coliques; il n’existait aucune apparence de perte et le pouls étant à cette heure à peu près normal, nous avons seulement engagé S. A. R. à prendre peu de nourriture, quelques cuillerées

(1) Ces beaux cheveux blonds, après avoir etc sants et ne reprirent jamais leur beauté. D.

coupés.

restèrent languis-

de la potion antispasmodique qui lui avait été prescrite, et à garder le repos jusqu’à son départ pour Saint-Cloud.

— Je pensais, médit Madame, que vous m’auriez fait saigner, et comme je m’attendais à l’être, j’ai gardé la diète jusqu’à présent,

— Je n’en vois pas la nécessité, les vives affections morales agissent sur l’enfant d’une manière toufe différente que les chutes, les coups et les efforts. S. A. R. est calme, et en ce moment, je craindrais de troubler son état, en recourant à une émission sanguine qui serait une pure perte pour elle et pour l’enfant.

— Je me confie entièrement à vos soins, et j’espère que vous m’accompagnerez à Saint-Cloud.

— Madame peut être assurée que je n’y manquerai pas.

— Ma voiture est bien douce, comme vous savez, mais quelques précautions pour ce voyage peuvent être nécessaires, vous les ferez connaître,

— Je puis, dès ce moment, les indiquer à V. A. R. 11 faut qu’on aille au pas sur les bas-côtés de la chaussée, afin d’éviter les cahots et les secousses du pavé; de plus, un fond sanglé de la longueur de tout l’interieur de la voiture et de moitié moins large qu’il n’est, deux petits matelas et des coussins, pour que Madame soit dans sa voiture comme dans un lit de repos, nous paraissent encore nécessaires afin de prévenir toutes espèces de secousses. S. A. R., ayant donné l'ordre en notre présence pour que tout fut préparé, nous avons pris congé d’elle en 1 assurant toutefois que

nous ne quitterions pas l’Elysée.

Peu de temps avant l’heure du départ, la Princesse nous fit dire de passer chez elle pour nous faire part qu’elle n’avait ressenti aucun malaise depuis notre visite, que néanmoins elle voudrait bien savoir si elle pourrait partir. N’ayant aucun motif pour nous opposer à son départ, des ordres ont été donnés pour préparer la voiture ; mais au moment de le faire, ayant appris que le fond sanglé n’était pas encore préparé, nous y suppléâmes sur le champ en faisant remplir l’intervalle que laissent entre eux les deux sièges de la voiture par un matelas, de manière à former un plan horizontal ; sur ce plan, d’autres matelas ont été étendus, garnis de draps, de coussins, d’un couvre-pieds, et sur ce lit de repos improvisé, S. A. R. a été placée pour se rendre à St-Cloud.

Au jour tombant, S. A. R. a quitté l’Elysée-Bourbon qui, depuis ce jour est resté désert. Le voyage s’est bien passé et sans que la Princesse ait ressenti la moindre secousse. Néanmoins, on la descendit de voiture avec beaucoup de précaution et, rendue dans les

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appartements qu’on lui avait préparés, elle se mit au lit où, après un peu de repos, elle prit de la nourriture dont elle avait un grand besoin.

Le lendemain i5 février, ayant été admis auprès de S. A. R., vers dix heures du matin, nous l’avons trouvée passablement bien. 11 y avait eu la nuit plusieurs heures de repos troublé par des rêves, nous dit-on, mais on était calme et l’on n’éprouvait nul symptôme qui fit craindre une fausse-couche. Néanmoins, nous exigeâmes un repos absolu au lit ou sur la chaise-longue.

Dans le courant de la journée, la Princesse nous ayant fait dire de venir la voir, nous nous rendîmes près d’elle, où étaient S. A. R. M. le Comte d’Artois et Madame la Duchesse d’Angoulême. Aussitôt que nous avons été annoncé, S. A. R. vint à nous et nous dit :

— Avant de quitter ma fille, j’ai voulu vous dire combien je vous savais gré d’être resté près d’elle pendant la nuit, et vous en témoigner ma reconnaissance.

— En partant pour St-Cloud, Monseigneur, nous étions nonseulement décidé à y passer la nuit, mais encore à y rester de jour et de nuit, tout le temps que S. A. R. compte y séjourner.

— Mais, pendant ce temps, que deviendra toute la clientèle, nous demanda Monsieur?

— En quittant Paris, Monseigneur, j’en ai fait le sacrifice.

— Vous n’aurez point à vous en repentir, mon cher Deneux, de faire le sacrifice de votre état pour rester auprès. de ma fille; la famille n’oubliera point et saura reconnaître un pareil service.

— Toute la famille en sera reconnaissante, ajouta aussitôt S. A. R. Madame la Duchesse d’Angoulême ; elle saura s’en souvenir et vous récompenser (i).

Monsieur nous ayant dit ensuite :

Elle est bien ma fille? J’espère qu’il ne lui arrivera rien de fâcheux.

— Jusqu’ici il n’existe pas d’accident, mais il ne faut pas .trop se flatter. Monseigneur, car d un instant à l’autre il peut en survenir.

— Jusqu’à quelle époque avons-nous à craindre ?

Monseigneur, dans les premiers mois de la grossesse, les

affections morales ont une si grande influence sur la vie du fœtus, que ses mouvements peuvent seuls nous rassurer.

(1) On verra plus loin quelle a été notre récompense. D.

LES ACCOCOIIEMESTS A LA COUH.

— Je croyais qu’elles étaient moins à craindre que les chutes et les efforts.

— Les unes et les autres peuvent avoir des suites fâcheuses , mais Je redoute plus l’effet des affections de l’âme, cet effet est aussi souvent instantané que les causes qui amènent ces affections , c’est l’étincelle électrique dont on ne peut se garantir.

— Ainsi, il n’y a que les mouvements de l’enfant qui peuvent nous tranquilliser ?

— Eux seuls, Monseigneur, peuvent nous rendre la sécurité , toutefois si la fin du mois se passe sans accidents, nous aurons beaucoup d’espoir.

— Je vous remercie ; adieu, mon cher Deneux.

Pendant son séjour au château de St-Cloud, S. A. R. resta au lit ou sur la chaise-longue, et ne sortit qu’une seule fois, le 22 févrie r, de sa chambre, pour se rendre au balcon, où après avoir passé quelques instants, elle rentra dans ses appartements pour reprendre la chaise-longue.

... Le départ de St-Cloud étant arrêté pour le 23, S. A. R. M onsieur nous fit appeler quelques jours avant, pour décider quelle route on tiendrait jusqu’au pavillon Marsan; celle qui traverse le bois de Boulogne, en y entrant par la porte des Princes, ayant été préférée, des ordres ont été donnés pour qu’elle fut sablée du château de St-Cloud à cette porte, et de la porte Maillot jusqu’aux Tuileries, dont on a traversé le jardin. Dans le bois de Boulogne, le chemin qu’on devait y suivre a été réparé partout où besoin était.

Le jour du départ, le fond sanglé étant à notre disposition, on s’en servit pour faire, dans la voiture, un lit de repos sur lequel S. A. R. a été placée ; on revint au pas et on arriva au pavillon Marsan parfaitement bien et sans secousses. Madame, après avoir été descendue de voiture et portée jusque dans sa chambre, se mit de suite au lit où elle dîna de bon appétit, nous a-t-elle dit, dans la soirée.

Depuis ce jour jusqu’au 10 mars, S. A. R. est restée au lit ou sur la chaise-longue, et malgré nos craintes, cette époque s’est passée sans accident. Rien n’a paru ; il n’y eut même ni coliques, ni douleurs de reins, mais les dégoûts et les maux de cœur ont persisté, et comme ils ont été plus prononcés pendant plusieurs jours qu’ils ne l’avaient été depuis le 16, ils nous donnèrent l’espoir que le fœtus n’avait éprouvé aucune atteinte de l’horrible catastrophe du i3 février.

... Le 19 mars. Madame nous dit que si on ne s’était pas tant

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moqué d’elle dans ses autres grossesses, elle assurerait avoir ressenti, ce matin, les mouvements de l’enfant. S. A. R. n’ayant pas encore trois mois révolus de grossesse, nous ne crûmes pas que ce qu’elle avait éprouvé fût dû aux mouvements du fœtus ; cependant ils ne tardèrent pas à être perçus de nouveau, et d’une manière à n’être plus équivoques.

... Le 24, vers onze heures du matin, visite de M. Dupuytren ; le soir, la Princesse a été, pour nous, bonne, excellente, comme à son ordinaire, et dans les vues probablement de nous retenir plus de temps près d’elle, elle porta adroitement la conversation sur le sort des femmes, dont elle fit rapidement un tableau d’une vérité frappante. Mais lui ayant fait observer que les couleurs du tableau étaient un peu trop sombres, elle nous répliqua :

— Vous qui vivez avec elles, qui partagez leurs peines depuis si longtemps, et qui les connaissez si bien, vous conviendrez tout au moins que leur sort est bien différent du vôtre, messieurs.

— J’en conviens, Madame, mais dans l’exposé que vient de faire S. A. R. du sort des femmes, n’aurait-elle pas trop rapidement passé sur une chose qui devait y occuper plus de place ?

— De quoi voulez- vous parler ?

Des jouissances que la mère de famille éprouve au milieu de ses enfants.

— Oh ! ce bonheur, vous ne savez donc pas qu’il n’est pas fait pour les Princesses de France.

— Pourquoi donc en seraient-elle privées? Nous le voyons dans toutes les classes de la société.

Vous le voyez partout, je le crois bien, mais jamais chez nous. Nous n’avons que les souffrances de la maternité, à peine avonsnous donné le jour à un enfant, que, sans pitié, on nous l’enlève sur-le-champ et pour toujours. Nous autres Princesses, on ne nous regarde que comme des moules à enfants.

Il est vrai que les Princesses de France, sous ce rapport, sont len maltraitées. Sous l’Empire, le règlement concernant la succession au trône était bien plus juste envers elles.

En quoi était-il plus juste?

— En ce qu’il laissait à la mère la direction de ses filles jusqu’à ce qu elles eussent atteint l’âge de douze ans.

— Ah ! c’est vrai ; j’avais oublié que Bonaparte avait eu le bon esprit de ne pas traiter en marâtres les femmes qui l’approchaient.

congédia’ réponse, sentant le besoin du repos, nous

La journée du 25 mars n’a eu de remarquable qu’un peu de malaise dans la soirée, par suite de certains bruits qui faisaient craindre de voir rentrer M. de Gaze au ministère.

Le 26, S. A. R. ayant eu la certitude que M. de Gaze ne rentrait pas au ministère, avait passé une bonne nuit.

Depuis le 27 mars Jusqu’au 10 avril, temps correspondant à l’époque des règles, la Princesse a gardé la chambre et est restée au lit ou sur la chaise-longue. Dans les premiers jours d’avril, les dégoûts, les maux de cœur ont diminué ; l’appétit devint meilleur, et dès le 8 de ce mois, Madame assurait que les mouvements de l’enfant n’étaient plus douteux. Gependant nous n’avons pu les constater, de manière à n’être plus équivoques pour nous, que dans les derniers jours d’avril, et par conséquent, à quatre mois de grossesse.

A dater de cette époque, S. A. R. a joui de la meilleure santé jusqu’au jour de sa délivrance.

Rêve. — ... J’ai entendu, non de la bouche de S. A. R., mais parmi les personnes qui l’entouraient, raconter un rêve qu’on disait qu’elle avait eu, et qui fut imprimé dans le temps, non seulement en prose, mais encore en vers. Voici le récit de ce rêve tel qu’il a été écrit par madame la duchesse de Berry : « Environ à quatre mois de grossesse, étant endormie, j’ai vu entrer dans ma chambre saint Louis, tel qu’on le dépeint, avec sa couronne en tête, son grand manteau royal à fleur de lys et sa figure vénérable. Je lui ai présenté ma fille. Il a ouvert son manteau, et m’a présenté le plus joli petit garçon. Il a pris sa propre couronne, et la lui a mise sur la tête. Moi, je lui poussais toujours Louise ; il n'a pas moins persisté à maintenir la couronne sur la tête du garçon, et a réfugié pourtant ma fille sous son manteau. Saint Louis a ensuite disparu avec mes deux enfants, et je me suis réveillée, convaincue depuis lors que j’aurais un garçon, et pas un seul doute, depuis ce temps, ne m’est survenu, à cet égard, pendant tout le temps de ma grossesse » (1).

Je suis de mon naturel un peu incrédule, surtout quand il s’agit de rêves, je crois volontiers aux miens, parce qu’ils sont les miens.

(1) Ce rêve donna à la jeune princesse la certitude que l’cnlant quelle portait dans son sein était un fils, et comme un jour Monsieur lui disait que ce serait peut-être une fille qu'elle aurait, clic répondit avec conviction . oc Saint Louis en sait plus long que vous là-dessus, mon père ».

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et que Je puis apprécier les circonstances au milieu desquelles je les ai eus, mais j’avoue que je suis assez difficile quand il faut ajouter foi à ceux des autres.

Nourrices. — Il y a eu pendant cette dernière grossesse une recrudescence effrayante de nourrices ; plus de cinq cents ont été inscrites par nous.

Mais parmi toutes ces nourrices, celle qui se trouva avoir le plus de chances, quoiqu’elle ne fut point accouchée de son premier enfant, nous vint des environs de Lille, en Flandre ; après avoir été présentée à la Princesse, à Monsieur, comte d’Artois, au Roi, etc., elle fut renvoyée par devers nous pour que nous en disions notre opinion.

Cette dame réunissait au physique toutes les belles qualités qu’on désire rencontrer dans une nourrice. Elle était grande, belle femme, d’une bonne et forte constitution ; elle avait un beau teint, de belles dents, des seins superbes, le mamelon bien formé, facile à saisir, et l’excellente tenue d’une riche paysanne ; elle s’énonçait bien, parlait avec aisance, paraissait douée d'un énergique caractère, avait reçu une éducation plus solide que brillante, et à toutes ces bonnes et belles qualités, elle ajoutait le nom de Bayart.

Madame Bayart, n’étant encore que M'>® de Witte, avait donné les preuves du plus grand courage et d’un dévouement sans bornes à la cause Royale, pendant les Cent jours. A peine alors âgée de vingt ans, elle franchissait tous les jours, soit de nuit, soit de jour, la frontière du Nord au milieu des balles et de la mitraille, pour apporter des ordres en France et en reporter la réponse à Gand ; pendant ce service périlleux, la Jeanne d’Arc du Nord, car c’est ainsi qu’on 1 appelait alors, ayant été assez heureuse pour ne pas être prise, et avoir échappé à la fusillade et à la mitraille des canons de Lille, a pu le continuer tout le temps que Sa Majesté est restée à Gand.

Tandis que la courageuse M“« de Witte donnait tant de preuves de dévouement à la famille des Bourbons, un notaire d’Armentières, jolie petite ville de la Flandre, après avoir trouvé dans la bourse de ses amis, et sur le seul crédit dont il jouissait, une ^mme de 5oo,ooo francs, se rendit à Gand pour l’offrir au Roi de France. Sa Majesté ne jugea pas à propos d’accepter cette offrande mais elle n’en combla pas moins le dévoué notaire de bontés et de remerciements.

Ce notaire qui se nommait Bayart, retourna dans son étude, Heureux d avoir fait une bonne action ; M"« de Witte ne l’était pas

moins auprès d’une mère qu’elle chérissait, lorsque quelques années après cette époque si désastreuse pour la France, la Providence voulut que ces deux personnes se rencontrassent dans la société, et que la Jeanne d’Arc du dix-neuvième siècle devint la femme du probe, de l’honnete et du dévoué notaire d’Armentières.

D’après ce rapide tableau des grandes et belles actions de M. et de Madame Bayart, on voit que, réunissant au physique et au moral tout ce que l’on recherche dans une nourrice, cette dame pouvait prétendre à être la nourrice privilégiée. Cependant comme elle ne devait accoucher qu’en juillet, et qu’on ne pouvait prévoir si des causes ne viendraient pas, au moment de ses couches, s’opposer au projet qu’elle avait de nourrir, nous l’engagamesà retourner chez elle et à ne revenir à Paris, avec son enfant, que quand on ferait le choix des nourrices, lui promettant bien qu’elle serait appelée, et quoiqu’elle n’eût pas encore nourri, nous pouvions néanmoins, dès ce moment, lui donner l’assurance qu’elle serait admise la première sur la liste de présentation.

Madame Bayart partit pour Armentières, pleine d’espérance ; mais vers la fin de juin, nous découvrîmes qu’une femme d’un aussi grand caractère portait ombrage à certaines personnes de la maison des Enfants de France, et que l’on avait conçu le projet de l’éloigner. Pour arriver à ce but, la chose offrait de grandes difficultés, car Madame Bayart avait pour elle la Princesse, toute la famille Royale, de puissants, amis haut placés en Cour, enfin toute la famille du Roi, celle de la Princesse, et si l’on eut agi ouvertement, on aurait certainement échoué, peut-être même eûton fini par être démasqué et disgracié.

Loin donc de chercher à nuire ouvertement à Madame Bayart, on témoigna, au contraire, de n’avoir pour elle que le plus vif intérêt. On engagea S. A. R. à la faire venir près d elle avant ses couches, de la loger à Bagatelle, de la confier à nos soins, pour qu’étant mieux dirigée que par une sage-femme ou un médecin peu . habitué à soigner des femmes en couche, elle fut moins exposée aux abcès des seins ou à d’autres accidents qui s opposent à 1 allaitement.

S. A. R., à qui Madame Bayart plaisait infiniment, fut enchantée J de ce projet, et la bienveillance que son auteur paraissait avoir i pour la Jeanne d’Arc du Nord, était, au pavillon Marsan et à la Cour, le sujet de tous les entretiens; tout le monde le félicitait d’avoir eu une pareille idée et chacun croyait ù ses bonnes inien- |

Tt

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tions, excepté nous toutefois, et une dame à qui nous avions fait part de nos doutes.

Néanmoins, avant de donner des ordres pour qu’on fit revenir Madame Bayart, S. A. R. nous instruisit de ce qu’elle comptait faire pour cette dame, et nous demanda en même temps ce que nous en pensions ; heureusement nous étions seul en ce moment avec S. A. R., car ne pouvant croire que l’auteur de ce beau projet pût avoir de bonnes intentions, s’il eût été présent, et surtout s’il eût combattu ce que nous avons dit pour dissuader Madame de faire revenir cette nourrice avant le moment du choix, nous n’aurions peut-être pu résister au plaisir de le démasquer ; mais n’ayant éprouvé aucune réflexion de la part de la Princesse, nous nous sommes borné à lui faire entrevoir que, dans l’intérêt de la nourrice, il valait mieux la laisser faire ses couches au milieu de sa famille que de l’en séparer, dans un moment où l’on éprouve le plus grand besoin d’en être entouré.

En quittant S. A. R., tout nous faisait espérer que nous étions parvenu à la convaincre qu’il valait mieux que Madame Bayart accouchât au sein de sa famille ; elle nous avait même dit : « C’est un parti pris, je ne donnerai pas d’ordre pour la faire venir »; mais la Princesse, qui n’avait plus alors le Prince pour lui faire entrevoir toute la perfidie que cachait le projet de faire accoucher cette dame à Bagatelle, céda aux nouvelles instances des personnes qui avaient intérêt à l’éloigner du berceau, et l’on écrivit à Madame Bayart de se rendre à Paris.

^ Cette dame, ne se doutant pas du piège qu’on lui tendait, se rendit avec empressement aux ordres de S. A. R. Dès le lendemain de son arrivée, Madame Bayart fut installée, par l’auteur même de ce beau projet, à Bagatelle où, nous aimons à le croire, à l’insu de la Princesse et probablement de toute la famille Royale, on avait organisé un service composé de toutes personnes à sa dévotion, pour surveiller les démarches de la pauvre Madame Bayart, qui

était aussi confiante qu’elle avait de franchise, de loyauté et de courage.

pendant le peu d’heures que nous avons passées auprès de Madame Bayart, lorsqu’elle est accouchée (i), que nous sommes parvenu à reconnaître jusqu’à quel point toutes les femmes, dont on 1 avait entourée, étaient peu dignes de sa confiance.

*0 à G heures

I n, d un garçon auquel on a donné le nom de Henri. D.

Choix des nourrices. — Ce n’est qu’après cinq mortelles séances, de six à sept heures chacune, pendant lesquelles plus de deux cents nourrices, sur environ cinq cents qui s’étaient fait inscrire chez moi, ont été examinées par la faculté du roi, celle de S. A, R. Madame la duchesse de Berry et le médecin des enfants, que ce choix a été terminé. Voici le procès-verbal de la dernière séance :

a Les soussignés, réunis pour faire le choix des nourrices de l’enfant de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, ont arrêté que Mesdames Bayart, Dandale, Hildebrand, Goubaud, Robelin, Grandsire et Pacoux seraient présentées comme nourrices, et pour suppléante Madame Beauchain, sauf l’examen qui devra être fait ultérieurement par Monsieur le docteur Deneux.

Paris, le 28 août 1820.

Signé : Portai, Alibert, Distel, Guérin, Baron, Dupuytren, Bougon, Deneux, Thévenot de Saint-Biaise. »

Les sept nourrices ci-dessus nommées, ont été présentées le lendemain, 29 août, à S. A. R. Madame la duchesse de Berry. Cette présentation a eu lieu au pavillon Marsan, et elle a eu ceci de particulier, que tous les regards des personnes qui s’y sont trouvées étaient fixés sur Madame Bayart, qui a du bien jouir ce jour, car bien que toutes les nourrices fussent de belles femmes, il n’y a eu de compliments que pour elle et son enfant; mais ce qui n’a pas été moins remarqué de tout le monde, ce fut 1 état de malaise que, par suite des éloges donnés à la première nourrice, éprouvait une certaine dame, état qu elle cherchait a dissimuler sous un air extrêment affairé, allant d’une nourrice à l’autre, comme pour les examiner et leurs enfants, afin de donner probablement une haute idée de ses connaissances et peut-être faire croire que, pour un pareil choix, elle en savait plus que tous les médecins du Roi et de S. A. R. qui, en moins de quatre ans, avaient eu l’occasion d’examiner plus de douze cents nourrices et près de trois mille enfants; mais elle eut beau faire pour détourner l’attention de ce qui la tourmentait, personne n’en fut la dupe, et M"'« Bayart a été mise aux retenues, ayant toute certitudejd’obtenir, plus tard, la préférence sur toutes celles qu’on lui avait données pour compagnes.

Résidence aux Tuileries. — C’est le 9 septembre 1820, que nous prîmes possession d’une chambre à l’entresol, située au-

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dessus de l’appartement qu’occupait Mademoiselle au rez-dechaussée, et qui, du pavillon Marsan, communique à la galerie de ce côté. Cet entresol avait des chambres sur la rue de Rivoli et sur la cour des Tuileries, dont les entrées étaient à droite et à gauche d’un grand corridor assez sombre.

Pour arriver à ma chambre, il fallait entrer par la porte du pavillon Marsan donnant sur la cour des Tuileries, traverser la grande antichambre du grand escalier conduisant aux appartements de ce pavillon, puis les salles des huissiers de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, celle des huissiers de Mademoiselle, entrer dans un corridor fort peu éclairé du rez-de-chaussée, où se trou-

Fig. 165.

Fig. 156.

vait, à droite, en face de la porte par où l’on y entrait, un petit escalier assez étroit qui conduisait à l’entresol, sur lequel donnait la porte de la chambre qu’on nous avait destinée.

A ce détail des lieux, pour l’intelligence de ce qui est arrivé dans la nuit du 28 au 29 septembre, nous devons ajouter les suivants, qui n'ont pas peu contribué à nous empêcher d’arriver près de S, A. R. Madame la duchesse de Berry, avant que S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux ne fut né.

Pour nous rendre de notre chambre à celle de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, nous avions à descendre un escalier peu élevé, à la vérité, à traverser, d’un côté, la salle des huissiers de Mademoiselle, celle des huissiers de la Princesse sa mère, le grand salon, le billard et la bibliothèque qui précèdent la chambre de • • R. ; d un autre côté, nous avions encore les mêmes salles

des huissiers à parcourir, de meme qu’un palier, avant de sortir de la seconde pour arriver à la porte d’une autre petite antichambre fort obscure qui précédait le billard. Cette entrée, qu’on nommait les « petites entrées » était celle que nous parcourions tous les jours pour rendre visite à la Princesse,

Ainsi, par ce qu’on appelait les «grandes entrées », nous avions cinq grandes pièces et sept à huit portes à traverser, et de l’autre, les deux antichambres des huissiers, un palier, une petite antichambre, le billard, la bibliothèque et sept à huit portes; mais ce chemin était, néanmoins, plus court que par les « grandes entrées ».

Nous devons aussi noter que la nuit, après le coucher, de onze heures à minuit, toutes les portes de ces diverses pièces étaient fermées à clef, dont les unes étaient remises à Madame la gouvernante de Mademoiselle, et les autres à Madame la comtesse de "Wathaire, première femme de chambre, qui couchait auprès de la Princesse, son lit étant placé tous les soirs, moitié dans sa chambre et moitié dans la bibliothèque.

En outre, à la porte d’entrée qui, de la cour des Tuileries, conduisait à l’antichambre du rez-de-chaussée du pavillon Marsan, étaient de jour et de nuit deux grenadiers, l’un de la garde royale et l’autre de la garde nationale. Dans cette antichambre, en face de la porte, se trouvait la loge du concierge, et de plus, des gardes du corps y étaient de service jour et nuit; l’un d’eux était placé sur le palier situé au devant de la porte des grandes et petites entrées de Madame la duchesse de Berry. Tous ces fonctionnaires, à onze heures, minuit, avaient pour consigne, aussitôt que les Princes étaient couchés, de ne laisser ni entrer ni sortir qui que ce soit.

Madame de Wathaire, chargée devenir me chercher, éprouva bien la sévérité de cette consigne ; pour se rendre jusqu’à moi, en venant par les «■petites entrées», il fallait qu’elle éveillât l’huissier de service qui, à son tour, devait éveiller celui qui dormait dans l’antichambre des appartements de Mademoiselle. Madame de Wathaire sortant de chez S. A. R. avec grande précipitation, le garde du corps qui était en faction sur le palier, croisa plusieurs fois la baïonnette, pour l'empêcher dépasser ; il faut encore faire observer que le second huissier ne pouvait donner passage à Madame de Wathaire, qu’après en avoir obtenu la permission de Madame la gouvernante qui avait la clef de la pièce où il dormait.

On voit, par ces détails, combien il a fallu de temps à Madame de Wathaire pour ouvrir toutes les portes fermées à double tour et

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parvenir Jusqu’il nous, et combien il nous en a fallu pour arriver jusqu’à la Princesse. Ces divers obstacles n’auraient-ils demandé que plusieurs minutes, c’était plus qu’il n’en fallait pour que nous n’arrivassions pas avant l’expulsion de l’enfant.

... Le 25 septembre, nous eûmes encore à nous entretenir des nourrices et ce fut S. A. R. Monsieur le comte d’Artois qui nous en donna l’occasion. S. A. R. nous a reçu dans son cabinet avec cette aménité et cette bonté si connues de toutes les personnes qui ont eu le bonheur d’approcher ce prince.

— Je vous ai fait dire de vous rendre chez moi, nous dit-il, pour faire le choix de la nourrice qui doit donner le sein à mon petitfils ou à ma petite-fille, car nous ne connaîtrons notre sort à cet égard que quand ma fille sera accouchée, et cela ne peut tarder, ce me semble.

— Je pense. Monseigneur, que Madame ne dépassera pas le 29 ou le 3o de ce mois.

— Elle peut même accoucher avant, répliqua le Prince.

— Point de doute, Monseigneur, et même dès aujourd’hui.

— Il est donc urgent de désigner la nourrice.

— Ce choix. Monseigneur, ne regarde pas seulement l’accoucheur. La faculté du Roi et celle des Princes doivent y prendre part, et elles n’auront que l’embarras du choix, car toutes les nourrices et leurs enfants jouissent de la plus belle santé.

— Elles sont belles femmes, en effet, et leurs enfants sont superbes.

^ Il en est une surtout qui, au moment du choix, a été nommée à 1 unanimité, et nous étions alors neuf médecins, Monseigneur.

— C’est Madame Bayart, j’imagine.

— Monseigneur l’a nommée, et il est probable qu’elle sera encore désignée à l’unanimité pour donner le sein au nouveau-né.

Vous croyez? Au reste elle le mérite sous tous les rapports.

—• J’en ai la conviction. Monseigneur, mais je ne sais pourquoi, j ai aussi la certitude qu’elle ne restera pas longtemps nourrice.

— Et pourquoi?

— Je suis certain que ce sera ni de sa faute, ni parce qu’clh manquera de lait, mais, j’ai le pressentiment qu’elle ne sera qu( très peu de temps nourrice du nouveau-né.

— Mais si elle se porte bien et qu’elle ait du lait, ce que vom dites, mon cher Deneux, me paraît impossible.

— Nos présomptions peuvent nous tromper, mais n’en déplaise

à S. A. R., elle nous permettra de lui répéter, pour la troisième fois, qu’elle sera choisie à l’unanimité et qu’elle ne restera pas nourrice.

— C’est par trop fort! Eh bien, nous verrons, s’écria le Prince; et par un salut de tête, accompagné d’un sourire gracieux, il nous a congédié.

Le 26 septembre, vers neuf à dix heures du matin, mon ami Lucas vint me voir aux Tuileries; dans le courant de la conversation, il nous adressa cette question :

— Quand donc la Princesse accouche-t-elle ? Tâche donc d’en finir, ajouta-t-il, et de nous donner un Prince, afin que j’aille, avec le cœur joyeux, en porter la nouvelle en Normandie.

— Ayez encore, lui dis-je, un peu de patience ; dans trois ou quatre jours, les destinées de la France nous seront connues.

— Tu auras un Prince, j’en ai l’espoir; mais si nous avons ce bonheur, tu ne sais pas ce qui t’attend ?

— Que peut-il donc m’arriver ?

— Que tu seras pendu.

— A cela près, que le Prince nous arrive.

— Tu l’auras, j’espère, mais tu seras pendu.

— Merci du bel avenir. Toutefois, si comme fils de vilain et comme vilain moi-même, je suis pendu, vous, mon cher confrère, qui êtes baron et noble, vous aurez la tête tranchée.

— Ah ! et pourquoi, je t’en prie ?

— Parce qu’étant venu chez moi, vingt-quatre ou quarante-huit heures avant l’accouchement de la Princesse, on dira que c’était afin d’aviser aux moyens pour que le nouveau-né fut un Prince.

— Eh mais ?

— - Point de mais, Monsieur le baron, on vous regardera comme complice, et comme tel vous serez condamné à avoir la tête tranchée.

... Cette même matinée, après avoir déjeuné etvuS. A. R., je repris l'histoire de David Hume, et j’en avais à peine lu deux pages, que le hasard m’apprit : que les non assermentés, sous le règne de Guillaume III et de Marie, honorèrent Ashton comme un martyr de la fidélité et publièrent que son plus grand crime, aux yeux du gouvernement, était d’avoir en main des preuves évidentes de la naissance du prince de Galles, que beaucoup de gens regardaient conime supposée (i).

(1) V. page 16.

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Cette singulière rencontre, peu après qu’on venait de nous dire : « Si tu as un Prince, tu seras pendu », nous surprit d’une manière assez étrange pour nous engager à relire ce passage, ainsi que les deux pages qui le précédaient. Cette nouvelle lecture, faite avec beaucoup plus d’attention que la première fois, me fit entrevoir que la positon où je me trouvais avait de singuliers rapports avec celle d’Ashton, et que notre colloque de la matinée, jusque-là regardé par M. Lucas et moi comme un pur badinage, était d’autant plus sérieux que, si S. A* R. Madame la duchesse de Berry donnait le jour à un Prince, je ne pouvais échapper à l’esprit de parti, et qu’il ne manquerait pas de me soupçonner d’avoir donné la main à une supposition ou à une substitution de part.

... Le mercredi 27, j’ai eu, de midi à une heure, la visite d’un des aides de camp de M. le maréchal duc d’AIbuféra (1), qui désirait savoir de moi s’il pouvait s’absenter des Tuileries pendant une couple d’heures. Ne pouvant répondre affirmativement qu’il pouvait le faire, je priai son aide de camp de lui dire que, sortant de voir S. A. R., je pouvais l’assurer qu’elle n’était pas souffrante, mais que, néanmoins, elle pouvait accoucher d’un instant à l’autre, et qu’au terme où la Princesse était parvenue, je ne quitterais pas même les Tuileries pendant un quart d’heure, dans la crainte de ne pas être présent à la naissance de l’enfant qu’elle portait.

— S. A. R. accouche donc bien vite, répliqua l’aide de camp.

Comme toutes les italiennes mariées en France, il est rare que l’accoucheur arrive près d’elles assez tôt pour recevoir l’enfant. Après cette réponse, 1 aide de camp nous quitta pour retourner auprès de Monsieur le maréchal qui, comme nous, était pour le moment aux arrêts. Nous n’avons pas appris qu’il les ait rompus- Après cette visite, je passai la journée et la soirée avec Hume. A dix heures du soir, S. A. R. me fit dire de descendre chez elle. Elle était au lit, n’éprouvait aucun malaise, mais ayant, me dit-elle un grand besoin de dormir. ’

La nuit ayant été très bonne, je vis S. A. R. le 28, à onze heures du matin; elle était parfaitement bien.

Ce jour, la Princesse eût, chez elle, dans la soirée, une assez grande reunion qui se prolongea jusqu’à plus de minuit. J’ai vu S. A. R au moment qu’elle sortait du salon, il était minuit et quart, elle avait très chaud, des couleurs assez prononcées et

être désignées par Sa Majesté pour

Tuileries depuisTue^uesT^ la Princesse et, comme tel, il habitait les

paraissait très animée ; cet état m’ayant fait présumer qu’elle pouvait être souffrante, je lui demandai si je pouvais me retirer avec tranquillité.

— Je n’éprouve ni coliques, ni tranchées et rien ne m’indique qu’il survienne du nouveau cette nuit. Vous pourrez, ajouta-t-elle dormir encore tranquillement comme tout le monde, je crois. Il est tard, la soirée a été longue, elle m’a un peu fatiguée, je vais me mettre au lit.

Accouchement. — Quoique S. A. R. fût naturellement très vive, j’avais, dès le matin, remarqué en elle un état de surexcitation qui ne lui était pas ordinaire. Cette vivacité, jointe à ce que je venais d’observer et à ce qu’elle m’avait dit vers trois heures de l’après-midi qu’elle éprouvait un grand bien-être, me fit'soupçonner que la Princesse éprouvait cet état particulier qui précède l’accouchement de 24 à 48 heures et fait dire à la plupart des femmes :

« je me sens trop bien pour accoucher aujourd’hui ».

Néanmoins, je me suis abstenu de faire connaître ma pensée à S. A. R., mais au moment de me mettre au lit, je me suis demandé, vu la manière brusque avec laquelle le dernier accouchement aurait eu lieu, sans les obstacles que j’y avais apportés, en maintenant, contre son gré, la Princesse assise sur son canapé, s il était prudent de me coucher et surtout de me déshabiller. Incertain sur ce que je devais faire, mais commandé par un violent besoin de repos, je pris le parti de ne me déshabiller qu’à demi et de me mettre au lit vers une heure du matin.

A deux heures et demie, une dame frappe brusquement à la porte de ma chambre, en criant: « Monsieur Deneux, venez vite et bien vite, Madame accouche ! » Ayant reconnu la voix de Madame la comtesse de Wathaire, sauter du lif, mettre mes souliers en pantoufles, prendre mon habit, mon gilet et ma cravate, que j’avais eu soin de mettre ensemble, fut l’affaire d’un instant ; puis descendre l’escalier, quatre à quatre, et tout en courant et essayant de passer

mon habit, je rencontrai une autre dame qui courait aussi au devant

de moi pour me presser d’arriver parce que la Princesse était

accouchée. ,

Lorsque j’entrai dans la chambre de S. A. R., j’étais encore sans cravate, n’ayant qu’une manche de mon habit de mise, et passais l’autre dans sa chambre si maladroitement, tout en courant aupres du lit, que mon gilet ne s’est trouvé mis qu’à demi. La pendule marquait deux heures et demie.

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A peine étais-je entré dans la chambre, où la garde, Madame Lemoine, m’avait précédé d’un instant, que S. A. R., qui était sous l’influence de là plus grande exaltation qu’il est possible d’éprouver, mais conservant toute sa tête, me dit avec une extrême vivacité :

« Accourez vite, nous avons un Prince ; je suis accouchée en deux douleurs ; je suis bien, ne vous occupez pas de moi ; soignez mon enfant. »

M’ayant demandé ensuite s’il y avait du danger à laisser le Prince dans l’état où il était, je lui répondis :

— Non, Madame, le Prince respire librement, crie très fort; il est, en un mot, si plein de santé et si bien, qu’il peut y rester jusqu’à la délivrance, quand meme elle n’aurait lieu que dans une heure.

— En ce cas, dit la Princesse, ne coupez point le cordon ; je veux qu’on voie l’enfant tenant encore à moi et qu’il est bien le mien. Qu’on aille bien vite chercher M. le duc d’Albuféra.

— Et même d’autres témoins, Madame, avons-nous ajouté.

— Eh bienoui,répliquavivementS. A.R.encored’autrestémoins.

MM. Baron et Bougon, étant successivement arrivés, ont, cornme nous, donné l’assurance que le Prince pouvait, sans aucune

crainte, rester dans la situation où il était, jusqu’à l’arrivée des témoins.

Lors de mon arrivée près de S. A. R., une chose qui ne m’avait' pas moins frappé que son état d’exaltation, c’était la position dans aquelle J avais trouvé la Princesse dans son lit, et mes deux col- 1 gués n en ont pas été moins surpris que moi, probablement, car elle y est restee jusqu’après la délivrance.

Cette position était telle que la Princesse se trouvait avoir la tÉte aux pieds du Itt, ayant sous elle le drap de dessus et les couvertures renversées vers cette même partie du lit. L’enfant qui baignait en

cotégauche.entrelescuisses, ayant la tête prèslesgenoux des A R ■

figure tournée du côté de la ruelle du lit ne pouvait être vue ei de "rrièrT™.''"' P’>ni= de la chemise

A l’arrivée de MM. Baron et Bougon, le Prince était encore dans

»:::reT:Tui r hng::ret\‘'ie“p;r

(1) Cette situation de l’enfant en première position de l’oeeip

a fait présumer qu’il s’était présenté

qui, pour remplir les intentions de S. A. R., n’avait point été coupé, ne fût point dérangé ; il pouvait être vu dans sa plus grande longueur (i), adhérant, d’un côté, à l’ombilic de l’enfant et, de l’autre, traversant les parties externes de la génération pour se rendre au placenta, non encore expulsé.

Sur ces entrefaites, arriva un grenadier de la garde nationale qui put vérifier le sexe de l’enfant et voir, tout à son aise, qu’il tenait encore à sa mère par le cordon, car elle se mit tout à nu des pieds à la tête, en écartant même les cuisses pour qu’on pût voir le cordon jusque dans les parties. Un garde du corps arriva aussi dans ce moment, mais lui ayant fait observer qu’étant de la maison, il ne pouvait servir de témoin, il allait se retirer lorsque S. A. R. le pria de se rendre auprès de M. le duc d’Albuféra pour hâter son

arrivée. . ,.

Au grenadier de la garde nationale, et peu d instants apres qu il

était avec nous, plusieurs grenadiers de la même garde (fig. i Sy) (2), ont été introduits dans la chambre de la Princesse qui, à l’instant même, se découvrit aussi compl^ètement qu’elle venait de le faire pour le premier, et comme ces Messieurs se trouvaient, peut-etre par décence autant que par respect, à une certaine distance du lit (3), la Princesse, qui peut-être aussi s’aperçut de la surprise qu’ils éprouvaient devoir qu’une femme de son rang osât, en présence de tant de monde, s’affranchir de toutes les lois de la pudeur, leur dit : « Ne craignez rien, Messieurs, approchez et voyez si c est

üî sur cette gravure sont: au milieu, sur le

secon?nS Madfme la'^duehesse de Berry sur son Ht 1

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Sur la gauche. =««

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l'un des grenadiers se serait ecric, les la sous vos ordres 1 . j-

.ŒlLtimn^rc^'ui'dirhada^

« SS Ln capitaine gui a.

été sa première berceuse ». ■,

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bien un garçon » ; puis, me recommandant de faire voir à ces Messieurs que le cordon était entier, que l’enfant n’était pas encore séparé de sa mère, je pris le cordon ombilical de manière à leur faire voir qu’il adhérait à l’ombilic de l’enfant et qu’il traversait les parties pour se rendre au placenta.

Tandis que tout ceci se passait, ayant remarqué que la matrice, au lieu de diminuer de volume, en prenait un plus grand que celui qu’elle avait lorsque j’arrivai près de S. A. R., je n’étais pas sans inquiétude sur la quantité de sang qui s’accumulait dans sa cavité,

l'iG. 157. — Naissanie du duc de Bordeaux, d’après une gravure de l’époiiuo.

car l’augmentation du volume de cet organe ne pouvait avoir d’autre cause ; et n’ayant pas affaire à une femme qui pouvait, sans danger, en perdre une certaine quantité, je manifestai à la Princesse, sans lui en faire connaître le motif, le désir de faire la section du cordon et d’opérer la délivrance; mais elle s’y opposa, et me dit formellement : « Je veux qu’on attende les témoins désignés par Sa Majesté et tout au moins Monsieur le maréchal qu’on est allé chercher. » Jugeant toutefois que je pouvais le faire sans danger de

mort pour S. A. R., je différai encore, mais bien malgré moi, à la délivrer.

Cependant^ la Princesse éprouvait du malaise et, de temps en temps, des bâillements, que nos confrères attribuaient, peut-être,

à l’affaissement qui succède toujours aux grandes secousses morales, tandis que nous, entouré de toutes personnes qui allaient et venaient, ne sachant ce qu’elles faisaient et ce qu’elles disaient, conservant tout le sang-froid dont la nature nous a doue, et ayant pu suivre des yeux le développement insolite que prenait le globe utérin, nous rapportions l’état de la Princesse à une hémorragie interne qui avait pour cause le séjour du placenta sur l’oritice de la matrice. J’étais même convaincu que telle était la cause qui s’opposait à l’écoulement du sang au dehors, circonstance qui maintenait tout le monde dans la plus grande sécurité sur le danger que courait S. A. R. ; j’allais prendre le parti d’opérer la délivrance, sans séparer l’enfant de son arrière-faix, afin de prévenir une plus grande affusion de sang, lorsqu’on annonça Monsieur le maréchal.

Aussitôt que le noble guerrier parut dans la chambre, S. A. R. lui dit : « Arrivez-donc, maréchal, nous vous attendons pour retirer mon enfant de là ».

Le maréchal, doublant le pas, était à peine un genou en terre, au devant et très près du lit de la Princesse, que, s’étant découverte pour la troisième fois, des pieds à la tête: « Voyez, lui dit-elle, il tient encore à moi, le cordon n’est pas encore coupé et ne le sera que quand vous en aurez la certitude. M. Deneux, faites bien voir au maréchal que vous n’avez pas encore coupé le cordon ».

Me conformant aux ordres de S. A. R., j’exerçai quelques tractions sur le cordon du côté répondant à la mère qui, en ce moment, avait encore grand soin de bien écarter les cuisses. Monsieur le maréchal ayant alors déclaré, en présence de tout le monde, que le cordon était intact, que l’enfant tenait bien encore à sa mère, et qu’il était du sexe masculin, je me mis en devoir de pratiquer la section et la ligature du cordon.

Cette opération a été faite en présence de Monsieur le maréchal, de MM. les gardes nationaux, de MM. Baron et Bougon ; aucun témoin n’avait encore quitté la chambre de S. A. R., tous entouraient son lit en ce moment. Après cette opération, j’enlevai le Prince du lit de sa mère qui venait de donner tant de preuves de courage, de sang-froid et je le remis promptement entre les mains de la gouvernante.

11 était plus que temps d’opérer la délivrance, et je ne pouvais plus la différer; ce motif est le seul qui m’a empêché d’attendre le second témoin, M. le duc de Coigny, pour séparer 1 enfant de sa mère. J’étais déjà en présence de tous les témoins, occupé à rechercher quel pouvait être l’endroit où était situé le placenta, et je

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reconnaissais qu’il obstruait complètement l’orifice de la matrice, quand S. A. R. Madame la duchesse de Berry eut l’idée de donner des ordres pour qu’on fît entrer dans sa chambre tous les militaires qui se trouvaient au château, afin qu’ils vissent son fils. « C’est impossible, me suis-je vivement écrié, la délivrance est urgente, il n’y a déjà que trop de monde, et Madame, après l’opération, aura besoin du plus grand repos. Qu’on porte l’enfant au salon » (i). Puis saisissant le cordon, quelques tractions dirigées convenablement, jointes à des frictions faites sur le fond de l’utérus ont suffi pour amener l’arrière-faix dans le vagin et de là à la vulve qu’il a bientôt franchie.

Son extraction a été suivie immédiatement d’environ deux palettes et demie à trois palettes de sang, en partie liquide et en partie coagulé. Néanmoins, jugeant, par le volume que l’utérus conservait, qu’il en contenait encore, je portai d’abord le doigt indicateur puis le médius de la main gauche dans sa cavité, pour diviser les caillots de sang et exciter son action ; mais observant, malgré le soin que j’avais de faire avec la main droite des frictions assez fortes sur la région hypogastrique, que la matrice restait inerte et continuait à verser du sang, j’introduisis toute la main gauche dans sa cavité.

L’organe étant alors massé de l’intérieur à l’extérieur, fut vivement excité; il sortit de son inaction, se débarrassa du reste de sang qu’il contenait encore, expulsa la main que nous y avions portée, et la cavité utérine, par le rapprochement de ses parois l’une contre l’autre, fut si bien effacée, qu’il ne nous resta plus de crainte sur le retour de l’accident.

Pendant ces diverses manœuvres, qui ont demandé un peu de temps, S. A. R., qui se trouvait dans un état voisin de la défaillance, ne cessait pas de nous demander :

Mais que faites-vous, que voulez-vous faire?

Et nous de lui répondre:

— Ce qui est nécessaire, Madame.

— Vous ne m'avez jamais fait pareille chose. Mais c’est affreux.

C est pour que Madame n’ait pas de tranchées.

Mais c est horrible, vous voulez me tuer.

— Non, Madame, non, je veux vous éviter des tranchées.

— Vous voulez me tuer, c’est horrible.

— Vous tuer, Madame, Dieu m’en garde !

— Laissez-moi.

— Du courage, Madame.

— Je me meurs, finissez.

— Encore un peu de patience, Madame.

— De grâce, ne me tuez pas.

— Ne craignez pas, Madame.

— Je me meurs.

— J’ai fini, Madame.

— Ah !

S. A. R. était, en effet, sur le point de perdre tout à fait la connaissance, au moment où je terminais l’opération. On lui faisait respirer du vinaigre, on lui en frottait les tempes ; mais ce qui la ranima complètement, ce fut surtout l’application subite, inattendue et à froid sur rhypogastre d’une serviette pliée en sept à huit doubles, trempée dans de l’eau-de-vie, et un petit verre de Malaga que je lui fis donner immédiatement après l’emploi de ce moyen.

Bientôt, l’état de la Princesse nous a permis de soutenir la compresse au moyen d’un bandage de corps ; de substituer du linge sec et chaud au linge mouillé et froid, ne lui donnant toutefois que le moindre mouvement possible et sans la changer de place dans son lit. La pendule marquait alors trois heures et quart.

La Princesse était toujours très pâle, mais se trouvait bien de cette espèce de demi-toilette, elle avait repris courage ; sa gaieté même était reparue et elle venait de nous dire, lorsqu on annonça Sa Majesté : « Je n’ai pas fait la carpe pâmée, mais peu s’en est fallu ».

Cette visite du Roi nous donnait un peu d’inquiétude. Sachant, par expérience, que Louis XVIIl ne cessait jamais d’être Roi, qu’au milieu des plus grandes joies publiques, il n’y paraissait qu’avec un cœur frappé de glace, et que S. A. R., ne pouvait se trouver en sa présence sans éprouver la plus vive impression morale, j’avais à redouter que cette entrevue ne fit reparaître l’accident que je venais de combattre, ou n’en déterminât d’autres. Pour être plus à portée d’observer ce qui surviendrait pendant cette visite, lorsqu’on annonça Sa Majesté, S. A. R. était encore dans la même position où je l’avais trouvée à mon arrivée près d’elle, je me plaçai au devant et à la tête du lit, de manière à être en face de la Princesse et à bien voir sa figure, afin que tout ce qui se passerait en elle ne pût m’échapper (i).

(1) Dans un tableau de M. üros, je me trouve plaeé dans la ruelle du

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A mesure que le Roi approchait du lit de S. A, R., tous ceux

Ii'àlsïv Deneux doit faire confusion; il confond Gros oui

.0 verre: n^Ût^a^/o^-lic^cPïïfrdrs^il'nSr ‘5‘^iir

FiG.lfiS. — Naissaaco du duc de Bordeaux, d’après Fragouard,

qui l’entouraient purent remarquer qu’elle pâlissait, et qu’elle faisait manifestement les plus grands efforts pour prendre un air plus composé et plus grave. Quand Sa Majesté a été près du lit de sa nièce, elle lui dit : « Dieu soit béni ! vous avez un fils ». Puis elle s’assit près du lit. C’est alors que le Prince a été présenté au Roi, qui tout aussitôt remit à la Princesse un magnifique bouquet de diamants avec un superbe portefeuille fortement garni de billets de banque, en lui disant :

— Ceci est pour vous, et ceci, en désignant l’enfant, pour moi.

— Sire, répliqua S. A. R., ce n’est qu’un échange, tenant le bouquet d’une main et, de l’autre, désignant le Prince au Roi.

Après cette scène touchante qui me rappelait ce qui s’était passé à la naissance du bon Henri de Navarre, où a dû assister un de mes ancêtres, Madame la gouvernante remit le Prince à la garde, qui fut prendre place au foyer où se rendit aussitôt M. Baron, médecin des enfants de France. La garde et le médecin étant encore peu au courant des usages de la cour, et ignorant sûrement qu’en présence de Sa Majesté, il fallait savoir se taire jusqu’à ce qu’elle daignât vous adresser la parole, se disputaient le droit de frotter les lèvres du nouveau-né avec une gousse d’ail et de lui faire boire du vin de Jurançon ; la garde prétendait que c'était son droit et M. Baron soutenait que ce droit appartenait au médecin, et comme ils parlaient assez haut pour que le Roi entendît quel était le motif de leur petite querelle, Sa Majesté se tourna vers eux et dit brièvement d'un ton fort sévère : « Je suis Roi de

Navarre ici». ^

Placé à la gauche de Sa Majesté, j’avais près de moi et à ma ; gauche la table de nuit, sur laquelle se trouvait l’énorme tête ■: d’ail envoyée de Pau; pendant que Madame la gouvernante, qui avait compris le Roi, allait prendre le Prince, je détachai de la tête d’ail une gousse que je dépouillai promptement d’une partie = de son enveloppe, et aussitôt que le Prince fût placé sur les genoux | du Roi, je présentai à Sa Majesté la gousse que je venais de pré- . parer. Je crois pouvoir assurer que jusque-là j’avais été peu remarque ^ -, par le Roi ; mais aussitôt qu’il vit la gousse d’ail, ^ il se tourna de mon côté, jeta sur moi un de ces coups d’œil particuliers, qui lut , étaient propres lorsqu’il n’attendait plus aucun service de vous, prit | l’ail, en frotta assez maladroitement les lèvres de l’enfant (tig.^ 1 58), g abandonnant ensuite au médecin ou à la garde le soin de lui faire « boire du vin de Jurançon qui n’a pas dû flatter le palais de S. A. R., ^ car je puis assurer que, désirant en connaître la qualité, je fus puni |

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de ma curiosité, et que je ne l’ai pas trouvé supérieur au vin de Suresnes.

Revenons au coup d’œil de Sa Majesté. Il avait tout à la fois quelque chose de vif, de perçant, de sévère, de rude et même de dur. Ce regard me dit tant de choses que, ne pouvant manifester hautement ma pensée, je me suis dit à part moi : « Sa Majesté nous fait savoir que la famille Royale n’ayant plus besoin de nos services, tout était fini; que nous n’avions à attendre de Sa Majesté, ni récompense, ni même un mot gracieux qui aurait suffi pour nous dédommager du sacrifice que nous avions su faire de notre avenir ».

Dans cette grande circonstance où tout le monde était transporté de joie, Louis XVIII, conservant toute sa gravité de Roi de France, renouvela si gauchement la scène du Roi de Navarre à la naissance

de Henri IV, qu’on put croire qu’il remplissait ce rôle a contrecœur. Il quitta bientôt S. A. R. pour se rendre au grand salon, où toute la Cour était réunie, et dès lors, n’en ayant point recherché l’occasion, je n’ai point eu l’honneur de le revoir ni de lui parler.

Ce n est qu’après cette visite de Sa Majesté, que S. A. R. a pu etre tranquille et prendre un peu de repos. Elle avait eu l’intention d’accoucher dans son grand salon de réception, où en face du tableau, qui a fait tant d’honneur à Kinson, était placé le portrait de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, peint par Gérard, et de passer le temps de ses couches dans la pièce voisine. Ce grand salon était, de 1 appartement qu occupait la Princesse au pavillon . Marsan, la seule pièce qui fût assez vaste pour contenir toutes les personnes qui avaient droit de présence à son accouchement; mais l’expulsion des eaux et de l’enfant a été si brusque, qu’elle n’a pu s’y rendre, ni même reprendre dans son lit la position qu’un besoin pressant d’uriner l’avait contrainte à quitter ; car c’est après avoir renversé son drap et ses couvertures vers les pieds du lit, s’être placée sur les genoux, avoir pris son pot de chambre et en faisant un léger effort pour satisfaire ce besoin, que les eaux furent expulsées et que, par une douleur qui survint ensuite, l’enfant le fût si promptement que, dans la crainte de lui faire mal, ou de le blesser elle eût à peine le temps de se renverser en arrière; ce qui a faii qu elle s est trouvée avoir la tête au pied du lit ; position qu'elle

m'eTonvlr « où elle est restée jusqu'au mo-

it qu^elle a etc changée de chambre et de lit.

De même que toutes les personnes qui avaient droit de présence a 1 accouchement de S. A. R„ Monsieur le duc et M- la duchesse

d’Orléans ne sont arrivés auprès de la Princesse, qu’après la naissance du Prince. Leur visite, quoique moins longue que celle de Sa Majesté ; me fit faire des réflexions d’une bien autre importance; mais je me bornerai à dire qu’il m’a été impossible d’ajouter foi aux félicitations que L. A. R. adressèrent à la Princesse et surtout à leurs protestations d’amitié et d’attachement. Peut-être ceci tientil à ce que nous n’avons jamais pu partager l’espèce d’engouement que tous les libéraux avaient alors et ont encore aujourd’hui pour la famille d’Orléans (i).

Je viens de dire, il y a un instant, que S. A. R. avait le projet de quitter sa chambre pour aller passer le temps de ses couches dans une pièce voisine du grand salon; mais comme ce projet eût été sans but pour S. A. R., si elle n’avait pas eu le bonheur d’avoir un fils, il est d’autant plus probable qu’elle serait restée dans sa chambre, qu’on n’y avait rien dérangé, que l’ameublement de cette pièce, au moment de l’événement tant désiré, était encore tel qu’il avait toujours été jusque-là. Cette pièce était, en effet, la seule qui pouvait permettre à la Princesse d’être témoin de l’allégresse générale et d’assister pour ainsi dire aux réjouissances publiques. Un peu plus grande que sa chambre à coucher, elle permettait d’y placer un lit, de manière que la Princesse pouvait voir tout ce qui se passait dans le jardin des Tuileries et être vue des personnes ou des curieux, en rapprochant son lit de la croisée, ce qui n aurait pu se faire que très difficilement dans l’endroit où elle couchait depuis son séjour au pavillon Marsan.

Quoique S. A. R., peu après sa délivrance, eût donné l’ordre de préparer sa nouvelle chambre, ce ne fut cependant que quand le Roi eut, avec toute la Cour, quitté le pavillon Marsan, qu il a été possible de la disposer; et bien qu’on ait fait grande diligence, 1 ameublement nécessaire pour la recevoir, n a pu etre complet qu après quelques heures. Dès que tout a été préparé, la Princesse pouvant être transportée sans danger, on lui fit une toilette d accouchée, qu’elle supporta parfaitement, et son transport eut lieu de suite.

Ce changement de chambre et de lit était à peine teiminé que la

(1) Est-il vrai qucM. le duc d’Orléans, parlant un jour à M. le duc d’Albu fera de sa présence comme témoin, lui demanda s'il était certain que c duc de Bordeaux fût bien l’enfant de Madame la duchesse de Berrj . s -i vrai que Monsieur le Maréchal ait répondu avec beaucoup de vivacité: « Plus certain que de la légitimité des miens. Monseigneur, car ) ai vu la ce que je n’ai jamais vu chez moi ». Nous l'igorons, mais le fait nous ace affirmé. D.

MOYEN AGli ET TEMPS MODERNES

garde se rendit auprès du Prince nouveau-né, qui réclamait ses soins. Resté seul auprès de la Princesse, un des huissiers vint de suite annoncer Monseigneur l’Ambassadeur de sa Majesté le Roi de Naples et des Deux-Siciles, lequel ayant été introduit, me rendit témoin d’une scène que j’aurais trouvée des plus burlesques, s’il m’eût été possible de comprendre que, pour donner des preuves d’attachement et de dévouement aux Princes, il était nécessaire de s’avilir et de se dégrader. Voici ce qui s’était passé :

Je venais de trouver tout naturel qu’un Maréchal de France, en vrai Chevalier Français, ait mis un genou à terre, en arrivant près d’une jeune Princesse, aimable par ses manières, ses bontés et le grand courage dont elle donnait en ce moment tant de preuves ; mais qu’un Ambassadeur en grand costume, tout couvert de décorations, qui doit, partout où il se trouve, représenter le Prince dont il est l’envoyé, se jette à genoux, en paraissant à une porte dont on lui ouvre les deux battants, qu’il mette les deux bras en croix sur sa poitrine, comme le pénitent le plus humble, qu’il se courbe ensuite au point que sa tête touche presque la terre, et que, dans cette attitude du plus grand des suppliants, il se traîne sur les deux genoux, delà porte jusqu’à une distance respectueuse de trois ou quatre pieds du lit de S. A. R., enfin que tout le temps qu’il resta à la féliciter sur son heureuse délivrance et sur la naissance du Prince, à qui elle venait de donner le jour, une pareille abnégation, je ne dirai pas de soi-même, ni de son rang, mais du Prince qu’on représente (i), me causa tant de surprise et une si grande indignation que, pour la cacher et n’être pas plus longtemps témoin d’une pareille bassesse, je fus me réfugier dans une embrasure de croisée et derrière un rideau.

Legrand mouvement du jardin des Tuileries, l’immense quantité de personnes de toutes les classes de la société, rassemblées devant la balustrade qui sépare un groupe d’orangers et de lauriers, placés au-dessous de l’appartement de S. A. R., la figure rayonnante de joie de toutes ces personnes qui semblaient vouloir franchir cette faible barrière afin de voir de plus près la mère du jeune Henri, fixa bientôt mon attention au point de me faire oublier M. 1 Ambassadeur de Naples, et j’étais à rechercher si, parmi tout

(1) La conduite de M. l’Ambassadeur me parut d’autant moins digne que, plein de respect pour l’autorité paternelle, il me semblait voir Sa ajes^ e Roi de Naples, en son absence et dans une Cour étrangère, aux pieds de sa fille et dans une position trop humiliante pour celui qui nous a donné le jour. D. r

LES AGCOUCriEMENTS A LA COUR

ce monde si joyeux, il n’y avait pas quelqu’un de ma connaissance (i), lorsqu’après le départ de S. E., dont je ne m’étais pas aperçu, S. A. R. me demanda ce qui attirait tant mon attention.

C’est, lui dis-je, tout ce monde qui est rassemblé devant la balustrade et qui semble vouloir la franchir, dans l’espoir de voir V. A. R. et probablement le Prince.

Vous croyez, me dit la princesse, que toutes ces personnes attendent le moment de voir Henri.

— Non seulement je crois qu’elles sont là pour voir Monseigneur, mais encore la Princesse.

— ■ Mais je pourrais les satisfaire, si on m’apportait Henri, et si on rapprochait mon lit de la croisée.

— S. A. R. doit se soigner, elle en a le plus grand besoin, lui dis-je. D’ailleurs on est occupé à la toilette de Monseigneur et il est nécessaire aussi de ne pas le fatiguer ; dans le courant du jour, Madame pourra le faire si elle continue à bien aller.

— Vous êtes toujours sévère ; cependant, tandis que vous étiez à considérer tout ce monde, je m’occupais de vous, et M. l’Ambassadeur s’est chargé de ma commission auprès de la Cour de Naples.

— S. A. R. me permettra de lui en témoigner d’autant plus ma reconnaissance, que j’avais l’intention de la supplier de vouloir bien prier Sa Majesté des Deux-Siciles de m’accorder une récompense, fût-elle des plus minimes.

La Princesse m’ayant vivement répliqué, et en témoignant un peu d’humeur, à ce qu’il me parût : « Une récompense! et pourquoi, pour m’avoir mise à la torture sûrement ? dites donc une grâce ».

Cette réplique inattendue, me paraissant être, de la part de la Princesse, un reproche, dont j’ai senti, peut-être trop vivement, ce qu’il pouvait avoir d’injuste, me fit prendre le parti de lui faire connaître le motif pour lequel je l’avais mise à « la torture », et pour atteindre mon but, je lui répondis sèchement :

— C’est une récompense et non une grâce.

— Et pourquoi méritez-vous une récompense, je vous prie ?

— Pour avoir sauvé du plus grand danger votre A. R.

— Et de quel danger ai-je été menacée ?

— A présent, je puis le dire à V. A. R. : un accident des plus graves menaçait vos jours, je ne pouvais plus différer la délivrance et j’allais la terminer, lorsque le duc d’Albuféra est arrivé.

(1) Je soupçonnais ma bcllc-nicrc, qui ne craignait pas la foule, de s'y trouver. U.

— Quel était cet accident ?

Comme la Princesse Charlotte, Madame a été au moment de

succomber à une perte interne.

Ah I je ne savais pas pourquoi Je me sentais mourir.

On meurt, en pareil cas, et l’accouchée de même que toutes

les personnes qui l’entourent ne peuvent savoir pourquoi. Le sang s’amasse à l’intérieur, rien ne paraît au dehors. Il faut l’extraire et je n’ai pu le faire sans mettre Madame « à la torture »

— Etmoi, me demanda encore avec vivacité la Princesse, quelle sera ma récompense pour avoir tant souffert ?

Fig. 1o9. Fig. 160.

La plus belle de toutes, Madame, celle d’être la mère d’un petit fils de France.

Vous avez raison ; pour l’être, j’aurais fait le sacrifice de ma

vie.

S. A. R. a été plus près de la perdre qu’elle ne le pense.

— Saint Louis nous protégeait.

Il est mon patron, Madame, et la saint Louis est le jour de ma naissance.

— Ah !.. .

La garde étant survenue en ce moment, et plusieurs autres dames, S. A. R. demanda qu’on lui apportât son fils; mais ayant encore été assez heureux pour obtenir d’elle que la mère et le fils resteraient en repos jusque dans l’après-dîner, je la confiai aux soins de la garde.

Ayant appris, en sortant de chez S. A. R., que M. le Chancelier

de France, M. le Chevalier d’Aubray, recueillait les déclarations de toutes les personnes qui avaient vu l’enfant tenant à sa mère avant qu’elle ne fût délivrée, je rédigeai la mienne sur-le-champ afin de pouvoir la lui remettre, lorsqu’il viendrait la réclamer. Peu après l’avoir signée, il se présenta chez moi, accompagné de plusieurs autres personnes, et sur sa demande, je la lui ai remise. Après en avoir pris lecture, il me quitta, en m’annonçant qu’on me ferait connaître les ordres de Sa Majesté, pour que j’aie à me trouver à la lecture du procès-verbal et le signer.

Procès-verbal de l’acte de naissance de S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux.— C’est dans une grande salle des Tuileries, que l’on m’a dit être le cabinet du Roi, que la lecture de ce procès-verbal a été faite et signée. Dans cette pièce, où nous avons été introduits en même temps que nos collègues MM. Baron et Bougon, nous y avons remarqué un meuble en forme de secrétaire que l’huissier nous dit être celui dont Sa Majesté s’était toujours servi en Angleterre. Près de ce secrétaire, était le fauteuil de Sa Majesté, au devant duquel on avait placé un bureau et, sur une même ligne à droite, devant et à gauche, une rangée de sièges différents et disposés de manière à former un grand cercle.

Sa Majesté, après avoir été annoncée, entra, suivie de tous les Princes et Princesses de la famille Royale, des grands dignitaires de la couronne, etc. et fut prendre place au bureau, d’où elle pouvait voir tout le monde. Les Princes, les Princesses et les grands dignitaires se placèrent, selon leur rang, et à la suite étaient les témoins. Leur place étant désignée à l’avance, je me suis trouvé sur la même ligne et à la gauche de Sa Majesté, de manière toutefois à la voir presque en face, de même que toutes les personnes qui formaient le cercle. Enfin, quand tout le monde fut assis, j M. le Grand-Chancelier, placé au bureau et à la gauche du Roi, en prit les ordres et donna lecture du procès-verbal et de l’acte de ; naissance. Voyez le Moniteur du 3o septembre 1820. ^

Pendant que les témoins, les Princes, les Princesses, etc., etc., >, signaient l’acte, la contenance de certaines personnes a été telle, qu’elle a dû être remarquée par d’autres que nous, et Sa Majesté, en face de qui elles étaient placées, a dû voir la peine que leur eau- > sait la naissance d’un petit-fils de France. j'

Parmi tout ce monde, près de Madame la duchesse d’Orléans | était placée une dame qui, par son air cavalier et sa mise de mau- î

vais goût, semblait n’être venue à cette rénnion que pour menacer ^

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et braver toute la Cour ; comme elle nous était inconnue, nous priâmes M. Bougon de nous dire qui elle était, mais ne la lui désignant que des yeux, il nous demanda de quelle dame nous voulions parler.

— De celle dont la figure porte un masque à la livrée de Gondé et qui a sur son épouvantable tête un turban orange.

— Mais... c’est Mademoiselle d’Orléans, médit M. Bougon.

— Comment, c’est là Mademoiselle Adélaïde! Mais, lui dis-je, elle est affreuse, elle a l’air d’une mégère et d’une furie sortie des enfers.

— Ne parlez donc pas si haut, on pourrait vous entendre.

— Peu m’importe, son effroyable laideur, mon cher collègue, m’épouvante, sous certains rapports; sa figure, de même que celle de son frère, sous d’autres, me rappelle ce que celle de Philippe- Egalité avait d’ignoble, mais sa digne fille doit être plus audacieuse que n’était ce lâche conspirateur.

— Oh ! mais c’est une maîtresse commère, dit M. Bougon.

La faculté a}’’ant été appelée à signer le procès-verbal de la naissance de S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux, Je cessai toutes mes investigations.

Choix définitif de la nourrice. — Peu de temps avant de nous rendre au cabinet du Roi, pour entendre la lecture de l’acte de naissance de Monseigneur le duc de Bordeaux et le signer, la faculté du Roi et celle de la Princesse, réunies au pavillon Marsan, firent le choix de la nourrice, et Madame Bayart a été, comme je 1 avais prévu, désignée à l’unanimité pour 'donner le sein à Monseigneur.

Madame Bayart fut installée sur-le-champ près du berceau, où, selon nous, reposait les destinées de la famille de saint Louis’ celles de la France et peut-être celles de l’Europe. Toutes les personnes dévouées à la famille Royale se réjouissaient de voir la Jeanne cl Arc du Nord veiller sur les jours du dernier rejeton delà branche aînée des Bourbons, et déjà on nous regardait comme un faux prophète, lorsque surgit tout à coup, au milieu de la nuit un bruit des plus sinistres qui jeta tout le monde dans la plus grande consternation; mais n’anticipons pas sur l’avenir, et bornons-nous, pour instant, à dire que Madame Bayart, ayant trop de lait pour le nouveau-né, on retint son enfant près d’elle.

Séjour au pavillon Marsan pendant que S. A. R.

était en couche. — Après avoir été changée de chambre et de lit, S. A. R. Madame la duchesse de Berry eut quelques tranchées assez fortes, qu’une potion calmante dissipa. Elle put alors prendrè deux ou trois heures de repos qui lui a rendu toute sa vivacité et fait oublier toutes les recommandations que nous lui avions faites de ne pas trop prendre part à l’allégresse publique. Aussitôt qu’elle fut réveillée, elle donna l’ordre de rapprocher son lit de la croisée et de lui apporter son fils. La garde arrivant avec lui, la Princesse se met sur son séant, le prend de suite et le montre à la foule des curieux rassemblés sous les croisées. Tout aussitôt, les mouchoirs s’agitent; l’air retentit des cris de « Vive Madame la duchesse de Berry ! Vive le duc de Bordeaux ! » et l’enthousiasme est général.

. . . Après le feu d’artifice, je vis S. A. R. qui, étant disposée à passer une bonne nuit, me permit d’aller prendre du repos dont j’avais un assez grand besoin.

Le 3o septembre, ayant appris, vers six heures et demie du matin, que S. A. R. avait éprouvé quelques tranchées qui ont été promptement calmées, et que, depuis ce moment, elle reposait d’un sommeil tranquille, je fus chez moi; à peine étais-je auprès de ma bellemère, qu’elle me dit :

— Le canon des Invalides m’a guéri du catarrhe qui, pendant six mois, vous a donné tant d’inquiétudes. Depuis ce moment, je me sens à merveille, je respire librement et facilement; le canon des Invalides a bien plus de vertus que toutes vos potions et est un bien meilleur médecin que vous tous.

— Je vous félicite, lui répliquai-je, et me réjouis de ce que le canon ait eu plus de succès que tous nos moyens; j’espère que votre guérison sera radicale ; et contre mon attente, elle l’a été.

Vers dix heures du matin, on vint me dire que S. A. R. désirait me voir, et comme pour me rendre chez elle, j’étais contraint de traverser la salle des huissiers de Mademoiselle et celle des huissiers de Madame la duchesse de Berry, je rencontrai dans cette dernière une personne qui me dit, en présence des huissiers . « Je suis bien aise, Monsieur, de vous rencontrer, pour vous féliciter et vous apprendre que Sa Majesté vous fait un don de z5,ooo francs sur sa cassette ».

Un peu surpris, je lui en témoignai ma reconnaissance, mais me rappelant, à l’instant même, le coup d œil que m’avait lancé Sa Majesté, il y avait à peine 24 heures, j’ajoutai :

— Cette nouvelle me paraît bien douteuse.

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— Mais Je vous assure, répliqua vivement la même personne, que la nouvelle est certaine.

— La chose est possible, ai-je reparti, mais je ne puis y ajouter foi. Et je continuai mon chemin pour me rendre chez S. A. R.

... Le I" octobre, on est encore revenu sur le don de Sa Majesté, et ce fut la même personne qui, traversant la salle des huissiers de Mademoiselle, nous dit ;

— Je vous félicite. Monsieur, de la nouvelle décoration (i) que Sa Majesté vient de vous accorder et du don auquel vous ne voulez

Fig. 161.

Fig. 162.

pas croire; il est cependant réel et bien plus important que je ne le pensais, car il est de 5o,ooo francs.

•Hnn accepte 1 augure, répondis-je, mais jusqu’ici rien ne me donne de pareilles espérances.

°«obre. le lait commença à s’échapper par le mamelon, t dans le courant de la tournée, il coula en si grande quantité que, maigre les fichus garnis de ouate, la Princesse en fut conmtè

S T quantité de lait que perdit

sir ru-e,r" ^ -renfam

désir qu elle nous avait manifesté très vivement plusieurs fois avant et même encore après le choix des nourrices. ’

- e “«‘née. Madame me fit appeler pour me donner

dimandcXcomtc dAi°to?s.*“^ Légion d’honneur, sur la

à lire, dans le Moniteur, l’article suivant : « On assure que le Docteur Deneux, accoucheur de S. A. R, Madame la duchesse de Berry, a été assez heureux pour rendre un important service à l’auguste accouchée après la délivrance. Dans une position analogue à celle où se trouva l’infortunée Princesse Charlotte d’Angleterre, il a su écarter le danger et rétablir le cours des choses, par une manœuvre habile et prompte exécutée avec précision et sang-froid ».

Après avoir lu cet article, je priai S. A. R. de me dire si elle connaissait la personne qui l’avait rédigé.

— Pourquoi cette question, nous demanda la Princesse?

— Parce qu’il me semble qu’on aurait dû me consulter, et si on l’eut fait, j’aurais pu donner quelques détails sur la position où se trouvait Madame, détails d’autant plus nécessaires que l’accident de la Princesse Charlotte fut méconnu par son accoucheur et qu’il est encore inconnu aux personnes du monde et même d’un grand nombre de médecins.

Ce même jour, à ma visite du soir, S. A. R., avant de me dire comment elle avait passé la journée, me remit la copie d’une ordonnance du Roi par laquelle Sa Majesté me nommait médecin adjoint de la maison d’accouchement, dite de la Maternité, en nous assurant qu’elle était très fâchée que ce titre ne fut qu’honorifique.

... S. A. R. a passé la journée du 6 octobre parfaitement bien.

C’est ici que j’ai à raconter un événement que j’avais prévu depuis longtemps, et qui mit en alarme le quartier que j habitais au pavillon Marsan ; je veux parler de ce qui est arrivé à Madame Bayart, nourrice de Monseigneur le Duc de Bordeaux, et des suites que cet événement eut pour elle.

Madame Bayart, qui avait une chambre très près de celle que nous habitions, sortait de nous rendre une visite, vers dix heures du soir ; à ce moment elle était heureuse, sa santé était florissante, et elle avait une si grande quantité de lait qu’elle continuait à nourrir son fils en même temps que S. A. R. Monseigneur le Duc de Bordeaux.

Peu après m’avoir quitté, elle descendit chez le Prince, et avant de se mettre au lit, elle prit quelques cuillerées d’un potage qu’elle trouva, dit-elle, fort amer. A peine était-elle couchée, qu’elle éprouve des coliques avec vomissements et garde-robes plus ou moins abondants. Cet état l’inquiète et lui donne des craintes. Elle réclame les soins d’un médecin, mais on se borne, pour ne pas déranger les

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feutiers (i), à lui donner de l’eau sucrée, en place de thé qu’elle demandait, et M. Baron ne voit la malade qu’à sept heures du matin.

Ayant appris que Madame Bayart était très souffrante et qu’elle désirait me voir, je me rendis près d’elle où je trouvai M.. Baron, qui me dit avec empressement :

— C’est une indigestion qu’une infusion de camomille dissipera.

— Oh! je vous assure. Monsieur, dit la malade, qu’avant de prendre ce mauvais potage, je me portais à merveille ; je n’éprouvais ni malaise, ni chaleur à l’estomac comme celle que j’y ressens.

Ne sachant trop à quoi attribuer une pareille indisposition, je lui demandai si, avec son potage, elle n’avait pas rendu d’aliments provenant de son dîner.

— Non, Monsieur, me dit-elle, vous m’avez vue bien portante en sortant de donner le sein à Monseigneur, je n’ai vomi que ce vilain potage qui était très amer et dont je n’ai pris que quelques cuillerées.

Cela paraît peu probable, lui répondis-je; vous venez de vomir, où sont les matières que vous avez rendues ?

Les voila, me dit M. Baron; il n’y a que des mucosités mêlées à de l’eau sucrée.

— Mais c’est le dernier vomissement, où est le résidu des premiers ?

— Je ne l’ai pas vu, nous dit M. Baron, on s’en était débarrassé avant mon arrivée.

Mais, répliquai-je, on a mis un peu trop d’empressement, ce me semble, à s’en défaire.

— Je vous assure. Messieurs, dit la malade, qu’il n’y avait que du potage et encore très peu.

— C’est possible. Madame, mais on devait tout au moins conserver ce qui a été expulsé de l’estomac, pour que le médecin pût voir par lui-même.

M étant aperçu qu'il y avait dans la chambre de Madame Bayart deux personnes, dont la figure dénotait le plus grand trouble à chaque question que j’adressais soit à mon confrère, soit à la malade, qu elles paraissaient éprouver les plus vives inquiétudes e mes investigations, qu’elles ne cessaient, avec un air de crainte, d avoir les yeux sur les nôtres pour découvrir ce qui se passait en

(1) Chargés de veiller au chauffage.

accouchemeî^ts a la coun.

nous, je crus, n’ayant été appelé auprès de Madame Bayart, ni par Madame la gouvernante, ni par mon confrère, qu’il était prudent de ne pas porter mes investigations plus loin, et après avoir engagé la malade à se tranquilliser, après lui avoir dit : « Soyez calme, Madame, suivez les conseils de M. Baron et dans peu d’heures vous serez guérie » ; je l’ai quittée.

Toutefois, ne pouvant me rendre raison de la cause de pareils accidents, survenus inopinément chez une personne que je venais de voir dans un état de parfaite santé, j’étais loin d’être certain que l’indisposition de Madame Bayart n’aurait pas plus de durée que celle que je venais de lui assigner, et je ne fus nullement surpris quand, le lendemain matin, j’appris que, malgré l’usage du thé, de camomille et d’autres médicaments prescrits par M. Baron, elle avait souffert toute la journée et passé une très mauvaise nuit, que les vomissements avaient continué et qu’ils existaient encore. C’est sa sœur qui, arrivée de la veille, me donnait tous ces détails, la malade l’ayant chargée de me prier de ne pas l’abandonner dans cette circonstance.

— Vous connaissez. Mademoiselle, tout l’intérêt que je porte à Madame votre sœur, j’aurais le plus grand plaisir à me rendre près d’elle; mais n’y étant appelée que par vous et par la malade, je crains de nuire à la nourrice.

— Je vous comprends. Monsieur, mais ma sœur n’ignore pas toutes les intrigues mises en œuvre pour l’éloigner du berceau de S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux. Elle est convaincue que tout ce qui se passe en ce moment est combiné depuis longtemps et qu’elle en sera la victime. Mais Dieu veuille qu elle en soit quitte pour retourner dans sa famille, et qu elle ne reste pas languissante, c’est tout ce que je désire.

Prenez garde à ce que vous dites, Mademoiselle, soyez prudente et surtout n’accusez personne.

— Je sais à qui je confie ma pensée et celle de ma sœur.

— Quelle peut être votre pensée. Mademoiselle?

— Que des personnes redoutent votre sévère probité et votre

franchise. ^ .

— Elles sont trop puissantes pour me craindre, et d ailleurs,

grâce à Dieu, dans peu de jours, je n’aurai plus à remplir à la'

Cour que des devoirs de convenance.

— Leurs méfaits sont si grands, et vous ne savez que trop. Monsieur, qu’elles craignent jusqu’à leur ombre. Au reste ma sœur, à qui l'une d’elles a servi le fameux potage, s’attend à tout

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de leur part, et vous pouvez venir la voir, sans craindre de lui nuire comme nourrice ; pour ma part, je vous supplie. Monsieur, de ne point nous abandonner.

— Vous abandonner. Mademoiselle, jamais ! Ma maison vous est ouverte, vous le savez, et vous y trouverez, l’une et l’autre, des personnes qui partageront vos peines; de ce pas, Mademoiselle, je me rends auprès de la malade.

— Oh! attendez un instant, Monsieur, et ne venez pas avec moi. Si l’on découvrait que je suis chez vous, ou si nous arrivions ensemble chez ma sœur, on dirait que nous conspirons.

— Peu m’importe, n’ayant plus à craindre de nuire à la nourrice, rien ne m’empêchera de vous accompagner chez Madame votre sœur, mais je vous prie de croire que c’est à titre d’ami et non comme médecin.

Je suis confuse de vos bontés, et ma sœur ne vous sera pas moins reconnaissante que moi de votre visite.

Ayant été de suite chez Madame Bayart, j’y trouvai MM. Baron, Diipuytren et certaines personnes du berceau, car elles ne désemparaient pas de sa chambre quand la faculté y était, et l^une d elles, surtout quand nous y étions, ne manquait jamais de s y rendre. La malade, après m’avoir remercié de prendre part à sa situation, me dit qu elle n’avait pas eu un instant de repos, que ies vonaissements avaient continué, qu’ils reparaissaient chaque fois qu’elle prenait de son infusion de camomille, et que l’estomac ne rejetait autre chose que cette bo isson. En effet, ayant été témoin d un vomissement, on ne put découvrir dans le vase autre chose que le thé mêlé à un peu de mucus. La malade avait, de plus que la veille, de 1 altération, la figure assez animée, un peu de rougeur à la langue; elle se plaignait toujours d’éprouver de la chaleur dans 1 estomac, mais il n’était pas douloureux, même en le comprimant ; enfin, il y avait de la fièvre, et comme au moment où je SUIS entré dans la chambre, les médecins, à qui la malade avait témoigné le désir de donner à teter à son fils parce qu’elle souffrait beaucoup du gonflement des seins, étaient à se demander s’ils pouvaient le lui permettre ; une des dames présentes me soumit la question suivante :

— Croyez-vous, Monsieur, qu’on puisse permettre à Madame cayart de donner le sein à son enfant ?

— Madame, lui répliquai-je, n’étant ni médecin des enfants de brance, ni chargé de soigner la santé des nourrices, vous me permettrez de ne point répondre à cette question

— Mais, dit M. Baron, nous ne serions pas fâchés de connaître votre opinion.

— Mes chers confrères, répartis-je, ma responsabilité cesse, la vôtre commence; je ne puis la partager sans ordres supérieurs. C’est peut-être un excès de prudence de ma part, mais vous ne pouvez le trouver mauvais. A vous. Messieurs, appartient le débat et à moi de me récuser, et je me retire.

Dès la veille, j’avais appris, vers midi, qu’il n’était bruit dans tout le château que Madame Bayart n’avait plus de lait (i); d’où

Fio. 163.

partait ce bruit, si ce n’est du berceau ? Ce n’était pas, bien sûrement, de MM. Baron, Dupuytren, ni même de M. Bougon, et même moins de l’accoucheur, qui n’ignorait pas plus que ses confrères que ce bruit était de toute fausseté. Certaines personnes avaient seules intérêt à le faire répandre et quelles pouvaient être ces personnes, si ce n’est celles qui avaient le projet de l’éloigner

du berceau ?

(1) Madame Bayart, malgré les vomissements, avait a cette heure les seins tellement gonflés que je lui donnai le conseil d’en diminuer le \olume au moyen de la pompe à sein. D.

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Quoi qu’il en soit, dans le courant de la soirée du meme jour , j’acquis la certitude qu’on était parvenu à convaincre Sa Majesté et tous les princes que Madame Bayart n’avait pas une goutte de lait dans les seins. Qui donc avait pu les tromper ? Et pourquoi n’a-t-on pas fait vérifier le fait ? Rien assurément ne s’y opposait, et partout ailleurs on n’eut pas manqué de le faire, mais à la cour rien ne se passe comme dans le monde, et les princes qui préfèrent la vérité aux mensonges des courtisans sont rares.

... Dès qu’on était parvenu à induire en erreur la famille royale

et à la convaincreque Madame Bayart n’avait plus de lait, pour atteindre le but qu’on se proposait, il ne restait plus qu’à se procurer une nourrice. Avait-on prévu 1 événement ? Tout le fait présumer, car au lieu de remplacer Madame Bayart par une des dames qui avaient été désignées par les facultés réunies et acceptées de la Princesse, de Monsieur, comte d’Artois, etc., pour être mises aux retenues avec Madame Bayart, une nourrice, inconnue à toutes les facultés, est arrivée aux Tuileries à point nommé.

... Cette nourrice, que personne ne connaissait, donna le sein au Prince, et ce ne fut qu’après avoir été mise en charte privée, tant

que Madame Bayart est restée aux Tuileries, que les personnes étrangères au berceau ont pu la voir.

Cette nouvelle venue, pour les gens du monde et beaucoup de médecins, devait etre une bonne nourrice, que néanmoins un médecin accoucheur expérimenté se garde bien de choisir. Elle était d’une assez belle taille, d’une constitution molle et lymphatique qui lui donnait une apparence de force qu’elle n’avait réellement pas. Bien certainement elle avait dépassé l’âge que doit avoir une bonne nourrice. Sa figure, qui n’offrait rien de remarquable en beauté ni en laideur, était sans expression. Son teint n'était rien moins que frais et annonçait plutôt celui d’une personne qui portait en elle une maladie organique des voies digestives, que celle d’une personne en bonne santé. Son lait devait être abondant et peu nourrissant. Quant à ses facultés physiques et morales, les unes et les autres étaient engourdies sous une grande quantité de graisse de mauvaise nature.

Telle m’est apparue cette nourrice qui a succédé à Madame Bayart. Cette femme était trop nulle pour donner des craintes, et pour porter ombrage à aucune de toutes les personnes qui faisaient partie du service du jeune Prince. Elle n’a réellement été connue que des personnes du berceau (i) et Madame Bayart a toujours conservé le titre de nourrice de Monseigneur le Duc de Bordeaux dans le monde et à la Cour, ainsi que Monsieur, Comte d’Artois, a daigné lui dire quand elle prit congé de S. A. R. : « A vous seule. Madame Bayart, appartient le titre de nourrice du Duc de Bordeaux. »

On se rappelle que nous avons quitté Madame Bayart vers sept heures du matin, et lorsque les médecins, après environ trente heures de l’invasion des accidents, discutaient s’ils pouvaient lui permettre de donner le sein à son enfant ; j’appris, vers onze heures, qu’ils crurent prudent de lui conseiller de n’en rien faire, quoiqu’elle eût les seins très gonflés et qu’elle en souffrit beaucoup. Le thé de camomille avait été continué, et comme chaque fois que la malade en prenait, les vomissements survenaient, elle me fit demander par Mademoiselle sa sœur.

Ayant conseillé de prendre une infusion de tilleul, édulcorée

(1) Cette femme est morte dans le village de Rosny, environ deux ans apres avoir quitte les Tuileries, d’une péritonite déterminée par un squirrhe, ou plutôt par un kyste séreux (hydropisie enkystée), d un volume aussi considérable que celui d’un gros melon. (Note ajoutée apres avoir assiste à l'ouverture du cadavre de cette nourrice qui se nommait Cotty). D.

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avec le sirop de limon, et de l’eau sucre'e à laquelle on ajouterait un peu de fleur d’oranger, Mademoiselle Eugénie, qui connaissait toute la surveillance qu’on exerçait sur elle et sur moi, sans faire part de qui elle tenait ses conseils, fut de suite chez un apothicaire du voisinage et, munie du sirop de limon et d’eau de fleur d’oranger, dit en entrant chez Madame sa sœur :

— Votre thé de camomille vous fait toujours vomir, je ne veux plus qu’on vous en donne, vous prendrez de l’eau sucrée avec un peu d’eau de fleur d’oranger et une infusion de tilleul avec du sirop de limon,

— Je le veux bien, répliqua la malade, mais je veux aussi que ce soit toi qui prépares ces boissons et qui me les donnes.

La surveillante fut si surprise du ton d’autorité que prenait Mademoiselle Eugénie et de la réflexion de la malade, qu’elle n’osa répliquer, et dès qu’on eut cessé l’usage de l’infusion de camomille, les vomissements ne reparurent plus, mais la fièvre persista de meme que chez toutes les nourrices qui ont encore une grande quantité de lait, lorsqu’on leur enlève brusquement leur nourrisson.

Sans nul doute, MM. Baron et Dupuytren ne pouvaient avoir 1 intention, malgré le bruit répandu que Madame Bayart n’avait plus de lait, de la mettre dans le cas de ne pouvoir plus nourrir son fils. Quels motifs avaient-ils pour s’opposer aux désirs de la malade ? Je 1 ignore, car je ne puis croire qu’ils aient, pas plus que nous, partagé les craintes qui ont tourmenté Madame Bayart et sa sœur, tant que les vomissements ont continué.

Quoi qu’il en soit, Mademoiselle Eugénie étant venue me dire, vers trois heures et demie de l’après-midi, que Madame sa sœur n avait point eu de vomissements depuis plus de deux heures, que les nouvelles boissons passaient très bien, mais que les seins étaient pleins et si douloureux, qu’elle était tentée, quoiqu’il y eût toujours de la fièvre, de lui donner son enfant, et « si vous le permettez, ajouta-t-elle, je suis seule pour le moment auprès de ma sœur, je profiterai de l’absence de mes Argus pour le faire »,

— Courez bien vite, lui dis-je, prenez votre neveu, donnez-le à sa mère et vous la guérirez de sa fièvre.

En toute autre occasion, par prudence, j’aurais fait vider les seins en partie, au moyen d’une pompe, avant de faire teter l’enfant, mais les circonstances ne le permettaient pas. L’enfant fort, teta copieusement; il en fut quitte pour avoir quelques coliques et plusieurs garde-robes.

Le soir même, les médecins trouvèrent Madame Bayart sans fièvre et, comme elle continua à donner le sein à son enfant, dès le lendemain matin elle était si bien, qu’elle aurait pu le donner au Prince, mais on avait décidé de la sacrifier et elle le fut.

Peu de jours après cet événement, Madame Bayart partit avec son fils pour Armentières.

Revenons maintenant à ce qui concerne S. A. R. Madame la Duchesse de Berry. Le 7 octobre, elle était très bien, le lait coulait toujours en grande quantité, néanmoins et malgré que cette espèce de perte eût lieu jusqu’au douzième et treizième jour des couches, l’état de la Princesse était si satisfaisant que, contre les usages de la Cour, elle me permit de quitter les Tuileries, à condition toutefois de continuer à la voir deux fois le jour. J’avais un trop grand désir de retourner chez moi pour ne pas profiter de la permission. Je fis donc mes dispositions dans le courant de la journée du 10 pour quitter le pavillon Marsan, où le Roi, depuis la naissance de Monseigneur le Duc de Bordeaux, était venu auprès de la Princesse, sans que nous l’ayons vu et sans nous avoir fait dire, comme autrefois, lorsqu’il se rendait près d’elle à l’Élysée-Bourbon, qu’il aurait plaisir à nous voir...

Dons. — ... Avant d'aller passer quelques jours en Picardie, je fus, dans la matinée du z3 octobre au pavillon Marsan, avec l’intention de prendre congé de S. A. R. et des dépêches qu’elle m’avait promises pour M. de Bombelles, évêque d’Amiens ; mais quand je l’ai priée de me remettre ces dépêches. Madame m’ayant

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dit qu’elles n’étaient pas terminées et qu’elle ne pouvait me les remettre qu’à cinq heures du soir, je me permis de lui faire observer qu’à cinq heures, Je devais être en voiture.

— Comment voyagez-vous donc, me demanda S. A. R. ?

— Votre accoucheur. Madame, n’étant point assez riche pour voyager en poste, se rend en Picardie par la diligence.

, — Ah ! c’est différent, où prenez-vous la voiture ?

— Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires.

— En ce cas, pour vous y rendre, vous êtes obligé de passer par ici, et comme Madame Deneux vous accompagne, en allant prendre la voiture, venez me voir avec elle. Je vous remettrai mes dépêches.

A quatre heures et demie. J’étais auprès de S. A. R. qui, toute surprise de me voir en bottes et en costume de voyageur, me fit de grands compliments sur ce costume, puis elle prit un paquet dont la forme n’avait nullement celle d’un paquet de dépêches, quitta son canapé, vint vers moi, accompagnée de plusieurs dames et dit :

— Ce ne sont pas des dépêches que J’avais à vous remettre, comme Je vous l’ai dit ce matin ; c’est tout autre chose que Je vous destine. Malgré tomes mes instances, cette chose n’est pointencore terminée , néanmoins J’ai pensé qu’en vous rendant dans votre farnille et au milieu de vos anciens amis, elle pourrait vous faire plaisir. Telle qu’elle est Je m’empresse de vous la confier, mais à la condition expresse que vous me la remettrez aussitôt votre retour, pour que Je puisse y faire mettre la dernière main.

Sans savoir ce que contenait le paquet, mais devinant à sa forme que ce pouvait être une tabatière, avec accompagnement d’un certain nombre de billets de banque, J’en témoignai ma reconnaissanee à S. A. R., tout en faisant ressortir l’attention délicate qui l’avait déterminée à me confier une chose qui, tout imparfaite qu’elle pouvait être, ne serait pas moins pour moi du plus grand prix, et qu’elle pouvait être assurée de tout le soin que J’en aurais.

J’en suis bien sûre, dit la Princesse, mais où est donc Madame Deneux? Il me semblait qu’elle devait être du voyage ?

Elle est dans une voiture à deux pas d’ici. Madame.

— Je m attendais à la voir et Je me promettais de lui remettre cette chose afin que vous la teniez d’elle.

— Elle n’a pu se décider à paraître devant Madame en costume de voyage.

— Mais c’est fort mal de sa part, tenez remettez-lui cela, car Je veux que ce soit elle qui vous en fasse le don.

— Vos ordres seront exécutés, Madame.

— N’allez pas les enfreindre, me dit S. A. R. en me souhaitant ; un bon voyage.

Rendu à la voiture, je remis à ma bonne compagne le précieux paquet. Toute aussi empressée que moi de voir ce qu’il contenait, elle en rompit le cachet, et après avoir enlevé plusieurs enveloppes de papier Joseph, nous découvrîmes une boîte en maroquin rouge aux armes de S. A R. et dans cette boîte, une superbe tabatière en or, mais ce qui nous causa à tous deux une extrême surprise, ce fut de voir que le couvercle, au lieu du chiffre de S. A. R., supportait une magnifique miniature faite d’après le beau tableau de Kinson ; la miniature est entourée d’une guirlande de lys en or de diverses couleurs, d’un travail fini et repose sur un fond d’or mat.

Néanmoins, comme j’étais convaincu que cette boîte devait c ontenir un certain nombre de ces billets de banque que le Roi avait joints au bouquet de diamants, j’avais hâte d’en voir l’intérieur. Je priai donc ma femme, qui ne cessait d’être en contem- , plation devant l’image de notre bonne Princesse, d’ouvrir ce trésor dont je lui avais réservé toute la surprise, mais à mon grand : désappointement, je n’y aperçus que l’inscription suivante : « Donné P ar S. A. R. Madame la duchesse de Berry, le 29 septembre 1 820, à Monsieur Deneux ».

Quoique cruellement trompé dans mes espérances de fortune, je n'en appréciai pas moins le don, et le motif qui avait porté la Princesse à me confier cette boîte, avant qu’elle fût terminée, me la , rendit d’un si grand prix, que quelques minutes après qu’elle îm’avait été remise par mon bon ange, je n’éprouvais plus que le bonheur de posséder un pareil trésor (i).

Au retour de mon voyage, qui n’a été que de dix jours, je m’empressai de remettre ce bel ouvrage d’orfèvrerie et de peinture à S. A. R. qui, après y avoir fait mettre la dernière main, me la remit au bout d’une quinzaine.

Nouveau don. — Lorsque je remis la tabatière à S. A. R., elle parût me revoir avec plaisir, et du salon où je la trouvai, elle me conduisit dans sa bibliothèque, en me disant : « Venez, venez avec moi ; pendant votre absence, j’ai reçu de Naples quelque chose que je suis chargée de vous remettre » ; et ayant pris dans un

(1) Cette tabatière n’etait alors que goupillée, et entre les titres qui la rendent préeieuse, je mentionne la rareté de la miniature de A. K. c .

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tiroir un parchemin, elle me le donna en ajoutant :« C’est un brevet de l’ordre de Constantin des Deux-Siciles que mon père m’a envoyé pour vous. Quant aux insignes, comme vous n’êtes pas riche, je me réserve de les faire confectionner ; aussitôt que je les aurai, je vous les remettrai ».

Le 2 décembre, je reçus l’invitation de me trouver à la réception de S. A. R. du lendemain. M’y étant rendu, elle arriva au salon où était un grand nombre de personnes, et tenant à la main une espèce d’écrin, elle vint droit à moi : « Je vous ai fait dire de venir me voir, pour vous remettre les insignes de l’ordre de Constantin ».

La princesse ayant alors ouvert l’écrin qui les contenait, me les fit voir, et je m’écriai:

— Oh, Madame, c’est trop beau et surtout trop brillant pour un médecin.

Je vous connais, dit la Princesse, et j’ai pensé que vous les porteriez rarement, mais tenez voilà quelque chose qui l’est moins, ce sera pour tous les jours (i).

Confondu de tant de procédés délicats, je ne trouvai d’autres expressions pour témoigner ma reconnaissance qu’en disant à S. A. R. :

— Mais Madame c’est encore trop beau.

— Non, non, répliqua vivement la Princesse, quand on le mérite, rien n’est jamais trop beau.

^ Voyons à présent, sous le rapport de l’intérêt, ce que m’a valu 1 honneur de paraître à la Cour comme accoucheur de S. A. R.

Madame la Duchesse de Berry, et ce qu’il ma fait perdre sur le pavé de Paris.

1° A la naissance de Mademoiselle première, en 1817, j’ai reçu 12,000 francs, et j’ai appris alors que cette somme mWait été remise a égaie partie par S. A, R, Monseigneur le duc de Berry et par S. A. R. Monsieur le comte d’Artois. ’

20 Pour la prétendue fausse couche de la fin de 1817, les soins que ) ai donnes l’hiver suivant à S. A. R. Madame la duchesse de

A T septembre 1818, on m’a

gratifie de 6,000 francs.

30 La naissance de Mademoiselle m’a valu 12,000 francs que Monsjgneur le duc de Berry m'a fait remettre à l'Elysée-Bou’rbon par M. le marquis de Sassenay, qui m’a dit, en présence, de

(1) Ce quelque chose était croix dont je suis décoré.

une superbe barette qui réunissait les

quatre

M. Guérin et de M. Bougon : « Je suis chargé, de la part du Prince, de vous témoigner ses regrets que Penfant ne soit pas un Prince, et de vous donner l’assurance, qu’à l’avenir, toute naissance d’un Prince vous vaudrait 24,000 francs, et celle de toute Princesse, comme par le passé, 12,000 francs.

4® Peu de jours après la naissance de Monseigneur le duc de Bordeaux, M. le comte d’Artois m'a fait remettre, de sa part,

12.000 francs, étant alors convaincu que les autres 12,000 francs, promis par S. A. R. Monseigneur le duc de Berry et plus tard par la Princesse, me seraient remis par S. A. R. Madame la duchesse de Berry, je n’ai fait ni observation ni réclamation.

Quant au don de 25, 000 francs, don qui le lendemain était de

50.000 francs, je n’en ai rien vu. Enfin, pour terminer ce sujet, j’ajouterai qu’ayant été chargé de vacciner Monseigneur le duc de Bordeaux, j’ai fait cette opération trois semaines après mon retour de la Picardie et que, comme pour la vaccine de Mademoiselle, il ne m’en a été tenu aucun compte.

Ainsi, pour les soins que j’ai donnés à S. A. R. Madame la duchesse de Berry pendant quatre années et avoir vacciné ses deux enfants, j’ai reçu q^jOoo francs, à quoi toutefois, pour etre juste, nous devons ajouter une boîte de dragées et une de confitures sèches, qu’un valet de pied du Roi a remis à ma femme après le baptême de Monseigneur le duc de Bordeaux.

26 décembre 1822.

Signé : Deneux.

Ici s’arrêtent les mémoires de l’excellent Deneux.

Malgré toutes nos coupures, le récit du brave homme est encore un peu prolixe et le ton en est trop souvent solennel j mais il faut reconnaître que l’auteur, malgré son incontestable dévouement à la légitimité, nous fait peu aimer l’entourage de la famille à laquelle il prêtases services. Nous retrouverons Deneuxà Blaye. Revenons à la naissance du duc de Bordeaux.

Enthousiasmes populaire et littéraire. — Dès quatre heures du matin, tout Paris apprit le grand événement, 24 coups de canon, tirés aux Invalides, annoncèrent la naissance du duc de Bordeaux. Il était encore nuit; on fit observer à M. le duc de Richelieu qu’il vaudrait peut-être mieux ne tirer le canon qu au point du jour; il répondit: « Pour une si grande nouvelle, il est

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point du jour à toute heure ! » Et Joseph Prud’homme n’était pas encore inventé !

Naturellement le peuple aussitôt est en délire ; il afflue sous les appartements de la duchesse, qui répond à ses acclamations en faisant approcher son lit près de la fenêtre et en montrant le duc de Bordeaux à la foule. On présentait en ce moment à la princesse une potion calmante : « Merci, répond-elle, ce bruit là est le meilleur calmant ! »

De tous côtés retentissent des refrains improvisés pour la circonstance. On répète les couplets de Mennechet ; l’enthousiasme fait pardonner leur platitude :

C’est un Bourbon, France, qui vient de naître ;

C’est de tes Rois l’auguste rejeton.

Dès le berceau, ce faible enfant doit-être

L’espoir du brave et la terreur du traître •

C’est un Bourbon !

Le reste est de même force.

Les charbonniers de Paris, qui sont venus saluer le jeune prince, se réunissent dans un banquet et entonnent en chœur le Père Fumeron et la Ronde des charbonniers d’où nous détachons ce couplet :

Drès en naissant, le p’tit Bourbon,

A bu du vin ; l’exemple est bon.

Y’aisément cela se peut croire:

Jugez d’ceux' qu’plus tard il donn’ra,

Puisq’ si jeune il donne stilà !

Trinquons à lui,

Et prouvons aujourd’hui,

Qu’jons un cœur blanc sous not’casaq’noire.

Les dames de la halle banquètent aussi et, en dignes descendantes de la mère Angot, elles ne craignent pas de mêler la note égrillarde à leurs joyeux couplets :

Dès que 1’ canon s’flt entendre,

J’dis à Thomas : « Ecout’ ça ».

Mais d tout façons j’eus beau l’prendre,

A pein’ si ça l’réveilla ; *

Ln souche et lui c’est tout comme ;

Et j en étions, s’ion mes vœux,

A vingt-quat’ coups, que l’cher homme,

N’en était encore qu’à deux. '

J’ons SUS les g’noux d'Caroline,

Vu l’enfant nu comm’ la main,

Et j’nous somm'’s dit sur sa mine :

« Le p’tit gaillard fra son ch’min.

« Il battra l’enn’mi d’main d’maître ;

« Mais tout seul, ça n’se peut pas....

« Puisque l’général vient d’naître,

« Vit’ faisons-lui des soldats » (1).

(1) Le joiu' du baptême, des distributions abondantes de vin et de comestildes entretinrent la joie publique ; la foule se disputa dix mille paquets de dragées fines. Naturellement l’allégresse générale se traduisit encore par des chansons joyeuses. Le Petit Papa de M. Oüery, sans doute à cause de ses sous-entendus grivois, eut le plus grand succès :

L’enfant qui nous met eu danse,

N’ vous semble encore qu’un poupon ;

Quant à moi, je vois d’avance Un p’tit papa dans c’ luron.

J’ m’en vas vous dégoiser ça.

Et comme moi l’on dira :

C’t enfant-li\

De ben d’autres s’ra l’ papa.

J’crois d’abord qu’les demoiselles Qu’ nous marions en son honneur.

N’auront pas fait les cruelles.

Surtout dans c’jour de bonheur.

On sait c’ qu’il en arriv’ra ;

Et dans neuf mois l’on dira :

C’t enfant-là

De ben d’autres s’ra l’ papa.

D’ leux garçons et d’ leux fillettes.

Complétant le bataillon.

Que d’Henris, que d’Heuriettes,

D’ not’ Henri porteront 1’ nom !

Tout autant qu’il en naîtra.

C’est à lui qu’on les devra :

C’t enfant-là

De ben d’autres s’ra 1’ papa.

A mafemm’, qui comm’ moi-même,

S’ réjouit du bonheur commun,

J’dis : (( Est-c’ que c’ jour de baptême «Ne nous en f’ra pas faire un ]

« A not’ tienri, dam’, faudra « D’ bons sujets ; et voilà... ))

C’t enfant-là

De ben d'autres s’ra 1’ papa.

Vrai petit-fils d’Henri Quatre,

D’bonne heui’’ nof Henri 1’ i)rüuv'ra :

C’ n’est pas seul’ment pour combattre Que d’son grand-père il tiendra

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Les libations font nécessairement partie des réjouissances publiques ; mais le vin du jour, c’est le vin de Bordeaux. Un employé supérieur des contributions indirectes assure à M. Alissan de Chazet, qu’on en but ce jour-là deux cent mille bouteilles. Le soir, les spectacles gratuits réunissent le peuple de la ville et des faubourgs ; tout Paris n’offre que des feux dejoie, que des faisceaux de lumière : ce ne sont pas de ces illuminations de commande qui, par la régularité même, attestent la contrainte ; c’est un élan spontané dont le désordre n’est pas sans charmes ; la chandelle du pauvre se trouve auprès du lampion du riche ; partout ce sont des drapeaux blancs fleurdelisés, des transparents, des devises allégoriques: on remarque, entre autres, l’inscription de l’ingénieur Chevalier :

Noble sang de Henri, Prince dont la naissance Des lys et des Bourbons affermit la puissance,

Le ciel qui te créa pour essuyer nos pleurs,

Nous console en un jour de trente ans de malheurs.

Les opticiens ne furent pas les seuls à chanter la venue de « l’enfant du miracle » ; sans compter d’innombrables sous-

A bon droit on 1’ nommera L’ pèr’du peuple; et j’dis déjil :

C’t enfant-là

De ben dlautres s’ra 1’ papa.

Puis un jour, ce p’tit compère Se mariant tout de bon,

Il nous donnera, j’espère,

A son tour maint p’tit Bourbon.

Tout autant qu’on en d'mandra.

S’il nous répond, en voilà,

C't enfant-là

De ben d’autres s’ra 1’ papa.

Morguenne ! au fils de la France, Quand du bonheur d’nos enfants Il se charge par avance.

Taillons d’ l’ouvrag' pour longtemps.

Puisque plus il en naîtra.

Et plus d’heureux il fera.

C’t enfant-là

De ben d’autres s’ra 1’ papa.

Hélas 1 ces prévisions, on le sait, furent loin de se réaliser et « l’enfant miracle » ne fut jamais a papa » que dans cette chanson.

du

Homères, deux poètes républicains de l’avenir saisirent une lyre enthousiaste à propos de la naissance du duc de Bordeaux. Lamartine, dans rOde sur la naissance de ce prince, dit :

l'iG. 1G7 (1).

Fio. 168 (2).

11 est né l’enfant du miracle.

Héritier du sang d’un martyr,

Il est né d’un tardif oracle.

Il est né d’un dernier soupir.

Aux accents du bronze qui tonne, La France s’éyeille et s’étonne,

Du fruit que la mort a porté.

Jeux du sort ! merveilles divines !

Ainsi fleurit sur des ruines.

Un lis que l’orage a planté!...

Victor Hugo, de son coté, entonne ce cantique d’actions de grâces :

O joie, ô triomphe, ô mystère 1 Il est né l’enfant glorieux.

L’ange que promit à la terre Un martyr partant pour les cieux.

L’avenir voilé se révèle,

Salut à la flamme nouvelle

(1) Le revers de cette médaille porte l'i««criptiou suivante : SO^ •:.<

LVCEM AVSPICANTES, DESIDERAVEllE ALTQVID OCVLI TM . ^bPRE CŒLVM ■ HIC TIBI PAEENS, HICMATRI, ET PATRIÆ INVIGILAT.

(2) La face de cette médaille représente le buste de la duchesse de Berry en demi. - ^

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Qui ranime l’ancien flambeau !

Honneur à ta première aurore,

O jeune lis qui vient d’éclore,

Tendre fleur qui sort d’un tombeau !...

Avouons que si Lamartine et Hugo n’avaient écrit que ce qui précède, ils seraient dignes, tout au plus, de prendre place à côté de l’oublié M. Turquety.

La numismatique fut aussi delà fête; jamais la monnaie ne frappa plus de médailles commémoratives ; il y en eut de tous les modules et de tous les métaux, en bronze, en argent et en or. Ces médailles se distinguent surtout par la variété et l’originalité de la composition (fig. 143 à 168) (1).

L’enthousiasme ne fut pas moins grand en province ; la duchesse de Berry excitait alors un engouement universel. La naissance de son fils avait fait des conversions à la monarchie. Une femme d’esprit disait : « Non seulement Madame la duchesse de Berry est accouchée du duc de Bordeaux, mais elle est accouchée d’un grand nombre de royalistes » (2).

Déjà vers l’approche du terme de la grossesse de la duchesse de Berry, comme il avait été décidé que, si elle mettait au monde un prince, on donnerait à l’enfant le nom de duc de Bordeaux, cette ville envoya en députation aux Tuileries trois dames de la halle, pour remercier le roi de l’honneur fait à leur cité et offrir un her-

(1) Il existe eii outre un grand nombre de médailles frappées tl l’occasion de la naissance du duc de Bordeaux, nous nous contenterons d’en indiquer le sujet, d’ailleurs assez banal ; 1 une a pour face le duc de Bordeaux, avec ce simple nom pour légende ; HENRICVSet pour revers, Henri IV avec l’inscription RE DI VIVUS ; une autre représente, d’un côté, le duc de Berry et, de l’autre, le duc de Bordeaux avec ce'» mots en légende : CHARLES FERDINAND NOUS EST RENDU ; une troisième donne, en face, la figure de Louis XVIII et, en revers, cette inscription : NE DIS

^I*bUS O JACOB QUE LE SEIGNEUR SOMMEILLE ; sur une quatrième, on voit le profil du duc d’Angoulême et, au revers, cette iiïscription : LA DIVINE PROVI- DENCE LUI A RENDU UN imÈRE CHÉRI ; sur une cinquième, figure le j>ortrait de Monsieur, frère du roi, avec cette inscription pour revers : IL Y A UN FRANÇAIS DE PLUS; une sixième montre, d’un côté, le duc de Berry et, de 1 autre, la b rance protégeant le duc de Bordeaux endormi dans son berceau, avec cette lepnde : VOICI L’ANGE DE PAIX ; une septième présente, en face, le duc (le Bordeaux et, en revers, le triangle symbolique éclairant, de ses rayons cette inscription en exergue : DIEU EXAUÇA NOS PRIÈRES, avec cette lé-ende : LES DAMES FRANÇAISES ; enfin deux médailles d'un très petit module'’ayant pour faces le duc de Bordeaux et, pour revers, l’une une ancre de salut avec cette légende : L’ESPERANCE DE LA FRANCE, l'autre une épée, la poinï en tes avec LES VOLON’TAIRES ROYAUX en légende, et POUR LÉ DÉFENDRE en cxcr^ut* '

(2) Imbert de Saint-Amand. La duchesse de Berry et la cour de Louis XVIII.

lks ACcoucnorESTs a la coun.

ceau destiné à l’enfant que la princesse portait dans son sein. Sur ce berceau, en forme d’arche, était représentée une colombe portant en son bec une branche d’olivier. Ce présent ne fut sans doute pas trouvé digne du jeune prince, car il se servit d’un autre berceau (fig. 169) et d’une barcelonnette (fig. 170) qui figurent encore dans les salles du Garde-meuble.

Après la naissance du duc de Bordeaux, « la cité fidèle », comme on appelait alors le chef-lieu de la Gironde, offrit à la duchesse de Bordeaux un couvre-pied, représentant l’enfant du miracle et l’archange saint Michel terrassant le démon.

Au milieu de l’allégresse générale, Béranger vint jeter une note discordante en composant sa fameuse chanson : Les deux Cousins, ou lettre d’un petit roi à un petit duc. Le petit roi, c’était le roi de Rome, qui était exilé à Vienne ; le petit duc, c’était le duc de Bordeaux, qui devait quelques années plus tard prendre le môme chemin de l’exil.

Salut ! petit cousin germain,

D'un lieu d’exil j’ose t’écrire.

La fortune te tend la main,

Ta naissance l’a fait sourire.

Mon premier jour aussi fut beau ;

Point de Français qui n’en convienne ;

Les rois m’adoraient au berceau,

Et cependant je suis à Vienne...

Près du trône si tu grandis.

Si je végète sans puissance,

Confonds ces courtisans maudits En leur rappelant ma naissance.

Dis-leur : — « Je puis avoir mon tour, a De mon cousin qu’il vous souvienne !

(( Vous lui promettiez votre amour,

« Et cependant il est à Vienne ».

D’autre part, on sait comment Paul-Louis Courier, ancien canonnier à cheval, vigneron de la Ghavannière, ayant adressé aux membres du conseil municipal de Véretz, un Simple discours, è l’occasion d’une souscription proposée par S. E. le ministre de l’intérieur, à l’effet d’acheter Chambord pour le duc de Bordeaux, le dit Paul-Louis fut accusé par un Jacquinot de Pampelune, magistrat, d’avoir offensé la morale publique, et comment le môme malfaiteur, condamné à un peu de prison et à pas mal d amende,

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se moqua impunément de ses juges dans un second chef-d’œuvre, le compte rendu de son procès.

Protestation de la branche cadette. — D’après les mémoires de l’honnête Deneux, la légitimité de la naissance du duc de Bordeaux paraîtrait indéniable. Certaines circonstances purent cependantjeter des doutes dans l’espritdes partisans de la branche cadette, qui se voyait déjà exclue du trône, et donner quelque vraisemblance à la protestation que rédigea immédiatement le duc d’Orléans, plus tard Louis-Philippe, contre l’apparition de cet enfant suspect (1).

C’est d’abord la susceptibilité de Deneux refusant l’assistance d’un conseil et la mollesse de la faculté du roi, peu disposée à le soutenir contre les accusations du dehors. D’autres maladresses furent commises. Deneux fut installé dans un appartement éloigné de la chambre de la duchesse et séparé par plusieurs pièces dont les portes restaient fermées jour et nuit, à double tour. On aurait dit qu’on voulût l’empêcher d’arriver facilement auprès de la duchesse. En outre, Deneux s’occupe, de son aveu, à lire l’histoire d’Angleterre, aupassage même où il est question de substitution d’enfants pour ne pas laisser la couronne sans héritiers ; un ami, M. Lucas, qui part pour la campagne, prédit à Deneux, que s’il naît un garçon, on le soupçonnera d’avoir fraudé. Enfin on a

(1) Mot prononcé en pleine chambre par M. de Bricqueville, le 28 janvier 1831 : « Bientôt, peut-être, dit ce député, aurons-nous à combattre les partisans de cet enfant suspect, auquel ils donnent le nom de Henri V ». Le lendemain Deneux fit paraître dans la Gazette (le Franee, la protestation suivante :

(( Depuis quelques mois de vils folliculaires n’ont pas bonté d’amasser mensonges sur mensonges, pour jeter du doute sur la légitimité de S. A. R. Monseigneur le

duc de Bordeaux. ...

« Quelque intéressé que j’aie pu être dans la question, je n ai pas cru devoir repondre des misérables <iui ne vivent que de calomnies, et qui, rougissant sans doute de leur infamie, se cachent sous le voile de l’anonyme. Aujourd’hui qu’un député a osé, dans le sein même de la Chambre, s’associer à tant de bassesses et de lâchetés, il

ne m’est plus permis de me taire. . . , ,

« Quelques mots siiftiront à ma réponse. Il n’est sans doute pas dans 1 interet de la dynastie, assise aujourd’hui sur le trône de France, d’envelopper de mystère la substitution d’un enfant qui lui porte tant d’ombrage, de celer un crime qui n’aurait ete

commis que contre elle. .

« Si le silence qu’elle garde ne sullisaitpas pour convaincre, il resterait un moyen (iiie l’honnêteté ne repousserait pas. Je veux parler d’une einiuéte. l’iusieurs personnes qui ont assisté à raccoiichement de S. A. 11. Madame la duchesse de Berry existent encore, et parmi elles, il en est qui, sous le rapport de riioiiiieur, ne craignent pas la comparaison avec Monsieur de Bricqueville.

(( Taris, ce 20 janvier 1831. (.vq/Hé) Deneux, D. M. T. »>

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S'il

annoncé d’avance le jour de l’accouchement et c’est à la date indiquée, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1820, que l’accouchement s’achève, sans que Deneux y assiste ; on l’appelle une demi-heure après la sortie de l’enfant.

Nous croyons absolument à la bonne foi de Deneux : il est arrivé trop tard ; chez une multipare, le fait est fréquent, nous en avons rapporté plusieurs exemples dans notre Génération humaine. Cependant, il y a dans le récit de cette naissance un côté bizarre; on ne saurait conclure avec certitude, ni à une feinte de grossesse,

ni à une substitution de part, mais il faut reconnaître que l’on avait fait beau jeu aux d’Orléans.

Le cousin n’hésita pas : cinq jours après la naissance du duc de Bordeaux, les journaux de Londres publiaient la protestation suivante :

Protestation du duc d’Orléans (1). — « S. A. R. déclare par les présentes qu’il proteste formellement contre le procès-verbal, daté du 29 septembre dernier, lequel acte prétend établir que l’enfant nommé Henri-Charles-Ferdinand-Dieudonné est le fils légitime de S. A. R. Madame, duchesse de Berry.

« Le duc d’Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l’origine de l’enfant et sa mère. R produira toutes les preuves nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n’a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux ; et il signalera les auteurs de la machination dont cette très faible princesse a été l’instrument.

« En attendant qu’il arrive un moment favorable pour dévoiler cette intrigue, le duc d’Orléans ne peut s’empêcher d’appeler toute l’attention sur la scène fantastique qui, d’après le susdit procèsverbal, a été jouée au pavillon de Marsan.

« Le Journal de Paris, que tout le monde sait être un journal confidentiel, annonça le 20 août dernier le prochain accouchement, dans les termes suivants : Des personnes qui ont l’honneur d'approcher la princesse nous assurent que V accouchement deS.A.R. n’aura lieu que du 20 au 28 septembre.

« Lorsque le 28 septembre arriva, que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse ?

Dans la nuit du 28 au 29, à deux heures dumatin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes. A deux heures et demie, la princesse appela : mais la dame de Vathaire, sa première femme

(1) Thiers nia, dans le Corntitutionnel, l’authenticité de ce document :

« Le mariage du duc de Berry créait de nouveaux liens de parenté entre la branche cadette. Le duc et la duchesse d’Orléans accueillirent leur nièce de Naples avec une cordiale affection. Quand un horrible assassinat parut devoir rendre leurs enfants les chances que cette union leur avait enlevées, mais qui leur furent neuf mois après, enlevées de nouveau par la naissance du duc de Bordeaux. On publia, dans les journaux d’Angleterre, une prétendue lettredu duc d Orléans, tendant A faire croire qu’il y avait eu une fraude et une substitution d’enfant, semblable iV celle dont les partisans de Guillaume III accusèrent, autrefois, Jacques II. Avons-nous besoin de dire que cette lettre était apocryphe ? Henri V est aussi légitime aux yeux de son oncle Louis- Philiyye, que Jacques III l'était aux yeux de son oncle Guillaume a.

de chambre, était endormie ; la dame Lemoine, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l’accoucheur, était déshabillé.

« Alors la scène changea. La dame Bourgeois alluma une chandelle, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant, qui n’était pas encore détaché du sein de la mère.

« Mais comment cet enfant était-il placé ? Le médecin Baron déclare qu’il vit l’enfant placé sur sa mère, et non encore détaché d’elle. Le chirurgien Bougon déclare que l’enfant était placé sur la mère et encore attaché par le cordon ombilical. Ces deux praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement comment l’enfant était placé sur sa mère.

« Madame la duchesse de Reggio a faitla déclaration suivante : Je fus informée sur-le-champ que S . A . R. ressentait les douleurs de l'enfantement. J’accours auprès d'elle à l’instant même, et en entrant dans la chambre, je vis l'enfant sur le lit et non encore détaché de sa mère.

« Ainsi, l’enfant était sur le lit, la duchesse dans le lit, et le cordon ombilical introduit sous la couverture.

« Remarquez ce qu’observa le sieur Deneux, accoucheur, qui, à deux heures et demie, fut averti que la duchesse ressentait les douleurs de l’enfantement, qui accourut sur-le-champ auprès d’elle, sans prendre le temps de s’habiller entièrement, qui la trouva dans son lit et entendit l’enfant crier.

« Remarquez ce que vit le sieur Franque, garde-du-corps de Monsieur, qui était en faction à la porte de S. A. R., et qui fut la première personne informée de l’événement par une dame qui le pria d’entrer.

cc Remarquez ce que vit le sieur Laine, garde-national, qui était en faction à la porte du pavillon de Marsan, qui fut invité par une dame à monter, monta, fut introduit dans la chambre de la princesse, où il n’y avait que le sieur Deneux et une autre personne de la maison, et qui au moment où il entra, observa que la pendule marcpiait deux heures trente-cinq minutes.

« Remarquez ce que vit le médecin Baron, qui arriva à deux heures trente-cinq minutes, et le chirurgien Bougon, qui arriva quelques instants après le sieur Baron.

« Remarquez ce que vit le maréchal Suchet, qui était logé, par ordie du roi, au pavillon de Flore, et qui, au premier avis que S. A. R. ressentait les douleurs de l’enfantement, se rendit en toute hâte à son appartement, mais n’arriva qu'à deux heures

quarante cinq minutes, et quifut appelé pour assister à la section du cordon ombilical, quelques minutes après.

« Remarquez ce qui doit avoir été vu par le maréchal de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui fut appelé lorsque S. A. R. était délivrée, qui se rendit en hâte à son appartement mais qui n’arriva qu’un moment après que la section du cordon avait eu lieu.

« Remarquez enfin ce qui fut vu par toutes les personnes qui furent introduites après deux heures et demie jusqu’au moment de la section du cordon ombilical, qui eut lieu quelques minutes après deux heures trois quarts.

« Mais où étaient donc les parents de la princesse pendant cette scène qui dura au moins vingt minutes ? Pourquoi, durant un si long espace de temps, affectèrent-ils de l’abandonner aux mains de personnes étrangères, de sentinelles et de militaires de tous les rangs ? Cet abandon affecté n’est-il pas précisément la preuve la plus complète d’une fraude grossière et manifeste ? N’est-il pas évident, qu’après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent à deux heures et demie, et que, placés dans un appartement voisin, ils attendaient le moment d’entrer en scène et de jouer les rôles qu’ils s’étaient assignés.

« Et, eneffet, vit-onjamais, lorsqu’une femme, de quelque classe que ce soit, était sur le point d’accoucher, que pendant la nuit, les lumières fussent éteintes ; que les femmes placées auprès d’elles fussent endormies ; que celle qui était plus spécialement chargée de la soigner, s’éloignât ; que son accoucheur fût déshabillé, et que sa famille, habitant sous le même toit, demeurât plus de vingt minutes sans donner signe de vie.

« S. A. R. le duc d’Orléans est convaincu que la nation française et tous les souverains de l’Europe sentiront toutes lesconséquences dangereuses d’une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire et légitime.

« Déjà la France et l’Europe ont été victimes de l’usurpation de Bonaparte. Certainement, une nouvelle usurpation, de la part d’un prétendu Henri V, amènerait les mêmes malheurs sur la France et sur l’Europe.

« Fait à Paris, le 30 septembre 1820. »

Tout cela n’a rien de bien probant ; l’orléanisme le sentait bien ; en 1830, parut une brochure anonyme « Le faux héritier de la

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couronne de France » dont les accusations sont singulièrement plus précises : « Dès ce moment, la duchesse de Berry parut affectionner si particulièrement une de ses femmes de chambre, la dame de Vathaire, qu’elle ne voulut plus qu’aucune des autres entrassent dans son appartement au moment de sa toilette. Cela parut d’autant plus étonnant, qu’avant la mort du duc de Berry, et même avant la visite de la duchesse d’Angoulème, elle se faisait ordinairement habiller par cinq ou six femmes.

« Les cinq premiers mois desaprétendue grossesse, laprincesse n’eut pas grand’peine à remplir sa tâche ; mais bientôt son ventre parut s’accroître, on eût dit qu’il s’arrondissait de huit jours en huit jours. Ce ventre (on l’a su depuis par une personne employée chez laprincesse et congédiée quelque temps avant raccouchement) se composait d’une ouate épaisse, cousue artistement à des jupons de tricot de coton blanc. Elle seule avait confectionné ce vêtement qu’elle dérobait à tous les regards. Mais il arriva qu’un jour, pressée de faire sa toilette'pour se rendre à une représentation extraordinaire, elle oublia, dans sa précipitation, cette pièce essentielle de son costume, et descendit le grand escalier<du pavillon Marsan avec une légèreté peu commune chez une princesse enceinte.

■« Elle ne tarda pas à s’en repentir. « Tiens, disait un garde-ducorps à un de ses camarades, la princesse aurait-elle fait une fausse couche? » Ce mot fut un coup de foudre pour elle. Elle remonta aussitôt dans ses appartements, feignit d’être incommodée, et n’alla pas aux Variétés où elle était attendue » (1).

(1) « C’est à peu près vers cette époque que se place l’étourderie de ce GraAÛer, petit bossu jovial et causeur, fréquentant les sociétés bacbiques et composant luimeme des chansons patriotiques qui ne manquaient ni de verve ni de sel. Un soir, où sans doute il avait fait de trop abondantes libations, la fantaisie lui prit de tirer des pétards sur sa route ; mais les appartements de la duchesse de Berry étaient au-dessus de sa tête. Gravier fut saisi, emprisonné, mis en jugement, et conA’aincu d avoir voulu, en lançant des pétards, faire avorter la duchesse. Faire avorter une femme qui n’est pas enceinte ! cela n’est pas facile ; mais alors on n’y regardait pas de si près. Gravier fut convaincu du crime dont on l’accusait, et condamné aux galères perpétuelles où il est mort. » On prête à la duchesse de Berry les paroles sui- A antes quelle aurait prononcées après l’éclatement des pétards : « Ils Amudraient bien m effrayer ; mais ils n’y parviendront pas : le sang de Louis XIV et de Marie- 1 hérèse coule dans mes A'eines ».

Gravier n'est pas mort aux galères, comme l’indique la note du protestataire ; après aA oir été condamné ù mort, avec son complice Bouton, il fut gi-acié par le roi, sur la emande de la duchesse de Berry, à l’occasion de la naissance du duc de Bordeaux ba incre, laprincesse Marie-Clémentine, fut moins heureuse auprès de son époux orsquil reconquit le royaume de Naples, en août 1800. « La princesse venait de

reçu le nom de Ferdinand, et, en conséquence, dé llomn,?! ‘=°^'*'""^très ancienne des di A-erses maisons royales, elle aA-ait le droit e demander trois grâces au souverain. Tour mieux assurer le succès dé sa supplique.

Si ces faits étaient vrais, la question serait vidée et le duc de Bordeaux ne serait qu’un intrus : mais quelles sont les autorités du libelliste ?

Comme il est toujours bon de parler aux yeux de la foule, la brochure dont nous venons de donner des extraits était accompagné de la gravure ci-contre (fig. 171).

Ces attaques passionnées contre la naissance du duc de Bordeaux se renouvelèrent à l’infini et sous toutes les formes ; parmi les nombreux libelles inspirés par l’esprit de parti, l’un des plus virulents est le dialogue intitulé : L’accouchement de la duchesse de Berry, ou comment les princesses font les enfants.

Cinquième accouchement. — Après l’expédition de Vendée, la duchesse de Berry, réfugiée à Nantes dans la maison des demoiselles Duguigny, échappa, pendant cinq mois, aux recherches de ses ennemis ; enfin sa retraite fut découverte par la trahison d’unjuif renégat, Deutz. Avertie de l’approche des troupes, la duchesse s’était réfugiée, avecM"« Stylite de Kersabiec, MM. de Mesnard et Guibourg, dans une petite cachette, formée par l’angle du mur de sa chambre, et dont la plaque de la cheminée masquait l’entrée. Dans l’étroit espace où ils étaient emprisonnés, la duchesse et ses compagnons n’avaient, pour respirer, qu’une mince ouverture à laquelle il fallait que chacun d’eux vint successivement coller sa bouche.

Le supplice des reclus durait depuis seize heures ; lorsque deux gendarmes, qui occupaient la chambre, allumèrent un grand feu avec des tourbes et des journaux. Il fallut se rendre alors ; M“® Stylite de Kersabiec cria : «Nous allons sortir; ôtez le feu» et, d’un coup de pied, M. Guibourg fit tomber la plaque devenue rouge. La duchesse fut conduite à la citadelle de Blaye. M. de Brissac etM'"® d’Hautefort furent admis à partager sa captivité ; le colonel Choussera commandait la citadelle.

Tout à coup, des rumeurs étranges se répandent ; on parle d’un scandale inévitable, d’un accouchement prochain. Les légitimistes protestent, mais la branche cadette avait intérêt à ne pas laisseï s’éteindre ces bruits ; « Plus volontiers que partout ailleurs, dit YHistoire de dix ans, on s’en entretint au château, quoique à mots

elle ramena les trois demandes de grâce en une seule, celle de la nialheureu.«e Luigia Saufelice ciui était enceinte. Le roi Ferdinand fut inflexible, et la victime, .un venait d’accoucher, fut décapitée. t>

id

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couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s’étant quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié afïectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l’aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, laissait un libre cours à la licence de propos dont l’injure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et non seulement il toléra le bruit qu’on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa nièce, mais il ne

Fig. 171. Arrivez donc !... tout est terminé ! (Fac-similé d’une gravure de l’époque.)

craignait pas de mêler à ce qu’on disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire, sur les intrigues de l’ancienne Cour. »

Cependant, tout confirmait les soupçons ; dans la nuit du 16 au 1 / janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements 5 et une dépêche télégraphique emporta aussitôt la nouvelle aux luileiies. La duchesse avait iDour médecin M. Gintrac, homme honnête et habile, en qui elle avait confiance ; elle avait déjà refusé de lecevoii le D‘‘ Barthez, chargé auprès d’elle d’une mission médicale tout officielle. Néanmois le gouvernement se décida à

envoyer deux autres médecins à lîlaye, Orfila et Auvity. Le 25 janvier, ceux-ci furent admis auprès de la princesse, en môme temps que MM. Clintrac et Barthez ; un rapport, signé des quatre docteurs, était muet sur la grossesse, mais signalait l’insalubrité de la citadelle. Cela ne pouvait convenir au ministère ; on obtint d’ürfila et d’ Auvity un second rapport tendant à prouver la salubrité de la prison.

C’est alors que le colonel Choussera cessa de paraîtra suffisamment dévoué ; on lui donnapoursuccesseurle général Bugeaud dont on était sûr. En même temps, le commissaire de police Joly fut envoyé à la citadelle ; « Il fut logé, dit Louis Blanc, dans l’enceinte, au-dessous de l’appartement occupé par la princesse. Plus tard, on découvrit, creusés dans le plafond de la chambre assignée à ce commissaire de police, deux sortes d’entonnoirs revêtus de plâtre et allant s’appuyer à une plaque de tôle fort mince, placée un peu en avant du salon dans lequel avait coutume de se réunir la duchesse de Berry, Madame d’IIautefort et M. de Brissac. » Ce procédé d’espionnage est ignoble, mais il fut utile : le gouvernement eut bientôt les renseignements les plus précis. D’ailleurs, le 22 février 1833, la prisonnière déposait entre les mains de Bugeaud la déclaration suivante :

« Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j’eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu’à mes enfants, de déclarer m’être mariée secrètement, pendant mon séjour en Italie.

« Marie-Caroline. »

Le 26, cette déclaration était au Moniteur. Il ne restait plus, pour confondre les légitimistes, qu’àprouver, par acte authentique, la grossesse et l’accouchement de la duchesse de Berry.

Pour les faits qui suivirent, nous donnerons, avec les explications nécessaires, des extraits du curieux Journal écrit par le D" Menière (1).

Extraits du journal du D*" Menière. — Le 8 mars 1833, Menière annonce à la duchesse qu’il est question de lui envoyer un accoucheur officiel pour donner à l’accouchement toute l’authenticité possible. « Peut-être, lui dit-il, enverra-t-on vers

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VOUS le professeur Antoine Dubois (fig. 172), le ministère veut prouver qu’il prend les mesures les plus efficaces pour la sécurité de la princesse. — Oh ! répartit la duchesse, ne me parlez pas de Dubois ! Je l’ai en horreur depuis un jour bien malheureux pour moi ; je ne lui ai jamais pardonné sa froideur, son insouciance. Si je le voyais ici, à la place où vous êtes, je serais capable de faire une fausse-couche !... Oui, cet homme, appelé auprès de Monseigneur, en même temps que Dupuytren, regarda froidement sa

blessure, sans même se découvrir, sans rien dire, et alla se chauffer tranquillement pendant que nous mourions tous de douleur.

« M. le duc Decazes, qui a été témoin oculaire de tout ce drame, m’a dit que ces reproches, si vivement formulés par la princesse, étaient empreints d’une exagération manifeste ; qu’en effet, M. Dubois avait conservé sur sa tête, complètement chauve, un bonnet de soie noire qu’il portait habituellement (il aurait bien pu, ajouta le duc, courir la chance d’un rhume de cerveau, en pareil cas) , mais qu il n était point allé se chauffer, attendu que la cheminée

était fort loin du lit du prince. Il n’y eut aucun procédé blessant de la part de M. Dubois. Seulement sa gravité sévère contrastait avec la folie des personnes à démonstrations qui entouraient la famille royale en ce moment. »

Dubois fut, en effet, envoyé par le gouvernement, mais la duchesse ne voulut pas le recevoir et menaça, si on le faisait entrer dans sa chambre, de lui jeter les flambeaux à la tête. Le célèbre accoucheur resta dans son hôtel jusqu’au moment de l’accouchement de la duchesse, dontonputvaincre la répugnance.

Il ne venait à la citadelle que pour voir le gouverneur, le général Bugeaud.

Les choses en étaient là, lorsque Deneux demanda l’autorisation de se rendre à Blaye. Le pauvre accoucheur fut mal récompensé i de son dévouement. Le parti légitimiste désapprouva cette démarche qui était un aveu de la grossesse, et, suivant Menière, la duchesse, elle-même, accueillit Deneux assez froidement.

« En entrant dans la chambre à coucher de la princesse,

M. Deneux s’est précipité aux pieds de Son Altesse Royale, qui l’a relevé avec bonté. Il pleurait, sanglotait, disait des mots confus, des phrases inintelligibles, et bientôt, ayant repris un peu ses sens, il s’est répandu en protestations de dévouement. Madame lui a dit qu’elle était bien aise de le voir, qu’elle connaissait tout son zèle pour ses intérêts, tout son attachement à sapersonne, mais qu’elle n’avait pas besoin de lui en ce moment, qu’il devait retourner h Paris pour soigner ses clientes et qu’elle le ferait demander dès qu’il en serait temps. »

Cependant, sur les instances de Deneux, la duchesse consentit à le garder près d’elle jusqu’après le moment critique.

On ne sait trop pourquoi la prisonnière s’imaginait qu’elle aurait une fille ; son désir était de nourrir elle-même son enfant : « Ne serai-je pas trop heureuse, disait-elle, d’avoir à m’occuper de ma petite fille ? »

Continuons nos extraits du Journal : « Le 7 mai, il est question de la naissance duducdeBordeaüx. Madame la duchesse de Berry nous dit fort gaiement : «Nous commencions à nous endormir; je me réveille pressée par je ne sais quel besoin, je me lève aussitôt et dans le même instant, il me prend une violente douleur qui me permet à peine de remonter sur mon lit, et j’accouche en criant comme une brûlée. Une femme de chambre essaie en vain d’allumer une bougie, elle se lamente et dit : Quel malheur ! Pourvu que ce ne soit pas une fille! Je lui réponds : C’est un garçon, j’ai tàtél

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M. Deneux accourt à moitié vêtu. Madame de Gontaut, n’ayant sur elle qu’une simple chemise de batiste, s’élance dans son costume transparent, et appelle à grands cris les gardes nationaux de service. Le roi Louis XVIII se mit dans une colère affreuse, et il y avait bien de quoi, car dans la circonstance, il eût bien mieux valu que j’accouchasse en plein jour, au beau milieu du jardin des Tuileries. »

« Cette recbercbe si vive, cette détermination en quelque sorte instinctive du sexe de son enfant, dans un moment aussi critique, me paraît un fait singulier. « Mais, docteur, je ne songeais qu’à cela, c'était là tout pour moi, et le reste m’inquiétait fort peu. On dit cependant qu’il y a, en pareil cas, des causes d’erreur : M. Deneux prétend que j’aurais pu me tromper. Mais pas si bête ! J’avais, cette nuit là, des yeux au bout des doigts ; j’étais certaine que mon enfant était un garçon avant que personne ne fût en mesure de s’en assurer. »

« L’accoucheur de Madame, saisissant l’à propos, a entamé une savante dissertation sur certaines dispositions anatomiques qui peuvent donner lieu à de singulières erreurs, et il a exposé tous les cas connus de prolongement coccygien et autres superfluités naturelles de ces régions inférieures. Madame la duchesse de Berry s’est écriée en riant : « Mais, en effet, je me rappelle qu’ayant déjà près de quatorze ans, on mit sur mes genoux une de mes petites sœurs qui venait de naître. Elle criait comme un paon et se débattait comme un diable dans un bénitier, et, au milieu de ses évolutions, je fus toute surprise de voir qu’elle avait par derrière une espèce de queue qui me parut fort extraordinaire. »

Venons maintenant à 1 accouchement ; « Vendredi, 10 mai. C'est aujourd’hui le grand jour. Madame est accouchée, la constatation est faite; M. Deneux a déclaré la naissance et le nom du père de l’enfant ; tout s’est passé à merveille et je puis parler de ces choses quæque vidi et quorum pars magna fui. Récapitulons les mille incidents de cette grande journée.

« Dans la nuit de jeudi à vendredi, M”"® la duchesse de Berry

avait éprouvé une légère incommodité. Cette nuit, vers deux heures

et demie, le même accident s’est reproduit, et la princesse, qui

s était levée, a ressenti tout à coup une violente douleur qui lui a

permis à grand 'peine, de regagner son lit, en appelant M“® Hansler.

Elle a dit à sa femme de chambre : « Appelez ces messieurs, je

vais accoucher. Surtout que M. Dubois n’entre pas chez moi de lOrce ».

« M""* Ilansler, à demi-vêtue, a ouvert aussitôt la porte du salon en criant : « Dépêchez-vous, Messieurs, Monsieur Deneux, Madame va accoucher, Madame demande que M. Dubois n’entre pas de force dans sa chambre ! »

« Réveillé aussitôt, je saute hors du lit, et tout en passant un pantalon, je cours à la porte du corridor, je frappe avec force et je crie aux gardes de prévenir le général. Je rentre dans le salon, où je trouve M. Deneux se débattant contre un pantalon rebelle; je lui prête quelque secours et nous entrons ensemble dans l’appartement de la princesse.

« M. Deneux ne peut parvenir à compléter son costume. Il essaye, mais en vain, de serrer sa ceinture, le vêtement indispensable retombe toujours sur ses jarrets tremblants, et le cher maître, dans son trouble profond, répète à chaque tentative nouvelle : « J’en demande bien pardon à Madame ! » La princesse rit un peu de la figure bizarre de son fidèle, puis elle nous dit : « Je viens d’éprouver une vive douleur, j’ai cru que c’était une indigestion. Je vais accoucher bientôt, j’en suis certaine ».

« M. Deneux, à peu près culotté, découvre la princesse, et nous constatons, en effet, que la chose est imminente. Le cher maître engage Madame à retenir ses douleurs, à. ne faire aucun effort, et il agit lui-même conformément à ces recommandations.

« Quelques minutes s’étaient écoulées, et, pendant ce temps, le général, le commandant de place et quelques officiers de service étaient entrés dans le salon. M. Dubois, qui est arrivé presque en même temps que ces messieurs, pénètre dans la chambre de la princesse et se place derrière un paravent qui masque en partie la porte de communication existant entre la chambre et le salon. M“® la duchesse de Berry n’a pas vu ce mouvement du célèbre chirurgien, je me tenais devant elle de manière à l’empêcher de savoir ce qui se passait dans la direction du salon.

« Une douleur nouvelle se déclare, mais elle est peu vive. Des messagers ont été expédiés aux remparts, à la porte Dauphine, et bientôt nous entendons retentir trois coups de canon (signal convenu pour avertir les témoins qui sont dans la ville). La princesse, qui, dans ce moment même, était en proie à une douleui aiguë, manifeste une grande surprise de cette explosion foiinidable ; elle me demande en criant ce que cela signifie. Je lui dis : « Calmez-vous, Madame, et d’ailleurs vous devez y être habituée, l’enfant d’une Altesse Royale ne peut naître sans que l’on tire le canon en son honneur ! »

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« M. Deneux s’oppose toujours à raccouchement, nous supplions la princesse de se modifier autant que possible ; elle demande avec inquiétude si ce retard ne peut pas nuire à son enfant, s’il ne va pas être étouffé. On la rassure. Il se faisait un peu de bruit dans le salon, Madame paraît s’en tourmenter et elle me dit, avec beaucoup de vivacité : « Je vous en prie, Monsieur Menière, dites au général de ne pas faire entrer M. Dubois, tout ira bien, nous n’aurons pas besoin de lui. Calmez-vous, Madame, M. Bugeaud vous entend parfaitement, vos vœux seront remplis, soyez-en sûre ». Je me tenais toujours devant la princesse, de façon à lui dérober la présence des personnes qui se trouvaient à l’extrémité de la chambre.

« Cependant, nous avions gagné ainsi plus d’un quart d’heure, mais l’événement touchait à son terme et M. Deneux me fit constater, en même temps que lui, les diverses phases de ce drame mystérieux. Madame recevait nos soins avec une bienveillance parfaite et bientôt les vagissements du nouveau-né se firent

entendre. Et comme ses cris étaient assez forts, M“® la duchesse de Berry s’écria : « Oh ! mon Dieu, il crie bien fort, serait-ce un garçon ? » Un coup d’œil m’avait appris que l’enfant était une fille ; je laissai M. Deneux donner cette bonne nouvelle à sa royale cliente, et Madame reprit avec exaltation : « Je vous l’avais bien dit. Messieurs les savants. Eh ! bien, me croirez-vous une autre fois ? »

« Il était alors trois heures vingt minutes du matin. M. Deneux donna les soins nécessaires à l’enfant et le remit aux mains de ^1“® Hansler. Dix minutes plus tard, la princesse était complètement sortie de cette crise violente et nous avions la satisfaction de ne plus rien redouter de ce côté.

« J entrai alors dans le salon pour donner avis au général de la situation favorable de la mère et de l’enfant. M. Bugeaud me dit avec une émotion qui me frappa: « Docteur, si vous le jugez convenable, faites savoir à M“^ la duchesse de Berrv aue i’ai reçu une dépêche ministérielle qui lui fera plaisir ». Je rentrai aussitôt dans la chambre de l’accouchée et je m’acauittai de cette agréable commission, avec tous les ménagenmnts convenables ; Madame en parut enchantée. ^

« Un instant après, elle témoigna le désir de voir d'Hautefort. Le valet de chambre alla prévenir la comtesse gui arriva au bout de queltiues minutes. L'entrevue m'a semblé un peu boule, ce gui tient peut-être à ce que la noble dame, n'ajmnt

jamais eu d’enfants, a la fibre maternelle fort peu développée (1),

« Au milieu du mouvement que nécessite la circonstance où nous nous trouvons, la princesse ayant aperçu dans le salon, dont la porte est ouverte, un pan brodé de l’habit du général, me dit avec beaucoup de naturel: « C’est M. Bugeaud que je viens de voir. Dites-lui d’entrer, si cela peut lui être agréable». J’allai aussitôt prévenir le gouverneur, qui entra dans l’appartement et s’approcha avec discrétion du lit de la princesse. M'“® la duchesse de Berry lui tendit la main et lui dit en propres termes : « Général, vous le voyez, j’ai appelé aussitôt que j’ai senti la première douleur. J’espère que tout ira bien ». Le général lui en donna l’assurance, et, tirant de sa poche la dépêche télégraphique arrivée hier soir, à la nuit tombante, il lui en lut une partie, ce dont Madame le remercia vivement.

« Au moment où le gouverneur se retirait en saluant la princesse, Son Altesse Royale lui dit avec beaucoup d’abandon : « Général, vous aviez deux filles, en voici une troisième ! » M. Bugeaud revint alors auprès du lit de la princesse, l’engagea à se calmer et à prendre bien soin de sa santé.

« Pendant cette entrevue, qui ne dura que quelques minutes, M. Deneux et moi nous nous occupions du nouveau-né qui nous parut vivace. la duchesse de Berry suivait nos mouvements, et elle s’écria : « C’est une fille 1 II sera bien content, lui qui désirait tant une fille ! J’avais beau lui dire que j’en étais sûre, il était aussi incrédule que ces Messieurs de la Faculté ] sur ce chapitrelà, je prétends en remontrer à tous les docteurs ! » Tout cela fut dit gaiement, avec un entrain remarquable ; il y avait même de l’exaltation, comme cela se rencontre souvent en pareil cas. Les paroles de la princesse, dans cette circonstance critique, se rapportaient toutes à ce personnage inconnu, à ce mari dont le souvenir paraissait la préoccuper uniquement.

« Sur ces entrefaites, tous les témoins étaient arrivés et 1 on avait terminé les préparatifs de la cérémonie future. J en donnai avis a la princesse qui dit : « Tout est prêt ; faites entrer ces messieurs. »

« M'"« d’Hautefort, assise dans un fauteuil, se tenait au pied du lit de la princesse ; l’enfant nouveau-né, bien emmailloté, reposait sur un grand oreiller placé au milieu du lit de sa mère.

(1) cl’Hîiutefort a 6t6 mère de' deux petites filles mortes en bas iîge. Ce

malheur a attristé toute sa vie. (Cette note a été écrite au crayon par la comtesse de Boigue, sur mou manuscrit). D" P. M .

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M™® Ilansler était à la tête du lit, M. Deneux et moi, nous nous tenions debout près de Madame, et M. Dubois avait conservé sa place derrière le paravent. Le général, averti par moi, entra aussitôt dans la chambre. Il était suivi du président du tribunal de Blaye, du sous-préfet, du juge de paix, et de plusieurs autres personnages. Ces Messieurs, après avoir salué Son Altesse Royale, se rangèrent en demi-cercle, à une certaine distance du lit de la princesse, et alors le président du Tribunal, faisant quelques pas en avant, salua profondément Madame et lui dit : « Est-ce bien cà M“® la duchesse de Berry que j’ai l’honneur de parler ? — Oui, Monsieur, répondit la princesse. — Madame est-elle bien Marie- Caroline, princesse royale des Deux-Siciles, duchesse de Berry ? — Oui, Monsieur ; c’est bien moi, répondit encore la princesse. — L'enfant que je vois là, placé sur votre lit, est-il né de vous, estil bien le vôtre ? — Oui, Monsieur. — Quel est son sexe ? — C’est une fille. D’ailleurs, Monsieur, j’ai chargé le docteur Deneux de faire la déclaration de naissance ». Ce dialogue terminé, tous les témoins saluèrent de nouveau la princesse et se retirèrent dans le salon.

« Quelques instants plus tard, la princesse dit à M. Deneux : « Quand on fera la déclaration de naissance, vous nommerez le

père de mon enfant. Je désire que son nom soit inscrit sur le procès-verbal. » En disant cela, M“® la duchesse de Berry a pris, sous son traversin, un papier plié et elle l’a remis à son accoucheui. Le cher maître le déplia aussitôt, il lut et témoigna, par un mouvement de tête et de bras, la vive satisfaction que lui causait cette lecture. M. Deneux se plaça devant le bureau de la princesse pour faire une copie de ce document précieux.

... Un peu avant quatre heures, tous les témoins étant rassemblés dans le salon, M. Deneux lut à haute et intelligible VOIX la déclaration suivante ; « Je déclare que Son Altesse û}ae Maiie-Caroline, Madame, duchesse de Berry, épouse en légitime mariage du comte Hector Luccliesi-Palli, des princes de Campo-Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux- Siciles, domicilié à Païenne (Sicile), ledit comte absent, est accouchée le lü mai 1833, à trois heures vingt minutes du matin,

féminin. Les prénoms de l’enfant sont Anne-

Marie-Rosalie.

« Signé : Docteur Deneux ».

« Le procès-verbal de constatation a été rédigé séance tenante

l.KS ACCOUCHEMENTS A LA GOUH

par l’un des témoins. La pièce, lue par mon cher confrère, a été insérée textuellement dans l’acte en question et, la rédaction terminée, le tout a été lu, relu, collationné avec la plus scrupuleuse attention et l’on a procédé à la signature de ce document historique. Le général gouverneur a signé le premier, puis sont venus le président du tribunal, le sous-préfet de l’arrondissement, le procureur du roi, le commandant de la garde nationale de Blaye, un des adjoints au maire, et enfin M. Dubois, M. Deneux et moi.

«... Le petit volume de l’enfant, son peu de longueur, la rareté de ses cheveux, le peu de développement de ses ongles, nous portent à penser que l’accouchement est prématuré. La princesse affirme qu’elle est en avance de quinze jours. C’est le plus petit des enfants qu’a eus son Altesse Royale, et M. Deneux, qui avait sur cette grossesse des renseignements précis, m’avait dit vingt fois que, tout bien calculé, l’accouchement normal devait se faire du 20 au 25 de ce mois de mai. La princesse affirmait qu’elle dépasserait cette époque, à moins qu’elle n’avançât d’une semaine, comme cela lui est déjà arrivé une fois. L examen attentif de 1 enfant confirme ces assertions.

« A huit heures du matin, M. le curé de Blaye est venu ondoyer la petite fille, mais sans lui imposer les prénoms convenus.

«... Depuis cinq heures jusqu’à huit. Madame a dormi d’un profond sommeil. Les cris de l’enfant et tous les bruits du dehors (quelque soin que l’on prenne, il y en a toujours) ne l’ont pas réveillée. M. Deneux me dit que cette sorte d’engourdissement s'est manifesté à la suite de toutes les couches de la princesse. Elle ne sort de cet état que pour raisons majeures, prend alors un verre d’eau sucrée, un bouillon, remet la tète sur l’oreiller, nous dit en souriant : « Bonsoir, la compagnie... » Et quelques minutes plus tard elle dort d’un profond sommeil. »

Suivent quelques détails sur l’inscription de l’enfant aux registres de l’état civil de Blaye.

La duchesse essaya de nourrir sa fille ; ce fut en ^ain. A co propos, le D'- Menière est décidément méchant pour le pauvre Deneux : « M. Deneux a déployé dans cette occasion toutes les ressources de sa vaste expérience, mais inutilement; il aspire au moment où sa cargaison de biberons arrivera de Paris. Le chei maître avait d’abord pensé que l’enfant en viendrait à bout, il a^ ait même promis de conduire la chose à bien, grâce à quelques piocédés mystérieux qu’il réserve pour les grandes circonstances, mais

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il cT dû y renoncer et il est prêt à s’avouer vaincu. Madame m’a prié d’écrire à M. Gintracpour qu’il nous envoie de Bordeaux une nourrice irréprochable, mais M. Deneux n’est pas trop d’avis de confier ce soin à un tiers. Il se réserve de choisir la femme qui conviendra le mieux pour remplir cette haute mission. »

Plus loin, Menière signale malignement une maladresse de l’accoucheur. Deneux donna à la duchesse le journal VEcho qui reproduisait une lettre, adressée à la Quotidienne par M. de Kergorlay; ce légitimiste imprudent démentait, avec invectives à l’adresse du gouvernement, ce qu’on racontait d’un second mariage de la princesse et de sa grossesse. La duchesse se contenta de dire : « Que voulez-vous que j’y fasse ? C’est un excellent homme, mais il est fou, et il ira tout droit à Charenton. Je le plains, mais je le plaindrais bien davantage s’il ne devait pas s’y trouver en si bonne compagnie : MM. de Marcellus, de Conny ont pris les devants depuis longtemps; la réunion sera nombreuse ». Si la princesse s’est assez peu émue de cette épître, il n’en a pas été de même de M. Deneux, dont le. baromètre est arrivé subitement à la tempête. Le cher maître voit dans ces démentis une grave atteinte à sa probité ; il ne permet pas que l’on mette en doute sa bonne foi, son honneur ; et il affirme qu’après la publication de l’acte de naissance, il intentera un procès à quiconque n’acceptera pas son témoignage. M“® la duchesse de Berry le calme par de bienveillantes paroles et l’engage à ne pas donner la moindre attention aux propos extravagants de ceux qui nieraient lalumière du soleil, s’ils avaient quelque intérêt à soutenir qu’il fait nuit. »

La petite fille de la duchesse se refusant décidément à prendre le sein de sa mère, celle-ci éclate en reproches contre Deneux qui, après avoir apjDrouvé ses tentatives d’allaitement, incline visiblement à accepter une nourrice, venue de Bordeaux ou d’ailleurs. Deneux a beau argumenter avec vigueur la princesse, sans se laisser convaincre, lui reproche de manquer de caractère.

« M. Deneux lève sa tête de picard, il riposte et finit par alléguer l’opinion de M. Gintrac et celle des gros bonnets légitimistes de Bordeaux. Madame la duchesse de Berry a voulu savoir tout ce que M. Gintrac nous avait rapporté à ce sujet, et alors, baissant la tête et les yeux humides, elle a dit : « Il faut donc encore leur faire ce sacrifice ! Quand aurai-je fini ? » Madame d’Hautefort est enchantée de 1 issue de cette affaire. La noble dame n’approuvait pas ces élans de tendresse maternelle et elle ajoute en manièie de péroraison : « M. le comte Hector est peut-être comme

beaucoup de maris qui n’aiment pas les femmes nourrices. »

La petite fille de la duchesse ne pouvait cependant toujours se contenter de lait coupé et d’eau sucrée. On se décida à voir des nourrices. « Il nous en pleut de tous côtés, dit Menière, et avec les recommandations les plus étranges. Cette exhibition d’appas hlaysois préoccupe énormément M. Deneux. Il a un coup d’œil d’aigle pour scruter les corsets. Rien ne lui échappe. »

Le matin du lundi 13 mai, une fluxion laiteuse assez forte fut l’occasion de nouveaux essais tout aussi infructueux que les précédents. « M. Deneux a déclaré à la pauvre mère qu’elle devait renoncer au bonheur de nourrir son .enfant, et qu’aujourd’hui même nous allions définitivement arrêter une nourrice. J’ai été témoin de regrets, de plaintes et de larmes ; mais nous n’avions aucun moyen d’en adoucir l’amertume. Aussitôt après le déjeuner, nous nous sommes plongés de nouveau dans un examen approfondi des poitrines bien pensantes, des seins légitimistes qui nous arrivent en foule. Oh ! Jean-Jacques Rousseau, grand partisan de l’allaitement maternel, tes 'principes sont en honneur au bord de la Gironde, mais combien ces fonctions si respectables sont incompatibles avec la beauté des formes, et que ces fécondes mamelles s’éloignent du type consacré par le génie des artistes grecs ! »

Une dame de Blaye avait recommandé à Menière une fille-mère fort intéressante ; l’entourage de la duchesse se voila la face et allégua la morale. Le choix s’arrêta sur une jeune femme de vingt-deux ans, digne de confiance à tous égards.

Le vendredi 31 mai, la duchesse dit à Menière ; « Docteur, je vous assure que ma petite Anna commence à me connaitre, elle a l’air de sourire, ou du moins, on voit qu’elle va sourire bientôt. Je crois que cette enfant sera très précoce ». M. Deneux, qui vient d’arriver, combat cette question; il prouve, par beaucoup d’arguments, qu’un enfant de vingt jours ne peut donner ces signes d’intelligence (I). Madame n’accepte pas cet arrêt souverain du maître, et, comme toutes les mères, elle cherche à établir une exception en faveur de sa fille chérie. Pendant ce débat, elle baise le pied de la fillette et finit par le mettre tout entier dans sa

(1) Qu’efit-il dit du fils du bon roi Dagobert qui, d’après les Chroniques de Saint- Denis, répondit Amen au baptême, quarante jours après sa naissance. 11 est vrai que Mahomet parlait en naissant et que saint Uarthêleiny, plus précoce, se fit entendre dans le sein même de sa mère.

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bouche. Menière cajoute : « Ce fait servira peut-être à donner une idée exacte des dimensions de cette bouche royale » (1).

Le lendemain, la princesse rappelait devant Menière, le mot, bête comme un accoucheur et ajoutait : « Il faut convenir que mon pauvre père Deneux ne fera rien changer à ce proverbe.

Evrat est loin de passer pour un aigle. On dit que Baudelocque, en dehors de son talent, est un homme fort ordinaire. Le vieux Dubois est un original, un sauvage. Je ne conteste pas son mérite de chirurgien, mais sortez-le de là, et vous n’en tirerez pas un mot. On pourrait grossir cette collection, mais ce n’est pas la

Fiq. 173. — La duchesse de Berry.

(1) Le portrait que nous donnons ici (fig. 173), et qui est la reproduction du tableîiu exposé au Musée de Versailles, n'indique pas une grande bouche, mais il est probablement flatté ; l’artiste a du reste dissimulé un strabisme assez accentué.

peine. En vérité, pour la besogne qu’ils ont à faire, il n’est pas nécessaire d’avoir un esprit transcendant. Je crois d’ailleurs que la privation du sommeil les engourdit. Et puis faire toujours la même chose, entendre sans cesse les mêmes plaintes, s’occuper de détails insignifiants , de nourrices, de gardes-malades, il y a de quoi éteindre le feu sacré et faire d’un homme, une machine.

Marie-Caroline quitta sa prison le 8 juin.

Accouchements de la duchesse d’Orléans. — Les

accouchements de la belle-fille de Louis-Philippe n’offrent rien de

particulier ; ils se passent normalement, comme pour la première bourgeoise venue. Le comte de Paris est né le 24 août 1838, au pavillon de Marsan ; Alfred de Musset chanta sa naissance :

Ce n’est qu’un fils de plus que le ciel t’a donné,

France, ouvre-lui tes bras, sans peur, sans flatterie,

Soulève doucement ta mamelle meurtrie,

Et verse, en souriant, vieille mère patrie,

Une goutte de lait à l’enfant nouveau-né.

La Monnaie frappa, en l’honneur de sa naissance, plusieurs médailles (fig. 174, 175, 176, 177).

Famille Bonaparte. Naissance de Napoléon I®^ —

Nous avons réuni sous ce titre tous les détails relatifs à la nais-

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sance des princes de cette famille. Nous devons faire d’abord un retour en arrière.

Napoléon I*'' naquit à Ajaccio, le 15 août 1769, le matin à onze heures, de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolino. Sa mère était à l’église lorsqu’elle ressentit les premières douleurs. Elle sortit précipitamment, courut s’enfermer dans sa chambre et, à peine arrivée, accoucha heureusement. Sa belle-sœur, Gertrude, qui l’avait suivie, lui servit de sage-femme. Si l’époque eût été

Fig. 176.

plus favorable au merveilleux, les prédictions populaires et les signes célestes n auraient pas manqué à cet événement ; malheureusement, et nous le regrettons pour nos lecteurs, en des temps sceptiques, les plus fameux d’entre les hommes, naissent avec un legiettable sans-façon : Napoléon se présenta ici-bas, comme s’il fut destiné à flâner toute sa vie le long des maquis. Une telle simplicité affligeant M. de Las-Cazes, ce biographe enthousiaste constate, qu’au moins le futur grand homme ne naquit pas sur le matelas vulgaire des mortels ordinaires : « Sa mère, dit-il, femme forte au moral et au physique, et qui avait fait la guerre, grosse de lui, voulut aller à la messe à cause de la solennité du jour ; elle

LES AfiCOUGIlEMENTS A LA COUR

fut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son enfant sur un de ces vieux tapis antiques, a grandes figures de ces héros de la fable ou de l’Iliade peutêtre : c’était Napoléon. »

Projet de simulation d’accouchement de Joséphine.

— De son premier mariage avec le vicomte de Beauharnais, Joséphine avait eu deux enfants, le prince Eugène et la reine Hor-

Fig. 177.

tense (l). Sa seconde union fut cependant stérile. Malgré quelques infidélités, Napoléon aimait sa femme ; ce fut même, a-t-on dit, la seule affection qui ait jamais fait battre son cœur; pour éviter la séparation, il songea un instant à se donner un héritier par substitution : mais son projet échoua devant les scrupules de Corvisart. « L’empereur, raconte de Rémusat dans ses Mémoires, ayant renoncé pour le moment au divorce, mais toujours pressé du désir

(1) S’il n'avait pas fait d’enfants il sa femme, Beauharnais aurait menti à son nom ; on sait, en effet, que ce nom, comme celui de Bonnecliose, a subi une motlification pudibonde; les substantifs huriuiiti et chose sont des termes vagues substitués, non Biuis esprit, il d’autres plus précis (lue nos pèi’cs prononçaient sans sourciller, mais qui nous fout rougir aujourd’hui.

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d’avoir un héritier, demanda iin jour à sa femme si elle consentirait à en accepter un qui n’appartiendrait qu’à lui, et à feindre une grossesse avec assez d’habileté pour que tout le monde y fût trompé... Elle était loin de se refuser à aucune de ses fantaisies à

l'ic.. 178. “Lælilia Ramulino, tl’aprôs Gi'rard,

Cet égaid... Alors Bonajiarte, faisant venir son premier médecin, Corvisart, en qui il avait une confiance étendue et méritée, lui confia son projet : « Si je parviens, lui dit-il, à m’assurer de la naissance d un garçon qui sera mon fils à moi, je voudrais que,

témoin du feint accouchement de l’impératrice, vous fissiez tout ce qui serait nécessaire pour donner à, cette ruse toutes les apparences de la réalité ». Corvisart trouva que la délicatesse de sa probité était compromise par cette proposition ; il promit le secret le plus absolu, mais il refusa de se prêter à ce qu’on voulait exiger de lui. »

La pauvre Joséphine, répudiée par raison d’État (1), fut donc à

Fig. 179. — Naisfanoe do Napoléon I".

même, dans sa solitude de la Malmaison, d’apprécier combien était juste, au moins en un point, la réponse que fit Montesquieu à une demoiselle quelque peu galante : celle-ci lui demandait ce qu’était le bonheur ? « Le bonheur, lui dit le philosophe, c’est la fécondité pour les reines (-2) et la stérilité pour les filles ».

(1) L'empereur fut quelque temps partagé entre le désir de reculer le moment de cette séparation douloureuse et la préoccupation de fonder sa dynastie. Il interrogea Corvisart afin de savoir jusqu’à quelle époque on peut, sans danger, difterer de chercher dans le mariage les résultats qu’on en attend pour sa postérité, a Cela, dit Corvisart, dépend de l’organisation et du tempérament de chaque mari, et aussi^ des économies qu'il a pu faire sur les erreurs de sa jeunesse. — J’entends bien, dit l’empereur ; mais, selon vous, quel est le terme moyen de la iiuissance, en matière de paternité 1 Par exenqile, un homme de soixante ans qui épouse une jeune femme, a-t-il encore des enfants '! — Quelquefois. — Et à soixante-dix ! Toujours, Sire. »

(2) Ce n’était pas l’avis de Christine de Suède, dont le médecin Bourdelot favorisa le libertinage, en lui enseignant le secret d’en jirévenir les suites. «Avoir des enfants, disait cette reine, quelle horrible chose/... Je ne serai janiais a.<sez reconnaissante envers mon médecin qui m’a délivrée de cette abominable suggestion, sans qu il m en ait coûté un seul instant de bonheur. »

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Fio, 180, — L’Impéralrioo Josépliine, d’aprùs Isabey.

LES ACCUUCIIE.MENTS A LA CUL’Il

Naissance du roi de Rome (20 mars 1811). — Napoléon se remaria avec Marie-Louise le 1“'’ avril 1810; Baudelocque fut nommé d’avance l’accoucheur de l’impératrice ; il mourut un mois après le mariage de celle-ci et fut remplacé par Dubois.

Pendant la grossesse de Marie-Louise, Napoléon I" lui fit boire beaucoup de vin, persuadé que c’était le plus sûr moyen d’avoir un fils ; il semble qu’il ait eu confiance dans cette recette (1), car il écrivait à une princesse de sa famille, qui était enceinte : « Buvez un verre de vin par jour ». La dose était, parait-il, suffisante: la princesse n’eut qu’une fille. Marie-Louise fut plus heureuse ; elle eut le roi de Rome.

Un homonyme du célèbre accoucheur de Marie-Louise, F. Dubois, nous a laissé, dans les Éloges de l'Académie de médecine^ un récit de cette naissance. « Introduit près de l’impératrice qui l’attendait avec impatience, il y trouve son ami Corvisart. Le travail durait depuis plusieurs heures ; il n’y avait plus à attendre. Dubois se met en mesure de constater l'état des choses ; mais quels ne durent point être sa surprise, son effroi, quand il reconnut qu’il allait avoir affaire à une présentation de la hanche (2). Je ne sais si son front en pâlit, mais certes il dut maudire son étoile, qui, dans une pareille circonstance, le faisait tomber sur une de ces présentations qui, au rapport de Merriman, ne devaient s’offrir que 42 fois sur 18000 accouchements !

« Aucun doute ne pouvait rester dans son esprit ; il entraîne Corvisart dans l’embrasure d’une fenêtre et le prie d’aller trouver l’empereur pour lui expliquer l’état des choses. Corvisart, qui ne se souciait nullement d’aller porter à l’empereur une pareille nouvelle, répond à Dubois que ce n’est pas à lui que revient cette

(1) Louis-Philippe avait aussi la prétention de connaître le moyen d'avoir des garçons ou des filles, à volonté. Meyerbeer, raconte A. Weil, dînant nn jour ù la table de Louis-Philippe, le roi, au dessert, lui demanda s'il avait des enfants ; « Oui, sire, répondit le maître, je regrette seulement de n'avoir fine des filles. — Comment ! s’écria le roi, vous ([ui êtes juif, vous ignorez l'art d'avoir des g-arçons. Pendant inon exil en Suisse, j'ai fait la connaissance d'un rabbin <iui m'a donné des leçons d'allemand. Mais ce qu'il m'a appris de mieux, c'est de me marier de bonne heure et d'avoir des garçons et des filles i\ ma volonté ». L:\-dessus, le roi comnuiniqua son secret au musicien, secret en tout conforme au Talmnd. « Je vous certifie, ajouta le roi, que l'expérience atout il fait justifié cette théorie. U'avance, j'ai annoncé il mes parents et connaissances, soit mon garçon, soit ma fille ». Or le Talmud dit «jne, pour avoir des garçons, il faut attendre (pie la femme désire ardemment son mari ; iXHir avoir une fille, il faut, au contraire, (pie l'homme, désirant violemment sa femme, la surprenne, pour ainsi dire et l'aime il l'improviste.

(2) C'est ce que nous désignons actuellement sous le nom de présentation du siège.

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mission, mais bien à l’accoucheur. Dubois, sobre de paroles comme toujours, ne réplique pas un mot, il se fait conduire près de l’empereur. Napoléon était au bain. Dubois commençait à peine à lui expliquer sous quels fâcheux auspices s’annonçait l’événement qui allait s’accomplir, que l’empereur l’interrompt vivement et s’écrie : « Sauvez la mère ! » Dubois fit comprendre à l’empe-

reur qu’il allait trop loin ; il ne lui dissimula point, cependant, les graves conséquences qui pouvaient être à redouter, et finit par lui dire qu’en pareille circonstance, la coutume est d’appeler un ou plusieurs praticiens en consultation. « M. Dubois, lui répondit l’empereur, si vous n’étiez pas ici, c’est vous, et vous seul qu’on irait chercher ; retournez près de l’impératrice, et traitez-là comme vous le feriez de la femme d’un marchand de la rue St-Denis » (1).

« Certes, Dubois pouvait s’enorgueillir de cette pleine et entière confiance de l’empereur, mais la responsabilité qui allait peser sur lui n’en était que plus effrayante. Le travail de l’enfantement ne pouvait plus faire de progrès, l’impératrice s’épuisait en efforts impuissants : le moment d’agir était venu.

« Les grands dignitaires de l’empire avaient été appelés, ils se tenaient dans un salon voisin. L’empereur était présent ; il savait qu’une manoeuvre délicate, pleine de dangers, allait être exécutée par l’homme de l’art ; il encourageait l’impératrice, et l’esprit agité d’une mortelle inquiétude, il cherchait à donner à son front ce calme, cette sérénité qu il conservait si naturellement sur les champs de bataille.

« Dubois procède, en effet, et sans hésiter, à cette hardie et savante manœuvre qu’on appelle la version (2)... Avant même da\oii amené les pieds au dehors. Dubois avait reconnu quel était le sexe de l’enfant; mais, plus prudent que Smellie qui, en paieille cii constance, avait bercé d’un fol espoir la cour d’Angleterre, Dubois n’en dit rien ; il poursuit son opération : dégage successivement les pieds, le siège, le tronc et les bras de l’enfant. Il ne reste plus que la tête, mais celle-ci reste comme enclavée au détroit supérieur : situation critique qui va mettre de nouveau en relief le sang-froid, la résolution et la sagesse de l’opérateurse gardant bien, en effet, d’exercer comme le veulent quelquesuns, des tractions mêmes modérées sur le cou de l’enfant. Dubois

!o! cité un mot presque semblable de ITenri IV Yoirn IBS

LKS ACCOUCHEMENTS A LA COUU

s’arme de son forceps, en glisse les branches sur les côtés de la tête, la saisit hardiment et l’entraîne au dehors !

« Mais cet enfant qu’il vient ainsi d’amener à la lumière ne pousse pas un cri ; il est pâle et ne fait aucun mouvement. Dubois, sans désemparer, emploie tous les moyens usités en pareil cas. Sept mortelles minutes s’écoulent ; l’enfant ne donne aucun signe de vie. L’empereur debout, dans l’attitude d’une profonde méditation, la tête penchée sur la poitrine, suit tous les mouvements de Dubois ; enfin, on aperçoit comme un soulèvement des parois de la poitrine, la bouche s’ouvre, l’air y pénètre. « Il a respiré ! s’écrie un des assistants. — Oui, répond ^empereur ; mais si c’était pour la première et pour la dernière fois! » Il achevait à peine ces mots, que l’enfant respire à pleine poitrine, et pousse un cri qui l’annonce définitivement à la vie.

a Alors Napoléon, obéissant à une de ces inspirations poétiques qui lui étaient familières, saisit son fils sous les bras, le soulève dans ses mains puissantes, et s’avançant vers la porte du salon où se trouvaient réunis tous les grands deTempire: « Messieurs, c’est le roi de Rome ! » Puis, revenant sur ses pas, et remettant à Dubois son précieux fardeau: « Baron Dubois, dit-il, voilà votre enfant ».

« La reconnaissance de l’empereur ne se fit pas attendre. Les honoraires de Dubois avaient été d’abord portés à 15,000 francs par an : c’était Corvisart qui avait proposé ce chiffre ; l’empereur avait ajouté de sa main: « et 15,000 francs pour chaque accouchement ». Mais le lendemain de la naissance du roi de Rome, le comte Dam écrivait à Dubois qu’il avait 100,000 francs à lui remettre au nom de l’empereur, et il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur ».

Imbert de Saint- Amand, dans les Femmes des Tuileries, nous a donné un autre récit de la naissance du roi de Rome ; la sensibilité conjugale de l’empereur nous semble quelque peu exagérée. Nous voyons l’empereur près du lit de Marie-Louise, l’embrassant, l’encourageant : « Le travail est très douloureux. Il dure plus de vingt-cinq minutes. L’empereur ne se sent pas la force d’y assister. Il lâche la main de l’impératrice qu’il tenait entre les siennes, et se retire dans le cabinet de toilette, pâle comme la mort, en proie à l’émotion la plus profonde. De minute en minute, il envoie une femme lui chercher des nouvelles. A neuf heures vingt minutes du matin, le roi de Rome vient au monde. Napoléon se précipite dans la chambre de Marie-Louise et 1 embrasse a^ec effusion ».

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Toute la nuit, les églises de Paris avaient été remplies d’une foule de fidèles, qui priaient Dieu pour l’heureuse délivrance de l’impératrice. Le lendemain, dès le point du jour, une immense

population avait pénétré dans le jardin des Tuileries et attendait, avec impatience, le grand événement.

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître,

Ils se disaient entre eux : Quelqu’un de grand va naître, L’immense empire attend un héritier demain.

LES ACCorCHKMiaTS A LA C(JUR.

370 LES ACCOUCHEMENTS A LA COUIl

Qu’est-ce que le Seigneur va donner à cet homme,

Qui, plus grand que César, plus grand même que Home, Absorbe dans son sort le sort du genre humain (1).

Blanchard monta en ballon et répandit dans l’espace des feuillets de papier sur lesquels étaient imprimées ces mots : Le roi de Rome est né.

L’enfant fut ondoyé avec de l’eau du Jourdain. On frappa des médailles commémoratives (fig. 182, 187) et les beaux-arts célé-

(1) V. Hugo. Le.*» Chants du Crépuscule, Napoléon U.

(2) La face de cette incdaille est la même <iue celle de la précwlente (fig. 1S2).

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Fig. 186 (1).

Fig. 187 (2).

(1) Le revers présente deux rangées de couronnes flanquées de tourelles entourant 1 inscription : A L’EipEREUR LES BONNES VILLES DE L’EMPIRE.

principales villes de l’empire!

Cette médaille a été frappée à l’occasion du baptême du roi de Rome

(2) Le revers porte : LABORI ET INDVSTRIÆ PRŒMIVM ET HONOR. Romæ

iV médaille fut frappée à Rome pour célébrer Art" et Manîfà^t^^ ^ ^'^^icouragement aux Beaux-

brèrent à l’envi la naissance de l’auguste héritier du trône. A l’exception de Rouget, qui 'exécuta sur commande un tableau, où l’on voit les princes français présentant leurs hommages au nouveauné (fig. 188), et de Joseph Franque, qui représenta l’Impératrice

auprès de son fils endormi (üg. 188), la plupart des artistes eiuent recours à l’allégorie, pour retracer cet heureux événement. Ainsi, M. Remy (fig. l'JÛ) fait planer la Vertu, la Sagesse et la Justice au-dessus du berceau du jeune prince ; et Prud’hon ombrage 1 cn-

Fig. 18S. — Naisiance du loi du Romi', d’apiès Rouget.

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fant, endormi sur le gazon, de laurier et de myrtes auxquels il ajoute la fleur connue sous le nom d’impériale (dg. 191).

Fig. 189. — Marie-Louise près du berceau do son fils, d’après Joseph Franque.

Les astronomes eurent la complaisance de découvrir une nouvelle étoile, quelques jours avant la naissance du roi de Rome :

Il approche ce temps prédit par les oracles.

Cet heureux âge d’or promis à l’univers ;

Déjà depuis neuf jours resplendit dans les airs Un signe lumineux précurseur des miracles.

J’ai vu la planète de Mars S’enrichir en son cours d’une étoile nouvelle,

Et venir se placer plus brillante et plus belle Sur le palais de nos Césars.

Accouchements de la reine Hortense. — Joséphine était

jalouse môme de sa fille, cette Hortense-Eiigénie de Beauharnais, qui épousa Louis, roi de Hollande, et fut la mère de Napoléon III. On chuchotait bien bas sur l’affection que le premier Consul sera-

Fio. 190, — Berceau du roi de Rome, d’après Romy.

blait porter à sa belle-fille, et l’entourage n’avait pas ménagé les oreilles de la femme de Bonaparte. Sur ces entrefaites, Mortense devint grosse de son premier enfant (I); laissons parler Bour-

(1) Napolôon-Charles, né le 11 octobre 1802, mort le 6 mai-s 1807.

Tienne, dont les Mémoires, par leur indiscrétion môme, ont le plus grand intérêt ; « Madame Louis Bonaparte était grosse et avançait dans sa grossesse. Joséphine, qui cependant aimait tendrement ses enfants, ne voyait pas arriver l’époque de la délivrance de sa fille avec cet intérêt si naturel au cœur d’une mère. Depuis longtemps, elle n’ignorait pas les bruits calomnieux répandus sur la liaison supposée d’Hortense avec le premier Consul, et cette triste accusation lui faisait répandre bien des larmes...

« J’eus une fois une singulière preuve de l’importance que Bonaparte apportait au jugement des Anglais, sur les actions qu’on lui imputait. Il donna un bal à la Malmaison, lorsque Hortensefut arrivée au septième mois de sa grossesse. Lui qui, comme on le sait, n ’aimait pas à voir des femmes grosses, et surtout à les voir danser, pria Hortense de danser, ne fût-ce qu’une contredanse. Elle ne le voulait pas, mais Bonaparte y mit tant d’insistance, lui fit tant de cajoleries, lui disant : « Je vous prie, j’ai le plus grand désir de vous voii danser; allons, faites cela pour moi », qu’enfin Hortense dansa. Quel était son but ? On va le voir. Le lendemain même du bal.

on vit, dans un journal, une pièce de vers galants sur la contredanse où Ilortense avait figuré, malgré sa grossesse. Hortense en fut extrêmement contrariée ; et quand le journal arriva à la Malmaison où elle était, elle s’en plaignit; et surtout ne concevait pas, malgré l’extrême facilité de nos beaux-esprits, que ces vers aient pu être composés et imprimés sur un fait qui s’était passé

Fig. 192. — La reine Hortense.

dans la nuit précédente. Bonaparte ne lui répondit que vaguement et en souriant ; quant à moi, il n’avait rien à m’apprendre sur une chose que je savais aussi bien que lui. Quand Hortense sut que j’étais seul dans le cabinet, elle vint m’y trouver, et me pressa de questions; je ne jugeai pas qu’il y eût de l’inconvénient à lui dire ce qui s’était jiassé ; je lui dis donc, ce qui était vrai, que les vers avaient été faits, par ordre de Bonaparte, avant le bal, par un

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poète dont aujourd’hui le nom ne me revient pas ; je lui dis que le bal avait été donné pour les vers, que le premier Consul ne l’avait tant priée de danser que pour en justifier le contenu, et qu’il les avait fait faire pour démentir un article d’un journal anglais, qui avait annoncé qu’elle était accouchée. Bonaparte avait été indignement choqué de cette annonce prématurée, parce qu’il avait

vu qu elle avait joour but d’accréditer les bruits infâmes qu’on avait calomnieusement répandus sur sa prétendue liaison avec Hortense...

« Le 8 mars 1804, j’eus du premier Consul, à huit heures du matin, une audience que je n’avais pas demandée. lime dit d’abord des choses fort indifférentes, puis changeant tout à coup de conversation: « A propos, me dit-il, on répand toujours le bruit de mes liaisons avec Hortense ; on en a fait courir d’abominables sur son premier enfant. Je croyais, dans le temps, que ces bruits n’a-

MCS ACCULCllK.MEN rS A LA GUL'U

valent été accueillis dans le public fpie parce que l’on désirait que j’eusse un enfant. Depuis ({ue nous nous sommes quittés, les avezvous entendu répéter? — Oui, général, souvent; mais je vous avoue

Fig. 194. — I-*e conito Chiit'ljb llonri VcrUuüll, vice-aïutral , peint par Bouchet.

que je ne croyais pas que cette calomnie vivrait si longtemps. C’est vraiment affreux ; vous savez ce qu’il en est, vous ; vous avez tout vu, tout entendu ; la moindre démarche ne pouvait vous échapper ; vous aviez toute sa confiance lors de son amour pour

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Dui'oc(l). J’attends de vous que, si vous écrivez quelque chose sur moi, vous me laverez de cet infâme reproche ; je ne veux pas qu’il m’escorte â la postérité ! Je compte bien sur vous ; vous n’avez jamais ajouté foi à cette imputation ? — Non, jamais, général ».

Après avoir, en 1804, donné le jour à Charles-Napoléon-Louis, mort â Forli en 1831, Hortense, le 20 avril 1808, accoucha, au n° 17

de la rue Laffitte, de celui qui devait s’appeler Napoléon III. Le Moniteur du lendemain enregistrait ainsi cette naissance : « Paris, 20 avril. Aujourd’hui, à une heure du matin, S. M. la reine de Hollande est accouchée d’un prince. Le prince archi-chancelier de l’empire était présent à la naissance. »

De qui Napoléon III était-il fils ?

Peut-être Bonaparte ou plutôt Verhuell? (2).

(1) Général avec lequel l'Empereur avait voulu la marier.

{2) Kugo. Châtiment, 1. ~Le portrait de l’amiral Verhuell (fig. 194) figure dans les galeries de Versailles ; il a été offert par la famille de l’ex-ambassadeur de Hollande, afin de montrer que Napoléon III n'avait aucune ressemblance avec celui qu’on a fait passer pour son père.

LES ACCOUCriEMENTS A LA COUH

Des officieux, les uns se sont tus, les autres, moins prudents, ont invoqué des dates. Le baron Du Casse a cherché à prouver que, neuf mois avant les couches d’Hortense, son mari avait cohabité avec elle :

« Le 5 mai 1807, le roi de Hollande perdit son fils, le prince royal. Hortense, au désespoir, quitta le royaume, et se rendit dans les Pyrénées, à Bagnères-de-Luchon, où son mari, aussi désolé

Fig. 196. — Le duc do Morny.

qu’elle, la rejoignit, le 30 du même mois. Le roi et la reine vécurent deux mois ensemble à Ludion. Le 20 avril 1808, c’est-à-dire neuf mois après le séjour des deux souverains dans les Pyrénées, naquit le prince Louis-Napoléon. » Soit, mais l’argument est médiocre, on peut tout au plus en conclure qu’il n’y a pas impossibilité à croire Napoléon III, flls de Louis. Pour établir le fait, Imbert de Saint-Amand s’appuie sur la ressemblance, contestable suivant nous, qui aurait existé entre Louis (fîg. 193) et 1 enfant d’Hortense (fig. 195) ; mais on n’ignore plus que la matrice, ayant

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été une première fois fécondée, peut, malgré la diversité des mâles reproduire indéfiniment le type procréé par le premier rapport. D’ailleurs, Napoléon III ressemblait à Morny autant et plus qu'à Louis Bonaparte, et on n’a jamais attribué au roi de Hollande la paternité de Morny (1).

En réalité, les ennemis de l’empire, pour qui l’illégitimité de Napoléon III est un article de foi, et les amis de ce régime qui.

Fig. 197. — Armes du duo de Morny (2).

pour le moindre doute, crient au sacrilège, se montrent, les uns et les autres, beaucoup trop affirmatifs sur un^ question que la mère elle-même ne saurait souvent résoudre. La vérité est que la belle-fille et belle-sœur de César mérita souvent d’être soupçonnée, mais que, sauf plus ample informé, son époux doit bénéficier de l’adage : Is pater est quem nupliæ demonstrant.

Accouchement de l’Impératrice Eugénie (3). — M. de

(1) On sait que le duc de Morny était fils naturel du général de Plaliaut et de la reine Hortense, par conséquent frère utérin de Napoléon III. Pour qu’on u’ignordt point cette origine, il portait dans ses armes un hortensia (fig. 197). Le lendemain de sa naissance, il fut emmené à, Versailles, chez un ancien noble, qui consentit il lui donner son nom et son titre.

(2) De gueules au chevron d or, senestré d’un hortensia d'ai'gent, en pointe d’une aigle d’or, au chef d’azur chargé i\ senestre d’une étoile d’argent.

,3; En 1887,1 ex-souveraine,aj'ant reuni dans la villa Delahante, à Naples, quelques nicm ircs de la colonie espagnole, raconta il ses hôtes, au cours de la conversation : a .Je ne puis exprimer la peur que me font le tonnerre et les éclairs. Je suis née pendant un tremhlement de ten-e : ma mère avait couru se réfugier sous un arbre, et

c tri ^ «uiri ic jaidiii tiuc je suis venue au monde. tVétaitpeut-eti’e le présage de la vie que je devais avoir d. x i o

LES AGGOUCMEMENTS A LA COUIl

Morny annonça le 15 mars 1856 au Corps législatif que l’Impératrice entrait dans les douleurs de l’enfantement; l’assemblée se déclara en permanence. « Des bruits alarmants circulèrent bientôtdans la salle des conférences : l’accouchement, disaient les nouvellistes,

Fig. 198. — Paul Dubois.

est laborieux ; l’enfant se présente par la tète sans pouvoir sortir et court risque d’être étoulfé. Les alarmistes ajoutaient : « 11 est question de cliloroformiser la patiente, et le médecin de la reine d’Angleterre, arrivé dans la nuit aux Tuileries, se tient prêt; mais

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la crainte d’accidents nerveux plus graves empêche de recourir à ce moyen. »

L’accoucheur de l’Impératrice était le D" Paul Dubois (fîg. 198), assisté de Alliot, sage-femme en chef de la Maternité.

Marie-Eugénie de Montijo, espagnole fervente, ne s’était pas contentée d’appeler à son aide les secours de la terre. Au moment des grandes douleurs, elle serrait dans sa main un reliquaire que lui avait prêté l’Empereur et dont il ne se séparait jamais. D’autres reliques de toute espèce avaient été disposées dans sa chambre ; l’impératrice avait reçu du pape Pie IX un don inestimable, les restes de nous ne savons quels saints influents ou saintes considérées. Déplus, les sanctuaires de France s’étaient disputé l’honneur d’envoyer à la souveraine leurs trésors les plus précieux ; les Papiers et correspondance de la famille impériale, publiés après la chute de l’Empire, nous ont gardé un monument de ce zèle : c’est une lettre de M. Louvet, député, à l’Empereur, au sujet d’une ceinture de la vierge. Voici ce chef-d’œuvre conservé dans toute son intégrité ;

« Saiimur, 17 novembre 1855.

« Sire,

« L’église du Puy-Notre-Damc (1), près Saumur, possède une des plus précieuses reliques de la chrétienté. C’est une ceinture de la sainte Vierge, donnée par Guillaume VI, duc d’Aquitaine, qui bavait rapportée des croisades. La tradition dit qu’elle fut tissée par Marie elle-même. Les archives de l’église du Puy et de nombreux documents historiques, attestent l’authenticité de cette relique. Les rois de France ont eu de tout temps une grande foi en cette ceinture. Anne d’Autriche la portait à Saint-Germain-en-Laye, dans 1 année 1628, quand elle accoucha d’un prince qui fut Louis XIV. S’il vous plaisait. Sire, de placer Sa Majesté 1 Impératrice sous la protection de cette relique, pendant le grand événement qui va couronner votre bonheur domestique et consolider le repos de la France, je ne doute pas que le curé et Mgr l’évêque ne s’empressassent de déférer au désir de Votre Majesté.

« J’ai l’honneur d'être, avec le plus profond respect. Sire, de votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur et sujet.

« Le maire de Saumur, député au corps législatif,

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