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chSge cn l»r ' sa
— Je veux une femme encore assés jeune (i), grande et allègre, qui a accouché Madame d’Elbeuf, laquelle J’ay veüe à l’hostel de Gondy.
— Comment, ma mie ? Qui vous l’a faict voir ? Est-ce Madame d’Elbeuf ?
— Non, elle est venue de soy.
— Je vous asseure que mon voyage ny affaire que j aye, ne me mettent en peine comme cela. Que l’on m’aille chercher Monsieur du Laurens.
Arrivé, le Roy luy dit ce que la Royne luy avoit dit, et la peine où il en estoit.
Monsieur du Laurens luy dit :
— Sire, je la cognois bien ; elle sçoit quelque chose ; elle est femme d’un chirurgien. Il y a longtemps que chacun sçoit que la Royne n’a pas pour agréable de se servir de Madame Dupuis, et mesme, je m'estois informé des bons médecins de ceste ville, s il arrivoit que la Royne continuast à ne vouloir Madame Dupuis, quelle femme nous luy pourrions bailler avec elle, afin que venant au poinct, la seconde servist de première, n’osant dire à Vostre Majesté ce que nous sçavions de la volonté de la Royne, veu que vous désiriez que Madame Dupuis la servît. Ils m ont nommé celle-là.
Qui sont les médecins qui l’ont nommée?
— Ça esté Monsieur Malescot, qui est le plus ancien de cesm ville ; Monsieur Martin, qui a l’honneur d’estre à Vostre Majesté ; Monsieur de la Violette, et Monsieur Ponçon.
Le Roy demanda :
— Où étiez-vous tous ?
— En une consultation que nous avons faite pour la femme de Monsieur le Président de Thou, qui est fort malade.
Ce n’est pas assez, dit le Roy. Allez promptement la trouver, et qu’elle vous nomme une douzaine de femmes de qualité qu elle ait servies, sçavoir si elles s’en contentent. ^
Monsieur
ieur du Laurens vint donc chés nous dire le commande-
lère, nièce d
(1) Loysc Bourgeois avait alors 36 ans.
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selle le Meau, femme de l’Intendant de Monsieur de Rheims, Madamoiselle de Pousse-Mote, femme d’un secrétaire du Roy, Madame Tessard, une riche marchande.
Il fut aussi parler à Madame la Duchesse d’Elbeuf ; puis retourna me dire qu’il estoit deuement informé, et qu’il alloit bien réjoüir le Roy et la Royne, et me dit ce qui s’estoit passé entre le Roy et elle à ce sujet.
Sitost que le Roy fut party, la Royne lui commanda de me venir trouver le lendemain matin, pour me commander d’estre à son lever. Il m’avoit dit qu’estant à la porte de la Royne, je demandasse la première femme de chambre de la Royne, nommée Madamoiselle de la Renoüillère, et que je luy disse que j’allois là de sa part.
Elle me regarda et me dit :
— Ma mie, vous estes bien heureuse d'avoir gaigné les bonnes grâces de la Royne sans les avoir méritées.
La Royne étoit levée, qui l’appela :
— Renoüillère, qui y a-t-il là ?
— Madame, c’est vostre sage-femme que vous avés choisie.
Ouy, je l’ay choisie ; je la veux ; je ne me trompay jamais en
chose que j’aye choisie. Qu’elle s’approche.
Elle me regarda et se prit à rire, avec une couleur vermeille qui luy vint aux joües. Elle me dit que le lendemain je l’allasse voir une heure plus matin pour la voir au lit; et craignant que je ne l’eusse entendue, luy commanda de me le dire (i) ; et aussi, que l’on allast commander au tapissier de tenir un lict prest pour moy, et quelle me dist que je tinsse mon coffret prest pour partir avec elle dans trois ou quatre jours ; cependant, que je ne manquasse, tous les matins, de l’aller voir avant son lever. J’eus aussi charge de^ladite Damoiselle de tenir un garçon prest pour me servir et q^u ayant appresté mon coffre, je l’envoyasse à la garderobbe de la Royne pour le faire charger avec l’autre bagage.
Je fus donc le lendemain, selon le commandement qui m’en avoit estéfaict ; où j’eus l’honneur de voir la Royne au lict et parler a elle, et luy dire mon advis sur l’enfant que je croyois qu’elle auroit, à cause qu’elle me le demanda.' Elle désiroit de m’enhardir auprès de Sa Majesté, et faire que je la peusse entendre, car elle m’entendoit fort bien.
(1) Marie de Mcdids, depuis peu de mois e très bien la langue française. De là cette réflej
France, ne connaissait n de Loyse Bourgeois.
pas
Je fus advertie par Madamoiselle de la Renoüillère, la veille du partement d’aller le lendemain à telle heure. Je fus mise dans le carrosse de la Royne, dans lequel estoient Madame la Marquise de Guerche-ville, avec Madame Conchine, chascune à une portière, et maître Guillaume, le fol du Roy, que l’on mit du côté du coche. On me commanda de me mettre au derrière. A la disnéc, l’on me fist aller trouver la Royne, dans sa chambre, jusques à ce qu’elle allast disner. L’on me mena disner avec les femmes de chambre ; puis, l’après disnée, l’on me ramena dans la chambre de la Royne, où l’on me dit que je fisse toujours ainsi.
Le voyage de Fontaine-bleau se fit en deux jours. La couchée du premier jour fut à Corbeil, en une hostellerie où il n’y avoit qu’une meschante petite chambre basse de plancher, bien estouffée, pour la Royne. L’on mit coucher les femmes de chambre et moy dans ce qui estoit marqué pour le cabinet de la Royne. Il n’y avait entre son lict et le mien qu’une petite cloison de torchis. Le matin j’eus l’honneur d’estre à son réveil. Le disné fut à Melun au logis de Monsieur de la Grange-le-Roy, où il n’y avoit aucuns meubles ; et, surtout, il n’y avoit que de grosses pierres au lieu de chenets. L’on avoit fait du feu ; encore que ce fust sur la fin d’aoust, il ne faisoit pas trop chaud. Il avoit esté mis un fagot et trois grosses busches au feu. La Royne, qui y avoit le dos tourné estant debout, ces busches vinrent à s’esbouler, qui estoient extrêmement grosses. J’estois au costé du jambage de la cheminée. Je me jette à bas pour arrester une grosse busche ronde, qui alloit tomber sur les talons de la Royne, qui l’eust infailliblement fait tomber en arrière. Voilà le premier service que j’eus l’honneur de lui rendre, et au Roy qu elle portoit.
Arrivant à Fontaine-bleau, je suyvis la Royne en sa chambre, d’où je ne bougeois que pour manger et dormir. Madamoiselle de la Renoüillère me dit de la part de Sa Majesté, qu’arrivant son accouchement, je ne m’estonnasse d aucune chose que je peusse voir; qu’il se pourroit faire que quelques personnes faschées de ce qu’elle m’avoit prise, me pourroient dire ou faire quelque chose pour me fascher ou intimider ; cela arrivant, que je ne me souciasse nullement ; que je n’avois affaire qu’à elle, et qu’elle n entreroit jamais en doute de ma capacité ; que je fisse d’elle ainsi que de la plus mauvaise femme de son royaume, et de son enfant ainsi que du plus pauvre enfant.
Souvent la Royne me demandoit ce que je pensoisqu elle deust avoir. Je l’asseurois e|ue je croyois qu’elle auroit un fils. Et vérita-
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bJement je diray ce qui me le faisoit croire. Je voyois la Royne si belle et avec un si bon teint, 1 œil si bon, que, selon les préceptes que tiennent les fem mes, ce devoit estre un fils. Mais le plus fort etasseuré jugement que j’en avois, estoitque Dieu nous monstroit qu’il vouloit restaurer la France, ayant rendu bon Catholique nostre Roy, le maistre, marié, et la Royne grosse. Voyant que tout cela estoit de grandes œuvres de ses mains, je croyois qu’il les parferoit nous donnant un Dauphin (ij.
La Royne demeura environ un mois à Fontaine-bleau avant le Roy, pendant lequel temps Madame, sœur du Roy, faisoit tout ce qui luy estoit possible pour désennuyer la Royne, et lui faire passer le temps (2). Elle faisoit des ballets ; elle accompagnoit la Royne à la chasse, s’entend pour la voir : elle estoit dans sa litière, et Madame en son carrosse. Le premier jour qu’elles y furent, Madame voulut que j’entrasse dans son carrosse avec elle de peur que la Royne, qui estoit sur son terme, n’eust besoin de moy ; ce que ne vouloir permettre Madame la Marquise de Guerche-ville Tellement que j’étois là attendant que cela fust accordé entr’elles : Madame me commandoit d’entrer; Madame de Guerche-ville me ^sou : Ne le faites pas. Enfin. Madame le gaigna, et me fit dire par Madame de Guerche-ville que j'obéisse à Madame, où tout le long du chemin elle me parloit du désir qu’elle avoit de voir la Rovne accouchée heureusement, me demandant ce que j'en pensois, quel enfant ,e croyois qu’elle auroit. Bien qu’elle eust désiré un dau-
Roy^et a elle, faisoit que la voyant bien accouchée, elle seroit
extrement contente, quoy que ce fust. car elle l'aimoit parfaictement. ^ eaiv-iv.
Je redoutois en moy-mesme que la Royne n’eust des coliques en accouchant, a cause que l’on avoit dit qu’elle avoit mangé toute une quantité de glace, melons, raisins, et alberges et nfvis Je supplie Sa Majesté de ne plus manger de melons. Elle m^e le promu pourvu que Ion ne luy en servit plus. J’en prié son maLre d imstel,et mesmes je luy ramenteus souvent.
Huict jours avant l’accouchement, le Roy arriva de Tain! ' -i estoi. allé, don, la Royne, Madame, ettoum la Cour furem ^raTdè-
rccônnSi ïfsra" ïimomnnt%infcm"“nna ““'“H moyen de
accoucheuse le savait bien; Notre
pour exaucer les vœux du roi et de la reine Puissance d’en haut
( ) La duchesse de Lorraine avait, en effet,' le oaraotére fort gai,
LK8 ACCOCCIUaiENTB A LA CüLll.
LES A.GCOUGIIEMENTS A LA GOUU
ment réjoüies. J'enavois une joiemeslée d’une crainte, k cause que je n’avois point eu l’honneur d’avoir esté vlïe de Sa Majesté, et que je sçavois que tout ce qui est du monde est incertain. Bien est vrai que j’avois une grande confiance à la Royne, qui me faisoit l’honneur de me tesmoigner de la bienveillance. Pour ce jour, je ne fus point l’après-dinée en la Chambre de la Royne, à cause de l’arrivée du Roy. Le lendemain, mon devoir fut de me trouver à son réveil, comme j’avois de coustume, où après l’avoir veüe, je m’estois retirée à quartier.
Le Roy arriva qui demanda à la Royne :
— Ma mie, est-ce cy vostre sage-femme ?
Elle dit qu’ouy.
Le Roy me voulant gratifier.
— Ma mie, je croy que elle vous servira bien ; elle m’a bonne mine.
— Je n’en doute point, ce dit la Royne.
Mademoiselle delà Renoüillère dit au Roy :
— La Eoyne l’a choisie.
— Ouy, dit la Royne, je l’ay choisie, et diray que je ne me trompay jamais en chose que j’aye choisie, ainsy qu’elle avoit déjà dit au Louvre.
Le Roy me dit :
— Ma mie, il faut bien faire; c’est une chose de grande importance que vous avez à manier.
Je luy dis :
— J’espère, Sire, que Dieu m’en fera la grâce.
— Je te croy, dit le Roy.
En s’approchant de moy, me dit tout plain de mots de gausserie(i), à quoi je ne luy fis aucune réponse. Il me toucha sur les mains, me disant :
— Vous ne me répondez rien?
Je luy dis :
— Je ne doute nullement de tout ce que vous me dites, Sire.
C’estoit qu’estant aux couches de Madame la Duchesse {2), Madame Dupuis vivoit avec une grande liberté auprès du Roy. Le Roy croyoit que toutes celles de cet estât fussent semblables.
L’aprôs disnéc, je retournay en la chambre de la Royne, comme je soulois (3) faire avant l’arrivée du Roy, laquelle fut incontinent
(1) C’est bien là le Béarnais ! Toujours galant... même envers les sagesfemmes...
(2) Gabrielle cl'Estrées.
(3) Vieux mot français qui veut dire : « Comme j’avais coutume ».
MüYKN AGE ET TEMPS MODERNES
pleine de Princes et de Princesses, de Seigneurs et Dames, entre autres Monsieur le duc d Elbeuf, tjui, me voyant, me vint parler et me dit :
— Ma bonne amie, j’ay une grande joie de vous voir ici.
Le Roy luy dit :
Comment, mon cousin ? Vous cognoissez donc la sage-femme de ma femme?
— Oui, Sire. Elle a relevé ma femme, dont elle s’est bien trouvée.
Le Roy fut à l’instant dire à la Royne :
— Ma mie, voilà mon cousin d’Elbeuf, qui cognoist votre sage-
femme. Il en fait estât ; cela me réjouit, et m’en a donné de l’asseurance grande.
Le lendemain je fus au réveil de la Royne, comme de coutume • laquelle me dit qu’elle croyoit avoir une fille, à cause que l’on tient que les femmes grosses d’un fils maigrissent sur la fin de leur grossesse. Je luy dis qu’il n’y avoit règle si estroite où il n’y eust exception, et que cela ne me feroit pas changer d’advis Elle me dit :
- Si tost que je seray accouchée, je comioistray bien en vous voyant quel enfant ce sera.
Je suppliai Sa Majesté de croire que, en me voyant, il ne sy pourro.t nen coguo.stre, quoy que ce fust, d’autant qu’il estoit panderaent dangereux à nue femme venant d’accoucher d’avoir joye ni desplaisir qu’elle ne fust bien délivrée, et que la joie et 'a stesse avoient un mesme effect, qui estoit capable d’empêcher une femme de délivrer ; que je la suppliois de ne s’en point informer
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un ms, que je nele dirois p\s d;ucemenVmr ^u^rcwLt mm'
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une telle affaire, eust pouvoir de se taire. Je sunnlinî m
de croire que jeme sçaurois taire, puisqu’il y alloh dP
Royne, qui estoit la chose principale et L W ?"
de l'honneur des femmes, que j’estois obligée dp ^ ^
l’effect Sa Majesté le coc^noistroit Mnd et qu’à
première femme de chanl: i: ja ityrZ i’
accouchée, 2 d’Ivoir r^
Le signal fut que la Royne estant accouchée d’un fils, je devois baisser la teste en signe que tout alloit bien ; si c’eust esté une fille, je la devois renverser en arriére. Gratienne, qui estoit une femme de chambre de la Royne, me demanda aussi un signal; à laquelle je dis que je l’avois promis à Mademoiselle de la Renoüillére ; que si elle sçavoit que je l’eusse donné à un autre, ne me le pardonneroit jamais. Elle m’aimoii et me parloit librement ;
— Comment, dit-elle, serois-tu bien si beste de ne pouvoir contenter deux de tes amies à la fois ? je sçais que tu dois de 1 honneur à Mademoiselle de la Renoüillére à cause de son aage et de sa qualité, et à moi de l’amour, à cause de celui que je te porte. Fais, au nom de Dieu, que j’aie le premier signal, afin que je l’aille dire au Roy.
Jeluy disque je ne savois de quelle façon j’en pourrois venir à bout sans estre aperçue de Mademoiselle de la Renoüillére. Elle médit qu’elle ne vouloit point que je reçeusse de desplaisir en l’obligeant, et, pour faire qu’elle ne s’en aperçut, que je luy disse tout haut, si tôst que la Royne seroit accouchée d’un fils : « Ma fille, chauffe-moi un linge ».
Le lendemain, estant au resveil de la Royne, Sa Majesté me fit l’honneur de me dire elle-même ce qu'elle m’avoit fait dire par Madamoiselle.de la Renoüillére, il y avoit déjà quelque temps, touchant la confiance qu’elle avoit en moi, et que je ne m estonnasse d’aucune chose que l’on me peut dire, ni de quelque mine que l’on me fit, d’autant que je n’avois affaire qu’à elle.
Comment et en quel temps la Royne accoucha.
La nuict du vingt-septiesme septembre, à minuict, le Roy m’envoia appeler pour aller voir la Royne qui se trouvoit mal. J’estois couchée dans la garde-robe de la Royne, ou estoient les femmes de chambre, où souvent pour rire, on me donnojt de fausses allarmes, me trouvant endormie; tellement que je croyoïs que ce fust de mesme m’entendant appeler par un nommé Pierrot, qui estoit de la chambre. Il ne me donna pas le tempes de me lacer, tant il me hastoit. Entrant en la chambre de la Royne, le Roy
demanda :
— Est-ce pas la sage-femme?
On luy dit qu’ouy. Il me dit :
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— Venez, venez, sage-femme, ma femme est malade. Reconnoissez si c’est pour accoucher, elle a de grandes douleurs.
Ce qu’aiant reconnu, je l’asseuray qu’ouy. A l’instant il dit à la Royne :
— Ma mie, vous sçavez que je vous ay dit, par plusieurs fois, le besoin qu’il y a que les Princes du sang soient à vostre accouchement. J e vous supplie de vous y vouloir résoudre, c’est la grandeur de vous et de votre enfant.
A quoy la Royne lui respondit qu’elle avoit toujours estée résolue de faire tout ce qu’il luy plairoit.
Je sçais bien, ma mie, que vous voulez tout ce que je veux; mais je connois votre naturel qui est timide et honteux ; que je crains que si vous ne prenez une grande résolution, les volant cela ne vous empesche d’accoucher. C’est pourquoi, de rechef, je vous prie de ne vous estonner point, puis que c’est la forme que l’on tient au premier accouchement des Roynes.
Les douleurs pressoient la Royne, à chacune desquelles le Roy la retenoit, et me demandoit s’il estoit temps qu’il fist venir les Princes, que j’eusse à l’en advertir, d’autant que ceste affaire luy estoit de grande importance qu’ils y fussent. Je luy dis que je n’y manquerois pas lors qu’il en seroit temps.
Environ une heure après minuict, le Roy, vaincu d’impatience de voir souffrir la Royne, et croyant qu’elle accoucheroit, et que les Princes n’auroient pas le temps d’y venir, il les envoya quérir, qui furent .• Messieurs les Princes de Conti, de Soissons, et de Montpensier (i). Le Roy disoit, les attendant I
— Si jamais l’on n’a veu trois Princes en grand’peine, l’on en verra tantost ; ce sont trois Princes grandement pitoiables et de bon naturel, qui, voiant souffrir ma femme, voudroient pour beaucoup de leur bien estre loin d’ici. Mon cousin le Prince de Conti ne pouvant aisément entendre ce qui se dira, voiant tourmenter ma femme croira que c’est la sage-femme qui luy fait du mal. Mon cousin le Comte de Soissons, voiant souffrir ma femme, aura de merveilleuses inquiétudes, se voiant réduit à demeurer là Pour mon cousin de Montpensier, je crains qu’il ne tombe en foiblesse car II n est pas propre à voir souffrir du mal. ' '
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Ils arrivèrent tous trois avant les deux heures, et furent environ demie heure là. Le Roy ayant sçeu de moy que l’accouchement n’estoit pas si proche, les envoya chez eux, et leur dit qu’ils se tinssent prêts quand ils les enverroit appeler. Monsieur de La Rivière, premier médecin du Roy, Monsieur du Laurens, premier médecin de la Royne, Monsieur Héroüard (i), aussi médecin du Roy, le seigneur Guide, second médecin de la Royne, avec Monsieur Guillemeau (2), chirurgien du Roy, furent appelés pour voir la Royne, et aussi tost se retirèrent en un lieu proche.
Cependant, la grand’Chambre ou Ovalle de Fontaine-bleau (3), qui est proche de la chambre du Roy, estoit préparée pour les couches de la Royne, où estoit un grand lict de velours cramoisi rouge accommodé d’or. Etoient près le lict de travail aussi, les pavillons, le grand et le petit, qui estoient attachés au plancher et troussés; ils furent détroussés. Le grand pavillon fut tendu ainsi qu’une tente par les quatre coins, avec cordons ; il estoit d’une belle toile de Hollande et avoit bien vingt aulnes de tour ; au milieu duquel il y en avoit un petit, de pareille toile, sous lequel fut mis le lict de travail, où la Royne fut couchée au sortir de sa chambre. Les Dames que le Roy avoit résolu qui seroient appelées, furent mandées. Il fut apporte sous le pavillon une chaise, des sièges plians, et des tabourets pour asseoir le Roy, Madame sa sœur, et Madame de Nemours. La chaise pour accoucher fut aussi apportée, qui estoit couverte de velours cramoisi rouge.
Sur les quatre heures du matin, une grande colique se mesla parmi le travail de la Royne, qui luy donna d extrêmes douleurs sans avancement. De fois à autres, le Roy faisoit venir les médecins voir la Royne et me parler, auxquels je rendois compte de ce qui se passoit. La colique travailloit la Royne plus que le mal d’enfant, et même l’empeschoit. Les médecins me demandèrent .
(1) Jean Héroai-d, seigneur de Vaugrigneuse, premier médecin de Louis Xlir, né à Montpelllier en 1550, mort au sicge de la Rochelle, le 8 février 1628. C’est lui qui, pendant vingt-sept ans, écrivit, avec une patience incomparable, le Journal de la vie de Louis XIIL qm forme, a la Bibliothèque nationale de Paris, six énormes volumes in-fol., et qui a cte imprimé en partie dans ces dernières années.
(2) Jacques Guillemeau, chirurgien de Henri IV, elcve du célébré Ambroise
Paré. Mort le 13 mars 1612. ..
(3) Les appartements où se sont passées les scènes curieuses et naïvement décrites par Louise Boursier, sont encore, à peu de choses dans l’ordre où ils se trouvaient sous Henri IW A la place meme ou ^ ùanc Médicis a mis au jour, sous le Grand-Pavillon, Louis XIII, ont voit le )eune roi représenté assis sur un dauphin, qu’il dirige au milieu des eaux.
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— Si c’estoit une femme où n’y eust que vous pour la gouverner, que luy feriez-vous ?
Je leur proposay des remèdes qu’ils ordonnèrent à l’instant à l’Apoticaire (i), lequel leur en proposa d’autres à la façon d’Italie, qu’il disoit qu’en pareil cas faisoient grand bien. Eux sachant l’affection qu’il avoit au service de Sa Majesté, et que si le remède ne faisoit tout le bien que l’on en espéroit, qu’il ne pouvoit faire aucun mal, le firent donner.
Il y avoit deux anciennes et sages Damoiselles Italiennes, qui estoient à la Royne, lesquelles avoient eu plusieurs enfants, et s’estoient trouvées à plusieurs accouchemens en leurpaïs. La Royne avoit eu pour agréable qu’elles se trouvassent à son travail pour luy servir comme ses femmes de chambre.
Les reliques de Madame Saincte Marguerite estoient sur une table dans la chambre, et deux religieuses de Sainct-Germain-des-Préz, qui prioient Dieu sans cesse.
Le Roy dit qu’il ne vouloit que personne ne donnast son advis que les médecins, selon que je leur aurois proposé et que nous en serions convenus ensemble ; tellement que je puis dire qu’en lieu du monde je n’ay eu telle tranquillité d’esprit pour le bon ordre que le Roy avoit apporté, et l’assurance que m’avoit donné la Royne. II arriva que, pour combattre cette insupportable colique, il falloit plusieurs grands remèdes, à quoy la Royne ne résista nullement ; car aussitost que le Roy ou les médecins luy en parloient, elle en estoit contente, pour désagréables qu’ils fussent, ne voulant en rien se rendre coupable de ce mal. C'est pour quoy plusieurs femmes sont souvent cause, pour leur opiniâtreté, que les choses leur succèdent mal pour elles et pour leurs enfans.
Le mal de la Royne dura vingt et deux heures et un quart. Elle avoit une telle vertu que c’estoit chose admirable. Elle discerna bien ses douleurs premières et les dernières d’avec les autres, où estoit ceste mauvaise colique, selon que je luy fis entendre. Pendant un SI ong temps qu’elle demeura en travail, le Roy ne l’abandonna nullement ; que s’il sortoit pour manger, il envoyoit sans cesse sçavoir de ses nouvelles. Madame sa sœur en faisoit de mesme. La Royne craignoit, devant que d’accoucher, que Monsieur de Vendosme (2) n’entrast en sa chambre pendant son mal, à cause de son
lii apothicaire sc nommait Jean Pansanv
bas aage,mais ellele malsentant n’y pritpasgarde. Il medemandoit à toute heure si la Royne accoucheroit bientost,et de quel enfant ce seroit. Pour le contenter je luy dis qu’oui. Il me demanda de rechef quel enfant ce seroit. Je luy dis que ce seroit ce que je voudrois.
— Eh quoi, dit-il, n’est-il pas fait?
Je luy dis qu’oui, qu’il estoit entant, mais que j’en ferois un fils ou une fille ainsi qu’il me plairoit.
Il me dit :
— Sage-femme, puisque cela dépend de vous, mettez -y les pièces d’un fils.
Je luy dis :
— Si je fais un fils (Monsieur), que me donnerez-vous ?
— Je vous donnerai tout ce que vous voudrez... Plus tost tout ce que j’ay.
— Je ferai un fils, et ne vous demande que l’honneur de vostre bien-veillance, et que vous me vouliez toujours du bien.
Il me le promit et me l’a tenu.
Il arriva bien, pendant cetle longueur de temps, que cçux que la Royne avait jugé qui désiroient de me troubler, dirent quelque chose, et firent quelque mine; dont je ne m’estonnai non plus que de rien ; d’autant que je voiois que, veu le bon courage de la Royne, tout succéderoit à bien, et qu’elle se fioit en moy comme elle m’avoit dit.
Lorsque les remèdes eurent dissipé les coliques, et que la Royne alloit accoucher, je voiois qu’elle se retenoit de crier. Je la suppliay de ne s’en retenir de peur que sa gorge s’enfle. Le Roy luy dit :
— Ma mie, faites ce que vostre sage-femme vous dit : criez de peur que vostre gorge s’enfle.
Elle avoit désir d’accoucher dans sa chaise, où estant assise, les Princes estoient dessous le grand pavillon vis-à-vis d’elle.
J’estois sur un petit siège devant la Royne, laquelle estant accouchée, je mis Monsieur le Dauphin dans des linges et langes dans mon giron, sans que personne sçeut que moi quel enfant c’estoit. Je l’enveloppai bien.
Ainsi que j’entendois à ce que j’avois affaire, le Roy vint auprès de moy. Je regarde l’enfant au visage que je vis en une grande foiblesse de la peine qu’il avoit endurée. Je demande du vin à Monsieur de Lozeray, l’un des premiers valets de chambre du Ro\ . Rapporta une bouteille. Je luy demande une cueiller. Le Roy print la bouteille qu’il tenoit. Je luy dis :
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— Sire, si c’estoit un autre enfant, Je mettrois du vin dans la bouche, et luy en donnerois, de peur que la foiblesse dure trop.
Le Roy me mit la bouteille contre la bouche et me dit :
— Faites conime à un autre.
J’emplis ma bouche de vin et luy en soufïlay. A l’heure même, il revint et savoura le vin que je luy avois donné.
Je vis le Roy triste et changé. S’estant retiré de moy, d’autant qu’il ne sçavoit quel enfant c’estoit (il n’avoit veu que le visage), il alla vers l’ouverture du pavillon, du costé du feu, et commanda aux femmes de chambre de tenir force linge et le lict prest. Je regarday si Je verrois Madamoiselle de la Renoüillère pour luy donner le signal, afin qu’elle allast oster le Roy de peine. Elle bassinoit le grand lict. Je vis Gratienne, à qui Je dis :
— Ma fille, chauffez-moi un linge.
Alors, Je la vis aller gaye au Roy, lequel la repoussoit et ne la vouloit pas croire, à ce qu’elle me dit depuis. Il luy disoit que c estoit une fille ; qu’il le connoissoit bien à ma mine. Elle l’asseuroit bien que c’estoit un fils, que Je luy en avois donné le signal. Il luy disoit :
— Elle fait trop mauvaise mine.
— Sire, elle vous a dit qu’elle le feroit.
Il luy dit qu’il estoit vray, mais qu’il n’estoit pas possible qu’aiant eu un fils, Je la peusse faire telle.
Elle luy répondit :
— Il est bien possible puisqu’elle l’a fait.
Madamoiselle de la Renoüillère entra, qui vit le Roy se fascher avec Gratienne. Elle vint à moy ; Je luy fis le signal. Elle me demanda à l’oreille; Je luy dis à la sienne que ouy. Elle détroussa son chaperon, et alla faire la révérence au Roy, et luy dit que Je luy avois faict le signal, et mesmes luy avois dit à l’oreille.
La couleur revint au Roy, et vint à moy, à costé de la Royne, et se baissa, et mit la bouche contre mon oreille et me demanda :
— Sage-femme est-ce un fils?
Je luy dis qu’ouy.
— Je vous prie! ne me donnez point de courte Joie ; cela me feroit mourir.
Je développe un petit (i) Monsieur le Dauphin, et luy fis voir que c estoit un fils, que la Royne n’en vit rien.
Il leva les yeux au ciel, ayant les mains Jointes, et rendit grâces
(1) Un petit, pour un peu.
LKS ACCOUCHEMENTS A LA COUU
à Dieu. Les larmes lui couloient sur la face aussi grosses que de gros pois. Il me demanda si j’avois fait à la Royne, et s’il n’y avoit point de danger de luy dire. Je luy dis que non, mais que je suppliois Sa Majesté que ce fût avec le moins d’émotion qu’il luy seroit possible. Il alla baiser la Royne, et luy dit :
— Ma mie, vous avez eu beaucoup de mal, mais Dieu nous a fait une grande grâce de nous avoir donné ce que nous lui avions demandé. Nous avons un beau bis.
La Royne, à l’instant, joignit les mains, et les levant avec les yeux vers le ciel, jeta quantité de grosses larmes, et à l’instant tomba en foiblesse. Je demanday au Roy à qui il luy plaisoit que je baillasse Monsieur le Dauphin. Il me dit ;
— A Madame de Montglas, qui sera sa gouvernante.
Madamoiselle de la Renoüillère le prit et le bailla à Madame de
Montglas. Le Roy alla embrasser les Princes, ne s’estant pas aperçu de la foiblesse de la Royne, et alla ouvrir la porte de la chambre, et lit entrer toutes les personnes qu’il trouva dans l’antichambre et grand cabinet. Je crois qu’il y avoit deux cens personnes, de sorte que l’on ne pouvoit point se remuer dans la chambre pour porter la Royne dans sonlict. J’estois infiniment faschée de lavoir ainsi. Je dis qu’il n’y avoit aucune apparence de faire entrer tout ce monde cy, que la Royne ne fût accouchée. Le Roy m’entendit, qui me vint frapper sur l’épaule, et me dit :
— Tais-toy, tais-toy, sage-femme ; ne te fasche point. Cet enfant est à tout le monde ; il faut que chacun s’en réjouisse.
Il estoit dix heures et demie du soir, le jeudy, xxvii septembre mil six cens un, jour de Saint-Cosme et Saint-Damian, neuf mois et quatorze jours après le mariage de la Royne (i).
Les valets de la chambre du Roy et de la Royne furent appelés, qui portèrent la chaise près de son lict, auquel elle fut mise. Et alors, l’on remédia à la foiblesse ; et luy aiant rendu le service que je devois, je fus accommoder Monsieur le Dauphin, que Madame de Montglas me remit entre les mains, où Monsieur Héroüard se trouva et commença de là à le servir. Il me le fit laver entièrement devin et d’eau, et le regarda partout avant que je l’emmaillotasse. Le Roy amena les Princes et plusieurs Seigneurs le voir. Pour tous ceux de la Maison du Roy et de la Royne, le Roy leur
(1) D’après le .Tournai de Pierre de I.estoiIc, le mariage aurait été eonsornmé à Lyon, le 9 décembre 1600, c’est-à-dire, 4 jours avant l’époque assignée par L. Bourgeois.
MOYEN AGE ET TEMPS MODEHNES
faisoit voir et puis les envoioit pour faire place aux autres. Chacun estoit si réjouy qu’il ne se peut s’exprimer; tous ceux qui se rencontroient s’embrassoient sans avoir égard à ce qui estoit du plus ou du moins. J’ay entendu dire qu’il eust des dames qui, rencontrant de leurs gens, les embrassèrent, estant si transportées de joye qu’elles ne sçavoient ce qu’elles faisoient.
Ayant achevé d’accommoder mon dit Seigneur, Je le rendis à Madame de Montglas, qui l’alla montrer à la Royne, qui le vit de bon œil, et par son commandement fut conduit en sa chambre par ma dite dame de Montglas, Monsieur Hérouard, et toutes les femmes qui dévoient estre à luy : où, aussitost qu’il y fut, sa chambre ne désemplissoit nullement. N’esioit qu’il estoit sous un grand pavillon où l’on n’entroit pas sans l’adveu de madite dame de Montglas, je ne sçay comment l’on eût pu faire ; le Roy n’en avoit pas sitost amené une bande de personnes qu’il en ramenoit une autre. L’on me dit que par les bourgs, toute la nuict, ce ne fut que feux de joie, que tambours et trompettes, que tonneaux de vin défoncés pour boire à la santé du Roy et de la Royne, et de Monsieur le Dauphin. Ce ne furent que personnes qui prirent la poste pour aller en divers pais en porter la nouvelle, et par toute les provinces et bonnes villes de France.
A 1 instant que la Royne fut accouchée, le Roy fit dresser son lict attenant du sien, où il coucha tant qu’elle se portast bien. La Royne craignoit qu’il n’en reçut de l’incommodité, mais il ne la voulut jamais abandonner.
Je trouvayle lendemain après-dîner Monsieur de Vendosme, qui estoit seul à la porte de l’anti-chambre, qui tenoit la tapisserie pour passer dans le cabinet par où l’on passoit pour aller chez Monsieur le Dauphin, et estoit arresté fort étonné. Je luy demanday : ^
Hé quoi! Monsieur, que faites-vous-là ?
Il me dit :
— Je ne sçay. 11 n’y a guère, que chascun parloit à moy . Personne ne me ditplus rien 1
— C’est, Monsieur, que chacun va voir Monsieur le Dauphin qui est arrivé depuis un peu. Quand chacun l’aura salué, l’on vous parlera comme auparavant.
Je le dis a la Royne, qui en eut grand pitié, et dit :
— Voilà pour faire mourir ce pauvre enfant !
tume."^"'*''""'^'* que l’on le caressât autant ou plus que de cous-
— C’est que chacun s’amuse à mon fils, et que l’on ne pense pas à luy. Cela est bien étrange à cet enfant.
La bonté de la Royne a toujours été merveilleusement grande.
Le vingt-neufviesme du dit mois, je fus pour voir Monsieur le Dauphin. Son huissier Bira m’ouvrit la porte. Je vis la chambre pleine. Le Roy, Madame sa sœur, les Princes et Princesses y estoient, à cause que Ton vouloit ondoier Monsieur le Dauphin. Je me retiray. Le Roy m’aperçut et me dit :
— Entrez, entrez; ce n’est pas avons à n’oser entrer...
Il dit à Madame et aux princes :
— Comment! J’ay bien veu des personnes, mais je n’ay jamais rien veu de si résolu, soit homme, soit femme, ni à la guerre ni ailleurs, que cette femme-là. Elle tenoitmon fils dans son giron, et regardoit le monde avec une mine aussi froide que si elle n’eust rien tenu. C’est un Dauphin, qu’il y a quatre-vingts ans qu’il n’en estoit né en France (i).
Sur ce je luy répliquay :
— J’avois dit à Vostre Majesté, Sire, qu’il y alloit beaucoup de la santé de la Royne.
— Il est vray, ce dit le Roy. Je ne l’ay aussi dit à ma femme qu’après que tout a été faict, et si la joie l’a fait esmouvoir, jamais femme ne fit mieux qu’elle a faict. Si elle eût faict autrement, c’étoit pour faire mourir ma femme. Je veux dorénavant vous nommer ma résolue.
Le Roy me üt l’honneur de me demander si je voulois estre la remueuse de Monsieur le Dauphin, et que j’aurois pareils gages que la nourrice. Je fis supplier Sa Majesté d’avoir agréable que je ne quittasse pas l’exercice ordinaire de sage-femme, pour me rendre toujours plus capable de servir la Royne ; qu’il y avoit là une honnête femme qui l’entendoit fort bien (2).
Je demeuray auprès de la Royne pour la servir en convalescence, environ un mois. Puis, huict jours après, attendant le retour de Sa Majesté à Paris, qui m’avoit fait commander de l’attendre (3).
(1) Henri IV fait ici allusion à Henri, fils de François F'", ne le 31 mars lolB et qui est devenu Henri II.
(2) Cette remueuse ou berceuse, à laquelle fait allusion Loysc I^urgcois, se nommait Geneviève Robert, dite madame Bélier. Elle avait 5-'i0 liv. de gages.
(3) Voici d’autres détails sur la naissance de Louis XIII; nous les trouvons dans les Mémoires d'Uérouard. Biblit. Nat. Mantiscr. fonds français, loJji.» Les douleurs l’avoient prise dès le soir précédent qui estoit le 2G.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
Des couches de la Royiie, de Madame Eli^abeth^ première Fille
de France (i).
La Royiie estant grosse de Madame sa filleaisnée, alla à Fontainebleau pour y faire ses couches, et partit en octobre de Paris (2), après la moitié du mois ; où estant arrivée, l’on avoit veu quantité de nourrices qui importunoient tellement le Roy et la Royne, et tout le monde, que leurs Majestés en remirent l’élection à B'ontaine-bleau, où il ne manqua d’en venir de tous costés. L’on attendit proche de l’accouchement de la Royne, à en faire l’élection.
Il vint un homme, lequel avoit envoié sa femme pour estre nourrice ; laquelle avoit une petite fille fort délicate et menüe ; la
Elle les souffrit constamment sans beaucoup crier, le Roy alloit et venoit et quand elle le voyoit approcher, elle retenoit toute. à soy, et l’entretenoit gayement, mais parmy ces gayetez on lui voyoit couler de grosses larmes. Elle demandoit souvent combien on tenoit de la lune, sur cette opinion vulgaire que sur le decours naissoient des femelles. Comme on ne lui respondoit point si c estoit un masle, elle se leva de la chaise où elle avoit accouché pour regarder. Le Roy fut toujours derrière, depuis qu’on l’eust mise en cete chaise, et commanda aux princes de Conty et deSoissonset de Montpensier, qui furent présents à cct accouchement, de s’approcher de la sage-femme et de se baisser, pourvoir l’enfant tenant à l’arrière-faix, avant qu’elle en fist la séparation... il avoit les parties génitales plus qu’à l’advenant du corps... Si tost que l’enfant fut né, luy fitavaler du mithridat détrempé en du vin blanc dans une cueiller dont il se lécha les lèvres. Erouard luy fit laver tout le corps de vin vei meil, meslé avec de 1 huile, et la teste de pareil vin et l’huile rosat puis essuyer.
« Beaulieu Ruzé avoit double despesche preste, l’une pour fille, l’autre pour garçon, les courriers qui estoient tous botez partirent aussytost vers les villes et dans les pays étrangers. La Varenne porta cette nouvelle à Paris et descendit chez Zamet, qui gagna mille escus de gageure faite contre le <oy d un masle, et de deux mille contre la Reyne qu’elle accoucheroit dans
a Sa nourrice fut damoiselle Marguerite Hotman, on reconnut qu’il avoit peine a teter, on luy trouva le filet que Guillemeau, chirurgien du Roy, luv
"’on^bril luy estant tombé fort netement, on mis dessus de la farine et une compresse de linge.
8 jours après sa naissance, vuidoit les mamelles de sa nourrice par quoy fut résolu que Hehn femme de Le Maire, seconde nourrice luv fus"t en"cn ■ pour secourir la première... N’a jamais teté Hotman qu’il ne ust en colcre, son lait luy donnoit des chaleurs et rougeurs : elle ny demeui-a
^ hrf nourrice qui sentoit le bouc dans
e het, cbtoit chassieuse et avoit la mamelle de fort traict On luv donna
tutre e?îm J avaloitplus en u/e qX
une mamelle. » ^
2 Sîe'iæJ" d’Espagne.
LES ACCOUCMEiMKNTS A LA EOL’H
femme estoit bien honneste et de gens de bien ; en faveur de quoy il se trouva des plus signalés Seigneurs de la Cour qui en parlèrent d’affection aux médecins. Ce fut une affaire qui me donna bien de la peine.
Elle logea chez une de mes amies, laquelle s’employa de bon cœur pour elle. Elle me prioit aussi d’y faire ce que je pourrois. Je voyois son enfant extrêmement menüe ; mais elle estoit appropriée à son advantage, de sorte que la har paroi t le fagot. Quand l’on m’en parloit, je ne pouvois respondre gayement, à cause que sa nourriture ne m’agréoit guères.
Je fus un jour, comme j’avois de coustume, la voir, où j’entendis nommer cette nourrice du nom de son mari. Je me souvins que c’estoit le nom d’un jeune homme que mon mari avoit traité de la vérolle, lequel avoit voulu sortir sans attendre qu’il eust esté guéri (i). Il dit à mon mari qu’il estoit guéri, qu’il se sentoit bien, et qu’il vouloit prendre l’air et se fortifier pour se marier. Mon mari lui remontra ce qui en pouvoit arriver. Il s’en moqua, et luy dit : Je suis content de vous.
A trois ou quatre années de là, je vis quelqu’un de la ville où il estoit; j’en demanday des nouvelles, sçavoir s’il estoit marié. L’on me dit qu’il y avoit longtemps, dès son retour de Paris, mais qu’il y avoit un grand malheur en son ménage; que sa femme avoit desja eu deux ou trois enfans qui sortoient tous pourris de son ventre. Je me souvins que mon mary luy avoit dit qu’il n’estoit pas guéri, et que s’il se marioit, qu’il en arriveroit ainsi.
Je fus bien empeschée, et eusse voulu ne l’avoir jamais veüe. Cette mienne amie s’aperçut que j’avois changé de couleur; elle me pressoit de lui en dire la cause. Je ne voulois pas. Elle m’y força par ses prières, et luy dis que je ne me trouverois pas à l’élection des nourrices, pour n’en dire ny bien ny mal; qu’elle me faisoit grand pitié, parce qu’elle ne sçavoit pas quel estoit son mal; cependant, que si l’on la retenoit, je le dirois; que si elle n’estoit retenue je n’en parlerois point, et je la laisserois retourner en son pais.
Elle fut retenue, et aussi tost on fit estât de renvoier toutes les autres. C’estoit l’heure du disner. Je fis chercher monsieur du Laurens, lequel estoit allé disner en compagnie. Comme je vis qu il ne se trouvoit point, et qu’il n’eust pas esté à propos de le dire
(f) Il faut SC rappeler qu'à celle époque les chirurgiens avaient 1 habitude de recevoir des malades comme pensionnaires chez eux.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
quand les autres nourrices eussent esté renvoyées, je priai Mademoiselle Cervage, femme de chambre de la Royne, de luy aller dire de ma part. Ce qu’elle fit ; laquelle luy dit :
— Allez dire à la sage-femme qu’elle m’a aujourd’hui rendu un bon service; que si je l’eusse sçeu d’une autre personne que d’elle, que je ne l’eusse jamais pu voir, et que je lui en sçay bon gré.
La Royne le dit aussitôt au Roy, lequel dit tout haut que des nourrices venoient de loin pour le tromper devant tout le monde. Il envoya chercher Monsieur du Laurens et les autres médecins, lesquels me vinrent trouver pour sçavoir la vérité, et comment je vérifierois cela. Je leur dis le tout, et que pour preuve il y avoit un valet de chambre de Monsieur de Beaulieu-Ruzé, qui, demeurant en nostre logis, l’avoit aydé à penser, qui en pourroit dire la vérité, & un autre qui estoit chirurgien à Auxerre, qui avoit esté en mesnic temps chez nous.
Comme cela fut vérifié, l’on fit une autre élection de nourrices (i).
J’estois infiniment faschée du mécontentement de cette femme-là; mais le service que je devois à leurs Majestés estoit tout autre chose.
J écrivis par la poste à mon mari comment les choses s’étoient passées.
^Le mari de cette femme, qui n’avoit osé aller à Fontaine-bleau d’autant que trois ou quatre officiers du Roy, de la ville d’où elle estoit, 1 estoient venu voir chez nous, qui scavoient son mal. lesquels attendoient, à ce que l’on dit, si je ne l’eusse dit, pour le dire. 11 craignoit qu’ils n’en parlassent avant l’affaire faicte, Il estoit tenu autour de Fontaine-bleau. Il fut aussitôt à Paris, où il alla essayer de surprendre mon mari. Il l’alla saluer et caresser. Mon mari s’estonnoit de cela, veu que je luy avois mandé. Il luy dit ;
Monsieur, j’aybien besoin de vostreaide; voussçavez comme il y a tant de temps que je fus pensé chez vous. Il y a un riche marchand de nostre ville qui m’a appellé vérollé. Il y a longtemps que nous plaidons ensemble. Il faut qu’il me ruine ou que je le ruine. Si vous voulez tant m’obliger de me faire un rapport (2] comme je n’ay esté pensé chez vous que d’un petit ulcère non malin que j avois à la jambe, je vous donneray ce qu’il vous plaira.
(1) Les deux nourrices données à Elisabeth de France furent- Premièr,nournee a 1, 200 liv. de gages, Opportune Oudé, dite duF^t Seconde nourrice, a G(X) liv. Augustine Melluet, dite la Picarde (2^ Rapport ou certificat médico-légal. ’
ICO
Mon mary luy dit qu’il sçavoit bien que cela n’estoit pas ainsi ; que pouf rien il ne feroit une fausseté. Il le fit prier, puis menacer. Enfin, il le fit assigner devant le Lieutenant civil Miron (i) pour luy délivrer rapport. Mon mary ne croiant pas qu’il deust insister, ne comparut point sur les deux premières assignations. Il lui fit dire qu’il y seroit condamné par corps et mené sans scandale. Il fut donc mené par deux sergents, où il fut fort tancé d’avoir refusé rapport à cet homme, qui disoit être icy retenu pour cela protestant tous despens, dommages et iniérests contre luy. Monsieur le Lieutenant civil donna du papier et de l’encre, et commanda à mon mary de luy délivrer sur l’heur un rapport. Mon mary demanda s’il n’entendoit pas un rapport véritable. Monsieur le Lieutenant luy dit qu’ouy. Mon mari lui en donna un tout cacheté et demanda à l’autre s’il tenoit mon mary pour homme de bien, et s’il le croiroit pas en son rapport. 11 dit qu’ouy ne pouvant faire autrement. Il fut ouvert, où Monsieur le lieutenant vit le mal, et sçeust comment tout s’estoit passé. Monsieur le Lieutenant luy dit honte, et le força de signer le rapport de mon mary, à cause de sa témérité. Nous le gardons.
Il ne se peut dire les médisances et les méchancetés qu’eux et les leurs nous ont faites et font tous les jours à ce sujet. Il vaut bien mieux que nous en ayons du mal, qu il fust arrivé mal à Madame. L’on n’a pas toujours du bien pour bien faire, sur l’heure; le temps amène tout.
Sa Majesté accoucha le Vendredy, vingt-deuxiesme novembre, mil six cents deux, à neuf heures et demie du matin. Elle croioit avoir un fils ; tellement que quand elle sçeut que c estoit une fille, elle en fut estonnée, à cause qu’elle pensoit que le Roy en seroit fasché. Mais il n’en fit aucune mine. Tant s’en faut; Il consoloitla Royne, et luy disoit que Dieu sçavoit bien ce qu’il leur falloit; qu il estoit nécessaire de faire des alliances en Espagne et en Angleterre.
La Royne accoucha heureusement, sans colique; car elle s estoit empeschée, estant grosse, de manger chose qui lui peust faire mal, ny à l’enfant, à cause de son premier accouchement qui avoit été si rude.
La Royne accoucha dans son lict de travail, dans sa chambre qui regardoit son petit jardin, à costé de la chambre en Ovalle, comme j’ai dit en parlant de la naissance du Roy. Çons tousjours esté les
(1) François Miron, petit-fils d’un médecin de Charles IX. Il fut lieutenant civil et prévôt des marchands sous Henri IV, et mourut en 160).
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
mesmes meubles de couche qui luy ont servy. Il ne se trouva personne que les Médecins, mes Dames de Guerche-ville, Conchine, de Montglas, avec les femmes de chambre. Je demeuray à servir Sa Majesté pendant sa couche comme j’avois faict à celle du Roy, et retourné au train comme j’avois faict l’autre fois,
U accouchement de la Royne de Madame Chrestienne (i).
La Royne demeura à Paris pour faire ses couches, à cause de Thyver. Sa Majesté me fit commander d’aller coucher cinq semaines avant son accouchement, qui fut le vendredy dixiesme febvrier mil six cents six, à deux heures après midy, et qui fut dans sa chambre ordinaire du Louvre. La Reyne a accouché de tous ses enfans, commençant au Roy, d’un gros et d’un menu.
Le Roy estoit assez puissant ; Madame, fille aisnée, estoit menue ; et Madame Chrestienne estoit puissante. La Royne en fut plus malade. Elle en accoucha dans sa chaise, ainsy qu’elle en avoit fait du Roy. Plusieurs personnes croioient que ce seroit un fils, à cause qu’elle avoit demeuré quatre ans sans avoir d’enfans’
Christine de France épousa, en 1616 Victor IV, duc de
Fig. 79 (2).
reine, avec
Lia ACCOCCEEMENT3 A LA COUR.
Je diray avec vérité que le Roy consola encore la Royne sur les alliances, et ne tesmoigna jamais d’en estre fasché. Il alloit souvent voir Madame, tout de mesme que c'eust esté un fils, et n’en pouvoit parler avec trop d’affection à la Royne, à son gré comment il la trouvoit belle.
Les couches de la Royne se passèrent heureusement, pendant lesquelles je reçus un honneur de Sa Majesté.
Un jour que Madame Conchine estoit auprès d’elle, j’approchay pour lui rendre quelque service. J’avois pris ce jour là un manteau de chambre neuf. La Royne me dit :
— Hé? Sage-femme, te voilà brave? Cela me plaist !
Madite Dame luy respondit :
— Madame, vous avez agréable de la voir bien ; vous la pouvez bien mettre.
— Ouy. Mais je voudrois qu’elle eust quelque chose qui la fit recognoistre pour estre à moy, que les autres n’osassent porter.
— Madame, vous luy pouvez faire porter le chaperon de velours, ainsy qu’à vos nourrices. Pas une autre n’en oseroit porter.
— Il est vray, ce dit la Royne. J’ay regret que je ne m’en suis advisée plustost.
Et sur l’heure, commanda à Monsieur Zocoly, son tailleur, d’aller à l’argenterie quérir du velours pour me faire des chaperons.
Voilà comment j’ay esté la première sage-femme qui l’a jamais porté (i). Elles portoient, à ce que m’ont dit personnes qui ont cogneu celles de la Royne Mère du Roy Henry troisiesme, le colet de velours et la grosse chaisne d'or au col. La Royne, dont je viens de parler, en a eu deux: sa première mourut; elle en reprit une autre. J’ay eu l’honneur que femme du monde n’a touché la Royne que moy pour l’accoucher ny pour la garder. S’il eust plu à Dieu nous garder nostre bon Roy, j’eusse espéré la servir de tout ce qui luy eust pieu luy donner.
(1) Louise Bourgeois s’est fait représenter avec cette coiffure, signe de la charge qu’elle occupait à la cour (fig. 74).
L'accouchement de la Royne de Monsieur le Duc d'Orléans (i).
La Royne partit de cette ville environ la mi-Mars (2) pour aller à Fontaine-bleau faire ses couches. Ainsi qu’elle se promenoit dans sa belle galerie, environ sur les cinq heures du soir, elle sentit une grande douleur qui la fit promptement retourner dans sa chambre, où d’autres grandes douleurs la prirent, sans qu’elle put
permettre qu’on l’eust deshabillée. Elle en eut environ quatre presque insupportables. L’on appela les tapissiers et femmes de chambre, qui achevèrent de tout accommoder.
La Royne fut mise dans son lict de travail à la manière accoustumée, duquel elle se levoit quand il luy plaisoit. Après ces pénétrantes douleurs elle demeura bien trois heures sans douleurs Le Roy se trouvoit mal, qui se coucha dans le grand lict de la Royne, et m’appela pour sçavoir comment il alloit de son travail.
Je luy dis que je ne l’avois point encore recogneu ; que lors que je le sçaurois, je luy dirois ce qui en seroit lors que les douleurs l’auroient reprise; que c’estoit bien pour accoucher, mais que je ne pouvois dire si l’enfant alloit bien encore. Lorsqu’il sçeut que les douleurs eurent repris à la Royne, il m’appela et m’en demanda des nouvelles. Monsieur du Laurens estoit auprès de luy. Je suppliay Sa Majesté de ne se point estonner ; que tout réüssiroit à bien ; que véritablement l’enfant venoit les pieds devant, mais qu’il estoit menu; que la Royne estoit pleine de courage, et avoit de bonnes douleurs. Le Roy me dit :
— Sage-femme, je sçay que vous avez la vie de ma femme et de son enfant plus chère que la vostre. Faites ce qui sera de vous. Si vous voyez qu’il y ait du danger, vous sçavez qu’il y a ici cet homme de Paris qui accouche les femmes (i). L’on le tiendra dans le grand cabinet. Je redouterois fort s’il en estoit besoin, que la peur qu’en auroit ma femme, la mettroit en danger de sa vie ; joint qu’il n’y a femme au monde plus honteuse s’il falloit qu’un homme l’eut veuë. Allez vers elle.
J’y fus. Aussitost qu’il luy prit une douleur, avec un peu d’aide que je luy fis, elle accoucha heureusement d’un aussi bel enfant qu’il s’en vit jamais, qui estoit grand et menu. La joye en fut si grande que l’on ne le sçauroit dire. Le Roy se leva gay pour s’en resjouir avec tout le monde.
Jamais Monsieur Honoré n’avoit esté à la Cour ny à Fontainebleau, pour les couches de la Royne, que cette fois là, lequel n’entra jamais, ny pendant ny après l’accouchement, dans la chambre de la Royne. Ce fut quelqu’un qui le voulut gratifier, désirant qu’il eut l’honneur et le profit d’estre là pour un besoin. Encore, Monsieur du Laurens me pria de le trouver bon, pour survenir, s’il arrivoit quelque chose d’étrange, à cause que la Royne estoit beaucoup plus grosse qu’elle n’avoit encore esté. Je luy dis que je ne trouverois jamais rien de mauvais qui peust servir à la Royne, ma maîtresse. Nous avions souvent mangé ensemble dans ma chambre. Je le faisois à cause que j’estois bien aise que l’on cogneust comme quoy nous estions en bonne intelligence, luy et moy. La Royne accoucha le lundy seiziesme avril mil six cens sept, à dix heures et demie du soir.
(1) Le roi fait ici allusion à Honore, célèbre accoucheur, dont Louise Bourgeois parle elle-même quelques lignes plus loin.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
V accouchement de la Royne de Monsieur le Duc d’Anjou (i).
La Royne partit de cette ville vers la fin de mars (2) pour aller faire ses couches à Fontaine-bleau. Elle accoucha levendredy, vingt-cinquiesme avril mil six cens huict, jour de Saint-Marc Evangéliste, à neuf heures et demie du matin. Le mal la prit le matin, que le Roy estoit allé voir le grand canal qu’il faisoit faire à Fontaine-bleau ; de sorte que Sa Majesté accoucha que le Roy n’y estoit pas. Lejeune Loménie, qui est à présent Trésorier de S. M. (3), en porta la nouvelle au Roy, qui retourna en grande diligence voir la Royne et Monsieur. Il les vit avec un contentement extrême. Il embrassa tant la Royne de luy avoir fait un si beau fils ! C’estoit un gros et gras enfant, qui avoit demeuré peu à naistre; de sorte qu’il sembloit, en le regardant, qu’il avoit un mois. La Royne en accoucha dans son lict de travail. Il est à remarquer qu’il est venu au monde en regardant le Ciel, qui n’est pas une chose commune : de cent enfants, il n’y en vient quelquefois pas un, quoique l’on die que les filles y viennent; chose qui n’est point. En tous les enfants que j’ai reçeus, je ne crois pas en avoir reçeu trente. Venant ainsy, je crus que c’estoit un si bon augure pour luy et pour toute la France, que j’en estois ravie. Et, de fait, toutes les personnes de jugement qui l’ont sçeu, l’ont attribué à tant de bénédictions, de générosités, d'obéyssance, et contentement pour le Roy et la Royne, qu’il ne se peut dire davantage, à cause de tout ce qui regarde le Ciel n’a rien de terrestre.
Il y eut grand’joye en toute la Cour. Chacun s’entre-embrassait. Il me souvient, entre autre choses, que Mademoiselle de la Renoüillière, première femme de chambre de la Royne, dont j’ay cidevant parlé, rencontra un des valets de chambre du Roy, qui la baisa de si bon courage, qu’elle n’avoit plus qu’une dent pour la décoration de sa bouche, et qu’il luy mit dedans. Chacun loüa Dieu et se resjouit. Monsieur d’Argou je. Trésorier de la Royne, me vint embrasser comme je venois de remuer Monsieur. La Royne le sçeut, et me le dit. Je luy dis :
(1) Gaston Jean-Baptiste de France, duc d’Orléans.
(2) Année 1608.
Loménie. comte de Bricnne.il devint ministre sous Mémoires sur les règnes de Louis XI JI et de
— Il est vray, Madame. Il ne paraissoit non plus à mon col qu’une souris feroit à un quartier de lard.
Les couches de la Royne furent heureuses, où J’eus l’honneur de la servir comme J’avois toujours faict.
Accouchement de la Royne de Madame troisième fille de France [i).
Madame, troisième fille, naquit à Paris, dans le Louvre, lejeudy, vingt-sixiesme novembre mil six cens neuf, à dix heures et demie du soir. Le mal d’enfant prit la Royne sur les cinq heures du soir. Madame de Guise, la doüairière (2), et Madame la Princesse d e Conty (3) estoient alors proches de Sa Majesté, lesquelles se vouloient retirer, à cause qu’elles savoient comment aux autres couches cela s’estoit passé. La Royne le permit à Madame la Princesse de Conty, à cause qu’elle estoit indisposée. Pour Madame sa Mère, la Royne la retint auprès d’elle.
Il y avoit quelque temps que la Royne avoit fait venir un Tourneur dans son Cabinet, qui faisoit des chappelets du bois de Sainct-François, dont elle en donna aux Princesses et à quelques Dames. Il fallut oster le tour et tout l’équipage du faiseur de chappelets.
La Royne fit ses couches dans son grand cabinet.
Ce fut pendant ces couches là que Je représentay à une dame de la Royne la perte que Je faisois pendant deux mois que Je demeurois proche de Sa Majesté, pour les bonnes maisons de cette ville, qui, leur ayant manqué une fois, ne me redemandoient Jamais, s’estant servies d’une autre ; et que n’ayant autre chose que mes Vécompenses, vieillissant, Je demeurerois à cette occasion avec peu de practique et de moyens. Elle me fit tant de grâce que de le faire entendre à la Royne, laquelle pria le Roy de me donner six cens escus de pension en cette considération. Le Roy ne m’en voulut donner que trois. Il me dit :
— Je vous donne trois cens escus de pension, que vous aurez tousjours, et tous les ans ma femme accouchera (4)- Si c est un fils,
(1) Henriette de France, épousa en 162o, Charles I“% roi d’Anglcterr c.
(2) Catherine de Clèves, veuve de Henri de Lorraine, duc de Guise, dit le Balafré, assassiné au château de Blois, le 23 décembre 1388.
(3) Charlotte Marguerite de Montmorency, épouse de Henri de Bourbon 2® du nom', prince de Conti. ,
(4) Moins de six mois après cette gasconnade, Henri IV était frappé par
Ravaillac.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
VOUS aurez cinq cens escusde mes coffres, de récompense. Avec vos trois cens escus de pension, ce sont huict cens escus que vous aurez, avec ce que vous y gaignerez avec les Princesses et autres Dames. Si ma femme ne fait qu’une fille, vous aurez trois cens escUs de récompense et trois cens de pension. Il faut faire plus de récompense des fils que des filles.
Dès la naissance du Roy, il ordonna cinq cens escus des fils, et trois des filles. La Royne me dorinoit encore quelquefois deux cens escus.
Le Roy me dit :
— Mon fils sera incontinent grand qui vous fera du bien, outre tout cela, et à tous les vostres; vous ne manquerez ^jamais, ayant si bien servi ma femme.
Je fus donc mise sur l’estât des pensions, ayant eu le brevet du Roy. Ce fut en décembre, et le Roy mourut en may, où Je perdis tout à la fois ; car depuis je n’ay eu que la pension. Je n’ay pas sujet de me plaindre, car je n’ay rien osé demander (i).
Chapitre particulier des Naissances et des Baptesmes des Enfans de France, sous le Roy Henri IV , de très glorieuse mémoire.
Monseigneur le Dauphin est nay le jeudy, vingt-septiesme septembre,mil six cens un, à dix heures et demie du soir, à Fontainebleau, et a esté baptisé le quatorziesme septembre mil six cens six, au dit Fontaine-bleau. Le pape Paul V est son parrain. Monsieur le Cardinal de Joyeuse l’a tenu pour luy. Madame la Duchesse de Mantoue est sa marraine. Elle y estoit en personne.
Madame est née le vendredy, vingt-deuxiesme novembre mil six cens deux, à neuf heures et demie du matin, à Fontaine-bleau, et a esté baptisée le quatorziesme septembre mil six cens six, au dit Fontaine-bleau. Madame l’Archiduchesse de Flandre est sa marraine. Et a nom Elisabeth. Madame d’Angoulesme l’a tenue en son absence (2).
(1) Le Catalogue des Livres de la Bibliothèque du docteur Payen (1873) sous le n® 388, un exemplaire des Observations diverses sur la stérilité, de Louise Bourgeois. A cet exemplaire, qui a été vendu 21 francs, était )omte une Lettre sur parchemin, signée Henri IV, contenant l’ordre de payer « a Louise Bourgeois, femme de Martin Boursier, la somme de cinq cens escus soleil, pour avoir servy de sage-femme à la Royne ». Voir encore, Arc/i. gén. E. Carton 102-103. x y c . voir
( ) Voici en quels termes Pierre de Lestoile parle de cette naissance :
Madame, la seconde, est née le vendredy dixiesme de février mil six cens six, à deux heures après midy, au Louvre, à Paris; a esté baptisée le quatorziesme septembre mil six cens six, au dit Fontainebleau. Monsieur le duc de Lorraine est son parrain, et Madame la Grande-Duchesse de Florence est sa marraine. Le sieur Don Joüan l’a tenue pour elle. Et a nom Chrestienne.
Monseigneur le duc d’Orléans est nay le lundi seiziesnie avril, mil six cens sept, à deux heures et demie du soir, à Fontaine-bleau. Il n’a point eu de nom. Il est mort le mercredy seiziesme jour de novembre mil six cens onze, après minuict, et est dans la cave de l’église Sainct-Denis, près du corps du Roy son père. Son cœur aux Célestins, à Paris; et ses entrailles devant le grand autel, à Sainct- Germain-en-Laye.
Monseigneur le duc d’Anjou est nay le vendredy vingt-cinquiesme jour d’avril mil six cens huict, jour de Saint-Marc Evangéliste, à neuf heures et demie du matin, à Fontaine-bleau. Et a esté baptisé le quinziesme jour de juin mil six cens quatorze, en la Chapelle de la Royne, au Louvre. La Royne Marguerite est sa marraine, et Monsieur le Cardinal de Joyeuse est son parrain. Et a nom Gaston-Jean-Baptiste. La Royne Marguerite a donné le nom de Gaston, suivant l’intention du Roy son père; et Monsieur le Cardinal de Joyeuse, Jean-Baptiste.
Madame, dernière, est nay le jeudy vingt sixiesme de novembre mil six cens neuf, au Louvre, à Paris, à dix heures et demie du soir; et a esté baptisée le quinziesme juin mil six cens quatorze, en la Chapelle de la Royne, au Louvre. Madame Elizabeth, sa sœur, est sa marraine ; et Monsieur le Cardinal de la Rochefoucaut est son parrain. Et a nom Henriette-Marie.
Après la mort d’Henri IV, Marie de Médicis dut-elle avoir lecours aux offices d’une Loyse Bourgeois quelconque ? Nul ne doutait de ses relations avec le maréchal d’Ancre: « Toutes les médisances
P T Tr.-nHrprlv 9.^ rie cc mois. la Reînc accoucha à Fontainebleau d'une fille.
France, l’avoit assuré du contraire, et qu eue aurou un m» . luin-.wvm
.... frsr-f pf l’-nDoelant rasrasche, ne s’en pouvoit contenter.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
qu’on a faites, dit Tallemant des Réaux, sont publiques. Un jour, comme la reine-mère disoit : « Apportez-moi mon voile, » le comte du Lude dit en riant: « Un navire qui est à V ancre n'a pas autrement besoin de voiles. » Et dans le public on allait chantant :
Si la reine alloit avoir,
Un enfant dans le ventre,
Il seroit bien noir.
Car il seroit d^Ancre.
O guéridon, guéridon, dondaine,
O guéridon, guéridon, dondon !
Accouchement et mort de Madame, femme de Gaston d’Orléans. — Décadence de Loyse Bourgeois. —
M*'® de Montpensier, mariée à Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, mourut quatre jours après avoir donné le jour à cette princesse un peu folle, si connue sous le nom de la Grande Mademoiselle (5 juin 1627). La duchesse d’Orléans succomba vraisemblablement à la fièvre puerpuérale, si commune dans les grandes villes ; mais cette maladie était peu étudiée alors et Marie de Médicis ordonna l’autopsie de sa belle fille. Voici le Rapport de l’ouverture du corps de feu Madame :
« Nous soubs-signés François Vautier, conseiller et premier médecin de la Reyne Mère du Roy ; Pierre Seguin, conseiller et premier médecin de la Reyne ; Rodolphe le Maistre, conseiller et premier médecin de Monsieur; François Tornaine, conseiller et premier médecin de feu Madame ; Abel Brunier, conseiller et médecin ordinaire de Monsieur; Charles Guillemeau, docteur en médecine, conseiller et premier chirurgien du Roy; Jean Ménard, Simeon Pimpernelle, chirurgiens ordinaires de la Reyne Mère du Roy; Guillaume Carillon, chirurgien ordinaire de Monsieur ; François Néron, chirurgien ordinaire de feu Madame; après avoir ouvert le corps de feu Madite Dame par le commandement de la Reyne mère du Roy et diligemment considéré toutes ses parties intérieures, avons trouvé la capacité du ventre intérieur remplie d’une matière sanieuse. Les intestins pleins de vent. Le ventricule petit et enflé. Le foye sec et petit. La vésicule du fiel fort grande. La ratte fort grande aussi en toutes ses dimensions. Les rems petits et bien constituez. La vessie de l’urine petite. La matrice nageoit dans une matière sanieuse, enfermée dans l’hypogastre ; Elle estoit gangrenée depuis la partie externe jusques au
fond, spécialement du costé gauche, et la partie assise sur le Rectum. Au coté droit du fond s’est trouvé une petite portion de l’arrière-faix tellement attachée à la matrice, qu’on n’a peu la séparer sans peine avec les doigts. Nous avons trouvé les poulmons sains, sans être aucunement adhérents aux costes. Le cœur fort petit. Le péricarde presque sans eau. Le cerveau sans aucun vice. Le tout certifions estre vrai, témoings nos noms cy mis. Fait à Paris le cinquiesme juin mil six cens vingt sept.
Vautier ; Le Maistre ; Brunier ; Ménard ;
Carillon ; Seguin ; Tornaire ; Guillemeau ;
Pimpernelle; Néron. »
Loyse Bourgeois avait accouché la princesse ; bien que ce rapport ne la touchât nullement, la bonne dame se crut attaquée ; assez écrivassière de sa nature, elle publia quelques jours après une réponse virulente sous ce titre : Apologie de Loyse Bourgeois, dite Boursier, contre le rapport des médecins. La sage-femme royale n’y va pas de main morte ; elle n’a pas assez de mépris pour Galien et ses disciples : « Par votre rapport, leur dit elle, vous faites assez connaître que vous n’entendez rien dutout en la cognoissance de l’arrière-faix et delà matrice d’une femme, tant avant, qu’après son accouchement ; non plus que vostre maîstre Galien, lequel pour n’avoir jamais esté marié, et avoir peu assisté les femmes en leur accouchement, s’estant meslé d’enseigner une sagefemme par un livre, qu’il a fait exprès, il a faict parestre qu’il n’a jamais cognu la matrice d’une femme enceinte ni même son arrièrefaix. » Le tout est sur le même ton.
Guillemeau se chargea de la réponse et s'en acquitta avec conscience. Dans une brochure de 14 pages, intitulée: Remontrance à Boursier, touchant le rapport que les médecins ont fait de ce qui a causé la mort déplorable de Madame, il attribue nettement ce malheur à une péritonite causée par les manœuvres maladroites de la sage-femme, pour enlever le placenta qui était adhérent : ^
« La princesse fut en couches depuis 4 heures du matin jusqu à six. Pour avoir l’arrière-faix, la bonne Dame fut trois quarts d heuie à pousser. Mais la difficulté fut fort grande pour 1 avoir ; on lui fit avaler des œufs frais, mettre les doigts dans la bouche et faire beaucoup d’efforts, la traitant aussi rudement qu’on sçauroit traiter la femme d’un pauvre laboureur ; on lui pressa le ventre et la matrice, sans considérer ce qui pourroit arriver après tant d efforts
à une princesse tant délicate et si sensible de son naturel. Il lui est arrivé une douleur au costé gauche, où la compression et contusion avait été plus grande. La débonnaire et dolente princesse y portoit toujours la main ; elle montroit son mal et disoit la douleur qu’elle sentoit. On ne laissoit point de bander et serrer toujours plus fort son ventre avec des compresses, sans considérer la douleur qu’elle souffroit.... Qu’en est- il suivi? La fluxion s’est faite; l’inflammation est survenue, de manière que la gangrène est survenue... »
La pauvre Bourgeois, dite Bourcier, paya cher sa susceptibilité ; elle perdit la confiance de la Cour et de la haute société. Elle avait d’ailleurs l’âge de la retraite, 64 ans.
Naissance de Louis XIV. — Suivant Dreux du Radier, il passe pour constant qu’en 1622, Anne d’Autriche, grosse de six semaines, fit une fausse couche (I). Durant les 20 années qui suivirent, elle resta stérile. « Ce dont il ne faut pas s’étonner, dit Dionis, puisque le Roy étoit d’un tempérament indifférent pour les femmes (2), et qu’il était presque toujours séparé de la Reine ; mais au bout de ce temps, soit par un retour d’amitié, ou soit que son confesseur lui eut ordonné, par pénitence, de coucher avec la Reine, elle eut deux Princes ; ce qui prouve que ce n’est pas le sacrement qui fait germer les enfants, mais que c’est quand le mari fait son devoir. » Soit, mais Louis XIII avait-il fait son devoir? On montre bien encore aujourd’hui, au Val-de-Grâce, la chambre
(1) Bassompière raconte ainsi cet accident : « Sur le millieu du caresme (mars), il arriva un accident quy fit quelque désordre ; la Reine devint grosse, et l’estoit de six semaines, quand un soir, M">» la Princesse tenant le Ht, la Reine y alla passer la soirée jusques après minuit, avesques les autres princesses et dames du Louvre ; M. de Guyse, les deux frères de Luines, M. Le Grand, Blainville et moy, nous y trouvâmes, et la compagnie fut fort gaye ; quand la Reine s’en retournant coucher, et passant par la grande salle du Louvre, M"’° la connestable de Luines et M'’° de Verneuil la tenant sous les bras et la faisant courir, elle broncha et tomba en ce petit relais du haut dais, dont elle se blessa, et perdit son fruit ; on céla l’affaire le plus qim 1 on peut au Roy, tant qu’il fut à Paris, d’où il se résolut de partir le dimanebe de Pâques fleuries, pour aller faire ses Pâques à Orléans ».
L’année suivante, les vœux de la France furent encore déçus ; on croyait la reine enceinte, on frappa même, à cette occasion une médaille représentant, en face, le buste d Anne d’Autriche et, en revers, une toison blanche étendue sur le sol pour recevoir la rosée du ciel, avec la légende SIT VELLVS RORIS ABVNDANS • mais ce fut une fausse joie et il fallut attendre 16 ans la naissance du Dauphin. ’ mi’ii ^ Hérouard, dès son plus jeune âge, il promettait plus
médecin d’Henri IV, il commence à Lre entendre son jargon, se plaist à toucher sa guyguy. Une fois, estoit roide comme
OÙ aurait été conçu Louis XIV ; de 'mauvaises langues n’en prétendent pas moins que le roi de France aurait laissé à l’anglais Buckingham le soin de lui assurer un héritier.
Il est certain que la naissance de Louis XIV fut regardée comme un miracle ; Richelieu voulut que l’héritier inespéré du royaume des lys s’appelât Théodose ou Dieudonné, et Louis XIII, pour reconnaître la faveur insigne que lui faisait la providence, prononça le vœu mémorable qui mettait la France sous la protection de la Sainte Vierge (fig. 82, 83).
D’ailleurs, la reine ne négligea rien pour s’attirer la protection
l'ia . 82. — Le vœu do Louis XIII, d’après Hess.
céleste ; pendant sa grossesse et au moment de sa délivrance, elle porta la ceinture de Notre-Dame du Puy. Grandet nous dit, dans sa Notre-Dame angevine, que : « Le vingt-sept janvier, maitre Louis de Bernage, conseiller et aumônier du roi, vint, de la part de Sa Majesté, au .chapitre du Puy, pour demander la sainte ceinture, comme aussi pour y faire toucher des rubans de la même longueur de ladite ceinture, pour porter à la reine, afin qu il plut à Dieu de lui faire la grâce d’accoucher heureusement d un Dauphin, et pour cet effet, elle désira qu’on fit une neuvaine à son intention, laquelle fut commencée le même jour par une messe solennelle chantée au grand autel dédié à Marie ; le chantre portant son hâ-
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ton, la sainte ceinture étant exposée sur l’autel dans son vase ordinaire, avec les ceintures et un rosaire de la Vierge qui ont touché des deux côtés la vraie ceinture, depuis un bout jusqu’à l’autre, la couverture de satin ayant été décousue, pour cet effet.
pai le sacristain-clianoine de Saint-Georges, en présence de tout le chapitre : et lors de la consécration, le dit de Bernage présenta un cierge à l’hotel de la forme ordinaire, et se ceignit la ceinture par la tête au nom et à l’intention de la reine : et afin d’exciter le
peuple à demander à Dieu la môme grâce, on exposa, pendant neuf jours, le saint sacrement sur l’autel, et lors de la consécration de chaque messe, un chanoine présenta aussi un cierge blanc à la même intention. »
La ceinture fut portée à la Reine, à Saint-Germain-en Laye, et
fio. 81. Ceinture üe la Vierge du Puy-Nolre-Daïuo.
M. de Sant-Christophe, qui eut l’honneur de la lui ceindre autour
des reins, la rapporta en Anjou.
Deux mois après, le chapitre du Puy reçut la lettre suivante .
« Aujourd’hui vingt-cinquième jour de mars mil six cent trente-
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Imit, le roi étant à Saint-Germain-en-Laye, ayant une confiance particulière en l’intercession de la glorieuse Vierge Marie, envers Jésus-Christ son fils, et désirant employer spécialement sonassis-
Fig. 85, 86. — Médaille placée dans les fondations du Yal-de -Grâce à la pose de la première
pierre.
iMG. 87, 88. — Autre médaille relative au Val-de-Grâoe,
tance sur la grossesse de la reine, à ce qu’il plaise à Dieu de lui faire porter heureusement son fruit.
« Sa Majesté ayant fait apporter de Notre-Dame du Puy, en Anjou, la ceinture delà Vierge, qui y est depuis longtemps gardée audit heu, pour appliquer à cette bonne intention sur le corps de a reine, et, considéiant que Ion ne peut honorer et conserver
assez dignement une si sainte relique, Sa Majesté a fait don, à ladite église de Notre-Dame du Puy, d’une châsse d’argent vermeil.
dorée, â jour, ornée d’une image
de la \'ierge, au haut d’icelle,
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avec une petite cassette d’argent, le tout pesant trente-quatre marcs et dans un étui garni de velours, pour, après que ladite châsse et cassette auront été bénites en la manière requise, y mettre la sainte ceinture de la Vierge, et y être perpétuellement gardée à l’avenir.
« Mandant, Sa Majesté, aux doyen, chanoines et chapitre de ladite église d’effectuer et faire observer ce qui est en cela de son intention sans y contrevenir, ni permettre qu’il y soit contrevenu, ayant, pour témoignage de sa volonté, fait expédier le présent brevet, qu’elle a signé de sa main et fait contre-signer par moi, son conseiller, secrétaire d’État en ses commandements et finances.
Signé: Louis.
Et plus bas : Sublet. »
Pleine de confiance en la sainte relique, Anne d’Autriche, sentant son terme approcher, écrivit, le sept août, aux chanoines du Puy, de lui envoyer de nouveau la sainte ceinture qu’elle désirait avoir sur elle au moment de sa délivrance. Le chapitre s’emjiressa d’obéir au désir de la reine, qui, le cinq septembre, quelques heures avant d’accoucher, la prit sur elle et mit heureusement au monde Louis XIV.
Après la naissance inespérée de ce fils, la reine, qui, elle aussi avait invoqué Notre-Dame de Lorette, offrit à la madone un enfant en or du poids de 48 marcs, représentant Louis XIV naissant, porté par un ange en argent pesant 700 marcs (1). En outre, elle éleva le Val-de-Grâce (fig. 81 à 84), en témoignage de reconnaissance, et fit inscrire sur le fronton de cette église : Jesu nEscenti, virginique matri, allusion aux motifs qui ont déterminé sa fondation (2).
Nous donnerons maintenant le procès-verbal de la naissance de celui qui sera le Grand Roi :
« Le début du travail eut lieu le samedi 4 septembre 1638 à 11 heures du soir. Dame Peronne, sage-femme, accoucha seule la reine... Derrière et dehors le pavillon de l’accouchement et à un coin delà chambre, étoit dressé un petit autel où les sieurs évêques
Tnn a^Ym Marie de Medicis fut moins grande lors de la naissance de
Louis XIII. Pour remercier sainte Marguerite d’avoir exaucé ses vœux en lui donnant un fils, la reine fit don à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, d’une « belle figure d argent représentant sainte Marguerite, qui poise, avec son soubassement trente-
demie. Qui a cousté cinq cents escus ». ’
Val accordées par Anne d’Autriche aux religieuses du
fik et de chaque yeTsTl^r^^^^^
LES ACCOÜCIIKHE^•T3 A LA COOR.
de Lisieux, de Meaux et de Beauvais dirent les uns après les autres leurs messes, et après devant ledit autel firent continuellement des prières, jusqu’à l’accouchement qui arriva vers les onze heures du matin, et dans le même instant le fit ondoyer dans la chambre par l’évêque de Meaux, puis le roi fut, en la chapelle du vieux château (de St-Germain), suivi et accompagné de toute la cour, où le Te Deum fut chanté. » Aussitôt après, Louis XllI vint sur le balcon montrer son héritier au peuple enthousiasmé (fig. 89).
Nous avons signalé plus haut (1) les réjouissances qui accueillirent cette nouvelle inespérée. hePrédicatoriana raconte la façon originale dont le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui était un bonhomme, l’annonça dans un de ses prônes. « Si la Reine, dit-il, nous donne une princesse, nous n’en serons guère plus avancés, à cause de la loi salique ; aussi prions Dieu qu’il y ait un Prince dans ses entrailles ; au reste il y a ce qu’il y a ».
On frappa des médailles et des jetons commémoratifs (Fig. 91 à 94, 96, 97, 36, 37) ; des devises furent adressées au roi et à la reine (2).
Pendant longtemps, à la cour de France, subsista la coutume de tirer l'horoscope des princes, c’est-à-dire d’observer l’état du ciel à l’heure de leur naissance et d’y lire leur destinée. Pour composer ces thèmes de nativité, l’astrologue avait soin d’envelopper sa pensée dans un style obscur, qui permit de faire toutes les prédictions possibles sans se compromettre. Voici, par exemple, un passage du long horoscope de Louis XIV, tiré par Michel de Nostradamus :
« Premièrement le soleil estant dans la dixième Maison royale, esleve d’ordinaire les personnes aux plus grandes dignitez, quand mesme une personne serait née de pauvres parens, ils les eslevent aux plus grandes dignités, à plus forte raison Sa Majesté qui estant dans la Royauté, il faut par conséquent qu’elle parvienne à
(1) V. page 57. . , t • 'c-nr
(2) Parmi les nombreuses devises faites sur la naissance de Louis AiV, nous ne
voyons que la suivante qui vaille la peine d’être citée : Un Dauphin perce le ventre d’un crocodile ;
Kili doniinalitur undis Il régnera sur les flots du Nil.
Cette devise rappelle les vers bien connus de Boileau au Roi. Ce n est pas qu ai sèment, écrit-il, je ne puisse, tout comme un autre,
Te livrer le Bosphore et, d’un vers incivil,
Proposer au Sultan de te céder le Nil.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
une dignité plus relevée que la Royauté, c’est-à-dire à l’Empire romain, ainsi que nostre oracle a remarqué cy-dessus, Centurie, cinquième quatrain et quand il a dit, Et le Rotj viendra Empereur pacifique, Mercure y estant aussi placé, ne lui nuira point, parce
Fig. 90. — La naissanoj de Louis XIV, d’après Meynier (l).
qu il lui donnera toute sorte de bons conseils pour parvenir à 1 Empire, et le rendra propre en toutes sciences, il n’y a que le quadrat de Mars qui le regarde d’un malin aspect, lequel lui donnera
décorer le plafond du salon des Enfants de France, aux
la PoésiP L, P France reçoit l’enfant. Clio, l’Éloquence
la Poésie, la Peinture president à sa naissance. Junon Lucine figure sur 1p
S/e7a ^ f f ’• om-h sTprote^tion. ies' heuS
un liréBenlent une iuacription Deo Êatm '■
-> »ulr, tient un, coLnneLmSTk
un peu de peine, non pas dans la promotion de l’Empire, mais en d’autres occasions, et immédiatement après son mariage.
« Quant à la Lune et Vénus qui sont dans la maison du soleil, lui augmenteront l’esprit, et le rendront aymable des Dames, et comme Vénus se trouve maîtresse de la septième Maison, maison
FiG. 91.
Fio. 92.
Fig. 93.
Fiq. 94.
de mariage, estant dans la dixième au signe du Lyon, signe inter-
cepTe lequd tient plus de la dix que de la “
le signe de Cancer, maison de la Lune, occupe tout à fa t la neuflesme, lui promet et fait espérer une femme fort honorable, pai le moyen de laquelle il parviendra à une autre grande dignité, e . »
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
Parmi les médailles frappées à l’occasion de la naissance de
cette ^ septembre et non le 8, comme l’indique la légende de
Louis XIV, il en est une (fig. 9G, 97), qui représente la disposition du ciel au moment où s’accomplit cet heureux événement.
Suivant une tradition, entretenue par les romanciers et les dramaturges, l’accouchement d’Anne d’Autriche aurait été gémellaire et le célèbre Masque de fer aurait été le frère de Louis XIV. Les recherches faites en ces derniers temps par M. le colonel Jung, sans résoudre absolument le problème, ont mis cette histoire à néant. Ce qui est moins romanesque, mais beaucoup plus certain, c’est que Louis XIV vint au monde avec des dents (1) et qu’on fut obligé de changer plusieurs fois de nourrices, à cause des morsures qu’il leur faisait; ce n’était pas, comme le prétend Dionis, parce que ce prince avait un grand appétit.
Seconde grossesse de la Reine. — A sa seconde grossesse, Anne d’Autriche demande encore la ceinture de la Vierge. Sa lettre est ainsi conçue :
« A nos très chers et bien-aimés les doyen, chanoines et chapitre de l’église collégiale de Notre-Dame-du-Puy, en Anjou.
« De par la reine,
« Très chers et bien-aimés, le favorable succès que nous reçûmes par la puissante intercession de la glorieuse Vierge dont vous nous apportâtes la ceinture, il y a deux ans, pour la naissance de notre très cher et très aimé fils le Dauphin, nous faisant espérer, de sa bonté, les mêmes grâces pour l’heureuse délivrance de l’enfant qu’il plaira à Dieu de nous donner. Nous vous faisons encore celle-ci, pour vous dire que nous désirons que vous nous en envoyiez, par ceux que vous députerez de votre compagnie cette sainte relique pour la singulière dévotion que nous portons à la sacrée mère de notre bon Dieu, et la confiance que nous avons en ses prières. A quoi nous assure de votre affection en notre endroit.
(1) Les exemples de cette anomalie ne sont pas rares. On cite entre autres Marcus Annius Curius, surnommé Dentatus, Cn. Fapirius Carbo, Robert le Diable, Richard VI d’Angleterre, Mazarin, Mirabeau, et.... le Df Broca. Les anciens prédisaient de grandes destinée aux enfants mâles qui naissaient avec des dents et les noms illustres que nous venons de citer semblent donner (luelque créance à ce preiugé. Par contre, la même anomalie était regardée comme un mauvais présage pour le sexe féminin. Ainsi Valéria, fille de Dioclétien, femme de l’empereur Galère Maximien, étant née avec des dents, les aruspices annoncèrent qn elle causerait la ruine de la ville où on la transporterait, et cette prédiction, raconte Pline, s accomplit. Mais, on a négligé de nous dire quelle est la ville qui eut cette malechance. Cependant la fin tragique de cette impératrice, qui fut décapitée ù piessalonique par les ordres de son propre fils, vérifie en partie le pronostic fâcheux des augures. 11 est vrai que, parmi les hommes, Carbon n’eut pas un sort plus heureux.
que vous apporterez la plus grande diligence que nous pouvons nous promettre.
« Signé : Anne.
« Et plus bas : Legras ».
La ceinture fut aussitôt portée à la reine qui, l’ayant sur elle, le 21 septembre, mit au monde un second fils, nommé Philippe, duc d’Anjou, depuis duc d’Orléans.
La protection de sainte Marguerite. — Malgré les heureux résultats qu’Anne d’Autriche avait dus à l’intervention de la ceinture de la Vierge, sa bru, Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, préféra s'adresser à des reliques moins contestables, sinon plus
Fig. 96. 97,
efficaces, à celles de sainte Marguerite. Dom Jacques Bouillard, dans son Histoire de l’Abbaye royale de Saint-Germain-des-Prez, nous montre la croyance de la reine au privilège attribué à la Lucine française : « Le vingtième juillet (1661), fête de la sainte, est remarquable par une cérémonie' qui se fit dans l’église de 1 abbaye. La reine, qui étoit pour lors enceinte, donna des marques de sa piété et de sa dévotion envers sainte Marguerite, par l’offrande qu elle fit du pain béni le jour de sa fête. Elle ne put le présenter elle-même, parce qu’elle étoit à Fontainebleau ; mais elle y suppléa par trois de ses aumôniers, qui vinrent le présenter à l’église au son des trompettes et des tambours du Roy. Les aumôniers furent reçus à la porte de l’église, et conduits dans le sanctuaire, où ils
restèrent jusques à l'offertoire. Ils descendirent pour lors au bas de la nef, où l’on avait préparé six grands pains ornez de banderoles de taffetas rouge aux armes du Roy et de la Reine. Lorsqu’il fallut aller à l’offrande, les trois aumôniers précédez de quelques suisses marchèrent les premiers ; puis quatre tambours et quatre trompettes, et en dernier lieu douze suisses portant six brancards sur lesquels étoient les pains bénis. Le premier aumônier présenta le cierge, baisa la paix (1) avant les autres, et la bénédiction des pains étant finie, ils s’en retournèrent avec les mêmes cérémonies. Le seizième octobre suivant, le P. Prieur de Saint-Germain eut ordre du Roy de porter à Fontainebleau les reliques de sainte Marguerite pour satisfaire à la dévotion de la reine, qui les demandoit et étoit proche de son terme. Le P. Prieur obéît aussitôt : mais, avant son départ, il ordonna par un mandement des prières publiques pour Sa Majesté, avec l’exposition du Saint Sacrement dans toutes les églises du fauxbourg; ce qui dura jusques au premier de novembre, que la reine mit au monde un Daufin, qui fut ondoyé aussitôt. La nouvelle n’en fut pas plûtôt répandue dans Paris, que chacun fut dans des transports de joye. L’abbé et les religieux de St-Germain témoignèrent la part qu’ils y prenaient par une procession générale en actions de grâces, qu’ils indiquèrent pour le dimanche suivant, à laquelle tout le clergé séculier et régulier assista ».
Sur les enfants du grand Roi. — Voltaire, parlant des enfants de Louis XIV, a dit : « Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux ; il n’y eut que deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau ; huit autres vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité ». Sur ce mauvais sort qui poursuivit les rejetons légitimes, on cite un mot du médecin Guénaud, fort joli, mais malheureusement d’une authenticité suspecte. « Me diriezvous, Guénaud, demandait Sa Majesté, pourquoi mes bâtards sont sains et ne meurent point, tandis que les enfants de la reine sont si délicats et meurent ? — Sire, répondit le docteur, c’est que Votre Majesté n’apporte chez la reine que les rinçures du verre » (2).
(1) La patène.
(2) De même, rempereur Joseph I, nétant encore que roi des Romains, reprochait A, son épouse de ne lui donner que des archiduchesses : « Sire, lui répondit la princesse, si votre majesté avait donné eu dépôt A quelque personne de s.a cour une caisse remplie de kreutzers, pourriez-vous exiger qu’il vous la restituât remplie de ducats d’or ? Je vous rends le dépôt dont je n’ai été que la dépositaire ; il u était jws en mon pouvoir de le changer ».
Particularités concernant la reine Marie-Thérèse. —
En 1664, le lendemain d’un accouchement, Marie-Thérèse, eut une attaque convulsive qui effraya beaucoup son entourage ; mais la
rapidité de, la guérison, et surtout le moyen anodin employé pour 1 obtenir, indiquent qu’il s’agissait d’une simple attaque de nerfs : on la calma en jetant une carafe d’eau au visage de la trop impres-
sionnable reine. C’est à cet incident que fait allusion M'"*de Sévigné dans une lettre à M. de Pomponne, datée du 24 novembre 1664 : « Madame Fouquet a donné un emplâtre à la reine qui l’a guérie de ses convulsions, qui étoient, àproprement parler, des vapeurs... Les médecins, sans quion avoit mis l’emplâtre, ne dirent point ce qu’ils pensoient, et firent leur cour aux dépens de la vérité ».
On a raconté que Marie-Thérèse, ayant mis au monde une négresse, ce monstre fut séquestré, tout comme le Masque de fer, ce prétendu frère de Louis XIV. Voici la vérité, suivant Voltaire : « On soupçonna une religieuse de l’abbaye de Moret d’être la fille de Louis XIV. Elle était extrêmement basanée, et d’ailleurs lui ressemblait, comme j’ai pu m’en assurer par moi-même. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. M“® de Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Moret, et, voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. « Madame, lui dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade que je le suis ». Le couvent de Moret se souvient encore de cette anecdote ».
Accouchements de Mii® de la Vallière. — M“® de la
Vallière donna à Louis XIV quatre enfants, dont deux vécurent et furent légitimés, M"® de Blois, mariée au prince de Conti (I), et le comte de Vermandois (2).
On a souvent cité le courage dont fit preuve la Vallière à son premier accouchement. Son terme vint à minuit ; le roi était présent. Le lendemain, grave difficulté : pour sauver les apparences et ôter tout soupçon à la reine, on avait donné à la Vallière un appartement par lequel Marie-Thérèse devait passer en allant à la messe. A midi sonnant la reine entre : elle voit l’appartement garni de tubéreuses, de fleurs d’orangers et d’autres plantes odorantes réputées mortelles pour les femmes en couches : expédient terrible, mais dont la Vallière était à peine contente. On dit à la reine que la Vallière avait été toute la nuit tourmentée d’une violente colique : la princesse approche du lit de la malade et l’interroge avec bonté sur son état. Le bruit se répand â la cour que la Vallière est accouchée. La
(1) Née le 2 octobre 106(5.
(2) Né le 2 octobre 1667.
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reine le détruit elle-même, en contant ce quelle a vu. Le lendemain, la Vallière, aimant mieux mourir que laisser soupçonner sa supercherie, se lève, s’habille, et reçoit la reineaumoment où elle passe pour aller à la messe et pour en revenir.
Fio. 99. — Maderaoisollo do la Vallière.
Cet accouchement fut d’ailleurs enveloppé d’un profond secret. La narration la plus romanesque est celle qu’Olivier d’Ormesson donne dans son journal : « Je veux écrire ici une histoire qui se
débite partout et qui peut être de conséquence. Le mardi 18 déc. 1663,1a marquise de Villeroy, étant près d’accoucher, pria Boucher de ne pas s’engager ailleurs, ou au moins de faire savoir où il seroit afin que l’on le pût trouver. L’on dit que Boucher, le mercredi matin, étant arrivé chez madame la marquise de Villeroy, après s’être fait chercher toute la nuit, dit que, cette nuit là, étant chez lui, on l’étoit venu quérir dans un carrosse ; que y étant entré, on lui avoit bandé les yeux, et que, après demi-quart d’heure de marche fort vite, il étoit entré dans une maison où, ayant monté un escalier, les yeux bandés, il avoit été introduit dans une chambre où, ayant eu les yeux débandés, il vit une dame au lit, masquée, ayant dix ou douze personnes auprès d’elle démasquées, le lit et les tapisseries couverts de draps, et qu’ayant heureusement délivré cette dame, l’on lui rebanda les yeux, on le remit dans le carrosse et on le ramena chez lui, après avoir été payé honnêtement ».
La cliente mystérieuse de Boucher n’aurait été autre que la Vallière ; c’est du moins la conclusion qu’on aurait tiré du récit fait par le médecin chez la marquise de Villeroy, auprès de qui il se rendit aussitôt.
Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires^ nous paraît plus vraisemblable : « J’ai ouï conter bien des fois que, comme la Vallière étoit en mal d’enfant. Madame passa au travers de sa chambre pour aller à la messe à la Sainte-Chapelle ; on cacha Boucher, qui l’accouchoit. Elle dit à madame : « J’ai la colique que je memeurs !» Et quand madame fut passée, elle dit àBoucher ; « Dépêchez vous; je veuxêtre accouchée devant qu’elle revienne ». C’étoit un samedi ; on joua dans sa chambre jusqu’à minuit. Elle mangea comme les autres à médianoche, avoit la tête découverte tout comme si elle n’eûtpoint accouché le matin ».
Astruc, de son côté, prétend que ce fut Julien Clément qui assista la Vallière dans cette circonstance et il cite ce fait comme le premier exemple de l’intervention d’un accoucheur dans un cas ordinaire : double erreur, puisque, d’un part, des accoucheurs étaient en réputation un demi-siècle avant Clément et que, d’autre part, ce chirurgien n’avait pas plus de quinze ans, quand le 27 décembre 1663, la Vallière mit au monde Louis de Bourbon. Ce qui est vrai seulement, c’est que Julien Clément fut le premier accoucheur qui eut l’honneur d’être appelé ofîiciellement auprès des princesses du sang ; il assista à toutes les couches de la dauphine Anne-Marie Victoire de Bavière, belle-fille de Louis XIV ; il fut aussi l’accou-
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cheiir de la reine d’Espagne et de presque toutes les princesses et grandes dames de l’époque. Il passe aussi pour avoir accouche la Montespan, auprès de laquelle il fut conduit les yeux bandés, mais rien n’est moins démontré. Ce pourrait bien être une simple contrefaçon du roman rapporté par d’Ormesson.
Touchard-Lafosse, qui eut cet étonnant mérite de faire de la compilation imaginative, adonné, dans ses Chroniques de l œil-debœuf, àes détails amusants, sinon vrais, sur la naissance de Louis, comte de Vermandois, dernier enfant de la Vallière ; ce récit est d’ailleurs calqué sur celui de la France Galante : « Nous avons à la cour du fruit nouveau, mais du fruit défendu, de celui que le malin fit manger à la première femme. Le roi, plus paré que de coutume, était, ily a trois jours, avec Mademoiselle de la Vallière ; Sa Majesté se préparait à l’une de ces douces prises de possession auxquelles, créatures résignées et soumises, nous nous prêtons souvent trop volontiers... Tout à coup, l’effet d’une semblable cause exercée il y a neuf mois, s annonça de telle maniéré que le piince dut suspendre sa galante tentative. Les choses allèrent si vite, « qu’en peu d’instants, Louis XIV se trouva dans la plus embarrassante de toutes les positions . Il appela dumonde par la croisée, et ordonna de faire venir en toute hâte Madame de Montausier, Madame de Choisi, ou n’importe qui, pourvu que ce fut une femme. On courut en même temps chercher une accoucheuse, car le roi n’avait pas voulu que sa maîtresse songeât à recevoir les soins d’un horamede l’art, craignant, sansdoute, que l’autel auquel sacrifiait son royal amour, ne fut livré à de profanes regards. Une nuée de dames serviables arriva, mais trop tard pour empêcher qu’une veste brodée de perles et de pierreries ne fut inondée des marques de l’événement. On trouva Sa Majesté tout en eau, soutenant de son mieux la Vallière, qui, cramponnée au cou de son amant, déchirait, dans ses crispations, uncolletdemilleécus.... Bientôt la jeune mère eut une douleur violente, que suivit un long évanouissement; on la crut morte... «Au nom de Dieu ! s’écria le roi, fondant en larmes, rendez-la-moi et prenez tout ce que j’ai ». Ce tendre monarque était à genoux au pied du lit, pâle, défait, immobile et poussant, de temps à autre, des cris lamentables qui arrachaient des pleurs aux dames et aux médecins, que Sa Majesté avait, en désespoir de cause, ordonné de faire venir. Enfin, le résultat de ces longues douleurs parut : ce fut un petit garçon qui entra dans la noble famille de Henri IV... par la porte bâtarde ».
La naissance du comte de Vermandois fut fatale à la Vallière.
Après ses couches, elle perdit le peu de charmes extérieurs qui pouvaient encore retenir son amant. L’éclat de sesyeux, s’éteignit; elle devint d’un pâleur et d’une maigreur extrêmes. Bussy dit, « qu’elle demeura presque percluse d’un coté » (1).
Accouchements de M“e de Montespan. — Louis XI Veut huit bâtards de la féconde Montespan : le duc du Maine, M*'® de Nantes, M*'® de Tours, M'*® de Blois (2), le comte de Toulouse et trois autres fils, dont deux morts tout jeunes et le troisième, le comte de Vexin, mort adolescent.
Une compilation satirique du XVII® siècle, attribuée, avec vraisemblance, à l’inépuisable Gratien Courtilz de Sandras ou Sandras de Courtilz, la Finance ga.la.nte (3), raconte à sa façon la naissance du duc du Maine (4) ; « Quelque temps après que M. de Montespan fut exilé dans ses terres, par ordre du roi, pour avoir donné un soufflet à Madame de Montespan qui, ayantpris goût aux carrosses du roi, ne pouvoitplus souffrir celles de son mari et ne lui voulut plus rien accorder, madame sa femme devintgrosse ; et quoiqu’elle s’imaginât bien que tout le monde savoit ce qui se passoit entre le roi et elle, cela n’empêcha pas qu’elle n’eût de la confusion qu’on la vit en l’état où elle étoit. Cela fut cause qu’elle inventa une nouvelle mode qui étoit fort avantageuse pouiTes femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut de s’habiller comme les hommes, à la réserve d’une jupe sur laquelle, à l’endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l’on faisoit bouffer le plus qu’on pouvoit, et qui cachoit ainsi le ventre (5) .
« Cependant, le temps des couches de cette dame approchant,
(1) Elle boitait déjà par suite d’une coxalgie contractée dans sa jeunesse.
(2) Ne pas confondre avec la princesse de Conti.
(3) Ordinairement imprimée à la suite de VJIistoire amoureuse des Gaules de Bussy-Eabutin.
(4) 31 mars IG70.
\b) Madame, duchesse d’Orléans, paide aussi, dans sa Correspondance, de ces robes battantes ou volantes (fig. 101), imaginées par M"“ de Montespan pour dissimuler ses grossesses, a Quand elle en prenoit une de ce genre, c’étoit comme si elle avoit écrit sur son front qu’elle étoit grosse; chacun disoit à la cour : Madame de Montespan a mis sa robe volante, elle est donc grosse ». Ces robes dont l’usage se conserva à la chambre, avaient été malicieusement appelées des innocentes.
Une robe do chambre, étalée amplement Qui n'a point do ceinture et va nonchalainmonl,
Pour certain air d’enfant qu’ello donne au visage Est nommée innocente , et c'est du bel usage.
(Uoursault, les Mole d ta mode.)
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le roi se retira à Paris, où il n’alloit que rarement, espérant qu’elle y pourroit accoucher plus secrètement que s’il demeuroit à Saint-
Fia. 100. — Madame de Monlespan.
Germain, où il avoit coutume de demeurer. Le terme venu ; une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le roi et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse, et fut dans la
rue Saint-Antoine chez le nommé Clément, fameux accoucheur de femmes, à qui elle demanda s’il vouloit venir avec elle pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s’il vouloit venir, ilfalloit qu’on lui bandât les yeux (1), parce qu’on ne désiroit pas qu’il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui la venoit quérir avoit l’air honnête, et que cette aventure ne lui présageait rien que de bon, dit à cette femme qu’il étoit prêt à faire tout ce qu’elle voudrait ; et, s’étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d’où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau.
« On ne lui donna pas, cependant, le temps de considérer le lieu ; et, devant que de lui laisser voir clair, une fille, qui étoit dans la chambre, éteignit les bougies ; après quoi le roi, qui s’étoit caché sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément lui répondit qu’il ne craignoit rien, et, s’étant approché, il tâta la malade ; voyant que l’enfant n’étoit pas encore prêt à venir, il demanda au roi, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient étoit la maison de Dieu, où il n’étoit pas permis de boire ni de manger ; que pour lui, il avait grande faim, et qu’on lui feroit plaisir de lui donner quelque chose.
« Le roi, sans attendre qu’une des deux femmes qui étoient dans la chambre s’entremit de le servir, s’en fut en même temps luimême à une armoire, où il prit un pot de confiture qu’il lui apporta ; et, lui étant allé chercher du pain d’un autre côté, il le lui donna de même, lui disant de n’épargner ni l’un ni l’autre, et qu’il y en avoit encore au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroitpoint àboire. Le roi fut quérir lui-même une bouteille devin dans l’armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups, l’un après l’autre coup. Comme Clément eut bu le premier, il demanda au roi s’il ne boiroit point bien aussi ; et, le roi lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n’en accoucheroit pourtant pas si bien, et que, s’il avoit envie qu’elle fût délivrée promptement, il falloit qu’il bût à sa santé.
« Le roi ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours ; et, ayant pris dans ce temps-lâ une douleur à madame de Montespan, cela rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du
(1) Voir plus haut, ce que nous disons du récit rappoi-té dans le journal d’Olivier d’Ormesson.
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roi, qui l’exliortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément si l’affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, quoiqu’il ne fût pas bien long ; et, madame de Montespan étant accouchée d’un garçon, le roi en témoigna beaucoup de joie ; mais il ne voulut pas qu’on le dit sitôt à madame de Montespan, de peur que cela ne fut nuisible à sa santé.
Fio. loi. — Dams da qualité ou robe battante, imaginée par Madame de Montespan,
d’apràs Suaanne Maria, ’
« Clérnent ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le roi lui versa lui-même à boire ; après quoi, il se remit sous le rideau du lit, parce qu il falloit allumer de la bougie afin que Clément vît si tout alloit bien avant de s’en aller. Clément ayant assuré que l’accouchée n’avoit rien à craindre, celle qui l’étoit allée quérir lui donna une bourse où il yavoit cent louis d’or. Elle lui rebanda les yeux après cela ; puis l’ayant fait remonter en carrosse, on le ramena chez lui avec les mêmes cérémonies ; je veux dire après qu’on
lui eutfait faire plusieurs tours dans Paris, comme on avoit fait en 1 amenant. »
us AccoucHmiENTa a la c<jur.
LKS ACCÜUCHKMKNTS A LA COl-'Il
On sait que l’enfant fut confié à la veuve Scarron et que ce fut l’origine de la grandeur de la future marquise de Maintenon.
Cependant, la Montespan n’était pas en humeur de se contenter d’un duc de Maine. Ecoutons un contemporain : « Comme chaque couche sembloit donner une nouvelle force à l’attachement du roi, elle prit le parti d’accoucher, sinon tous les ans, du moins le plus souvent qu’il lui sereit possible. Ce projet elle l’exécuta avec une merveilleuse ponctualité. En moins de douze ans, elle donna huit enfants à son illustre amant ». Le 20 juin 1672, elle mettait au monde le comte de Vexin. Les couches eurent lieu au château de Saint-Germain. Suivant la chronique scandaleuse du temps, on n’aurait osé y faire venir M"'® Scarron ; l’enfant aurait été reçu par Lauzun, l’ancien amant de la marquise : « Il le prit dans son manteau, traversa l’appartement de la reine, non sans crainte que quelque cri ne trahit tout le mystère, et courut déposer son fardeau dans le carrosse de l’obligeante veuve, qui l’attendoit dans le parc ».
On avait encore eu recours à Clément comme accoucheur ; on l’envoya quérir de la même façon et avec la même cérémonie qu’on avait fait la première fois. Mais alors on lui donna deux cents louis d’or, au lieu de cent. « L’on observa toujours la même chose, dit un contemporain, tant que l’on eut besoin de lui, ayant eu jusqu’à quatre cents louis d’or pour le quatrième enfant dont il accoucha madame de Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui naturellement est fort ménagère, ou quelle en eût d’autres raisons, le roi l’ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant obligé de s’en aller en campagne, elle envoya marcbander avec Clément pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit résolu d’aller accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de Maintenon ; si bien que ie garçon qui l’accoucha ne sut pas qu il avoit accouché la maîtresse du roi. »
Nous devons noter que, dans ces couches de sa maîtresse, le roi s’adresse à un médecin et non pas, suivant la coutume du temps, à une sage-femme. Est-ce parce qu un médecin offiait une plus grande garantie de capacité qu'une sage-femme ? 11 semble qu’on ait plutôt voulu dérouter les courtisans et dissimulei 1 accouchement. Néanmoins, une indiscrétion fut bien ■site commise et, à partir de ce moment, les dames de la cour prirent un accoucheur.
îSaint-Simon raconte qu’un fils de madame de Montespan, « conçu
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
dans une crise de larmes et dn remords, provoquée par les cérémonies religieuses du jubilé (1), garda toute sa vie un caractère de tristesse qui le fit nommer l’enfant du jubilé ». D’après les dates, ce fils semble avoir été une fille, M"® de Blois, née en mai 1677.
Tout autre était le caractère du comte de Toulouse, un brave homme, le seul des bâtards légitimés qui ait trouvé grâce devant le féroce Saint-Simon. Sa naissance fut pour madame de Montespan ce que celle du comte de Vermandois avait été pour la Vallière : « Madame de Montespan n’oublioit rien pour se rétablir, et Louis rien pour se dégager. Elle craignit que la naissance du comte de Toulouse ne lui eut laissé quelque incommodité qui inspirât au roi du dégoût. Elle eut l’imprudence de s’en éclaircir, et le roi, la cruauté d’en convenir. Il revenoit de la chasse, il étoit en sueur. Madame de Montespan, encore plus outrée de la froideur avec laquelle on l’insultoit que de l’insulte même, lui répondit, avec emportement, quil pourroit bien souffrir ses défauts, puisqu’elle avoit si longtemps souffert les siens, et lui en reprocha un que l’amour ambitieux tolère quelquefois, et que l’amour sensuel ne paidonne jamais. Ce trait perça le coeur du roi, et n’en put jamais etie aiiaché. En vain, madame de Montespan, à genoux, embrassa ces pieds dont elle avait révélé les dégoûtantes odeurs : on la releva, sans lui montrer ni haine, ni amour, ni pitié » (2).
Suites des couches de de Fontanges. — A ses premières couches, la maîtresse de Louis XIV tomba dans une langueur qui la rendit méconnaissable ; il lui resta des pertes de sang continuelles. Elle se retira à l’abbaye de Port-Royal et mourut le 28 juin 1681, à l’âge de vingt ans. « Elle expira, écrit malicieusement M""® de Sévigné, blessée au service du roi. »
On a accusé de sa mort la Montespan qui l’aurait fait empoisonner : «Elle laissa, dit la France galante, encore plus de soupçons, après sa mort, d’avoir été empoisonnée qu’on n'en avoit eu pendant sa maladie; car l’ayant ouverte, on trouva qu’elle avoit de petites marques noires attachées aux parties nobles (3), les-
(1) De 167C.
(2) Mémoires de Mme de Maintcnon
parti ® 3e croi.s q„e c’est le meilleur
LES ACCOUniIEMENTS A LA COUR
quelles sont des témoignages indubitables, à ce que l’on prétend, qu’on a été empoisonné ». L’autorité de Sandras de Courtilz est peu de chose; mais il faut reconnaître que c’était alors un bruit public ; Madame, duchesse d’Orléans, a répété plusieurs fois cette accusation: « La Montespan, dit-elle, étoit un diable incarné, mais la Fontanges étoit simple et bonne ; toutes deuxétoient fort belles. La dernière est morte, dit-on, parce que la première l’a empoisonnée dans du lait ; je ne sais si c’est vrai, mais ce que je sais bien c’est que deux des gens de la Fontanges moururent et on disoit publiquement qu’ils avoientété empoisonnés.» Ailleurs, elle est plus affirmative : « Je connois trois personnes qu’elle (la Montespan) a empoisonnées : M”® de Fontanges, son petit garçon et une demoiselle qui étoit auprès de la Fontanges, sans parler de celles que je ne connois pas ». Ce sans parler que je ne connois pas est plus perfide que raisonnable. Remarquons d’ailleurs qu’aucun personnage important ne pouvait mourir sans qu’on pensât au poison.
Horoscope du duc de Valois. — Le 17 août 1650, Madame, femme de Gaston d’Orléans ayant mis au monde le duc de Valois, on nota avec soin les apparences célestes. D’après un Journal inédit de la Fronde (Bibl. Mazarine, manuscrite 1765, t. XV), voici le résultat des observations : « Le prince est né à cinq heures; il a eu pour ascendants le 24® degré de Léo, et le basilisgue etoile royale de la première grandeur. Il faut ajouter que la canicule [Sirius ou Alkabor) précédait sur l'horizon d’environ 9 degrés et néanmoins encore jointe au soleil et plongée ensesrayons ». Nous ne comprenons pas, mais toutefois nous espérons pour 1 astrologue qu’il n’avait pas fait naître le petit prince sous le cercle de longue vie : le duc de Valois mourut âgé de deux ans.
Madame de Maintenon et le médecin Daquin. — Touchard-Lafosse a emprunté aux libellistes du X^'II® siècle 1 anecdote suivante. Nous la donnons sans la garantir : « Tout paraissait annoncer que le mariage de conscience conseillé par l’évéque de Meaux et le confesseur du roi ne serait point conclu, lorsqu une petite indisposition de la favorite changea subitement la face des choses. Le médecin Daquin avait été appelé dans l’appartement de madame de Maintenon, le roi s’y trouvait quand il \int. Le docteur s’approcha de la malade, interrogea son artère, et lui demanda si elle n’avait pas lieu de se croire grosse... La marquise ne répondit point â cette question, que Daquin trouvait toute natu-
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
relie, mais que madame de Maintenon jugea de la plus insultante indiscrétion. « Sortez, monsieur, dit-elle enfin, et ne reparaissez jamais devant moi. — Ni à la cour, ajouta Sa Majesté — Voilà,
• Mademoisalle de Fontanges.
Sire, le prix de mon égarement reprit-elle ; j’ai eu tort de m’emporter; les soupçons de cet homme étaient fondés sur ma réputation. Je n ai que ce que je mérite. - Vous ne le mériterez plus, dit le roi, en sortant de la chambre. »
Naissance du duc de Bourgogne. — Nous avons vu ailleurs (1), avec quel enthousiasme délirant la France accueillit la naissance du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV (2), et nous avons signalé les réjouissances dont Paris fut le théâtre. Au château de Versailles, la joie ne fut pas moindre ; ce fut le roi lui-même qui annonça cette naissance â sa Cour. A peine la Dauphine fut-elle accouchée, qu’il s’avança dans l’antichambre et dit à tous les assistants : « Madame la Dauphine est accouchée d’un prince ». A cette nouvelle, l’allégresse fut si grande que, parmi les personnes présentes, il n’y en eut aucune qui, oubliant les règles de l’étiquette, si sévèrement observées alors, ne prit la liberté d’embrasser le roi. La foule augmenta en un instant, et bientôt elle fut si considérable, quelle porta le monarque depuis la surintendance, où logeait la Dauphine, jusqu’à ses appartements. Il se laissait embrasser par qui voulait.
Les couches avaient été laborieuses : on en verra plus loin les détails. Madame de Sévigné, ennemie jurée de la Faculté, attribue la longueur du travail aux fautes des médecins : « 11 y a, dit-elle le 28 juillet 1682, des fêtes continuelles à Versailles, hormis de l’accouchement de Madame la Dauphine : car les médecins, ne pouvant lui faire d’autre mal, se sont si bien mécomptés qu’ils l’ont saignée dans la fin du troisième mois et dans le huitième, tant ils sont enragés de vouloir toujours faire quelque chose ».
Nous empruntons à une Notice, publiée parM. J. -A. Le Roi (3), les détails sui|ants sur cette naissance qui mit en joie le royaume entier :
Grossesse. — « Anne-Marie -Victoire de Bavière, princesse d’une constitution délicate, épousa, au mois de janvier 1680, le Dauphin, fils de Louis XIV. La première année de ce mariage ne fut qu’une longue série de fêtes pour la jeune Dauphine. Mais
(1) Voir page GO. . , • , , t-, r-
(2) Louvois était brutal ; mais se serait-il permis, vis-il-vis de la Uauplnno, 1 impertinence que lui attribuent les Chroniques de Vœü-de-hœnf ; « Après la mort de Marie-Thérèse, Louis XIV se retira à Saint-Cloud, chez Mo)isieur, où &a Maj^te passa les premiers jours de son veuvage. Madame de Maiutenon ne tarda pas A se rendrcauprès duroi ; et comme il voulait être seul avecelle, ce piince prescrn it . i . 1 1 Louvois d’empêcher la Dauphine de se rendre ù Saint-Cloud. Pour plus de sftrete, le ministre fit ordonner une saignée du pied ù Son Altesse Royale, prétextant qu elle était grosse. La jeune princesse, par le sentiment de son devoir, ayant voulu insister ù faire le voyage après l’opération, Louvois lui dit sèchement : « Le roi n a pas besoin de ces démonstrations d’amitié, et l’État a besoin d un prince ».
(3) Mémoires de la Société des soienecs morales de Seine et-Oise, t. I.
MOVKN AGE ET TEMPS MODERNES
quand, vers la fin de 1681, l’on eût la certitude de sa grossesse, de grandes précautions, commandées par la faiblesse de son organisation, lui furent imposées. Tout le monde s’intéressait à cette
Fio. 103. — Madame (lu Maiulcnon,
princesse et attendait, avec anxiété, l’époque de sa délivrance. La naissance d’un petit-flls était surtout le désir le plus ardent de
Louis XIV, et il voyait approcher ce moment avec un joie mêlée de quelques inquiétudes. »
Dès les derniers mois de sa grossesse, la Dauphine se plaça sous la protection de sainte Marguerite, comme en fait foi le récit de Dom Jacques Bouillart, dans son Histoire de l’Abbaye royale de Saint -Germain des Prez : Vers le milieu de juillet 1G82,
Madame la Daufine, qui étoit enceinte et prête d’accoucher, fit écrire au Prieur de l’abbaye qu’elle souhaitoit avoir auprès d’elle les reliques de sainte Marguerite, pour obtenir, par son intercession, une heureuse délivrance. Elle rendit même le pain béni par un de ses aumôniers, le vingtième juillet, fête de la sainte, et le sixième août elle mit au monde le Prince Monseigneur Loüis, duc de Bourgogne. Le vingt-sixième novembre suivant. Madame la Daufine vint à l’église pour faire ses dévotions à la chapelle sainte Marguerite. Elle fut reçue à la porte de l’église par toute la communauté revêtue en chapes ; le Père Général Dom Benoît Brachet portant la parole, et après lui avoir présenté la vraye croix à baiser et donné de l’eau bénite, les religieux chantèrent un répons, pendant lequel elle fut conduite sous un dais dans le sanctuaire, où la châsse de saint Germain étoit exposée. Elle se mit à genoux sur l’oratoire, et après ses prières, elle alla faire ses dévotions à la chapelle de sainte Marguerite, dont elle baisa les reliques ; puis elle remonta en carrosse. »
Choix de l’accoucheur. — « Le plus grand nombre des femmes grosses choisissaient des accoucheuses pour les délivrer, et les reines Marie de Médicis, épouse de Henri IV, Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, et Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, avaient été accouchées par des femmes. Il semblait donc tout naturel, que, dans cette circonstance, le roi choisit une sage-femme pour accoucher la Dauphine. Il n’en fut cependant pas ainsi, et un accoucheur fut chargé de cette importante opération. On a déjà dit que la Dauphine était d’une constitution délicate et que le roi redoutait beaucoup cet accouchement; il voulut donc la remettre entre les mains d’un homme habile et ayant toute sa confiance, et il désigna pour son accoucheur. Clément.
Choix d’une nourrice. — « On choisit d abord les quatre meilleures nourrices, c’est-à-dire celles qui remplissaient le mieux les conditions exigées (1) et l’on i)rit leurs noms et leurs demeures;
(1) Voir page 79.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
DailhiL^ïp Versailles daus la chambre de la reine, od la
naq '.iUgateÏÏLoufaX^^ ' ‘™ We) et o»
Fig. 104. - Naissance de Louis do Franue, duc de Bourgogne, C août 1682, peinture de Antoine Dieu, d’après Vatteau (1).
puis le pi'euiiei' médecin envoya un homme de confiance pour jjrocéder aux informations. Cet homme s’adressa aux curés, pour avoir un certificat constatant qu’elles étaient de la religion catholique, qu elles servaient bien Dieu et qu’elles fréquentaient les sacrements. Il obtint ensuite un certificat des chirurgiens de chacune d’elles, assurant qu’ils n’avaient connu dans leurs familles aucune personne atteinte de maladies contagieuses, ni écrouelles, ni épilepsie. Après avoir obtenu ces deux certificats, il assembla les voisins, qui attestèrent qu’elles étaient de bonne conduite, et qu’elles avaient toujours bien vécu avec leurs maris et leurs voisins. Une fois cette enquête terminée, on les mit chez la gouvernante des nourrices, où chacune d’elles avait une chambre et nourrissait son enfant, en attendant l’accouchementde la Dauphine; et sitôt qu’elle fut accouchée, les médecins vinrent visiter les nourrices, choisirent celle qu’ils considérèrent comme la meilleure, et les trois autres restèrent chez la gouvernante, pour n’en pas manquer, en cas qu’on fût dans la nécessité d’en changer. La nourrice choisie (fig. 10.5) fut ensuite gardée à vue par une femme qui ne la quittait point, pour qu’elle ne pût approcher de son mari, car on craignait qu’elle ne devint grosse et ne donnât à l’enfant de mauvais lait (1).
« On était très rigide sur cette séparation des maris, et Dionis (2) raconte, à ce sujet, ce qui arriva à l’une des premières nourrices de Louis XIV. Cette nourrice était de Poissy. La Cour habitait, à cette époque, le château neuf de Saint-Germain. Louis XIII, ravi d’avoir un fils, Fallait voir tous les jours et s’entretenait avec la nourrice. Celle-ci lui raconta plusieurs aventures amoureuses arrivées entre les dames de Poissy et les mousquetaires de quartier. Le roi en fit quelques réprimandes à leur commandant, en lui ordonnant de mieux veiller sur leur conduite. Un jour, le mari de la nourrice, impatient de voir sa femme, rodait autour du château. La nourrice l’ayant aperçu, descendit un moment pour lui parler sur une des terrasses du jardin. Malheureusement pour elle, elle fut vue du mousquetaire en sentinelle sur cette terrasse.
(1) Sitiution ex])U)iti'o ))!ir le théâtre conteniporniii. daiiîi Xoiinox. De tons temps, en effet, les médecins ont été d’avis qu’il était i)rndent de séparer les nourrices de leurs maris ; seuls peut-être Martiamis et Ramazzini, médecins du XVI® et XVI II® .«iècles sont d’un avis différent et i)ensent (|ue les rapports conjugaux augmentent la ([uantité et la qualité du lait, « en maintenant la nourrice en bonne santé et en belle humeur d.
(2) Premier chirurgien (le la Dauphine.
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Ne voulant pas perdre une si belle occasion de se venger des discours tenus par elle au roi sur leurs aventures, il la dénonça, et elle fut immédiatement changée.
Fig. 105. — La nourrice du duc de Bourgogne. (Collection d’estampes et de dessins historiques
de M. Hennin.)
Accouchement de la Dauphine. — « L’accouchement tant désiré de la Dauphine eut lieu au mois d’août 1682. Le roi venait de fixer depuis quelques mois son séjour à Versailles, et cette ville présenta alors le plus curieux spectacle.
« Depuis près d’un mois, Clément était établi dans les appartements du château, lorsque, le mardi 4, dans la soirée, la Dauphine ressentit les premières douleurs. Depuis ce moment jusqu’au jeudi 6, jour d.ela délivrance, l’accoucheur ne quitta plus la princesse. Aussitôt les premières douleurs, la Dauphine fit prévenir la reine et la pria de n’en rien dire, pour éviter, dans ces premiers moments, le trouble que cette nouvelle allait jeter parmi tout le monde. Le Dauphin vint aussi et ne quitta pas la chambre de la
nuit. Cependant, comme elle souffrait de plus en plus, vers une heure du matin, le bruit s’en répandit dans tout le château.
« Le cérémonial ordinaire ne fut pas suivi pour la Dauphine, et l’accouchement se fit dans sa chambre à coucher.
« Bientôt toute la cour fut en mouvement. Les princes et les princesses du sang se rendirent aussitôt chez la Dauphine. Les cours, les places, le chemin de Versailles à Paris, furent éclairés, presque comme en plein jour, par la grande quantité de torches et de lumières de toute espèce des allants et venants.
« Les antichambres de l’appartement de la Dauphine et la galerie qui y menait, ne tardèrent pas à être encombrées par tous les habitants du château et de ses environs. Cet appartement était situé à l’extrémité de l’aile du sud, vis-à-vis la pièce d’eau des Suisses, dans le pavillon de la Surintendante de la maison de la reine (1).
« Malgré tout ce mouvement, l’on n’avait pas encore jugé nécessaire d’éveiller le roi. Cependant, sur les cinq heures du matin, on vint lui apprendre l’état de la princesse. Il se leva aussitôt, et, après l’assurance que rien ne pressait, il ordonna d’adresser des prières au ciel, et entendit immédiatement la messe. Vers six heures, il se rendit chez la Dauphine, afin de savoir où elle en était.
« La cour grossissait à tous moments. Les moins diligents se rendaient de toutes parts aux environs de l’appartement de la jeune malade, d’où l’on ne pouvait approcher, tandis que le reste du château paraissait désert.
« Vers neuf heures, le roi, voyant diminuer les douleurs de sa belle-fille, sortit de chez cette princesse pour aller au conseil ; et la plupart des princes et princesses, ayant veillé toute la nuit, profitèrent de ce moment pour prendre quelques heures de repos.
a La reine passa toute cette matinée en prières auprès de la princesse. Le roi y revint encore aussitôt que le conseil fut terminé. Il la trouva assez calme, y demeura quelque temps, voulut qu’elle mangeât pendant qu’il était là et sortit ensuite avec la reine, chez laquelle il vint dîner, accompagné de tous les princes. Vers la fin du dîner, on lui annonça que la Dauphine reposait.
(l) C’est ce quia fait dire à plusieurs historiens, et entre autres à M. Vatout, dans son livre du Palais de Versailles, que la Dauphine était accouchée à la Surintendance. La Surintendance était complètement séparée du chdteau, et l'on a évidemment confondu le pavillon de la Surintendance avec ce bâtiment. Sous Louis XI V, ce pavillon portait le nom de Pavillon de Monsieur.
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Jugeant alors sa présence inutile, il laissa la reine dans son appartement, et alla, selon sa coutume, travailler dans son cabinet.
« L’un des premiers soins de ce prince avait été d’ordonner des prières dans toutes les églises de Paris et de Versailles, et de faire distribuer des aumônes considérables dans ces deux villes.
« Les douleurs de la Dauphine la reprirent avec force dans l’aprèsdinée; le roi revint immédiatement auprès d’elle. Pendant tout ce temps, laplupart des ambassadeurs, des envoyés et des résidents des princes étrangers, se rendirent à Versailles afin d’être prêts à faire partir des courriers à leurs cours, aussitôt après l’accouchement.
« La reine n’avait point quitté l’appartement de la Dauphine depuis ses premières douleurs; les voyant se continuer avec énergie, elle fit apporter les reliques de sainte Marguerite, que l’on était dans l’usage d’exposer dans la chambre des reines, quand elles accouchaient. Puis on dressa le lit de travail (l). Ce lit, conservé dans le garde-meuble du roi, avait déjà servi aux reines Anne d’Autriche et Marie-Thérèse. Les femmes de la Dauphine entrèrent alors, arrangèrent ses cheveux, et lui mirent sur la tête de grosses cornettes, comme c’était l’usage, pour qu’elle n’attrapât point de froid à la tête.
« Toute la nuit du 5 au 6 se passa encore dans des douleurs de plus en plus vives et prolongées, surtout vers le matin. Les soins et les prières de la reine redoublèrent. Tous les services qu’une femme est si heureuse de recevoir dans cet instant solennel, furent rendus à la Dauphine avec empressement par la reine et les princesses du sang.
« Le roi, lui-même, cherchait à l’encourager et était rempli d’attentions pleines de bonté. A plusieurs reprises, aidé du Dauphin, il la soutint pendant qu’elle se promenait dans sa chambre, et, comme les douleurs ne discontinuèrent plus, il y passa la nuit sans vouloir prendre un moment de repos.
a Pendant cette soirée de mercredi, la nuit du mercredi au jeudi et la matinée du jeudi jusqu’à l’heure de la délivrance, il n’est sorte de mots doux et affectueux qui n’aient été échangés entre Louis XIV et la Dauphine. Le jeudi, le roi ne se reposa pas un moment. Le matin, il entendit la messe; puis il tint conseil, comme à l’ordinaire, car l’on sait que c’était un des devoirs qu’il s’était imposés, et que rien ne pouvait empêcher. Immédiatement après le conseil, il revint chez la Dauphine.
(1) Voir page 54.
« La longueur du travail commençait à donner de l'inquiétude à tous les assistants, et les visages semblaient abattus et consternés. Clément seul, pendant tout ce temps, paraissait impassible. Il s était assuré, à plusieurs reprises, de l’état de la jnâncesse; il n avait reconnu a l’accouchement aucun obstacle important, et il avait déjà prévenu le roi que si, par suite de la constitution assez grêle de la Dauphine, l’accouchement devait être long, il devait cependant se terminer sans accident. Le roi, on l’a déjà dit, avait une entière confiance dans l’accoucheur; il s’en rapporta complètement à son savoir, attendit avec patience l’instant qui allait combler ses vœux, et convint avec lui, qu’afin de savoir le premier le sexe de l’enfant au moment de la naissance, il lui demanderait ce que c’était, et que Clément répondrait ; Je ne sais pas. Sire, — si c’était une fille ; et je ne sais point encore, Sire, — si c’était un fils.
« Les douleurs devenant de plus en plus vives et prolongées. Clément jugea nécessaire de faire pratiquer une saignée, et les médecins furent tous de cet avis.
« Aussitôt les apothicaires apportèrent du vinaigre, de l’eau de la reine de Hongrie, et un verre rempli d’eau, dans le cas où la princesse aurait une faiblesse. Le chirurgien Dionis pratiqua la saignée. On était alors dans l’usage de fermer les volets et de se servir de bougies, afin de mieux voir la veine. C’est ce qu’on fit pour la Dauphine. Le premier médecin du roi tint la bougie, et le premier apothicaire tint lespoèlettes (1).
« Après la saignée, les douleurs reprirent de l’intensité, et tout annonçait la prompte terminaison de l’accouchement. Pour soutenir les forces de la Dauphine, le roi voulut qu’on lui donnât, de temps à autre, de son Rossolis (2) qu’il buvait à ses repas, matin et soir.
« Clément, jugeant que l’instant de la délivrance approchait, en prévint le roi. La Dauphine fut placée sur le lit de travail, et le roi ordonna de faire entrer toutes les personnes qui devaient assister à cet acte solennel.
« Alors se trouvaient dans la chambre : le roi, la reine, le
(1) Mot qu’on achan{;6 plus tard en palettes; il f.uulrait plutôt écrire paelettes.
(3) llossoUs du roi. — Eau-de-vie faite avec du vin d’Espagne, une pinte, dans laquelle on mettait infuser, pendant trois semaines, des semences d’anis, de fenouil, d’anet, de chervis, de carotte et de coriandre, de chacune demi-once ; on ajoutait, après l’infusion, une demi-livre de sucre candi, dissous dans l’eau de camomille, et cuit en consistance de sirop ; et le tout était passé î\ la chausse.
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Dauphin, Monsieur, Madame, Mademoiselle d’Orléans, et les princes et princesses du sang qu’on avait mandés à cause du droit que leur donnait leur naissance d’être présents à l’accouchement. Il y avait, en outre, celles des dames à qui leurs charges donnaient le privilège d’y assister, ou dont le service était nécessaire à la princesse; c’étaient; Madame de Montespan, surintendante de la maison de la reine; la duchesse de Créqui, et la comtesse de Béthune, dames d’honneur de la Dauphine; la maréchale de Rochefort et Madame de Maintenon, dames d’atours ; la duchesse d’Uzès; la duchesse d’Aumont, femme du premier gentilhomme de la chambre en année ; la duchesse de Beauvilliers, femme du premier gentilhomme de la chambre ; Madame de Venelle, première sous-gouvernante ; Madame de Montchevreuil, gouvernante des filles d’honneur de la Dauphine, Madame Pelard, première femme de chambre du nouveau-né; Madame Moreau, j)remière femme de chambre de la Dauphine ; et les femmes de chambre de jour. Tout ce monde était sans mouvement et paraissait attendre avec anxiété le dernier moment.
« Bientôt les dernières et énergiques douleurs se succédèrent et se 1 approchèrent, et la Dauphine accoucha à dix heures vingt minutes du matin.
« A peine l’enfant venait de passer, le roi, impatient, demanda à Clément : « Qu’est-ce ? » Celui-ci, d’un air satisfait, lui répondit, ainsi qu il en était convenu: « Je ne sais point encore, Sire. »
Aussitôt, le roi, radieux, s’écria : « Nous avons un duc de Bourgogne ! »
Délivrance. — « L’usage de la plupart des accoucheurs de cette époque, ainsi que l’enseigne Moriceau, dans son Traité des accouchements, était de délivrer la femme aussitôt la sortie de enfant et de ne couper le cordon que lorsque l’arrière-faix tout entier était dehors. Clément était d’un avis tout opposé. Il vouait que Ion commençât par la ligature du cordon. Il donnait
mèie, et 1 en debarrasser pour le mettre entre les mains de celles
qui doivent accommoder. Il ajoutait que plus l’on différait à lier
nuMt'eu’lus'^'m^- circulation de l’enfant avec le placenta se conti-
de l’utérus • et^dp placenta se détachait difficilement
on Iffi faLab^ 1 1'"' crier l’enfant près de sa mère,
nelle pouvait êtrp p ^ tendressemater-
pouvaitctie encore une cause de retard â la sortie du délivre.
« Il lia donc le cordon, le coupa, et remit l’enfant entre les mains des femmes qui devaient l’arranger. On l’enveloppa dans un linge et on le porta dans un cabinet voisin, et près du feu, on le lava avec une éponge trempée de vin légèrement chauffé, dans lequel on avait fait fondre une certaine quantité de beurre. Clément vint lui mettre le cordon dans un linge huilé, plaça la bande de corps et l’on emmaillota l’enfant. Il s’occupa ensuite de délivrer la princesse. L’arrière-faix, à sa sortie, fut placé sur un plat d’argent et présenté à l’examen des médecins pour s’assurer de son intégrité ».
Allégresse générale. — « Tout ce qui se passa alors dans la chambre où ce prince venait de naître, peut à peine se décrire. Le roi, dans le premier moment de sa joie, embrassa la reine et la Dauphine. Puis on ouvrit deux portes à la fois, afin de faire connaître la grande nouvelle à ceux du dehors. Le roi annonça, lui-même, aux princesses et aux dames du premier rang la naissance d’un prince, et la dame d’honneur, aux hommes réunis dans la pièce à coté. Il se produisit alors un mouvement incroyable. Les uns tâchaient de percer la foule pour aller publier ce qu’ils venaient d’apprendre, et les autres, sans bien savoir où ils allaient ni ce qu’ils faisaient, forcèrent la porte de la chambre de la Dauphine. Tout le monde paraissait dans l’ivresse de la joie. 11 y eût un tel pêle-mêle, dans ce premier moment, que les domestiques se trouvèrent dans l’antichambre au milieu des princes et des dames de la première qualité. Le roi défendit qu’on renvoyât personne, et voulut que chacun pût exprimer librement sa joie.
« Il semblait que le nom du prince nouveau-né eût volé dans l’air, jusque dans les endroits les plus reculés du château et aux deux extrémités de Versailles ; partout des feux de joie s’allumèrent comme par enchantement, et les missionnaires, établis depuis peu par le roi dans le château, chantèrent un Te Deum d’actions de grâces dans la chapelle. »
Ondoiement. — « Quelques instants après sa naissance, le duc de Bourgogne fut ondoyé dans la chambre de la Dauphine, pai le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, revêtu de l’étole, en camail et en rochet. Le cérémonie se lit en piésence du curé de la paroisse de Versailles, et, sitôt qu elle fut faite, on alla berceiTe prince dans le cabinet de la Dauphine, d où on le lappoita un peu après pour le montrer à cette princesse. Puis, la maréchale
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de la Motlie étant entrée dans une chaise à porteurs, on le mit sur
ses genoux, et il fut ainsi porté jusque dans l’appartement qu’on
m ACCOUCUEJIENTS A LA COUlt.
Fig. 106. — Accouchemont do Anne-Marie Victoire de Bavière,
lui avait préparé. A peine y fut-il entré, le marquis de Seignelay, secrétaire d’État et trésorier de l’ordre du Saint-Esprit, lui mit au cou, de lapart du roi, la croi.x de cet ordre, que les fils de France portaient dès leur naissance.
« Enfin, après deux jours et deux nuits d’inquiétudes et de fatigues, il était temps de laisser reposer la Dauphine. »
Après les couches. — « Dès que les femmes de la Dauphine eurent procédé à sa toilette, elle fut placée dans son lit préalablement chauffé. Comme l’enfant était resté assez longtemps au passage, les parties externes de la génération étaient contusionnées et douloureuses. Clément y fît appliquer un cataplasme ainsi fait : On prit deux onces d’huile d’amandes douces et deux œufs qu’on fit cuire dans un petit vase, comme des œufs brouillés ; on les étendit ensuite sur de l’étoupe, et on les appliqua médiocrement chauds sur la partie.
« Le ventre ét^ un peu sensible. Clément se servit, pour prévenir l’inflammation de cette partie, d’un singulier moyen, auquel il renonça cependant pour les autres accouchements de la Dauphine quoiqu’ils aient été aussi laborieux. 11 fit appliquer la peau encore chaude d’un mouton noirnouvellement écorché(fîg. 106). Pour cela, on avait fait venir un boucher qui écorcha le mouton dans une pièce voisine. Le boucher, voulant ne pas laisser refroidir la peau, s’empressa d’entrer dans la chambre de la princesse, ayant cette peau ployée dans son tablier, et laissa la porte ouverte ; de sorte que le mouton écorché et tout sanglant le suivit et entra jusqu’auprès du lit, ce qui fit une peur effroyable à toutes les dames présentes à ce spectacle. Les seins furent ensuite recouverts de deux petits matelas de laine. Ces soins terminés, la Dauphine prit une potion, qu’on était dans l’usage d’administrer pour éviter aux femmes les tranchées, consistant dans un mélange d’huile d’amandes douces, de sirop de capillaire et de jus d’orange.
« A la couche de la Dauphine, Clément se conforma encore à un usage observé chez les reines, mais qu’il supprima plus tard, c’était d’empêcher la femme de dormir aussitôt après l’accouchement. Dionis resta trois heures auprès du lit de la Dauphine, ainsi qu’il l’avait fait h la reine, pour causer avec elle et l’empêcher de se livrer au sommeil.
« Après que tout le monde se lut retiré de la chambre de la Dauphine, on ferma tous les volets des fenêtres, et une seule bougie éclaira sa chambre, jour et nuit, pendant les neuf premiers
jours. Excepté l’accoucheiu’, les médecins et les femmes nécessaires au service, personne ne s’approcha non plus de la Dauphine pendant tout ce temps. Les trois premiers jours, sa nourriture se composa de bouillons, d’œufs frais et de gelée, et sa boisson de tisane d’orge, de chiendent et de réglisse chaude. Lorsque la fièvre de lait fut passée, on donna du potage et du poulet, et elle but un peu de vin trempé.
« Une précaution, regardée comme très importante, était de ne laisser entrer dans la cliamhre de l’accouchée aucune personne ayant sur elle quelque odeur. Aussi un huissier était-il placé à la porte de l’appartement de laprincesse, avec ordre de sentir toutes les dames, et de renvoyer celles ayant quelque parfum ou quelque fleur, non seulement pendant les neuf premiers jours, mais môme pendant les six semaines qui suivirent l’accouchement. »
Fig. 10(, 108* — Naissance du Duc de Bourgogoej 1682.
Libéralités. Présent fait à l’accoucheur. — « Le roi lit, dès le soir même, donner de fortes sommes d’argent pour délivrer les prisonniers. Louis XIV, dans ses libéralités, ne pouvait oublier celui qui, par ^ son sang-froid et sa prudence, avait été la cause principale de l’heureuse réussite de cet événement. Il fit donner à
I accoucheur 10,000 livres, et, lorsque Clément alla le remercier
II le reçut gracieusement, lui dit qu’il était très satisfait du service qu il lui avait rendu, qu’en lui donnant cette somme Une croyait
pas le payer, que ce n’était que le commencement de ce qu’il Adulait faire pour lui. ^
« En effet, Louis XIV ne cessa de le combler de bienfaits, 11 n’avait de confiance qu’en lui. Outre la Dauphine qu’il accoucha de tous ses enfants, Clément fut, plus tard, l’accoucheur de la duchesse de Bourgogne, et il alla trois fois à Madrid pour accoucher la reine d’Espagne. Enfin, en 1712,1e roi lui donna des lettres de noblesse, avec une clause qui honore au même degré l’homme de mérite auquel il adressait cette distinction et le souverain qui la lui accordait ; cette clause portait qu’il ne pourrait abandonner la pratique de son art, ni refuser ses conseils et ses secours aux femmes qui le réclameraient » (1).
Les couches delà duchesse de Berry. — En 1717, la duchesse de Berry, fille du Régent, étant tombée malade, on crut à un accouchement et on composa la chanson suivante :
Or écoutez, petits et grands,
Un très funeste événement,
Oh ! reguingué ! Oh ! Ion lan la !
A l’endroit d’une jeune dame Qui en a le regret dans l’âme.
Dans le Luxembourg, ce dit-on.
Elle a fait un joli poupon.
Et quoique tout le monde en glose.
Tous les jours fait la même chose.
La nuit du dimanche au lundi.
Les douleurs elle ressentit.
Mais en moins d’une demi-heure Elle est accouchée ou je meure.
La sage-femme on appela ;
La voyant, elle s’écria :
« Princesse, que vous êtes habile D’avoir sitôt fait une fille ! »
La mère est de bonne maison.
Elle est du vrai sang de Bourbon, Mais nous eu ignorons le père.
Car ils étaient trop à lui faire !
(1) Suit un chapitre sur les réjouissances publiques que nous avons décrites ailleurs en détail. Voir page CO.
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Depuis la mort de son mari,
Cet aimable duc de Berry Oh ! reguingué! Oh 1 Ion lan la!
Pour ne point éteindre sa race,
Elle épouse la populace.
La chanson calomnie la duchesse de Berry ; Saint-Simon déclare formellement qu’elle vivait maritalement avec Riom, un cadet de Gascogne assez brutal, dont elle était follement éprise ; un mariage secret, célébré par le curé de Saint-Sulpice, les aurait même légitimement unis. Quoiqu’il en fût, un an plus tard, la duchesse se trouva réellement enceinte des oeuvres de Riom. La satire se déchaîna de plus belle ; on attribua cette grossesse au père même de la duchesse, au régent. Voltaire composa l’épigramme suivante :
Ce n’est pas le fils, c’est le père.
C’est la fille et non pas la mère ;
A cela près tout est au mieux.
Ils ont déjà fait Etéocle,
Et s’il vient à perdre les yeux (1)
C’est le vrai sujet de Sophocle (2).
(j) Le régent était borgne et voyait assez mal de l'œil qiü lui restait ; on craignait qu’il ne perdit complètement la vue.
(2)^ Le sujet de 1 Œiipe roi. — Le Chansonnier Mstoriq^ue, publié par M. Eauuié, contient encore l'épigramme suivante :
Déjà votre esprit est guéri Dos craintes du vulgaire ;
Grande duchesse de Berry Consommez le mystère.
Un nouveau Lolli vous sert d’époux.
Reine dos Moabites ;
Faites bientôt sortir do vous Un peuple d’Ammonites.
auttr”^^' l’auteur de cette méchanceté. Voltaire s’en défendit par une
Non Monsoignour, on vérité.
Ma muse n’a jamais chanté Ammonites ni Moabites :
Urancas vous répondra de moi ; Un rimeur sorti des jésuites.
Des peuples de l’ancienne loi No connaît que les Sodomites,
Voir encore, t\ l'année 1716, les Scandales du temps.
Saint-Simon a repoussé le imputations odieuses fondées sur l’affection du Régent pour sa fille : rendons à Riom ce qui est à Riom.
Cette grossesse fut fatale à la duchesse de Berry ; l’accouchement fut laborieux ; on put craindre pour ses jours. Elle s’en releva, mais une imprudence lui coûta la vie ; elle voulut assister, peu après, à Meudon, à un souper en plein air, au mois de mai. On mangea et but avec excès, puis on fit une promenade dans les allées du jardin. Lafosse, chirurgien de la duchesse de Berry, lui avait dit qu’elle pouvait se permettre cet exercice. Elle y prit une fraîcheur, gagna la fièvre et s’alita. Elle ne traîna guère plus d’un mois et mourut courageusement, le 21 juillet 1719, à l’âge de vingt-quatre ans.
Elle était accouchée d’un prince qui vint à sept mois ; « la flatterie, dit Saint-Simon, fut telle que presque toute la cour se trouva née ou avoir des enfants à ce terme. »
Accouchement et mort d’Auguste-Marie- Jeanne de Bade, femme de Louis, duc d’Orléans (1726). — Il était d’usage que les princesses du sang allassent accoucher là où résidait la cour. La duchesse d’Orléans était restée à Paris, sans penser que son terme approchait. Tout à coup les premières douleurs se font sentir. La duchesse douairière, qui aurait c*ru manquer à la grandeur de sa maison en permettant à sa bru d’accoucher à Paris, ordonne d’atteler. On lui fait observer que le travail est commencé : « On crèvera les chevaux », répond-elle. La jeune duchesse se résigne, obéit. On la porte dans la voiture et les chevaux partent ventre à terre. Chaque ressaut arrache des cris à la malheureuse. A Sèvres, ces cris, plus violents, sont entendus par la meunière du moulin qui s’élevait au milieu du pont. Cette femme accourt à la portière de la voiture, s’adresse à la douairière, et offre ses services et sa maison. Son Altesse veut à toute force arriver à Versailles. La meunière insiste : il y a plus de deux lieues encore, elle redoute un accident. La jeune princesse jette des yeux suppliants. Rien ne put contre cet entêtement ridicule s’il n’était odieux. On repart et, après une course folle, on arrive à Versailles.
On mande aussitôt les hommes de l’art ; ils jugent la malade en danger de mort. Le médecin Dumoulin est d avis qu il faut laisseï reposer la duchesse, attendre que la nature agisse, que les douleurs recommencent. L’accoucheur contredit : « Sans la fatigue
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de la route, dit-il, elle serait accouchée dejDuis une heure, il faut donc se hâter de réparer la perte de temps ; une saignée pourrait seule la sauver ». Même opinion de tous les médecins de la cour. En vain Dumoulin objecte qu’elle est trop faible pour supporter la saignée. On ne l’écoute point. Il prend sa canne et son chapeau.
Fig. 109. — Marie Lecziuska, d'aprùs Naltier.
reçoit ses honoraires, monte en voiture et part pour Paris. L’infortunée, qui fut saignée, mourut avant qu’on eut le temps de la lemettre dans son lit. Leduc d’Orléans, qui l’avait soutenue pendant l’opération, la voyant morte, dans son désespoir, se saisit de
son épée et poursuivit l’accoucheur, qui n’eut que le temps de se sauver.
Accouchements de Marie Leczinska, femme de Louis XV. - Quand l’honnête Marie Leczinska fut choisie pour être la femme de Louis XV, les satiriques chansonnèrent à qui mieux mieux la pauvre Polonaise :
Le roi dans sa pochette A un joli portrait D’une belle squelette Qu’on fait venir exprès Pour donner à la France De dignes rejetons De nos grands Bourbons, etc.
Le reste est de même force. La belle squelette devait cependant remplir en conscience son office de poulinière royale ; elle donna à son peu fidèle époux deux princes et huit princesses. Donc, si le couplet suivant est ironique, il a tort :
La maîtresse de Bourbon (1)
Nous destine une reine Qui porte dans son giron Des Dauphins à la douzaine :
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean,
Va-t’en voir s’ils viennent !
Marie Leczinska débuta par deux jumelles, Louise-Elisabeth et Anne-Henriette, nées le 14 août 1727 (fig. 110, 111); continua par
Fig. no, 111. — Naissance des dames de France, 1727.
une troisième fille, Louise-Marie (28 juillet 1728), et enfin le 4 septembre 1729, donna au roi un Dauphin (fig. 112, 114). Lisez cette ode à Lucine :
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Fig. 112. - Le Daiipliin, fils de Louis XV, d’après C. Dumoustier.
Toi qui des souverains règles les destinées, Qui présides toujours aux couches fortunées, Tu nous combles de tes bienfaits,
‘‘^aus pourtant combler nos souhaits.
Quand du sang des Bourbons tu destinois des Reines: En deux fois, il est vrai, ta main en donna trois ;
On dit alors, quelles étrennes !
Voilà déjà trois souveraines Pour le bonheur d’autant de rois.
Mais, Liicine, tu sais si nos cœurs et nos voix Te demandoient encore avec bien plus d’instance De présider à la naissance Du Dauphin qui fut à la fois Et le bonheur du monde, et l’espoir delà France
Fig. 113, 114. — Naissance du Dauphin, 1723.
Nous avons déjà signalé les réjouissances etl incroyable delirium versificans qui s’empara de la France à cette époque.
Le 5 août 1730, la naissance du duc d’Anjou (flg. 1 15, 1 18), mort d’ailleurs en bas âge, causa un nouvel élan d’enthousiasme :
Je veux à mon maître Boire comme un trou 11 vient de nous naître Un beau duc d’Anjou.
Vertubleu ! quel homme, quel homme, quel homme ! Vertubleu ! quel homme que notre bon roi I
De cinq enfants père.
Agé de vingt ans
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L’aventure est fîère :
Buvons, mes enfants. Etc.
D’après les Me'moiî’es du duc deLuynes,la naissance de Madame Victoire (1733) aurait été signalée par un quiproquo assez comique.
Fig. 115, 116. — Naissance du duo d’Anjou, 30 août 1730.
Fio. 117, 118. — Autre médaille sur la naissance du duo d’Anjou.
Pendant qu on était assemblé dans l’appartement de la reine, un huissier reçoit l’ordre d’envoyer un garçon de la chambre chercher (lu vin d Espagne ; il ouvre la porte et appelle ; « Un garçon ! un garçon . » Ce mot répété de bouche en bouche fait croire que Marie
Leczinska venait de donner le jour à un prince. Aussitôt la nouvelle se répand du château à la ville ; acclamations, feux de joie, boîtes, fusées. Tout à coup, le prétendu prince n’est qu’une princesse ; les feux s’éteignent et les cris de joie cessent.
Fig. 119, 120. — Naissance du duo de Bourgogne, 1751.
Fig. 121, 122. — Naissance du duo do Bourgogne.
Délicatesse de grand seigneur. — L’une des quatre Mailly, Pauline-Félicité, se trouvant enceinte des œuvres de Louis XV, le roi, moins pour cacher les suites d’une liaison publique, que pour assurer un rang et un nom à l’enfant de sa maîtresse, lui litépouseï, en 1739, le comte de Vintimille du Luc, petit-neveu de l’arche-
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
vêque de Paris ; et pour que le scandale fût complet, l’archevêque, lui-même, donna aux deux époux la bénédiction nuptiale. Peu de temps après, en 1741, Madame de Vintimille mourut en couche. L’enfant de Madame de Vintimille fut connu sous le nom de comte
Fig. 123, 124. — Naissance du duc d’Aquitaine, 1753.
Fig. 125. - Naissance du duc de Berry, 1754 . Fie. 12C.- Naissance du comte de Proyence, 1765
du Luc ; les courtisans, frappés de sa ressemblance avec le roi i appelaient le Demi-Louis : ^
De la faveur de Vintimille Dont nous étions tous éblouis,
Que reste-t-il dans la famille?’
Uien de plus qu’un demi-Louis.
Les enfants du grand Dauphin. — Le 13 septembre 1751, la Dauphine Marie- Josèphe de Saxe donna naissance à un enfant qui, comme son arrière-grand-père, fut appelé duc de Bourgogne
Fig. 127, 12S. — Naissance du comte d’Artois, 1757.
(fig. 119, 122). Certains enluminés virent en ce nom un heureux présage :
Tonnez, canons.
Sonnez, clairons,
Trompettes,
Ruisseaux de vin,
Coulez sans fin Des tonnes.
Le ciel, pour protecteur,
Par grande faveur.
Un duc de Bourgogne nous donne (1).
Deux ans après le duc de Bourgogne, naissait un second üls :
J’avons donc de votre nom Encore un joli poupon 11 sera duc d’Aquitaine,
11 sera tout ce qu’il voudra...
On fut étonné de la résurrection de ce vieux titre qui avait disparu depuis des siècles. « Cette nouveauté, écrit Barbier dans son Journal, a surpris. On comptait qu’on nommerait l’enfant duc
(1) Mort en 1771.
lUOYKN AGE ET TEMPS MODERNES
Cî»
d’Anjou, mais comme le dernier de ce nom, frère du roi, est mort on bas âge, on dit que le roi a voulu lui donner un autre titre ».
I-'io. 129. - Naissance d'une fille du Dauphin, d'aprùs Naloire.
Le nouveau-né ne devait pas avoir un sort plus heureux que le duc d’Anjou; né le 3 septembre 1753 (fig. 123, 124), il mourut le 22 février de l’année suivante.
Enfin, le 23 août 1754, Marie- Josèphe de Saxe donnait naissance au duc de Berry (fig. 125), à celui qui fut Louis XVI. « Voilàune brave allemande, disait le marquis d’Argenson, qui nous donne bien des princes ! » Et plus tard allaient venir le comte de Provence (fig. 126) et le comte d’Artois, futur Charles X (1). Dans la suite, on voulut accompagner de présages malheureux la naissance de celui qui devaitpayerde satête les fautes de son aïeul. Leprétendu marquis de Courchampqui rédigea les Souvenirs de la marquise de Créquy, raconte ce qui suit ; « Madame la Dauphine était accouchée d’un prince, et comme la cour était alors à Choisy-le-Roy, aucune personne de la maison de France ne put assister à la naissance de cet enfant royal. Le courrier qu’on envoyait pour en porter lanouvelle à Paris tomba de cheval à la barrière, et mourut de sa chute. L’abbé de Laujon, qui devait l’ondoyer, et qui se rendait à la chapelle du château, tomba sur le grand escalier de Versailles en paralysie; enfin, des trois nourrices arrêtées par le premier médecin de son père, il en mourut deux en huit jours, et la troisième eut la petite vérole au bout de six semaines. « Voilà qui n’est pas d’heureux augure, disait le roi son grand-père, et je ne sais comment il a pu se faire que je l’aie titré duc de Berry ; c’est un nom qui porte malheur» (2).
La Dauphine n'eut pas que des enfants mâles, le 26 août 1750 elle donna le jour à Marie-Zéphirine de France (3). Natoire avait préparé une peinture allégorique (fig. 129) en vue de la naissance d un prince ; l’arrivée d’une princesse le força à lui faire subir une transformation rapide. Ce tableau se trouve actuellement au grand Trianon ; il figura au Salon de 1750 dont 1 ouverture a^ait lieu le 25 août, la veille de l’accouchement de la Dauphine, ce qui prou\ e bien que cette peinture avait été exécutée avant 1 é\énement.
(1) L’une des médailles de naissance de ce prince (fig 128) porte une legende dont voici l’explication : le titre de comte d’Artois n’était plus porté depuis longtemps, (•'était une sorte d'humiliation pour le pays. 11 fut rétabli pour le troisième i^tit-tils
Ce fut un honneur pour le dit pays.
de Louis XV, Charles X, d’inepte mémoire.
De liU’inscription : Artesia hi antiquum decus restitnta (1 Artois rétabli d.iiis son ancien lustre), expliquée par l’exergue : Comité data {aiijourd hui quon lui a donne
(2) De meme. Madame Campan remarque que Marie-Aiitoiirntte naquit le - novembre 1750, jour anniversaire du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne.
(3) Morte le 2 septembre 1755.
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Une bonne action de la du Barry. — Les bonnes actions de la du Barry sont rares, aussi nous empressons-nous de citer la suivante, dont malheureusement l’authenticité est mal établie.
Une jeune fille des environs de Liancourt était devenue enceinte ; honteuse de sa faiblesse, elle en voulut au moins cacher les suites ; un accident la fit accoucher d’un enfant mort. Elle n’avait pas déclaré sa grossesse ; la loi était formelle ; elle fut condamnée à mort. Un officier, nommé Mandeville, touché de compassion pour le sort de cette infortunée, eut l’heureuse idée de s’adresser à madame du Barry, que d’ailleurs il ne connaissait pas. La comtesse écrivit de suite au chancelier ; voici sa lettre : « Monsieur le chancelier, je n’entends rien à vos lois ; mais elles sont injustes et barbares ; elles sont contraires à la politique, à la raison, à l’humanité, si elles font pendre une pauvre fille, accouchée d’un enfant mort, sans l’avoir déclaré. Suivant le mémoire ci-joint, la suppliante est dans ce cas : il paraît qu’elle n’est condamnée que pour avoir ignoré la règle, ou pour ne s’y être pas conformée, par une pudeur très naturelle. Je renvoie l’examen de l’affaire à votre équité ; mais cette infortunée mérite de l’indulgence. Je vous demande au moins une commutation de peine, votre sensibilité dictera le reste » (1). La sensibilité de Maupeou fut émue, et la jeune fille échappa à la mort.
Naissance du duc d’Angoulême. — « Dans ce temps où la reine délaissée ne pouvait pas même espérer le bonheur d’être mère, elle eut le chagrin de voir madame la comtesse d’Artois accoucher du duc d’Angoulême (2). L’usage voulait que la famille et toute la cour assistassent à l’accouchement des princesses • celui des reines était même public. La reine fut donc obligée de rester, toute une journée, dans la chambre de sa belle-sœur. Au moment où l’on annonça que c’était un prince, la comtesse d’Artois se frappa le front avec vivacité en s’écriant : « Mon Dieu que je SUIS heureuse ! » La reine ressentit cette exclamation involontaire et bien naturelle, d’une manière bien différente. Elle n’avait pas meme, à cette époque, l’espoir de devenir mère. Cependant sa con enance fut parfaite. Elle donna toutes les marques possibles de tendresse ù la jeune accouchée, et ne voulut la quitter que lors-
(1) Hecueil des lettres de la comtesse du Bar est une autorité plus que médiocre
(2) 6 août 1775.
Nous devons ajouter que ce recueil
lÆS ACCOUCHEMKXÏS A LA COUn
qu’elle fut replacée dans son lit; ensuite, elle traversales escaliers et la salle des gardes avec un maintien fort calme, au milieu d’une foule immense. Les poissardes (1), qui s’étaient arrogé le droit de parler aux souverains dans leur ridicule et grossier langage, la suivirent jusqu’aux portes de ses cabinets, en lui criant, avec les expressions les plus licencieuses, que c’était à elle de donner des héritiers. La reine arriva dans son intérieur, très agitée et précipitant ses pas ; elle s’enferma seule avec moi pour pleurer, non de jalousie sur le bonheur de sa belle-sœur, elle en était incapable, mais de douleur sur sa position » (2).
Naissance du roi Louis-Philippe. — C’est le 6 octobre 1773 que naquit le cousin qui devait chasser les aînés du trône de France ; il était fils de Louis-Philippe Joseph d’Orléans, duc de Chartres, guillotiné sous le nom de Philippe-Égalité, et de Louise- Marie- Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, petite-fille du comte de Toulouse. « Lajoie était des plus grandes dans toute cette maison, et l’on disait que lorsqu’on avait annoncé à M. le duc de Chartres qu’il lui était né un fils, il n’en avait rien voulu croire, qu’il n’eût par lui-même vu et touché, tant il désirait la réalité d’une nouvelle si intéressante » (3). On ajoute même que ce prince facétieux dit à sa femme en soupesant le nouveau-né : « Eh quoi ! vous ne me donnez qu’un enfant, à moi qui ai travaillé pour quatre ! » (4).
On ignore assez qu’il se trouva une femme pour contester à Louis-Philippe la légitimité de sa naissance et pour prétendre avoir été victime d’une substitution de part (5). Voici l’histoire, parfaitement invraisemblable d’ailleurs : Une certaine Maria- Stella-Petronilla passa, dans sajeunesse, pour la fille d’un Lorenzo Chiappini, geôlier dans la petite ville de Modigliana. Elle épousa lord Newborough et, en secondes noces, le baron de Sternberg. Ce fut alors que Chiappini, en mourant, lui révéla qu’elle n’était pas sa fille, mais celle d’un certain comte de Joinville qui était de passage à Modigliana en 1772. Elle était, disait-il, née en même temps qu’un de ses fils à lui Chiappini, et le comte de Joinville
(1) Voir page 27.
(2) Mémoires de M'"° Campan.
(3) Journal de Hardy.
(4) Mémoires secrets ou Journal d’un Ohsercateur, 15 octobre 1773.
(5) Une autre aventurière, Louise Françoise Delorme, femme Billet, nee t\ Paris en 1758, se prétendit tille du prince de Conti et de la duchesse do Mazarin et se lit appeler Amélie-Gabrielle-Stéphauic-Louise de Bourbon Conti. On sait combien furent nombreux les faux Louis XVII.
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l’avait fait consentir à l’échange des deux enfants. Malgré les conseils de Chiappini, Stella se mit h la recherche de son vrai père. Elle arriva à savoir que le duc d’Orléans, Philippe-Égalité, avait voyagé en Italie sous le nom de Joinville ; mais elle ne put réussir en France à se faire reconnaître comme la fille du duc. Elle fut plus heureuse en Italie et obtint un jugement du tribunal deFaenza, qui établit positivement qu’elle n’était point la fille de Chiappini, mais celle du comte de Joinville. Elle a écrit ses Mémoires sous le titre suivant : Maria Stella ou échange criminel cVune demoiselle du plus haut rang contre un garçon de la condition la plus vile. Voici d’ailleurs l’acte de naissance du roi Louis-Philippe : a L’an mil sept cent soixante-treize, le mercredi six octobre, très haut, très puissant et très excellent prince, fils de très haut, très puissant et très excellent prince monseigneur le duc de Chartres, prince du sang, et de très haute, très puissante et très excellente princesse madame la duchesse de Chartres, jprincesse du sang, né ce matin à trois heures trois quarts, a été ondoyé au Palais-Royal, de l’expresse permission de monseigneur l’archevêque, en date du sept septembre dernier, par M. André Gautier, docteur de Sorbonne et aumônier de monseigneur le duc d’Orléans ; en présence de nous, curé de Saint-Eustache, revêtu de surplis et étole, avec la permission que nous lui avons accordée à la prière de monseigneur le duc de Chartres ; en présence de très haut, très puissant et très excellent prince monseigneur le duc de Penthièvre, de messire Louis, comte de Shouherg, chambellan de monseigneur le duc d’Orléans et de messire le comte de Flunolstein.
a Signé, L.P. J. d’Orléans. — L. J. M. de Bourbon. — Le comte
de Shouherg. — P. A. comte de Hunolstein. — Gautier et Poupart, curé.
« Pour extrait conforme, etc.
« Signé, le Garde des Archives. »
Le cas de Louis XVI (Accouchements de Marie - Antoinette).-- On sait que, malgré la bénédiction donnée au lit uptial par 1 archevêque de Reims, le mariage de Louis XVI et de
sept ans sans être consommé. Durant ce s’indigne, conseille et s’inblfde^r. discrètement, parlent tout
m e, f olfactive du roi et de la triste itflrmité des
1 eusses , impassible, le mari inp^rtibus chasse, mange, travaille
à ses bâtisses ou â ses serrures. Enfin un jour, le beau-frère, Joseph II, quitte Vienne et démontre à l’époux empêché que rien n’est plus anodin que certaine opération en usage chez les Hébreux (1). Louis se décide; Joseph court annoncer la bonne nouvelle à sa sœur ; la sœur en fait part à son entourage. Écoutons Campan : « Vers les derniers mois de 1777, la reine, étant seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-père et moi, et, nous présentant sa main à baiser, nous dit que, nous regardant l’un et l’autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait recevoir nos compliments ; qu’ enfin elle était reine de France, et qu’elle espérait bientôt avoir des enfants ».
En effet, on mande le chirurgien Lassone, et l’opérateur, faisant allusion à tout le temps perdu, s’écrie : « Et dire que M. le Dauphin aurait six ans ! ». « A partir de ce moment heureux, continue Campan, si longtemps attendu, l’attachement du roi pour la reine prit tout le caractère de l’amour ; le bon Lassone, premier médecin du roi et de la reine, me parlait souvent de la peine que lui avait faite un éloignement dont il avait été si longtemps à vain cre la cause, et ne me paraissait plus avoir alors que des inquiétudes d’un genre tout différent ».
Marie-Antoinette (2) débuta mal dans son métier de vraie reine de France et fit une fausse couche. Campan nous a laissé des détails abondants sur les accouchements qui suivirent.
1° Pifcmier accoucheiïient. — « La reine avançait dans sa grossesse ; on faisait chanter des Te Deum en actions de grâces dans toutes les cathédrales. Enfin le 11 décembre 1778, la reine sentit les premières douleurs. La famille royale, les princes du sang et les grandes charges passèrent la nuit dans les pièces qu^ tenaient à la chambre de la reine. Madame, fille du roi, \ int au monde, avant midi, le 19 décembre. L étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présenterait au moment de 1 accouchement des reines, fut observée avec une telle exagération, qu’à l’instant ou l’accoucheur Vermont (fig. 130) dit à haute voix ; La
(1) Louis XVI était atteint du vice de conformation appelé
(2) Lorédan Larchey raconte la façon singulière dont elle annonça au roi la cer-
tit^e desa gross^lle ^ clemander justice contre un de vos sujets qui
^^Le' Kcdl^mu du ton sérieux de Sa Majesté, s’est empressé de la faire expliquer ?
— Oui, Sire, a-t-elle continué, il s’en est trouvé un assez audacieux, le dirai-je pour me donner des coups de pieds dans le ventre.
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reine va accoucher, les flots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la reine.
« Le roi avait eu, dans la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient le lit de Sa Majesté : sans cette précaution, ils auraient à
Fig. 130. — Do Vermont, aocoucheur de Marie-Antoinette.
coup sûr été renversés sur elle. Il ne fut plus possible de remuer dans la chambre qui se trouva remplie d’une foule si mélangée qu’on pouvait se croire dans une place publique. Deux savoyards montèrent sur des meubles pour voir, plus à leur aise, la reine P acée en face de la cheminée, sur un lit dressé pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de l’enfant (I) que la reine avait eu
(1) Marie-Thôrèse-Charlotte, dite Madame Bon cousin le duc d’AngoulGme.
Royale, née
le
19 décembre 1778, mariée
le temps de connaître par un signe convenu, dit-on, avec la princesse de Lamballe, ou une faute de l’accoucheur, supprimèrent à l’instant les suites naturelles de l’accouchement. Le sang se porta à, la tête, la bouche se tourna, l’accoucheur cria : De Vair, de Veau chaude, il faut une saignée au pied ! Les fenêtres avaient été cal= feutrées ; le roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la reine pouvait seule lui donner ; ces fenêtres étant d’une très grande hauteur, et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d’eau chaude n’arrivant pas assez vite, l’accoucheur dit au premier chirurgien de la reine de piquer à sec ; il le fit, le sang jaillit avec force, la reine ouvrit les yeux. On eut peine à retenir la joie qui succéda si rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté à travers la foule la princesse de Lamballe sans connaissance. Les valets de chambre, les huissiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s’empressaient pas de sortir pour dégager la chambre. Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les princes du sang, le chancelier, les ministres suffisent bien pour attester la légitimité d’un prince héréditaire.
« La reine revint des portes de la mort : elle ne s’était point senti saigner, et demanda, après avoir été replacée dans son lit, pourquoi elle avait une bande de linge à la jambe. »
En réalité, à ce premier accouchement, Marie-Antoinette fut atteinte de convulsions éclamptiques ; dans ses cours, le professeur Pajot citait le faciès de cette reine, la forme de son cou, dit en colonne, comme offrant le type des femmes prédisposées à cette affection. Plus tard, en lisant la Correspondance secrète sur Marie- Antoinette de Lescure, dans laquelle le fait est nettement indiqué, il put trouver la confirmation de sa remarque.
Revenons au récit de M™® Campan : « Le bonheur qui succéda à ce moment d’alarmes fut aussi excessif que sincère. On s’embrassait, on pleurait de joie. Le comte d’Esterhazy et le prince de Poix, à qui j’annonçai, la première, que la reine venait de parler et qu’elle était rappelée à la vie, m’inondèrent de leurs larmes, en m’embrassant au milieu du cabinet des nobles...
a Enfin la reine fut rendue à notre attachement. Ce moment d’effroi empêcha meme de penser au regret de ne pas posséder un héritier du trône. Le roi lui-même ne fut occupé que du soin de conserver une épouse adorée. On présenta la jeune princesse à la reine. Elle la pressa sur son cœur vraiment maternel. « Pauvre petite, lui dit-elle, vous n’étiez pas désirée, mais vous ne m’en
serez pas moins chère. Un 'fils eût plus particulièrement appartenu û l’État. Vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines. »
« Un service très nombreux veillait auprès de la reine pendant
Fig. 131, — Marie-Aatoinctte,
ses couches. Cet usage l’affligeait; elle savait s occuper des autres. Elle commanda pour ses femmes d énormes fauteuils dont les dos se renversaieni par le moyen de lessoits, et rjui tenaient parfaitement lieu délits.
« M. de Lassone, premier médecin, le premier chirurgien le P emier apothicaire, les chefs du gobelet, etc., étaient aussi neuf
nuits sans se coucher. On veillait de môme les enfants de France pendant très longtemps, et une femme de garde restait toutes les nuits levée et habillée pendant les trois premières années de leur naissance.
» La reine fit son entrée à Paris pour les relevailles ; on dota cent filles ; elles furent mariées à Notre-Dame (fig. 24). Peu de jours après qu’elle fut relevée de couches, le curé de la Magdeleine de la Cité à Paris écrivit a M. Campon pour lui demander un rendezvous secret; c’était pour le prier de remettre à la reine une petite boîte contenant son anneau nuptial, avec cet écrit de la main du curé : « J’ai reçu, sous le secret de la confession, l’anneau
Fig. 132, 133. — Naissar;co de Madame, 1778.
que je remets à Votre Majesté, avec l’aveu qu’il lui a été dérobé en 1771, dans l’intention de servir à des maléfices pour l’empê-^ cher d’avoir des enfants. » La reine, en retrouvant son anneau, dit qu’en effet elle l’avait perdu en se lavant les mains, il y avait environ sept ans, et qu elle s interdisait de cherchei à découviii la superstitieuse qui lui avait fait une pareille méchanceté.» ^
A la suite de cet accouchement, Marie-Antoinette perdit une partie de ses cheveux ; cet accident lui fit adopter une coiffure basse, baptisée du nom de coiffure à l’enfant qu’il ne faut pas confondre avec la coiffure à l'enfance qui date de la meme époque.
La naissance de Madame (lig. 132, 133), inspira plus d un poète . on distingue ce madrigal d’Imbert, assez joli dans le genre précieux :
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
Pour toi, France, un Dauphin doit naître :
Une princesse vient pour en être témoin.
Sitôt giFon voit une grâce paraître,
Croyez que l’amour n’est pas loin.
2® Fausse couche. — « Peu de temps après la naissance de Madame, la reine devint grosse ; elle n’avait encore parlé de son état qu’au roi, à son médecin, et à quelques personnes honorées de sa confiance très intime, lorsqu’ayantlevé avec force une glace de sa voiture, ellesentitqu’elles’étaitblessée, ethuitjours après elle fit une fausse couche. Le roi passa la matinée entière près de son
Fig. 134, 135. — Naisoanoe du Dauphin, 1781.
lit , il la consolait, lui donnait les marques du plus tendre intérêt. La reine pleurant beaucoup, le roi la prenait avec affection dans ses bras, et mêlait ses larmes aux siennes. La reine répéta plusieurs fois qu’elle se félicitait de n’avoir pas même parlé de sa giossesse dans sa famille : qu’on n’aurait pas manqué d’attribuer son malheur à quelques légèretés, tandis qu’il avait été occasionne par la chose la plus simple. Le roi ordonna le silence au petit nombre de personnes instruites de cet événement fâcheuxil resta généralement inconnu. » ’
3" Second accouchement. Naissance du Dauphin -
grossesse de la reine avait été déclarée dès le mois 'ul, sa santé fut parfaite jusqu'au moment de son accouche-
ment. Enfin elle donna le jour àun Dauphin, le 22 octobre 1781. Il régna un si grand silence dans la chambre, au moment où l’enfant vint au monde, que la reine crut n’avoir encore qu’une fille ; mais après que le garde des sceaux eut constaté le sexe du nouveau-né, le roi s’appocha du lit de la reine et lui dit : « Madame vous avez comblé mes vœux et ceux de la France ; vous ôtes mère d’un Dauphin ».
« La joie du roi était extrême, des pleurs coulaient de ses yeux ; .il présentait indistinctement sa main à tout le monde, et son bonheur l’avait fait sortir de son caractère habituel. Gai, affablei il renouvelait sans cesse les occasions de placer les mots, mon
Fig. 136, 137. — Naissance du Daupliiü, par Benjamin Duvivier.
fils OU le Dauphin. La reine, une fois dans son lit, voulut contempler cet enfant si désiré, M"”® la princesse de Guéménée le lui apporta. La reine lui dit qu’elle n’avait pas besoin de lui recommander ce dépôt précieux, mais que, pour lui faciliter les moyens de lui donner plus librement ses soins, elle partagerait avec elle ceux qu’exigeait l’éducation de sa fille. Le Dauphin, établi dans ■
son appartement, reçut, dans son berceau, les hommages et les i
visites d’usage. Le duc d’Angoulême, rencontrant son père à la sortie de l’appartement du Dauphin, lui dit : « Mon Dieu, papa, qu’il est petit mon cousin ! — Il viendra un jour où vous le trou- verez bien assez grand, mon fils, lui répondit presque involontairement le prince. »
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
Nous avons déjà (1) donné le récit des réjouissances qui eurent
ro.no vient romoroier Dieu do la uaisssanco du Daupmn, le 21 janvier 178;
(1) Voir page 67,
lieu à l’occasion de la naissance de ce premier Dauphin, mort en 1789. Nous reproduisons ci-contre les médailles commémoratives frappées en l’honneur de sa naissance (fig. 134-137).
La reine, à la suite de cet accouchement, dut conserver un repos prolongé et ne fît ses relevailles à Notre-Dame, que trois mois après sa délivrance (fîg. 138).
riG. 139, 140. — Naissance du duc do Normandie, 1785.
Troisième accouchement. Naissance du duc de Normandie. — Enfin, en 1785, le jour de Pâques, naquit cet enfant dont la destinée devait rester une énigme, le duc de Normandie, autrement dit Louis XVII. M. de Vermont était malade, Baudelocque (fîg. 141) avait été désigné pour accoucher la reine ; toutefois, le premier s’était rétabli à temps pour remplir son office. L’accouchement fut des plus faciles ; comme le rappelle un calembour assez ingénieux tiré du jeu de brelan, dont il faut connaître les termes : la reine dit : je suis du jeu; M. le duc de Normandie répond : je’ passe, et l’accoucheur Vermont s’écrie : je le tiens (1).
Accouchements de la duchesse de Berry. Les mémoires du D^^Deneux. Protestations orléanistes. Le journal du Ménière. — La princesse Marie-Caroline de Naples, femme de Charles-Ferdinand d’Artois, deuxième fils de Chaides X, accoucha trois fois du vivantde son mari (lOuiars 1817, 13septem-
(1) Mémoires secn'tx, l'-'*' avril 1785.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
bre 1818, 21 sej)tembre 1819) ; 228 jours après le crime de Louvel, elle mit au monde le duc de Bordeaux, si connu par la suite sous le nom de comte de Chambord (29 septembre 1820). Plus tard, après sa folle équipée dans l’Ouest, retenue prisonnière au château de Blaye, elle accoucha pour la cinquième fois (10 mai 1833) ;
évènements, elle déclara avoir contracté lSllf(^r second mariage avec le comte Hector Lucchesi-
Dans une série de mémoires intitulée la Naissance des enfants France, les quatre premiers accouchements de la duchesL de
auprès d’elle son fidèle Deneux. Ces vovn ■ î Allemagne et appela
fois il la suite d’un accident de 'voîlm-p ^ coûter la vie : la première
en avant de Kell, où il courut le risoue rP'T^ portes de Landsberg et la seconde, , coin ut le usque d etre noyé dans un débordement du Rhin,
Berry ont été racontés tout au long par le D" Deneux (fig. 142), qui assista la princesse en ces circonstances.
Le D" Mattéi, détenteur de ce précieux manuscrit, en a déjà publié la partie relative à la naissance, si contestée, du duc de Bordeaux. Nous étant, après la mort de notre regretté confrère, rendu possesseur des Mémoires de Deneux, nous pouvons mettre sous les yeux de nos lecteurs, des détails intéressants et inédits sur les couches antérieures de la princesse.
Pour l’accouchement au château de Blaye, nous ferons de larges emprunts au Journal du D'' Menière, que le gouvernement, sur la présentation d’Orfila, donna officiellement comme médecin à la duchesse de Berry et qui assista le fidèle Deneux.
Les mémoires du D" Deneux sont un peu longs, mais ils sont le tableau exact et pris sur le vif d’un cérémonial suranné, de coutumes bizarres, l’exposé amusant des ennuis, des tribulations, des sollicitations dont sont assaillis les accoucheurs de Cour. D’ailleurs, dans l’accouchement d’une princesse, les intérêts dynastiques donnent aux moindres détails une importance considérable. La preuve en est dans les discussions interminables siales deux dernières couches de la duchesse de Berry ; et elle-même le savait bien quand elle disait à Deneux ; « Nous n’avons que les souffrances de la maternité, à peine avons-nous donné le jour à un enfant que, sans pitié, on nous l’enlève sur-le-champ et pour toujours. Nous autres princesses, on ne nous regarde que comme des moules à enfant » (1).
Première grossesse. — ... Quand, à ma première visite, j’eus obtenu tous les renseignements que je désirais sur l’état de la princesse, je crus pouvoir lui annoncer, quoiqu’il n’y eût encore qu’un retard de quinze à dix-huit heures, que tout ce qu’elle éprouvait était dû à un commencement de grossesse, et qu’elle devait prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter de faire une fausse couche.
— Que pensez-vous. Monsieur, qu’il y ait à faire ?
— S. A. R. a déjà fait la chose principale, celle de se mettre au lit; elle voit combien il était nécessaire de le faire, par le mieux qu’elle en éprouve. Et après lui avoir indiqué quelques autres pré-
{!) La princesse de Conti reconnaissait cependant un avantage il ses semblables . ayant un jour une assez vive querelle avec son mari, elle lui dit^ brusquement : (( Je puis faire sans vous des princes du sang, Monseigneur et vous n’en pouvez faire sans moi. )> 11 paraît qu’elle l’a prouvé.
MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
cautions qu’elle devait encore prendre : « Je pense que ces soins, lui dis-je, si l’exercice violent qu’a fait S. A. R. depuis quatre ou cinq jours, n’a point porté atteinte au produit de la conception, suffiront pour prévenir tout accident ».
— Vous ne cro}^ez pas, docteur, que j’aie besoin d’être saignée.?
— Peut-être sera-t-il nécessaire de recourir à ce moyen plus tard, mais pour le moment, la saignée me paraît tout à fait inutile.
— Combien de temps faut-il garder la chambre?
— Douze jours. Madame.
— Mais y pensez-vous. Monsieur !
— Je prie son A. R. d’être bien convaincue que c’est après y avoir pensé mûrement, que je crois le repos nécessaire pendant tout ce temps.
— Mais si je n’étais pas grosse ?
J ai 1 honneur de repeter a Madame que je pense qu’elle commence une grossesse ; à la vérité, je ne suis pas infaillible et je puis me tromper. Si je suis dans 1 erreur. Madame aura pris des précautions inutiles : mais si ce que je pense existe, tout me porte à le croire, combien de reproches S. A. R. ne serait-elle pas en droit de me faire, si j’avais négligé de lui indiquer tout ce qu’il y avait à faire pour prévenir une fausse couche.
Mais si je suis grosse, comme vous le pensez, et que, par suite des courses que j ai faites, l’enfant soit mort, la fausse couche il me semble, est inévitable. ’
Aucune précaution. Madame, ne saurait la prévenir en pareil cas; mais comme, dans ce moment, nous ne pouvons savoir si l’enfant est vivant ou mort, dans le doute, un médecin consciencieux doit se conduire comme s'il avait la certitude qu’il se porte bien. Madame, ajoutai-je, et avec le sentiment d’une profonde conviction, sur vous reposent toutes les destinées de la France, de 1 Europe, j allais dire de la famille Royale, un héritier peut seul
nous assurer la tranquillité, faire notre bonheur et celui de toutes les nations.
— Peut-être portez-vous la prudence trop loin, Monsieur, mais vos conseils sont sages, cela me suffit; je les suivrai.
... Le lendemain, je me rendis auprès de la princesse. S. A. R Monseigneur le duc de Berry, était près d’elle.
La prmcesse, ayant passé une bonne nuit, était très bien • les dou eurs de reins et les coliques qui l’avaient obligé frent^eM vei le à huit heures du soir et à se coucher, étaient à peu pris di ! sip es. e crus cependant devoir insister sur la nécessité de suivre
les conseils que j’avais donnés la veille. Rien n’était venu diminuer mes espérances. La princesse avait, à sou réveil, éprouvé quelques maux de cœur.
— Pour exiger autant de précautions, vous êtes donc convaincu que ma femme est grosse, me dit le prince ?
— Si je disais. Monseigneur, que j’en suis convaincu, j’en imposerais à V. A. R., mais je serai bien trompé si la princesse ne l’est pas.
J’espère que vous ne vous trompez pas et que dans huit mois,
nous aurons un enfant.
— Dans le courant de juillet. Monseigneur.
— 11 fait alors bien chaud pour accoucher, dit le prince.
— C’est vrai, mais on est bien plutôt rétabli qu’en hiver.
... Tous les jours, à onze heures du matin, je me rendais à l’Elysée-Bourbon pour me trouver au lever de S. A. R., et je continuai ces visites, sans qu’aucune indisposition les rendisse nécessaires, jusqu’au cinquième mois que la princesse eut la rougeole.
Cette maladie, qui nous semble avoir eu des suites fâcheuses
pour l’enfant, fut bénigne pour S. A. R.
La convalescence s’annonçant sous les plus heureux auspices, nous fûmes sans inquiétude jusqu au lendemain du jour où la Faculté avait annoncé qu’il n’y aurait plus de bulletin : voici ce qui vint nous tourmenter.
Ce jour, S. A. R. nous dit, au moment de son réveil, sans néanmoins en paraître iuiquiète, qu’elle ne savait pourquoi l’enfant, vers le milieu de la nuit et contre son ordinaire, avait fait plusieurs mouvements assez forts et assez précipités pour la réveiller et qu’elle ne fut pas moins surprise d’avoir grand froid au ventre ; ce froid, ajouta-t-elle, me retint éveillée pendant une demi-heuie environ; mais ayant bien dormi depuis ce moment,^ je me trouve parfaitement, et l’enfant est si tranquille qu’il n’a meme pas voulu, comme d’habitude, me dire bonjour à mon réveil. ^ ^
Ces mouvements brusques de l’enfant tels qu ils réveillèrent S. A. R., le grand froid qu’elle avait eu au ventre dans le meme moment, et l’immobilité dans laquelle l’enfant était reste depuis les mouvements qui avaient eu lieu pendant la nuit, me onnèient les plus vives inquiétudes que je dissimulai tant que nous restâmes auprès de la princesse ; mais à peine étions-nous sortis de sa chambre, que nous en fîmes part à nos collègues, qui n avaient pas été frappés comme nous du récit que S. A. R. venait de nous faire - nos craintes étaient que l’enfant ne fut malade, qu il eut la
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rougeole dans le sein de sa mère, et qu’étant déjà affaibli au point de ne faire aucun mouvement depuis près de douze heures, il ne succombât à sa maladie, si toutefois il existait encore. Nous restâmes quatre Jours dans un état de craintes d’autant plus difficile à supporter qu’il nous fallait toujours paraître calme et sans inquiétude auprès de la princesse, affn d’éloigner d’elle que son enfant ne
Fia. 142. - Louis Charles Deneui. D’après le tableau de l’Académie de Médecine.
put etre malade ou mort, et recourir à mille détours pour parvenir sans eveiller son attention, à savoir s’il était toujours immobile!
nfin, le cinquième jour, ne pouvant rester plus longtemps dans une situation devenue plus pénible en ce que Madame commençait
Lnom 1^0"'"'’ personnes qui l’environnaient, et
nar rée Punies le
paru de saisir ou de faire naître l’occasion de pouvoir nous assu-
rer si, en sollicitant les mouvements de l’enfant, il ne nous donnerait pas quelques signes de vie.
Étant encore parvenu, ce jour, à découvrir, pendant la visite du matin, sans toutefois avoir Pair d’y attacher la moindre importance, que l’enfant ne remuait pas : « Mais il est bien endormi, dis-je à la princesse ! Je suis tenté de croire qu’il est devenu marmotte, et j’ai bien bonne envie de le réveiller.
— Ce n’est pas chose si facile à faire que vous croyez, me dit la princesse, car j’ai déjà essayé plusieurs fois et je n’ai pu y parvenir.
— Madame me permettra de lui faire observer qu’elle a encore peu d'expérience en pareille matière.
— Elle n’est assurément pas aussi grande que la vôtre; eh bien ! voyons si vous serez plus habile que moi.
Je dois avouer que ce fut avec les plus grandes craintes que je profitai de l’espèce de défi qui m’était fait; mais je fus plus heureux que je ne l’espérais. La grossesse étant de cinq mois et demi environ, et la princesse étant alors trop maigre, il me fut facile d’exercer un toucher méthodique sur la région abdominale, occupée par l’enfant, et ce toucher me suffit pour obtenir plusieurs mouvements qui, quoique plus faibles qu’ils n’étaient avant la rougeole, furent néanmoins perçus en même temps par moi et par S. A. R., qui s’écria ; « Ah je vois que vous etes plus habile que moi ! » Le prince, à qui nous avions fait part le matin de nos projets, attendait chez lui, avec impatience, le résultat de nos recherches. Aussitôt qu'il en fut instruit, il se rendit aux Tuileries pour en donner connaissance à Sa Majesté et à toute la famille royale.
Formalité du serment. — ... Le i5 mars, dans la matinée, Madame la duchesse de Berry me remet le brevet d’accoucheur de S. A. R.
Ce brevet a donné lieu, dès le lendemain, au colloque suivant. Le même jour, le Père Elysée qui, à cette époque, était le premier chirurgien du roi, apprit, je ne sais par qui, que Madame la Duchesse de Berry m’avait remis ce brevet, et le i6 au matin, un de mes collègues, qui venait de le voir, m’engagea à me rendre chez lui.
— Pour quel motif, je vous prie, le Père Elysée est-il si pressé
de me voir ? ...
— Comme accoucheur de S. A. R., vous lui devez une visite. ^
— Comme accoucheur de Madame, je dois, dites-vous, une visite au Père Elysée ? Mais je n’en crois rien, et elle n’est rien moins qu’indispensable.
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— Vous ne pouvez cependant pas vous en dispenser.
— Cette visite serait dans les convenances, je le sais, mais la conduite et les moeurs du Père Elysée me sont trop connues, je ne lui ferai pas même remettre une carte.
— Vous ne savez donc pas que, comme membre de la faculté de. la Princesse, vous êtes tenu à prêter serment entre ses mains.
— Je vous déclare, mon cher confrère et collègue, que je ne reconnais pas la suprématie que veut s’attribuer le Père Elysée, et que, pour rien au monde, je ne prêterai de serment entre ses mains.
— Mais tout membre de la faculté des Princes doit prêter le serment entre les mains du premier chirurgien du Roi.
— Vous badinez, mon cher confrère.
— Non, assurément.
— Comment voulez-vous que je reconnaisse comme chef de la chirurgie française le Père Elysée, qui n’est ni maître en chirurgie, ni docteur en médecine ? Non, Monsieur, je m’estime trop pour le faire et il n’en sera rien.
— Il en a le droit.
Je n ignore pas quels étaient, autrefois, les droits du premier chirurgien des Rois de France; je sais aussi qu’on cherche à les faire revivre, mais jamais je n’y prêterai la main, et si on l’exige, je ne serai pas 1 accoucheur de la Princesse.
Dix ou douze jours après cette conversation, je reçus un billet de la part du Père Elysée, pour que j’aie à me rendre chez lui, à l’effet de prêter le serment d’usage. N’étant pas chez moi, le porteur du billet n’eût pas de réponse.
N ayant pu aller à l’Elysée-Bourbon dans la soirée, je m’y rendis e lendemain matin de bonne heure, afin de me trouver au lever de a Princesse. C’était le 23 mars. Lui ayant communiqué la peine
que ) éprouvais de l’invitation de la veille, elle me demanda avec vivacité ;
— Qui donc vous a écrit ?
— C’est le Père Elysée, Madame.
— Que vous veut le Père Elysée ?
— Il prétend que je dois, comme accoucheur de V. A R nrôter
un serment entre ses mains. ^
— Je vous le défends bien ainsi que Monseigneur, me dit la Prin-
faTdrah à prêter, ce serait à moi qu’il
^udrait le faire, mais )e n en ai pas besoin et je n’en veux nas
voTcom^rsTr m^rmTm^'."'^
Choix des nourrices. — La nouvelle de la grossesse de S. A. R. Madame la duchesse de Berry était à peine connue, qu’une nuée de nourrices tomba chez moi des quatre coins de Paris, et plus tard, des diverses provinces de la France, A les entendre, elles avaient toutes les qualités qu’on pouvait exiger de la plus excellente nourrice ; alléguant leur bonne santé, celle de leur enfant, affirmant qu’elles n’avaient jamais été malades, qu’elles étaient saines, de bonnes mœurs et d'une conduite exemplaire, ce qui, d’ailleurs, était attesté par une liasse de certificats, qu’elles avaient quêtés de porte en porte et que nous avons vus, avec peine, revêtus des noms les plus honorables dans toutes les classes de la société.
A l’ennui de lire toutes ces attestations et recommandations, il fallut encore supporter celui de prendre connaissance des lettres anonymes, de recevoir les solliciteurs, et d’écouter avec patience leurs recommandations verbales, d’écrire le nom des nourrices, leur adresse dont nous avions besoin pour les prévenir du jour, de l’heure et du lieu où se ferait la visite de chacune d’elles et de leur enfant ; enfin de faire un bulletin de leurs qualités physiques et morales, de l’âge, delà quantité et des qualités deleur lait, etc., etc., de l’état de santé de leur enfant, ce qu’était leur mari et ce qu’il avait été, etc. Bulletin que nous avions l’intention de remettre aux médecins et aux chirurgiens du Roi, qui devaient assister à la visite, et qui leur a été communiqué toutes les fois qu’une nouvelle nourrice paraissait pour être examinée.
Il y eut encore, pendant les six semaines qui précédèrent la visite nécessaire pour déterminer le choix, un autre genre de solliciteurs qui ne s’adressèrent pointa moi, et ils firent bien, mais à ma femme, espérant probablement avoir affaire à un meilleur parti. Parmi ceux-ci, il en est qui vinrent ayant les mains garnies de pièces d’argenterie, de porcelaines, de bijoux ou de différents colifichets; d’autres se bornaient à faire des promesses ou des oSres qui étaient magnifiques et qui auraient pu tenter toutes autres personnes que nous, car il s’agissait de rien moins que d’un très beau service en vaisselle plate, d’une parure de la valeur de cinq à six mille francs, d’une bourse de cinquante, de cent louis, d’un cachemire de grande valeur, de très belles robes, etc., etc. Les premiers, ayant été sévèrement réprimandés avant que d’etre éconduits, ne purent concevoir qu’on refusât leur offrande, et les seconds, dont ma femme prit le parti de rire de leurs offres et de se moquer de ce qu’ils étaient assez bonnes gens pour croire que leurs promesses ou leurs cadeaux pourraient me déterminer à donner la préférence à
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leurs proie'gées, se retirèrent tout confus et tout honteux ; mais lorsqu’on leur a dit que, regardant comme une insulte toute recommandation de cette espèce, les nourrices qui avaient osé faire de pareilles offres ne paraîtraient point à la visite lors du choix, ou que si elles y étaient appelées, leur bulletin ferait mention de ce qu’elles avaient offert, ils quittèrent ma bonne compagne avec cette double crainte, espérant, peut-être, que la menace qui leur a été faite serait oubliée, lorsque le jour tant désiré apparaîtrait; mais on verra bientôt qu’on a su s’en rappeler (i).
Il est d’usage de faire le choix des nourrices lorsque les princesses royales sont parvenues à sept mois et demi de leurs grossesses, d’en choisir quatre, cinq et même six, qui leur sont présentées ; et sur ces six qui, après cette présentation, subissent une autre visite toute particulière, trois sont mises aux retenues, c’està-dire qu’elles sont logées, éclairées, chauffées, nourries aux frais de L. A. R. Elles ont, en outre, des appointements, et pour cela, elles n’ont à s’occuper que de nourrir et soigner leurs enfants. Logées séparément dans une maison désignée à cet effet, elles mangent .à la meme table que la dame qui a été chargée ou choisie par L. A. R. pour les surveiller. Cette dame a le titre de surveillante des nourrices.
Au moment de la naissance de l’enfant, la nourrice qui a été désignée, si elle se porte bien et son enfant, est appelée auprès du nouveau-ne, et le sien est mis en nourrice. Les deux autres restent
(1) Le m^ecin de Marie de Médicis fut moins scrupuleux, si l’on en croit bue : a La Reine ^ant devenue grosse, il fallut chercher une nourrice pour
le Dauphin ou la Princesse futur. LaRivière, alors premier médecin, homme
fort interepe et vilain, en produisit une qui lui avoit fait présent d’une tapisserie de quatre cents écus. Le Roi en fut informé ; il témoigna que cette nourrice ne lui plaisoit pas, et il inclinoit pour une autre, qui prouvoit, par diverses attestations de plusieurs médecins, que son lait étoit excellent; mais LaRiviere dit au Roi : Sire, maigre toutes ces attestations elle ne vaut vas ^nicux que l autre :j en ferai faire autant pour un couple d’écus, à tel médecin de Paris que je voudrai. TO\\m répliqua -.pourquoi ne prendroient-ils pas bien deux écus pour celle-là ? Vous avez bien reçu, pour celle que vous présentez une tapisserie de quatre cents écus. Je ne sais si La Rivière eut la force de
repondre ; mais ce quhl y a de certain, c’est que la nourrice fut renvoyée et qu’il garda la tapisserie. » >-i^iivuyce, ec
doute, la conduite de ce médecin qui inspira à J.-J. Rousseau Srh accoucheurs : « S’agit-il de chercher une nourrice
genevois, on la fait choisir par l’accoucheur. Qu’arrivet-il delà ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux pavé Je n’irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’Émile ; j’aumi^soin de la qu’un chTrur^ferm^^^ peut-être pas là-dessus si disertement
aux retenues avec leurs enfants, en cas qu’il survienne à la nourrice qui allaite une indisposition ou une maladie, ou toute autre chose qui oblige à l’éloigner de son nourrisson.
Le i6 mai 1817, la faculté de L. A. R. Monseigneur le duc et Madame la duchesse de Berry et celle du Roi se réunirent chez moi, à onze heures du matin, pour aviser aux moyens de faire le choix des nourrices. Dans cette réunion qui n’était que préparatoire, on rédigea le procès-verbal suivant:
« Les soussignés, réunis à l’effet de choisir des nourrices pour le Prince ou la Princesse dont est enceinte S. A. R. Madame la duchesse de Berry, ont arrêté les dispositions suivantes :
f( 1“ La nourrice devra être âgée [de vingt ans. au moins, et de trente ans, au plus ;
« 2® Elle devra être accouchée et l’être depuis trois mois, au plus, au moment du choix ;
a 3° Elle devra avoir allaité au moins une fois et ne pas avoir nourri plus de quatre enfants ;
« 4“ On examinera toutes les femmes qui se sont mises sur les rangs; toutefois, sur la demande expresse du docteur Deneux» nous exceptons toutes celles qui ont fait des offres d’argent, etc., et dont il nous a présenté la liste ; elles ne seront même pas convoquées ;
« 5° Les maris et les enfants accompagneront les nourrices, le jour où l’on fera le choix.
« La prochaine réunion est fixée au mercredi, vingt-huit du courant, à onze heures du matin.
(.( Paris, le 16 mai 1817.
« Et ont signé : MM. Lefaivre, Père Elysée, Distel, Guérin, Bougon, Deneux. »
Cent vingt-neuf nourrices s’étant mises sur les rangs, cent dix-huit ont été convoquées, et onze ont été exclues pour les motifs exposés précédemment. Parmi celles qui ont été prévenues du jour de la visite, une seule a manqué. Il restait donc cent dixsept nourrices à examiner qui, toutes avec elles leurs enfants et leurs maris, encombraient le 28 mai, dès neuf heures du matin, mon appartement. Le premier jour, on examina quatre-vingts femmes et leurs enfants, et l’on arrêta que l’on se réunirait le 10 juin suivant pour procéder à la visite de celles qui n’avaient pu être examinées. Cette séance du 10 juin a encore été de sept heures.
Dans cette séance, quarante-deux nourrices ont été examinées,
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parce que qu'atre autres s’étaient mises encore sur les rangs depuis ladernière réunion. Ainsice n’est qu’après avoirexaminé cent vingtdeux nourrices avec leurs enfants, ce qui donne un total d’environ cinq cents personnes, qu’on a arrêté le choix; et, puisqu’il faut l’avouer, je dirai n’avoir été que médiocrement satisfait.
Voici le procès-verbal de cette dernière séance : a Les soussignés, réunis pour choisir les nourrices de l’enfant de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, ont arrêté que leur choix tombait sur Mesdames Thomas, Teisseidre, Kap et Toustain, mais qu’il serait fait un examen ultérieur et plus complet de ces dames pour constater la perfection de leur santé, sous tous les
Fig. 143.
Fig. 144,
rapports, et, dans le cas où l’une d’elles ne pourrait convenir, elle serait suppléée par Madame Baron.
« Paris, ^ 10 juin 1817, et ont signé :
« Père Élysée, Le Faivre, Hallé, Destel, Guéria, Bougon ».
Le 12 juin, à deux heures de l’après-midi, je présentai les cinq
nourrices à L. A. R, ; ces nourrices avaient avec elles leur maris et leurs enfants.
Je remis en mêine temps au prince les noms avec les notes qui concernaient ces cinq familles, et ce n’est qu’après cette présentation, qui ne fut qu’une simple formalité, mais qui néanmoins est très courue de toutes les nourrices, puisqu’il en est dont toutes les prétentions se bornent à paraître devant les Princes, que je proc ai une visite toute particulière de chaque nourrice. Ce nouvel
examen est de rigueur pour les femmes destinées à allaiter un des enfants de la famille Royale ; et pour la sûreté des familles qui sont obligées de recourir à un lait étranger pour nourrir leurs enfants, il serait nécessaire qu’il eût lieu, car sans lui, on ne peut Jamais avoir la certitude que la nourrice soit parfaitement saine. La visite dont il s’agit concerne non-seulement la nourrice, mais encore son mari et ses enfants. Elle eut lieu immédiatement après que L. A. R. nous eurent quittés, dans l’une des salles même de l’Élysée-Bourbon ; et sur ces cinq femmes qui avaient offert à sept médecins, après un examen plus sévère qu’on le fait partout ailleurs, toutes les apparences d’une parfaite santé, je me trouvai forcé d’en refuser deux qui n’étaient rien moins que saines, et leurs maris ne l’étaient pas plus, quoique la moralité de l’un et de l’autre fût garantie par des personnes les plus respectables, et d’une probité connue.
On voit, d’après ce qu’il nous est arrivé, et quoiqu’il soit d’usage de n’avoir que trois nourrices aux retenues, pourquoi il est nécessaire d’en désigner cinq et même six, lors du choix, et combien un pareil examen est nécessaire. Les trois autres femmes qui ont été trouvées parfaitement saines, firent gaiement leurs adieux à leurs maris, et furent conduites sur le champ avec leurs nourrissons aux retenues, où elles n’ont de communication qu’avec la dame chargée de les surveiller, ou entre elles ; l’accoucheur cesse même de les voir, jusqu’au moment où l’on appelle celle qui a été désignée la première pour donner le sein au nouveau-né ; car ce n’est pas lui qui est chargé de les soigner si elles deviennent malades, ou leurs enfants. La surveillante doit en pareil cas appeler la faculté des Princes, sous les ordres de qui elle se trouve.
... La garde choisie fut Madame Lemoine, fille de Madame Biaise, garde de l’Impératrice Marie-Louise.
Préparatifs. — S. A. R., après la rougeole dont la convalescence a été heureuse, continua à jouir d’une santé parfaite et, à l’exception des mouvements de l’enfant, lesquels furent toujours assez rares et devinrent moins forts, la grossesse ne m’offrit rien de remarquable pendant le septième et le huitième mois, et meme les trois premières semaines du neuvième mois.
Lorsque la Princesse entra dans le neuvième mois, on disposa tout pour son accouchement. Ayant été chargé par elle d’examiner un lit mécanique dont les grands avantages lui avaient été vantés, je ne sais par qui, je me rendis au garde-meuble de la couronne
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OÙ il avait été déposé, après avoir servi à Sa Majesté l’Impératrice Marie-Louise. Construit sur le modèle de celui qui porte le nom de démenti, ce lit, de même que tous ceux faits dans les mêmes vues, avec ses poignées en fer, ses pantoufles fixées à des courroies susceptibles d’être rallongées ou raccourcies, était si effrayant qu’on l’eût plutôt pris pour l’un de ces sièges sur lesquels on plaçait les malheureux condamnés à subir la torture, que pour un de ces petits lits préférés des accoucheurs français et que les femmes appellent izï de douleur, lit de misère. En faisant construire ce lit, l’homme au grand savoir-faire et très habile courtisan, n’a pu avoir pour bu t que de donner du merveilleux aux hôtes des Tuileries ; car il était loin de posséder les avantages de celui dont on se sert en France.
Rentré à l’EIysée-Bourbon, Je rendis compte de ma mission, et quoique J’aie pu dire sur ce que ce lit avait d’effrayant, qu’il était bien moins commode que le petit lit ordinaire, on le fit venir et, sans m’en faire connaître les motifs, on le préféra. Peut-être S. A. R. a-t-elle voulu prouver qu’elle était tout aussi courageuse que sa cousine, et faire voir aux vieux courtisans de Napoléon, devenus ceux de Louis XVIII, qu’une fille des Bourbons valait bien la fille des Césars.
Quand Je me rendis a l’Elysee-Bourbon pour l’habiter, avant 1 accouchement, il s’était écoulé huit mois depuis le moment où Je fus appelé près de S. A. R. Tout occupé d’elle et l’ayant vue tous les Jours matin et soir. Je n avais négligé aucune occasion de 1 étudier au physique et au moral. Je m’attendais, d’après sa constitution, que 1 accouchement, comme celui de toutes les Italiennes que J’avais soignées en France, ne serait pas très long, si l’enfant se présentait bien. Néanmoins, comme un accoucheur ne doit jamais etre pris au dépourvu et doit toujours se trouver en mesure de remédier aux accidents qui peuvent survenir inopinément, Je fis préparer dans une pièce, attenante à celle où l’accouchement devait avoir lieu, tout ce que Je pensais être nécessaire soit pour la mère, soit pour l’enfant; et pour ne pas quitter un instant la Princesse, Je chargeai la garde de tout ce qui la concernait, et M. Bougon voulut bien, à ma prière, me servir d’aide pour tout ce qui était chirurgical ou médical (i).
<?nin ^ appelé pour exercer mon ministère, mon premier
soin était de recommander expressément à la garde de se pourvoir de
y S. A. R. de l’éther de
et sous la main"dc^fga?de.%’."'"■’
Après m’étre occupé de ces détails, il me restait encore le cérémonial; sous ce rapport, quoique les devoirs que j’avais à remplir me fussent connus, les ayant étudiés et m’en étant fait instruire par des personnes qui, par le rang qu’elles tenaient à la Cour de Louis XVI II, avaient assisté aux couches de Sa Majesté la Reine Marie-Antoinette, et même à l’accouchement de l’Impératrice Marie-Louise, je crus cependant devoir prier le grand-maître des cérémonies de me donner une audience, et quoiqu’il m’ait fait voir chez lui tout ce qui avait rapport à mon ministère, je le priai néanmoins de vouloir bien m’adresser une instruction à cet égard.
Cette instruction portait que mes devoirs, sous le rapport du cérémonial, se bornaient à ce qui suit ;
1" L’accoucheur est tenu, lorsque la Princesse éprouvera les douleurs de l’enfantement, à prévenir à temps le Prince, pour qu’il ait à faire avertir la famille, les Princes, Princesses, les témoins, etc. ;
2° Au moment où l’enfant est sur le point de naître, l’accoucheur doit annoncer à haute et intelligible voix : « S. A. R. va accoucher » ;
3° Lorsque la Princesse accouchera, il ne doit pas oublier de dire encore à haute voix : « S. A. R. accouche » ;
4® Quand l’enfant est né, il dit : « S. A. R. est accouchée » ;
5® Après avoir coupé le cordon, fait la ligature, s’il le juge nécessaire, l’accoucheur prend l’enfant, et le présente à Sa Majesté, de manière à ce qu’elle puisse en reconnaître le sexe ;
6® Après cette présentation, l’accoucheur remet l’enfant entre les mains de Madame la Gouvernante, en lui disant: « Madame, je vous remets un enfant bien portant. Veuillez bien en faire constater l’état de suite par la faculté de Sa Majesté, et en faire dresser procèsverbal ».
B. — Il vous sera remis une copie du procès-verbal pour votre décharge. Là cessent les devoirs de l’accoucheur auprès du nouveau-né ; c’est la faculté qui est chargée de sa santé et elle ne vous concerne en rien, à moins qu on ne vous appelle comme consultant.
Naissance de Mademoiselle d’Artois. — Voici la relation que la Cour de France a demandé de cet accouchement à la faculté de la Princesse, pour être envoyée à la Cour de Naples :
a Depuis huit à neuf jours, S. A. R. Madame la duchesse de Berry éprouvait de temps en temps des douleurs de reins qui faisaient espérer un accouchement peu éloigné.
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« Le 1 2, ces douleurs reparurent à neuf heures du soir, elles continuèrent pendant toute la nuit, et S. A. R. ne put prendre aucun repos.
<( Le lendemain, à sept heures et demie du matin, les vraies douleurs de l’enfantement se sont manifestées. On a prévenu alors Sa Majesté, la famille Royale, les Princes et Princesses du sang et les personnes qui devaient être présentes à l’accouchement.
« A neuf heures et demie, S. A. R. s’est mise sur le petit lit, les douleurs étaient en ce moment très fortes et très rapprochées. La Princesse les a toujours supportées avec le plus grand courage.
« Les eaux ne se sont écoulées qu’à onze heures. L’enfant présentait les pieds (i). Cette position avait déjà été reconnue par l’accoucheur. 11 en avait instruit S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, en le prévenant que, vu la résistance des parties molles, il serait peut-être utile, pour conserver les jours de l’enfant, de ne pas abandonner son expulsion aux seuls efforts de la nature.
(( En effet, après la sortie des fesses, la compression du cordon ombilical a nécessité l’extraction du tronc, et la difficulté que la tête a éprouvée ensuite à franchir le détroit inférieur et les parties externes, rendant les effets de cette compression de plus en plus dangereux pour la vie de l’enfant, on a été forcé de recourir, sur-lechamp, à l’application du forceps.
« Cette opération, faite en présence du médecin, et avec l’aide du chirurgien de S. A. R., a été prompte, très heureuse, et S. A. R. s’en est à peine aperçue.
« Immédiatement après la terminaison de l’accouchement, qui a eu lieu à onze heures et vingt minutes, et même avant la section du cordon ombilical, le Roi, les Princes, les Princesses de la famille Royale et du sang et les témoins ont constaté le sexe de l’enfant.
« La délivrance s’est opérée naturellement au bout d’environ dix minutes.
« S. A. R. Madame la duchesse de Berry est dans l’état le plus satisfaisant. ^
« ^ Pans, le 1 3 juillet 1817, deux heures de l’après midi, et ont signé
Cuerin médecin, Bougon chirurgien, et Deneux accoucheur de b. A. R. »
^ Si la mon, aussi mopinéequ’inattenduede Mademoiselle d’Artois n eut pas été pour nous un sujet de si grandes peines, si tous les
d'un fnrlnVpSnUnTaÙsTll' ‘''î' “touchait lui fut de ntéîne annoncée par un réle.' grossesse de S. A. R.
LES ACCOUCHEMENTS A LA COUn
partis ne s’étaient déchainés contre nous, si enfin la jalousie, l’ambition froissée et l’intrigue de nos bons confrères ne s’étaient pas réunies pour nous calomnier et nous faire perdre le fruit de quarante années d’études, de veilles et de privations en tous genres, et, ce qui nous était encore plus cher, une réputation d’honneur et de probité qui nous avait conduit à mériter la confiance de la famille Royale, nous nous bornerions, pour ce qui concerne l’accouchement de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, au contenu de la relation ci-dessus; mais nous avons à nous justifier.
C’est le dimanche, i3 juillet, vers cinq heures du matin, que, m’assurant des progrès du travail, je reconnus que l’enfant présentait les pieds, situés au devant des fesses, dans la position la plus favorable de ces parties , je découvris aussi le sexe de l’enfant, et comme la position dans laquelle je l’avais trouvé pouvait lui faire courrir quelques dangers au moment de sa naissance, j’avoue que je ne fus nullement fâché de savoir que c’était une Princesse, exclue du trône de France par la loi salique ; mais je n’eus garde de parler du sexe de l’enfant, même à mes collègues; je me bornai à leur faire part de la manière dont l’enfant se présentait, et de ce que je serais obligé de faire, pour ne pas l’exposer à périr en naissant. Je fis ensuite demander une audience à S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, que j’obtins de suite. Je l’instruisis de tout ce qui nous arrivait, je ne lui cachais niême pas, comme c’était un premier enfantement, qu’au moment où les pieds et les fesses paraîtraient, je serais contraint de recourir à l’art pour terminer l’accouchement, et peut-être même d’employer le forceps pour extraire la tête ; mais qu’il fallait bien se garder de parler à la Princesse de la position de l’enfant et de mes prévisions.
Mais, dit le Prince, vous ne parlez que de l’enfant ; et ma
femme, est-ce qu’elle ne court point danger ?
— Madame ne court aucun danger. Monseigneur et j espère
avoir l’enfant vivant.
— Votre habileté et votre grande expérience me sont connues,
faites tout ce que vous croyez devoir faire, je me repose entièrement sur vous. , • c
— Mais, Monseigneur, ne serait-il pas nécessaire d’instruire Sa
Majesté de ce qui nous arrive ?
— Je ne le pense pas. i n •
Monseigneur me permettra de lui faire observer que le Roi
doit être présent, de même que les Princes, les Princesses avec leur suite au moment de la naissance de l’enfant, et que pour lui con-
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server la vie, il me faudra peut-être recourir au forceps; il me semble que je ne puis l’appliquer en présence de Sa Majesté et de toute la Cour.
— Pourquoi pas ? Votre grand sang-froid ne vous abandonnera pas, j’en suis sûr.
— Je remercie Monseigneur de la grande confiance qu’il me témoigne. Tout occupé de la Princesse et de son enfant, je ne verrai, en ce moment, ni le Roi, ni qui que ce soit, et je n’entendrai rien de ce qui pourra être dit; mais ni Sa Majesté, ni les Princes et les Princesses, n’ont probablement jamais vu pareille opération ; peut-être serait-il prudent de leur en dire quelques mots, quand ils seront pour entrer dans la chambre de S. A. R.
— C’est impossible, mon cher Deneux, je ne puis instruire tout le monde de ce qui se passe. Pensez donc que plus de cent personnes doivent entrer dans la chambre.
— Assurément, Monseigneur ne peut faire part à toute la Cour de ce qui arrive, et de ce que je dois faire ; mais il me semble convenable d’en prévenir Sa Majesté et la famille Royale.
— - Eh bien ! faites-moi dire le moment où je dois parler, je m’en charge.
Ayant rempli mes devoirs envers S. A, R., Monseigneur le duc de Berry, et envers d autres personnes, comme on le verra plus loin ; étant sans inquiétude sur l’état de la Princesse, je ne m’occupai que d obtenir 1 enfant vivant. Je confiai le forceps à M. Bougon et à la garde, pour me le donner en cas de besoin, et comme malgré la promesse de Monseigneur, je m’étais aperçu de la répugnance qu’il avait de mettre Sa Majesté et la famille Royale au courant de ce qui existait, je convins avec mes deux collègues que, si j’étais obligé d’employer cet instrument, j’en ferais l’application avant de prévenir Sa Majesté, qui aurait encore bien le temps d’arriver pour la terminaison de l’accouchement.
Qu’on me permette, à présent, d’entrer dans quelques détails sur la conduite que j’ai tenue, pour arriver au but que je voulais atteindre. Je serai court autant que possible.
J’avais cru devoir remarquer, dès le début du travail que les membranes offraient de la résistance. Fondé ou non dans mes conjectures, je me gardai bien de les amincir et surtout de les rompre. La poche des eaux se forma peu à peu, devint volumineuse, et opéra comme je le désirais, une dilatation aussi complète que si ceut été la tete de l’enfant qui se fût présentée la première ; je fus meme servi tellement à souhait sous ce rapport, qu’après avoir
complètement dilaté les parties internes, elle produisit en grande partie le même effet sur les externes, avant que l’écoulement des eaux n’eût lieu. La douleur qui détermina la rupture des membranes et l’écoulement des eaux fit franchir les pieds et les fesses de l’enfant. Ayant alors besoin de m’assurer si le cordon ombilical n’était pas tiraillé ou comprimé, les couvertures du lit furent un peu dérangées pour me permettre d’agir avec plus de sûreté, et c’est alors que mes confrères purent voir, comme moi, les pieds et les fesses dégagés. Une nouvelle douleur, qui survint bientôt, fut suffisante pour expulser le corps de l’enfant jusqu’aux aisselles ; les bras ont été dégagés avec facilité, mais les parties externes étant revenues sur elles-mêmes, j’avais encore à craindre de voir périr l’enfant, soit par la compression du cordon, soit par un trop long séjour dans cette position fâcheuse, ou par des tractions faites sur le tronc et la tête afin de l’extraire. Pour éviter un pareil danger, après m’être assuré que la tête occupait l’excavation du bassin et qu’elle était favorablement située, j’eus recours au forceps pour n’agir que sur elle.
L’application en a été facile et prompte. Je dégageai la tête facilement, sans la comprimer, et seulement en secondant les efforts de la mère; l’enfant était vivant et bien portant.
Cérémonial. — La relation de notre conduite comme praticien est connue ; pour ne pas l’interrompre, n’ayant rien dit des devoirs que le cérémonial nous imposait, voici comment, dans la circonstance difficile où je me trouvai, je m’ensuis acquitté.
Tant que la princesse n’est point au moment d’accoucher, un grand paravent environne le lit de douleur; on peut circuler autour du cercle qu’il décrit ; mais il n’y a que les personnes qui lui donnent des soins qui peuvent y entrer. Au moment où l’accoucheur annonce que S. A. R. va accoucher, ce paravent est enlevé. Le Roi entre dans la chambre, suivi de toutes les personnes de sa famille, avec leur suite, de toutes les personnes qui ont droit d’assistance, et après s’être placé au pied du lit, en face de la Princesse, tout le monde prend, à droite et à gauche, le rang que l’étiquette lui assigne, de manière à former un grand demi-cercle.
Sa Majesté n’arriva à l’Élysée-Bourbon qu à neuf heures quelques minutes. Elle vint, accompagnée de Monseigneur le duc de Berry, de Monsieur, de Monseigneur le duc et de Madame la duchesse d’Angoulême, dans la chambre de la Princesse qui les reçut, n’étant point encore sur le petit lit. Au moment de quitter
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S. A. R. pour se rendre au salon attenant à cette chambre, dont les portes restèrent ouvertes : « Vous m’avertirez, me dit Sa Majesté, quand il sera temps de paraître ». Il était alors neuf heures et demie environ. La princesse, qui était très souffrante, se mit sur le petit lit.
Vers onze heures et quelques- minutes, les eaux s’écoulèrent, les pieds de l’enfant se dégagèrent et les fesses furent expulsées; c’était peut-être le moment de faire prévenir Sa Majesté de ce qui se passait, mais je ne fis rien dire au Prince, et ce n’est qu’après l’expulsion du tronc, après avoir dégagé les bras et appliqué le forceps, que je crus devoir annoncer que S. A. R. allait accoucher. On
enleva le paravent, je secondais seulement alors les efforts que faisait la Princesse. Sa Majesté fut annoncée. Dès qu’elle parût je dis : « S. A. R. accouche » ! Enfin quand le roi arriva, avec toite sa suite près du lit, il put encore, comme je l’avais prévu, voir la tele de 1 enfant, embrassée par les deux branches du forceps se dégager des parties externes ; et lorsqu’elle les eurent complètement franchies, je dis, tandis que j’enlevai les deux branches du forceps .• « S. A. R. est accouchée ! »
Aussitôt sa naissance, l’enfant fit une inspiration et se mit à crier. Comme il était plein de vie, le cordon me le permettant par sa gueur, ]e le plaçai près de sa mère, de manière que Sa Majesté, les Princes, les princesses avec leur suite, et les témoins, pussent en constater le sexe. Le cordon ayant été coupé et lié en présence
de Sa Majesté, je pris l’enfant que je présentai au Roi, de manière encore à ce qu’il put vérifier le sexe, et je le remis entre les mains de Madame la comtesse de Montsoreau, sa gouvernante.
Le Roi et toute sa suite s’étant retiré, on s’occupa de la toilette de l’enfant; mais avant, on avait constaté sa santé, et l’on ne découvrit aucune trace de forceps. Procès-verbal en fut dressé et copie m’en a été remise.
La délivrance a eu lieu naturellement, environ dix minutes après la naissance de Mademoiselle, et Sa Majesté en étant prévenue, revint auprès de S. A. R. Madame la duchesse de Berry pour lui annoncer, ce qu’elle savait très bien, qu’elle avait une princesse : « Eh bien, Sire, répliqua la Princesse, le Prince dans un an » (i). Puis on procéda à l’ondoiement de Mademoiselle.
Maladie et mort de Mademoiselle d’Artois. — Nous étions, depuis le matin, l’objet de toutes les félicitations, et les salons de la capitale retentissaient des éloges les plus flatteurs sur la conduite que nous avions tenue auprès de S. A. R., lorsque le soir un accident inattendu vint nous plonger dans la peine et nous faire prévoir le plus sinistre événement.
Le berceau occupait au rez-.de-chaussée une chambre qui avait communication avec celle de son S. A. R. Cette chambre était éclairée par plusieurs croisées; elle avait vue sur le jardin de l’Élysée et était chauffée par une cheminée, ou, maigre la chaleur du jour et un grand concours de personnes à qui on avait promis de voir Mademoiselle, il y avait eu beaucoup trop de feu pour la saison ; mais le soir, lorsque vers onze heures moins un quart, je descendis avec M. Bougon auprès de Mademoiselle qui, nonobstant toutes ces circonstances bien propres à vicier 1 air, était néanmoins très bien, je ne fus pas peu surpris de voir cette chambre, déjà si chaude et où régnait une odeur si désagréable qu on y respirait avec peine, encombrée par cinq ou six lits qu’on y avait placés dans la soirée (2), et quoique je ne fusse point chargé de surveiller la santé de Mademoiselle, je crus cependant faire observer qu’un pareil encombrement de lits, dans une chambre où il
(1) Il y avait dans sa famille un précédent qui pouvait lui famé csp^e r une postérité nombreuse : sa grand’mèrc, Marie-Caroline, de 1/72 a 1/Jo,
n’eut pas moins de dix-huit enfants. . ■
(2) La mauvaise odeur provenait des matelas qui sortaient du gardemeuble et dont la laine était remplie d’une si grande quantité de vers, qu on les ramassait par poignées sur le parquet. D.
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faisait déjà trop chaud, pouvait être très nuisible à l’enfant. Mon observation n’ayant été ni bien ni mal accueillie, je me retirai pour aller prendre du repos dont j’avais un grand besoin. A peine étais-je rentré dans l’appartement que j’habitais à l’Elysée, qu’une personne attachée au Berceau vint nous dire : « Vite, vite, venez. Mademoiselle se meurt! » Une seconde personne arrivant, presqu’en même temps, ajouta : « Vite, Mademoiselle est morte! »
M. Bougon étant encore chez moi, nous courûmes l’un et l’autre auprès de l’enfant, qui était, en effet, dans un état de mort apparente.
... D’après les phénomènes qu’a présentés la maladie de la jeune princesse, les médecins, qui lui ont donné des soins, pensent que cette maladie a offert les caractères principaux des asphyxiés : la suspension de la respiration et de la circulation. S. A. R. a été tirée de cet état à plusieurs reprises par le moyen des excitants, mais elle a fini par y succomber, malgré l’emploi de tous les moyens indiqués en pareil cas (i).
... La Princesse allant très bien, je désirais vivement retourner chez moi afin de réparer les grandes atteintes portées à ma réputation; dans la matinée du 27 juillet, dix-septième jour de couche, je priai L. A. R. de me permettre de quitter l’Elysée-Bourbon. J’espérais, en leur témoignant ce désir, qu’il me serait dit quelque chose sur ma position, mais il n’en fut encore rien; et ce n’est qu’après avoir été dîner au Château, et être resté jusqu’à huit heures du soir avec Sa Majesté, comme tous les jours, que S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, un instant après sa rentrée à l'Élysée-Bourbon, me fit dire de descendre chez la princesse où il était.
Introduit dans le cabinet de toilette de la princesse, je le trouvai seul, debout auprès d un des montants de la cheminée; j’étais à peine rendu vis-à-vis de lui, du côté opposé, qu’il me dit :
— Nous sommes malheureux, mon cher Deneux, mais vous l’êtes encore plus que nous. Que désirez-vous ? Parlez-moi franchement.
— Rien, Monseigneur.
— Vous ne désirez rien?
— Non, Monseigneur.
— - Comment pas même une place qui vous donnerait de la fortune, ou tout au moins de l’aisance ?
avcc la plus rigoureuse exactitude et n’a fait reconnaître aucun vice organique, ni aucune lésion physique accidentelle qui aient pu déterminer la mort de Mademoiselle, ce qui n’empSha pas la malignité publique d’en accuser Deneux empeena pas la
UÎS ACCOUOnESlENTS A LA COÜIl.
— Non, Monseigneur, quoique sans fortune, je suis riche; partout où j’irai, je gagnerai toujours de quoi vivre honorablement (i),
— Vous etes comme Bias, vous portez toute votre fortune.
— Ah ! Monseigneur, la comparaison est par trop belle, je ne la mérite pas.
— Ma comparaison est juste. Une place de professeur d’accouchement ne vous tente même pas?
— Appelé à la Faculté par mes maîtres, je serais tout radieux ; mais y entrer par faveur, je ne puis y consentir.
— Eh bien donc, la décoration de la Légion d’honneur?
Malheureusement elle était alors si déconsidérée pour avoir été
vendue quinze à vingt louis, que je ne la désirais plus, et ne voulant pas donner un refus, je me trouvais fort embarrassé ; néanmoins, je pris sur moi de dire :
— La croix d’honneur. Monseigneur, si je l’eusse désirée, je l’aurais.
— Comment cela ?
— J’ai trente-trois années de services dans les hôpitaux civils et militaires, et parmi, il y en a vingt-cinq d’un service gratuit ; il ne faut que trente années pour avoir des droits à cette décoration ; Monseigneur voit que si j’en avais fait la demande, je l’aurais.
— Eh bien, le cordon de Saint-Michel ?
— Oh ! si Sa Majesté daignait m’en décorer, elle me comblerait de faveur. A cet ordre, j’attache le plus grand prix.
Aussitôt ma réponse terminée. Monseigneur me dit : « Je retourne chez Sa Majesté, attendez-moi ».
A neuf heures et demie ou dix heures moins un quart. Monseigneur étant de retour, me fit appeler de nouveau et me dit :
— Je n’ai pu obtenir ma demande, mon cher Deneux, et voici ce que m’a dit le Roi : « Je ne puis donner le cordon de Saint-Michel à Monsieur Deneux, pour faire taire toutes les méchancetés qu’on débite sur lui. Monsieur Deneux mérite la confiance de la famille Royale et la conservera, quoi qu’on fasse pour la lui enlever. Au premier accouchement, je lui donnerai le cordonde Saint-Michel ».
— Je remercie mille et mille fois Monseigneur, et le prie de témoigner toute ma reconnaissance à Sa Majesté.
— Vous m’étonnez, mon cher Deneux, je vous offre des places,
(1) Ce qui me détermina à faire cette réponse, ce fut parce que j’entrevis de suite qu’il s’agissait de me faire nommer, par ordonnance, professeur à la Faculté de médecine, pourremplaccr Alphonse Leroy, et ne voulant point arriver à la Faculté par une pareille voie, je refusai. 1).
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VOUS les refusez ; je demande au Roi une décoration qui vous ferait le plus grand plaisir, dites-vous, Sa Majesté me refuse et vous paraissez en être satisfait.
— La réponse de Sa Majesté est pour moi d’un plus grand prix que la plus belle décoration.
— Mais vous n’avez pu craindre de perdre ma confiance.
— Une circonstance toute pareille à celle où je me trouve donne la preuve, Monseigneur, que les princes peuvent, souvent moins que tout autres personnes, suivre leurs bonnes intentions.
— Cela ne nous arrive que trop souvent, mais que voulez-vous dire ?
— Rappeler ou faire connaître à S. A. R. qu’un accoucheur célèbre du siècle dernier, après avoir soigné une princesse qui accoucha d’un enfant mort, fut comme moi en butte à la calomnie, et que la princesse, qui avait l’intention de lui conserver sa confiance, eut ordre de la lui retirer.
— Cet ordre après tout pouvait être juste.
— 11 y a apparence que non. Monseigneur, car la Princesse qui était obligée d’obéir, apprenant que la Cour de Naples avait demandé à celle de France de lui envoyer un chirurgien français pour accoucher la reine, courut tout aussitôt à Versailles, supplia Sa Majesté d’y envoyer Péan, son accoucheur. Péan ayant reçu l’ordre de partir, obéit et, plus heureux à Naples qu’à Paris, la Cour de Naples le combla d’honneurs et de fortune.
— Je ne connaissais pas cette circonstance, mais l’accoucheur n’a pas dû en être fâché.
— 11 n’a pu l’être. Monseigneur, mais les Cours de l’Europe* ne font plus de pareilles demandes à celle de France.
Vous avez pensé, je vois, que nous pouvions être injustes, je vous le pardonne; reprenez demain vos habitudes, continuez vos soins à ma femme comme avant ses couches.
Je n’aurai garde d’y manquer, Monseigneur.
...L usage était que l’accoucheur d’une Princesse royale devait être près d elle lorsque la Cour habitait Versailles, six semaines avant et six semaines après 1 accouchement ; mais la Révolution avant dépouillé de leurs prérogatives toutes les villes de France, pour en gratifier Paris qui n’en avait déjà que trop, trouvant néanmoins qu elle n avait point encore assez fait pour ce foyer révolutionnaire, elle contraignit la famille royale à résider au milieu de ses plus grands ennemis, et depuis lors l’accoucheur est en partie affranchi de 1 ancien usage ; mais il est encore tenu à visiter la
Princesse pendant six semaines après qu’elle est accouchée. D’ailleurs, le Prince m’ayant fait connaître ses intentions à cet égard, je continuai à voir, comme par le passé, S. A, R. Madame la duchesse de Berry, matin et soir, ce qui me conduisit jusqu’au dimanche veille de la saint Louis.
Prétendue fausse couche. — ... Après la saint Louis, et lorsque le retour de couche qui eût lieu quelques jours plus tard fut terminé, mes visites à l’Élysée-Bourbon devinrent plus rares. S. A. R. ayant repris ses habitudes, je n’y allais plus que tous les quinze jours, et plus pour faire ma cour à L. A. R. que comme médecin. Néanmoins, ces visites avaient aussi pour but de me tenir au courant de la santé de la Princesse qui, quoique parfaitement rétablie et qu'elle eût alors près de dix-neuf ans et bon appétit, loin de se fortifier, comme cela arrive à tant d’autres jeunes femmes parvenues à cet âge, même après une grossesse plus pénible que la sienne ne l'avait été, conservait cependant la maigreur extrême qu’elle avait lors de son arrivée en France ; sa santé, au lieu de s’améliorer, semblait se détériorer de jour en jour. Cet état me donnait des inquiétudes d’autant plus grandes que la mère de S. A. R. avait succombé à une affection de poitrine, et que, dans son enfance, passée à Palerme, elle avait été sujette au coryza, aux affections catarrhales, etc., etc., et qu’on ne prenait aucune précaution pour empêcher que la poitrine ne devint le siège d'une maladie plus grave.
Ç’est pendant ces visites que j’appris que la Princesse n’avait pas eu ses règles en septembre et en octobre, et qu’il n’existait aucun symptôme de grossesse. Loin même d’attribuer à une nouvelle conception cette absence des règles, je la regardais, avec la personne qui me tenait au courant de ce qui se passait, comme dépendante de l'état de santé de la Princesse ; mais L. A. R., qui désiraient des héritiers, ne pouvaient avoir la même opinion que nous sur ce retard ; ils avaient, au contraire, l’espoir d’une nouvelle grossesse, et j’ignorais que déjà le Prince avait fait part à un des principaux membres de sa famille de ses espérances, lorsque, dans les premiers jours de novembre, il m’envoya chercher à quatre heures du matin.
Rendu à quatre heures et demie auprès de la Princesse, je la trouvai, contre son ordinaire, ayant la figure très animée, le pouls plein, dur, résistant à la pression des doigts; elle se plaignait d’un violent mal de tête, d’étourdissements, de douleurs lombaires, de
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coliques dans la re'gion hypogastrique qui était sensible au toucher. Pendant la durée des coliques, il existait un trouble général et surtout une agitation nerveuse, jointe à un état d’oppression, de gêne dans la respiration, que je trouvai avoir beaucoup de rapport avec des accès hystériques. Cet état existait depuis minuit, quoique MM. Guérin et Bougon, que je trouvai près de la Princesse, eussent employés les antispasmodiques et les calmants tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Je n’avais pas vu la Princesse depuis quelques semaines, mais j’avais été à l’Elysée-Bourbon faire une visite à Madame la comtesse de Wathaire, qui, par sa position, pouvait me mettre au courant de la santé de la Princesse ; et en ayant beaucoup causé ensemble, j’étais très instruit de tout ce qui la concernait. Néanmoins, je crus devoir prier mes confrères de passer dans une pièce voisine, pour nous entretenir de l’état de la malade. A peine leur avais-je adressé plusieurs questions sur des choses que j’étais censé ignorer, que le Prince, très alarmé, vint nous trouver et me demanda ce qu’il fallait faire pour soulager la Princesse.
— Les moyens qu’on a prescrits sont les plus rationnels, dis-je à Monseigneur.
■ — C’est très bien, me répliqua le Prince, mais ma femme a pris des potions, on lui a fait des frictions, et rien de tout cela n’a réussi ; il faut la soulager.
Comme Monseigneur s’adressait toujours à moi, je lui répondis que l’état de la Princesse était du ressort de la médecine et que je n’étais que son accoucheur.
— Appelé partout ailleurs, que feriez-vous ? Parlez-moi franchement et laissez toute étiquette et toute convenance de côté.
— Monseigneur, en faisantun appelà ma confiance età maprobité, lui répliquai-je, je dois dire que je saignerais Madame sur le champ.
— Mais, dit le Prince, ma femme est grosse, et si on la saigne, il en arrivera une fausse couche.
S’il y a grossesse, ce que je ne crois pas, la saignée est le plus convenable pour prévenir la fausse couche qui serait imminente , et si ce n est qu’un retard, comme je le pense, la saignée rétablira 1 équilibre. En un mot, la saignée préviendra la fausse couche, si la grossesse existe, comme le croit Monseigneur; et dans vingt-quatre ou trente-six heures, au plus, nous aurons la preuve du contraire, s’il n’y a pas eu conception (i).
(1) Je pensais que l’utérus était le siège d’une sanguine pour que les règles parussent. D.
trop forte congestion
— En ce cas, il faut saigner ma femme, dit le Prince.
Cette saignée a été faite sur-le-champ par M. Bougon qui, ayant manqué d’ouvrir la veine, replongea tout aussitôt sa lancette dans la même ouverture et atteignit la veine ; l’ouverture étant grande, le sang coula facilement ; on en tira une palette et demie, au plus, et l’opération était à peine terminée qu’il y avait déjà du mieux; le repos, un peu de diète, des boissons délayantes et calmantes, des frictions avec un liniment opiacé furent conseillés. Vers six heures du matin, la Princesse s’endormit, et lorsqu’elle se réveilla à midi et demi, elle se trouvait parfaitement bien, mais un peu fatiguée. Les mêmes moyens furent continués, et trente heures après la saignée, on eût la preuve qu’il n’existait pas de grossesse.
Toutefois sans partager les craintes que le Prince nous avait manifestées d’une fausse couche, comme à la Cour il faut être constamment en garde contre la malveillance, et qu’il vaut mieux pécher par excès que par trop peu de prudence, j’insistai sur le repos, et j’exigeai que tout ce qui serait expulsé fut soumis à l’inspection de la faculté.
Les ordres ayant été exécutés, même avec rigueur, un examen s’en est suivi, et quoiqu’il ait été fait avec la plus scrupuleuse attention, il nous a démontré qu’il n’y avait pas eu de conception.
Néanmoins, Monseigneur le duc de Berry m’adressait, chaque fois qu’il me voyait, la question suivante:
— Eh bien ! mon cher Deneux, ma femme a donc fait une fausse couche ?
Et moi de lui répondre :
— Non, Monseigneur, Madame était à l’abri d’un pareil accident.
— Elle n’était pas grosse, n’est-ce pas?
— Non, Monseigneur.
— Eh bien ! je vous dis, moi, que ma femme a fait une fausse couche.
— Monseigneur, lui dis-je en plaisantant, a sans doute plus d’expérience que la faculté.
— Bien certainement, répondit-il en souriant, et plus que vous surtout, docteur, qui n’avez pas eu d’enfants.
— Cela ne prouve rien. Monseigneur, contre l’accoucheur, ni contre ses connaissances en anatomie pathologique.
— Pourquoi donc lui avez-vous fait garder le lit et la chaise longue, avec tant d’assiduité?
— Par prudence. Monseigneur.
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Parce que vous aviez la crainte de ce qui est arrivé.
— Qu’est-il donc arrivé, Monseigneur ?
— Une fausse couche, vous dis-je, et j’en sais plus long que vous à cet égard.
— C’est possible, Monseigneur, mais comme tout me dit qu’il n’y a pas eu conception, et que je n’ai pu découvrir dans tout ce que j’ai vu, aucune trace de fausse couche, S. A. R. me permettra surtout d’en croire mes yeux,
— Non, il ne conviendra ni ne dira pas que ma femme ait fait une fausse couche.
— Je ne saurais l’avouer. Monseigneur, sans mentir à ma conscience, et si j’en étais capable, je ne me croirais plus digne de la confiance de L. A. R.
— Allons, puisque avec cette tête picarde on ne peut rien gagner, il faut, Caroline, en prendre son parti.
Monseigneur ayant repris ses journaux, je pris congé de
L. A. R. sans être plus instruit sur la cause des interpellations du Prince.
En sortant de chez L. A. R., je trouvai dans le cabinet de toilette Madame la comtesse de Wathaire, que peut-être la Princesse avait mise au courant des désirs du Prince ; elle m’engagea à entrer chez elle, je refusai d abord, mais me faisant entendre qu’elle avait quelque chose à me dire, un motif de curiosité m’y conduisit.
Elle me dit, aussitôt que nous fûmes chez elle :
Nous voici en tete à tête, et vous allez me dire, sans déguise-
ment, pourquoi vous ne voulez pas convenir que la Princesse a fait une fausse couche ?
— Vous savez vous-même, Madame, que pareille chose n’a pas eu lieu.
Sûrement je le sais, mais le Prince veut que la Princesse en ait fait une, et, qui plus est, qu’on le dise.
— Je n’y conçois plus rien Madame ; comment le Prince veut qu’on dise que la Princesse ait fait une fausse couche ?
— Oui, mon bon Monsieur Deneux.
— C’est apparemment pour que les libéraux soient autorisés à débiter, comme ils le font, que la Princesse n’amènera jamais un enfant à bien.
— Que vous êtes bon ! Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe au château ?
— Je n’y vais pas et ne m’inquiète nullement de ce qui s’y passe.
— Vous avez grand tort. Eh bien, puisque vous l’ignorez, sachez que le Prince, ayant l’espoir d’une nouvelle grossesse, avait fait part de ses espérances au Roi, à la famille Royale, et que ce bruit s’en est répandu au château.
— J’en suis fâché pour le Prince, mais où voulez-vous en venir ?
— Comment, vous ne comprenez pas ce que tout cela veut dire ?
— Non, en vérité.
— Apprenez donc que le Roi et les Princes ne doivent jamais avoir tort, et comme ils ont dit que la Princesse était grosse, pour être conséquent, on dit à la Cour qu’elle a fait une fausse couche.
. . . Cette seconde grossesse de S. A. R. Madame la duchesse de Berry, ne nous a offert rien de remarquable. N’ayant éprouvé aucun trouble dans sa santé, la Princesse a pu continuer à prendre un exercice modéré, à pied et en voiture, jusqu’au 6 septembre, jour où la cause de la fausse couche est survenue, et, à cette époque. Madame se portait parfaitement bien, elle s’était même fortifiée et avait pris un peu d’embonpoint.
Dans le temps, on a particulièrement attribué cet événement funeste à l’exercice en voiture que nous avions permis de continuer. On a blâmé les courses à Bagatelle et dans les environs de Paris, où la Princesse se rendait pour y respirer un air sain ; mais ce n’est ni l’exercice à pied, ni les promenades en voiture qui ont déterminé cet accident.
Peu satisfait, à ce qu'il me semble, de ce qui se disait dans les salons, où l’on persistait à m’attribuer cette fausse couche, le
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dimanche 20 septembre, vers dix heures du matin. Monseigneur le duc de Berry se rendit dans son salon où il trouva réunis tous ses aides de camp, les membres de sa faculté et beaucoup d’autres personnes de distinction ; après avoir adressé la parole à chaque personne, et nous avoir demandé si nous avions vu la Princesse, il dit en présence de tout le monde :
— On accuse toujours mon cher Deneux, et cependant, comme je l’ai dit, c’est bien moi qui suis la cause que ma femme est au lit.
— Cela n’est pas possible, Monseigneur, dit un de ses aides de camp.
— Ce n’est cependant que trop vrai, repartit vivement le prince, car étant ma femme et moi sur un canapé et en habit de Cour, c’est pour nous êtes oubliés l’un et l’autre, il y a quinze jours, en sortant de la réception aux Tuileries et avoir fait une chose qui n’était pas de saison.
C’est encore tout pénétré dereconnaissance pour Monseigneur le duc de Berry que, quatre ans après cette malheureuse fausse couche, nous rapportons ce trait d’extrême franchise qui, plus que tout ce que nous pourrions dire de lui, fait connaître combien ce Prince était grand, généreux, magnanime, et de quel homme le poignard de Louvel a privé la France ! (i).
(1) Voici, à propos de cette fausse couche, le dialogue que rapporte le D'' Menière, dans son Journal sur la captivité de la duchesse de Berry :
— Il me semblait avoir entendu dire à Madame qu’elle avait fait une fausse couche de quatre à cinq mois. Ce n’est done pas dans cette circonstance qu’elle arriva ?
A cette question faite simplement, M. Deneux lève la main et s’apprête à me répondre ; mais la princesse se hâte de prendre la parole et me dit avec vivacité :
— Oh ! ne le croyez pas ; il va vous faire des contes. On m’a saignée et cela a déterminé l’accident.
M. Deneux, la main en l’air, se récrie et la princesse continue :
— Voici la vérité 1 Le 25 août, à la proeession de Notre-Dame, je me trouvais dans la voiture du roi ; cette grande maehine était lourde et horriblement dure. On s arrêtait souvent; ce temps d’arrêt déterminait unbalaneement énorme de cette terrible voiture et j’étais secouée de la façon la plus déplorable. J’étais assise sur le devant ; la longue durée de eette marche fut un vrai supplice pour moi. Je fus prise de douleurs vives, on me saigna et les suites ne s en firent pas attendre.
M. Deneux, qui a toujours la main levée et qui ressemble assez bien à un Jupiter tonnant ou à un pilier de réverbère, ne se laisse pas influencer par cette narration intéressée ; il poursuit la coupable d’un coup d’œil où brille a la fois son courroux médical et son indulgence presque paternelle :
l’affirme saignée, et c’est moi qui vous
n’avm> ^ grosse folie, une folie impardonnable, si elle
a ait pas eu un complice qui aurait dû être plus sage qu’elle. Monseigneur
Nous réservant plus loin à indiquer, dans l’historique de ce qui s’est passé du 7 au 1 3 septembre, les moyens qu’on a employés pour prévenir la fausse couche, qui, ce jour, est devenue imminente, nous allons entrer dans quelques détails sur cet accident.
C’est vers onze heures du soir que, le 1 2 septembre, la Princesse fut prise de douleurs ; et à minuit moins un quart, toute la faculté était près d’elle ; ayant reconnu que la fausse couche était inévitable, tout fut préparé ; et à minuit quelques minutes, elle était sur le petit lit; le Prince, profondément affligé, et qui, jusque-là, avait espéré, malgré nos craintes trop fondées, que l’accident n’aurait pas lieu, nous demanda si la Princesse souffrirait longtemps, et si l’enfant naîtrait vivant ; ma réponse fut qu'il m’était impossible de préciser l’heure à laquelle S. A. R. Madame la duchesse de Berry serait délivrée, que nous serions trop heureux si elle l’était vers sept à huit heures du matin. Quant à l’enlant, dîmes-nous à Monseigneur, il est excessivement rare, en pareil cas, de le voir survivre au travail nécessaire pour son expulsion; toutefois nous ferons en sorte de lui conserver la vie, jusqu’au moment de sa naissance, mais il est prudent d’avoir M. de Bombelles pour l’ondoyer sur le champ, car bien certainement, si le fœtus a vie, il survivra peu à sa naissance.
— Faites tout ce qui est en votre pouvoir, me dit le Prince, pour sauver la vie à tous deux, mais surtout à ma femme.
— Je ne négligerai rien pour remplir les vues de S. A. R. Désirera-t-elle appeler quelqu’un auprès de la Princesse avec sa faculté ?
J’ai la plus grande confiance en vous, mon cher Deneux, vous
le savez, je ne veux que vous.
— La circonstance est grave, Monseigneur.
—■ Je n’ai confiance qu’en vous, et je n’en veux pas d’autres.
Dans la position où je me trouvais, et sachant que le fœtus vivait encore, j’ai pensé que, tout en donnant mes soins à S. A. R., il était aussi de mon devoir de faire tout ce qu’il était en moi pour
me l’a avoué, il l’a dit à ses aides de camp, tout le monde l’a su, et le roi
Louis XVIII l’a assez grondé ! .
— Vous êtes fou, vous dis-je; je sais bien ce que Monseigneur a dit, mait> cela ne signifie rien ; ce n’est pas cela qui m’a rendue malade. Que diable . je peux bien le savoir, peut-être 1
— Moi je vous dis. Madame, que c’est cela, et pas autre chose ; vous ntcs ce beau chef-d’œuvre, le U septembre, le soir, à neuf heures, et je pourrais préciser mon accusation, si cela était nécessaire. V ous etiez en habit de cour, prête à partir pour le bal, et l’accident final arriva le lo. Je constatai les suites de cette équipée et j’annonçai quel devait en être le résultat.
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conserver la vie à l’embryon, afin qu’il pût être baptisé ou ondoyé ; et, en réfléchissant sur les moyens propres à atteindre le but que je désirais obtenir, j’éprouvai un certain plaisir de voir qu’en abandonnant complètement l’expulsion du produit de la conception aux seuls efforts de la nature, comme j’en avais le projet pour soustraire la Princesse aux dangers qui n’accompagnent que trop souvent Je séjour du placenta en pareils cas, je pouvais espérer aussi d’avoir le fœtus vivant.
Mais pour réussir, il fallait qu’il ne survint pas d’accidents, qui mettant les jours de la Princesse en danger, ne m’obligeassent point à opérer, et que les membranes du fœtus offrissent une assez grande résistance pour s’opposer à l’écoulement des eaux, lequel déterminerait infailliblement la compression du cordon ombilical, celle du fœtus même et sa mort.
Ayant été assez heureux pour qu’il ne survînt point d'hémorrhagie, et pour rencontrer une pareille disposition des membranes, j’en profitai; et, en évitant tout ce qui pouvait amincir les membranes ou diminuer leur résistance, en priant S. A. R. de ne faire aucun effort pour hâter sa délivrance, je suis parvenu à conserver dans toute son intégrité, la poche des eaux dont le volume, plus considérable que la tête d’un enfant à terme, prépara les voies à l’embryon pour être facilement et complètement expulsé, environné delà totalité des eaux qui s’opposent, pendant un travail de six heures, à ce qu’il fut comprimé, de même que le cordon ombilical, car ce n’est que le i3, vers cinq heures et demie du matin, que l’expulsion du fœtus, encore contenu dans ses enveloppes, a eu lieu.
La poche des eaux étant parvenue au dehors des parties externes, nous avons pu voir le fœtus, avant de rompre les membranes, s’agiter au milieu du liquide amniotique. Ajoutons qu’après avoir donné issue aux eaux, le fœtus respira et que, pour éviter toute perte de sang par le cordon ombilical, il n’a été coupé qu’après en avoir fait la ligature. Cet embryon du sexe masculin, qui avait au plus quatre mois, dix-sept jours de conception, a vécu une heure cinquante-cinq à cinquante-six minutes. C’est M. de Bombelles qui l’a ondoyé, dans le cabinet de toilette de la Princesse.
L arrière-faix, qui n a été expulsé qu’une demi-heure après le fœtus, avait cinq pouces de long et deux et demi dans sa plus grande largeur; une couche de sang noir, très solide, très adhérent au tissu même du placenta, et de l’épaisseur de cinq à six lignes, recouvrait le tiers inférieur de sa face utérine. Cette hémorrhagie
interne ou cachée, que nous avions signalée au Prince et à nos confrères, dès le lundi matin, 7 septembre, a été la cause déterminante de la fausse couche.
... Les suites de cette fausse couche ont été si heureuses et l’accident a si peu dérangé la santé de S. A. R. qu’une nouvelle grossesse lui a bientôt succédé.
Troisième grossesse. — Par une circonstance particu-
lière, je me trouvai en opposition avec L. A. R. dès le premier mois de cette troisième grossesse. Le Prince prétendait que Madame était devenue grosse du 20 au 25 du mois de novembre, au plus ta rd, et la Princesse le croyait aussi ; tandis que moi, en supposant que Madame fut grosse, je ne faisais remonter cette grossesse qu’en décembre et du 20 au 2 5 de ce mois, ce qui établissait, entre L. A. R. et moi, la différence de trois semaines à un mois au moins.
11 serait trop long d’exposer ici les raisons sur lesquelles je fondais mon opinion. Je dirai seulement qu’elle avait en sa faveur tout ce qui s’était passé du 1-7 novembre jusqu’à la fin de décembre 1818 et pendant le mois de janvier 1819. Cette différence d’un mois était d’une très grande importance, par rapport à la fausse couche qui avait eu lieu en septembre dernier, et pour la conduite qu’on devait tenir, jusqu’au delà de l’époque de la grossesse où elle s’était effectuée, afin de prévenir un pareil accident.
On se rappelle qu’on avait attribué cette fausse couche à l’exercice de la voiture, et bien qu’il n’en fût rien, comme on a pu le voir, on persistait néanmoins à l’attribuer à cette cause.
Appelé dès le 23 décembre, auprès de S. A. R. et lorsqu’il n’y avait d’autres symptômes de grossesse qu’un retard qui n’existait que depuis vingt-quatre à quarante-huit heures, dans le doute, je priai la Princesse de garder le lit, la chaise-longue et de ne faire aucun exercice, même dans ses appartements, jusqu à la fin du mois.
Du 24 au 27, quelques autres signes de grossesse se manifestèrent, sans toutefois nous donner plus de certitude, car on pouvait tout aussi bien les attribuer à un retard de menstruation qu’à une conception. Cet état de malaise continua jusqu’au 28, que la Princesse eut une légère apparition pendant trente-six à quarante heures. Cette perte qui eut toute la marche d une menstruation incomplète, nous parut être des règles vaginales (i); néanmoins
(1) Quelques auteurs n’admettant pas la persistance de la menstruation pendant la grossesse, ont pensé que, dans les cas où cette anomalie s observait, le sang provenait du col ou du vagin.
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elle nous donna des doutes sur la grossesse, et si les autres symptômes n’eussent continué à exister, nous aurions plutôt cru à un dérangement de santé qu’à un commencement de grossesse ; mais ceux-ci, au lieu de diminuer, étant au contraire augmentés après l’évacuation sanguine, il ne nous resta aucun doute.
Cette troisième grossesse ayant un début qui ne ressemblait en rien aux deux précédentes, et la Princesse n’ayant point encore éprouvé pareil accident à celui dont nous venions d’être témoin, nous devînmes plus exigeant. On conserva le repos tout le mois de janvier, pendant lequel les dégoûts, les maux de cœur, etc., persistèrent, de même que la suppression, quoique tous les signes qui, chez S. A. R., annonçaient l’époque des règles fussent très prononcés. Ne pouvant plus avoir alors le moindre doute sur une grossesse qui succédait de peu de temps à une fausse couche, et qui m’offrait une marche si différente des autres, j’attendis, pour indiquer les précautions qu’il fallait prendre afin de la conduire à bien, que L. A. R. m’en donnassent l’occasion.
Le 2 ou le 3 février, le Prince l’ayant fait naître en me demandant si je comptais retenir encore la Princesse prisonnière, je lui répondis :
— Le plus que je pourrai, Monseigneur, car il ne faut pas se le dissimuler. Madame est dans une circonstance toute particulière qui exige les plus grands soins.
— Et quels sont-ils ?
— Il faut. Monseigneur, que Madame continue à garder le repos, qu’elle renonce à monter en voiture, et si elle fait des courses à pied, qu’elles soient modérées. Elle devrait aussi n’aller que très rarement chez Sa Majesté, attendu que les appartements des Tuileries sont trop échauffés, et quand elle s’y rendra, ce qui pourrait être à pied et par un beau temps, elle ne devra ni monter ni descendre les escaliers à pied, mais être portée dans un siège fait exprès ; par les mêmes motifs, on doit s’interdire les spectacles; enfin il faut, pour prévenir une seconde fausse couche ou un accouchement prématuré qui mettrait la vie de l’enfant en danger, soit lors de sa naissance, soit après, que la princesse prît ces précautions pendant toute la durée de sa grossesse, ou, tout au moins, jusque par delà le cinquième mois.
— Et pourquoi tant de précautions cette fois, me demanda le Prince ?
— Monseigneur n’ignore pas que S. A. R. était à peine remise de sa fausse couche lorsqu’elle est devenue grosse.
Mais il s’est passé deux mois.
— Je pense qu’il s’en est meme écoulé trois, car tout annonce que Madame n’a conçu que du 20 au 22 décembre, et toute grossesse qui survient au moment où les règles sont pour paraître, exige de plus grands soins, en ce qu’elle est toujours plus pénible que celle qui succède à la menstruation.
— Ma femme est grosse du mois de novembre et accouchera pour la saint Louis.
— Le bouquet que L. A. R. compte offrir à Sa Majesté pourra bien n’arriver que vers la mi-septembre.
— Vous croyez donc eilfin que ma femme est grosse ?
— Depuis quelques jours, j’en ai l’espoir. Monseigneur.
— Et moi, j’ai la certitude qu’elle accouchera pour la saint Louis.
— C’est possible. Monseigneur ; mais que Madame accouche en août ou en septembre, les précautions à prendre restent toujours les mêmes.
— Vous comptez donc me séquestrer tout l’été, me dit la Princesse avec un air d’humeur.
— Madame doit se rappeler qu’elle m’a permis de lui faire connaître mon opinion. D’ailleurs, la circonstance est assez grave pour nous adjoindre la faculté du Roi ; ses conseils ne peuvent que nous éclairer.
... Le Prince donna des ordres pour que sa faculté et celle du Roi aient à se réunir le 10 février à l’Élysée-Bourbon (i). Voici la consultation qui en résulta :
a Quoique les médecins et les chirurgiens, consultés par S. A. R. Madame la duchesse de Berry, ne puissent prononcer relativement à l’état de grossesse (2), ils estiment cependant qu’il faut observer toutes les précautions que la prudence exigerait dans le cas de l’affirmative et ces précautions sont les suivantes :
« lO S. A. R. gardera le repos, particulièrement aux époques présumées de la menstruation, six jours avant et six jours après. Hors de ces époques. Madame pourra aller aux Tuileries et, de temps en temps, au spectacle. Si même alors le temps était beau, et que Madame fût absolument libre de toute indisposition, elle pourrait étendre sa promenade jusqu’aux environs de Paris. Bagatelle serait le lieu qu’il faudrait adopter de préférence.
(1) La duchesse de Berry avait surnommé cette réunion de médecins, dont la moins nombreuse était de six, « la bande noire ».
(2) On voit que la faculté du Roi a craint de se compromettre. La grossesse n'était plus douteuse pour nous à cette époque. D.
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« 2° Quant au régime, celui que suit dans ce moment S. A. R. paraît devoir être conservé. Elle doit éviter tous les aliments de digestion difficile et propres à engendrer des flatuosités, tels que les choux, les choux-fleurs, les haricots, les lentilles, etc.
« 3° Relativement aux médicaments, continuation des antispas modiques employés dans le moment,
« Paris, le lo février i8ig.
a Signé ; Portai, Alibert, Distel, Guérin, Bougon et Deneux. »
On vient de voir que nos collègues ne nous ont accordé que ce qu ils ne pouvaient refuser. Savoir : le repos six jours avant et six jours après l’époque présumée de la menstruation, précaution que nous avons prise en décembre et janvier.
. . . Quoi qu il en soit, j’ai persisté, dans l’intervalle d’une époque à 1 autre, à interdire la voiture et le spectacle, à ne permettre que les promenades à pied et à ne se rendre aux Tuileries que rarement à pied, et après que l’on eut consenti à être montée et descendue dans un siège commode et porté par des hommes ayant l’habitude d’un pareil exercice.
... Le 1 8 avril, S. A. R, nous dit que l’enfant s’était fait ressentir deux fois dans la journée. Ces mouvements, perçus par la Princesse, étaient-ils bien produits par le fœtus ? Nous sommes porté à le croire parce que S. A. R., dans ses deux premières possesses, avait ressenti des mouvements vers la même époque de la gestation, sur lesquels nous avions élevé des doutes; mais comme ils ont continué, nous avons fini par être convaincu qu’elle
ne s’était point trompée. D’ailleurs, étant d’une extrême mobilité, nerveuse, ces impressions sont vives et toutes les femmes d’une pareille constitution ressentent les mouvements de leur enfant vers la fin du troisième ou, au plus tard, dans les premiers jours du quatrième mois.
. . . On désirait ardemment la fin de mai, espérant, peut-être, qu’après cette époque, je serais plus traitable. Toutefois, comme on se portait passablement bien, on fit, de jour à autre, un peu d’exercice à pied dans le jardin, et le 14, on fut même dîner aux Tuileries, mais à pied, et l’on a été montée et descendue de chez Sa Majesté dans un siège très commode, que portaient des valets de pied, exercés à cet effet.
Ce dîner ayant été suivi d’une digestion pénible, qui se prolongea dans la matinée du i5, où plusieurs mouvements brusques de la part de l’enfant déterminèrent de vives douleurs, on garda le repos de même que le 16; et comme nous arrivions à l’époque, dont tous les symptômes se manifestèrent le 17, on continua à rester à la chambre, au lit, ou sur la chaise longue, alternativement, jusqu’au 28 ou 29 de ce mois.
A cette époque, celle de la fausse couche était dépassée ; même selon nous, et l’on n’avait point monté en voiture.
... S. A. R. garda le repos à partir du 1 7 de juin et de juillet jusqu’au 3o de ces mois, et, dans l’intervalle de ces deux époques, elle prit de l’exercice à pied tous les jours, soit dansle jardin de l’Elysée ou en se rendant aux Tuileries par les Champs-Elysées.
Dispositions pour l’accouchement. — Le Prince et la Princesse, étant toujours persuadés que l’accouchement aurait lieu du 20 au 2 5 août, donnèrent, dès le 12 août, l’ordre de préparer l’appartement que je devais occuper à l’Élysée-Bourbon. Je m’y rendis, à regret, le 1 5 au soir. Madame la gouvernante, la garde et toutes les personnes du Berceau y étaient déjà installées, et toutes les préparations pour recevoir le nouveau-né étaient déjà à peu près terminées. Depuis longtemps, on savait que si la Princesse accouchait d’un Prince, il porterait le titre de duc de Bordeaux; enfin les témoins, pour assister à la naissance du nouveau-né, étaient désignés et les nourrices, qu’on avait choisies, étaient aux retenues depuis le premier du mois.
La garde et les personnes du Berceau étaient, excepté Madame
la gouvernante, les mêmes qu’en 1817.
.,. Je viens de dire que les nourrices étaient aux retenues . sur
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soixante-sept qui s’étaient présentées, sept ont été désignées par la faculté du Roi, réunie à celle de S. A. R. Trois ont été prises dans la classe bourgeoise, et les trois autres, de même que la suppléante, parmi les paysannes. Toutes ces nourrices ont été présentées au Prince et à la Princesse, le premier août.
Les quatre paysannes étaient préférables sous tous les rapports, mais, comme à la Cour il faut que l’intrigue se mêle de tout, on a préféré une de celles classées comme bourgeoises, dont le lait avait déjà quatre mois et qui, à son premier enfant, avait été obligée de cesser de nourrir du 8« au 9® mois, faute de lait. Cette dame. Madame de Labarre, qui était la femme d’un notaire de St-Cloud, trouva le moyen de mettre dans ses intérêts toute la Cour, et même jusqu’àsa Majesté LouisXVIII, qui necontribua pas pour peu dans le choix qu’en a fait la faculté, et plus tard, dans la préférence que lui ont donné le Prince et la Princesse.
Le dimanche 22 août. Madame la Gouvernante, désirant voir les nourrices, m’engagea à l’accompagner aux retenues. En arrivant dans la maison où les trois nourrices étaient, on nous conduisit dans la grande chambre des deux paysannes, et tandis que Madame la Gouvernante les questionnait sur la manière dont elles étaient nourries et traitées. Madame la surveillante nous quitta assez brusquement pour se rendre auprès de celle de St-Cloud, qui avait pour elle seule une très belle chambre et que l’on soignait depuis trois semaines comme une grande dame.
^ Soupçonnant cette nourrice de m’avoir caché le vrai motif qui 1 avait empechée de nourrir au delà de huit à neuf mois, et lui ayant trouvé, à ma visite de la veille, le faciès des règles, je conçus des doutes sur sa santé. L’absence brusque de la surveillante étant venue réveiller ces doutes, tout aussitôt qu’elle fut entrée dans la chambre de Madame de Labarre, je me dirigeai rapidement vers cette chambre ou j’entrai brusquement; un instant après, je vis la surveillante qui, à mon arrivée, s’empressa de jeter dans le bas d une armoire un paquet de linge qu’elle tenait à la main ; mais comme cette dame éprouva un grand touble en me voyant, elle le ht avec tant de précipitation et de maladresse, que le paquet, qui était mal roulé, étala à mes yeux plus d’un témoin de ce que je n avais fait que soupçonner jusque-là. J’aurais pu confondre ces eux femmes de mauvaise foi ; mais connaissant l'esprit de Madame m'aurait su mauvais gré d’être plus prévoyant
fn! J ’ kT "lettre à dos toute la Cour, je préferai
fa.re semblant de n’avoir rien vu, me réservant, toutefois^ ayant