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I. — Nature et excellence des actes d’amour de Dieu

Nature de la charité.

« Le plus grand et le premier commandement, a dit Jésus, est celui d’aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, et de toute notre âme, et de tout notre esprit 1 », c’est-à-dire de tout notre être intérieur et au plus haut degré.

Par conséquent, la première en dignité et la plus grande des vertus chrétiennes est la charité. Elle est, dit saint Thomas : « une certaine participation de l’infinie charité, qui est le Saint- Esprit 2 ».

Les théologiens définissent la charité quant à son objet matériel principal, qui est Dieu : une habitude surnaturelle infuse , qui nous incline à l’aimer par-dessus tout pour lui-même, c’est-à-

1 Matth., xxii, 37, 38.

dire à cause de ses infinies perfections ou de l’excellence de son être \

Ce qui constitue donc essentiellement la charité, c’est : 1° le motif, et non l’intensité, de

1 L’objet matériel secondaire de la charité est le prochain et nous-mêmes. — On entend par habitude une qualité consistant dans une disposition permanente à agir d’une certaine manière. — On distingue, en théologie, les habitudes acquises ou naturelles, qui naissent de la fréquente répétition des mêmes actes, et donnent le pouvoir de les faire facilement ; et les habitudes infuses ’ou surnaturelles, dont Dieu seul est l’auteur, et qui donnent le pouvoir de faire des actes au-dessus de la nature. Les habitudes infuses, tout en inclinant le chrétien aux actes qui leur sont propres, ne les lui facilitent pas, parce quelles laissent subsister la concupiscence et les habitudes vicieuses acquises, ce qui explique la grande difficulté pour bien des âmes en état de grâce, de résister à la violence de leurs passions. C’est la répétition des actes qui permet aux habitudes infuses de les produire facilement.

Sont des habitudes infuses : a) la grâce sanctifiante, qui donne un nouvau mode d’être à notre âme, en la rendant participante de la nature divine ; b) les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité ; c) toutes les vertus morales, car, dit le Catéchisme du Concile de Trente (De baptismi sacramento, n. 51), à l’infusion de la grâce dans le baptême s’ajoute celle de toutes les vertus ; d) les dons du Saint-Esprit, lesquels, dit saint Thomas, disposent l’homme à suivre promptement les inspirations divines. (1. 2. q. 68, a. 3.)

Les vertus infuses émanent physiquement de la grâce sanctifiante : la foi dans l’intelligence ; l’espérance et la charité dans la volonté ; certaines vertus morales, comme la tempérance et la force, même dans l’appétit sensitif ; les dons du Saint-Esprit : quatre dans l’intelligence et trois dans la volonté.

Nous pouvons augmenter en nous la grâce sanctifiante et aussi les autres dons infus : 1° par tous les actes

l’amour qu’on a pour Dieu ; 2° la disposition de tout sacrifier, même la vie, plutôt que de commettre le péché mortel, car il est seul essentiellement contraire à la charité, puisqu’il en dépouille les âmes ; le péché véniel a seulement pour effets, suivant saint Thomas, de diminuer la ferveur de ses actes, d’empêcher le prompt essor du cœur vers Dieu, et de disposer les âmes à la perte de la charité \

bons faits librement et en état de grâce, avec une intention surnaturelle ; 2° par la fréquente réception des sacrements.

Cette intéressante mais difficile question des habitudes infuses, trop peu connue, est très importante, car d’abord les dons infus constituent notre organisme surnaturel ; ensuite nous n'aurons dans le ciel, en habitudes, que les degrés acquis pendant cette vie ; nous devons donc nous efforcer de les multiplier le plus possible, afin d’augmenter, autant qu’il dépend de nous, notre gloire et notre béatitude éternelles, et la gloire que nous procurerons à Dieu pendant les siècles des siècles. (Cf. Ripalda : De Ente supernaturali.)

1 2. 2. q. 24, a. 10 ; 3 p. q. 79, a. 4, et q. 84, a. 1. — Les péchés véniels, quel que soit leur nombre, ne causent aucune diminution intrinsèque de la grâce sanctifiante, de la charité et des autres vertus infuses. C’est ce qu’enseignent tous les théologiens, à l’exception du Docteur extatique, Denys-le-Chartreux.

Ecoutons Suarez : « Il faut dire que la grâce et la charité ne peuvent diminuer. Je regarde cette assertion comme si certaine, que la contraire n’est ni probable, ni vraisemblablement soutenable, d’abord à cause du sentiment commun des théologiens qui la défendent, en premier lieu saint Thomas : 2. 2. q. 24, a. 10. » (De gratia habituali, 1. 11, c. 8, n. 7.) Dieu seul peut diminuer les habitudes infuses, comme lui seul peut les produire et les détruire en cessant de les conserver dans l’existence ; or, s’il punissait les péchés véniels par une diminution de grâce et de charité, ils finiraient, à force de se multiplier, par en priver totalement les âmes, ce qui est

Motifs de la charité.

L’amour de Dieu pour lui-même par-dessus toutes choses, s’appelle amour de bienveillance, amour d’amitié, amour parfait, charité, charité parfaite. L’amour de Dieu pour nous plutôt que pour lui-même, comme moyen d’acquérir le ciel ou d’éviter l’enfer, porte le nom d’amour de concupiscence ou d 'espérance, et se confond, dit saint Thomas, avec la vertu théologale

contraire à la doctrine de l’Église.

« Et puis, une diminution de grâce et de charité serait un châtiment trop grand pour être proportionné à des fautes légères, car : a) le moindre degré de grâce et de charité est un bien surnaturel inestimable, puisqu’il mérite la vie éternelle ; b) à la diminution de grâce et de charité correspondrait, après cette vie, une diminution proportionnelle de perfection de la béatitude essentielle, c’est-à-dire de la vision et de l’amour béatifiques ; or, cette diminution constituerait une certaine peine éternelle du dam. Comme le dit saint Thomas à propos de cette question : « Celui qui commet une petite faute ne mérite pas de subir un grave dommage.» (2. 2, q.--24, a. 10.)

Quoique le péché véniel ne mérite pas une diminution de grâce et de charité, le chrétien doit être fermement résolu à tout souffrir, même la mort, plutôt que de le commettre. « Il n’est pas une offense de Dieu, dit sainte Thérèse, qui ne soit grande, dès lors qu’elle est commise contre une Majesté infinie et sous ses yeux. C’est là, je crois, un péché prémédité ; c’est comme si l’on disait à Dieu : « Seigneur, bien que cela vous déplaise, je ne laisserai point de le faire ; je vois que vous le voyez, je sais que vous ne le voulez pas, et je le comprends, mais j’aime mieux suivre mon caprice et mon goût que votre volonté. » Et un péché de cette sorte serait peu de chose ! Non, non, je ne le crois pas ; la faute pourra être légère, mais il est mal, très mal de la commettre... L’âme qui aime Dieu se sent résolue à ne commettre pour rien au monde un seul péché. » (Le chemin de la perfection ; édit. Bouix-Peyré ; ch. 43.)

d’espérance \ L’amour de Dieu motivé par les bienfaits reçus de lui se nomme amour de reconnaissance, et appartient, selon le saint Docteur, à la vertu morale de religion *.

C’est ordinairement de l’amour de concupiscence et de reconnaissance que naît la charité parfaite. On doit même soutenir que la bonté de Dieu à notre égard en est la condition préalable, car l'amour suppose que l’objet aimé est notre bien, c’est-à-dire s’harmonise avec notre nature, nos besoins et nos aspirations. C’est pourquoi : « Si, par impossible, dit saint Thomas, Dieu n’était pas le bien de l’homme, l’homme n’aurait pas de raison de l’aimer 3. » Ontologiquement, on entend ce qui convient à quelqu’un ou à quelque chose.

Subordonné à V amour de Dieu pour lui-même, l’amour de soi qu’a tout homme par une nécessité physique et psychologique de son être, n’est donc pas déréglé et s’allie avec la charité parfaite. L’amour de concupiscence doit même s’unir dans tout cœur à l’amour de charité. « Puisque Dieu, dit un théologien moderne, est et veut être en même temps et le souverain Bien en lui-même et notre souverain Bien à nous, il n’v a pas de raison pour laquelle nous ne puissions, et même nous ne devions l’aimer sous ce double point de vue \ » Aussi Innocent XII a-t-il condamné cette proposition de Fénelon : « Il existe un état habituel d’amour de Dieu, qui est la charité pure et

2 Ibid., q. 106, a. 1.

4 Pesch : Prælectiones dogmaticæ ; 4* édit. ; t. 8, n. 553.

sans aucun mélange de motif d’intérêt propre. Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses n’y ont plus de part. On n’aime plus Dieu pour le mérite, ni pour la perfection, ni pour la félicité qu’on trouvera dans son amour \»

Excellence de la vertu de charité.

La charité est la plus excellente de toutes les vertus, parce qu’elle est la seule qui unit essentiellement les âmes à Dieu. « La charité, dit saint Thomas, atteint Dieu lui-même pour se fixer en lui, et non pour que nous retirions de lui quelque avantage ; c’est pourquoi la charité est plus excellente que la foi et l’espérance ; et par conséquent elle est plus excellente aussi que toutes les autres vertus \ » Rappelons cette parole de saint Jean : « Dieu est amour, et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui1 2 3.» Aussi la charité est-elle la vertu que les saints Pères ont le plus exaltée. « Quel bien est la charité ! s’écrie le plus grand d’entre eux, saint Augustin ; quoi de plus précieux ? quoi de plus éclatant ? quoi de plus utile ? quoi de plus sûr ? » \

L’acte par excellence de la vie chrétienne est donc l’acte de charité ou d’amour, qui se définit : V amour de Dieu pour lui-même par-dessus toutes

1 Cf. Denzinger-Bannwart : Enchiridion Symbolorum ; 10* édit. ; n. 1327.

s I Joan., iv, 16.

* Opéra sancti ; édit. Migne ; t. 38. col. 764.

choses. On fait un acte de charité parfaite lorsqu’on dit sincèrement à Dieu : « Mon Dieu (ou mon Jésus), je vous aime de tout mon cœur !» 1 ou bien : « Mon Dieu et mon tout !» etc.

Facilité des actes d'amour parfait.

Suivant l’opinion la plus commune des théologiens, il ne peut être généralement difficile au chrétien de faire un acte de charité parfaite, puisque cet acte étant nécessaire au salut, de nécessité de moyen, la grâce doit le lui rendre accessible. Le pape Alexandre VII a condamné la proposition janséniste suivante : « L’homme n’est jamais tenu, dans aucun temps de sa vie, à faire un acte de foi, d’espérance et de charité, en vertu de préceptes divins concernant ces vertus 2. »

Pour pouvoir faire facilement un acte de charité parfaite, il suffit de se rappeler sérieusement les principaux bienfaits divins, surtout la passion et la mort de Notre Seigneur, car le propre des bienfaits est de faire aimer le bienfaiteur. « L’opinion, dit Berardi, qui soutient la grande difficulté de faire un acte de charité parfaite est très répandue, mais elle doit être fausse, et c’est du jansénisme qu’elle tire son origine, ou du moins il l’a beaucoup accréditée. Si ie disais : « Mon

1 « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, c’est l’aimer pour lui-même, et pardessus toutes choses. » Cardinal Gousset : Théologie morale ; lre édit. ; t. 1, n. 354.

Cf. Denzinger cité, n. 1101.

Dieu, que vous êtes bon, bienfaisant, pitoyable, clément, miséricordieux ! Ah ! combien vous avez souffert pour nous ! C’est pourquoi je vous aime de tout mon cœur ! » si, je le répète, je parlais ainsi, sans même me rappeler que ce n’est pas seulement en lui-même et pour les autres, mais aussi pour moi, que Dieu est bon, bienfaisant, etc., sans nul doute, je ferais un acte de charité parfaite \ »

« Ceux qui vivent chrétiennement, dit Noldin, font fréquemment des actes de charité, même sans y faire attention, lorsque, par exemple, ils observent les commandements et évitent le péché, pour ne pas déplaire à Dieu ; lorsqu’ils désirent que tout le monde l’honore ; lorsqu’ils demandent que son nom soit sanctifié, que son règne arrive, que sa volonté soit faite, etc.2». Bien plus, toute action, si vulgaire soit-elle, se transforme en un acte de charité, quand on l’acconnlit en vue de plaire à Dieu.

Concluons avec Frassinetti, que : « Moyennant le secours de la grâce, il n’est pas plus difficile de faire des actes d’amour de Dieu, que d’accomplir les autres bonnes œuvres imposées au chrétien 8. »

1 Praxis confessarium ; 4e édit. ; t. 1, p. 44. — Cf. Génicot - Salsmans : Institutiones theologiæ moralis ; 9e édit. ; t. 1. p. 159. — Lehmkuhl : Theologia moralis ; 12e édit, (ultima auctoris) ; t. 1, p. 253. — Noldin : Summa theologiæ moralis : De præceptis ; 9e édit. ; n. 59,

2 Summa theologiæ moralis : Ioco citato.

3 Abrégé de la théologie morale ; lr* édit. ; t. 1, p. 187.

L'acte de contrition parfaite renferme un acte d'amour parfait.

De ce que facile est l’acte de charité parfaite, il suit que facile aussi est l’acte de contrition parfaite, le motif de l’une et de l’autre étant le même. Aussi, dit le cardinal Gousset : « La contrition parfaite renferme nécessairement un acte de charité, en tant qu’on aime Dieu pour luimême et par-dessus toutes choses »

Extrêmement important est l’acte de contrition parfaite, d’abord parce qu’il réconcilie immédiatement avec Dieu celui qui a eu le malheur de l’offenser mortellement, toute vraie contrition, intense ou non, dit saint Thomas, étant informée par la grâce sanctifiante1 2 ; secondement, parce que l’acte de contrition parfaite supplée au sacrement de pénitence, quand on ne peut le recevoir avant de mourir3 4.

Le devoir du Prêtre est donc d’exhorter vivement les fidèles à faire souvent des actes de sincère contrition. Le pieux et savant cardinal Franzelin disait : « Si je pouvais parcourir la campagne en prêchant la parole divine, le sujet favori de mes prédications serait la contrition parfaite \ »

1 Théologie morale; lre édit.; t. L n. 356.

2 Supplem., q. 5, a. 3.

s Dans l’Ancien Testament, la contrition parfaite était l’unique moyen de recouvrer l’amitié divine perdue par une faute grave.

4 Cf. J. De Driesch : La contrition parfaite ; Introduction.

D’après saint Thomas, les effets que les actes d’amour de Dieu produisent dans les âmes, sont les dix suivants.

L'acte d'amour unit l'àme à Dieu.

Tout acte d’amour unit les âmes à Dieu1. « La charité, dit le saint Docteur, nous unit à Dieu, suivant cette parole de l’Apôtre : « Celui qui « s’unit au Seigneur est un même esprit avec « lui 2. » Saint Alphonse dit également : « L’acte d’amour, comme aussi l’acte de contrition, est une chaîne d’or, qui attache l’âme à Dieu 3. »

Par conséquent, plus on multiplie les actes d’amour, plus grande devient l’union avec le souverain Bien. Cette union est la fin pour laquelle nous sommes créés. « La fin de la vie spirituelle, dit saint Thomas, est l’union de l’homme avec Dieu, laquelle s’opère par la charité ; et tout ce qui concerne la vie spirituelle se rapporte à cette union comme à sa fin4.»

1 On distingue quatre sortes d’union avec Dieu :

a) l’union qui résulte de sa présence en tout être ;

b) l’union par la grâce sanctifiante et par la charité;

c) l’union de conformité à la volonté de Dieu par l’accomplissement de toutes ses volontés ; d) l’union mystique, qui consiste dans un amour infus et expérimental, transformant l'âme en Dieu. Dans cette brochure, nous parlons de l'union par la grâce et la charité. L’union de conformité à la volonté divine constitue la perfection chrétienne.

2 2. 2. q. 45, a. 2. — I Cor., vi, 17.

2 La véritable épouse de Jésus-Christ, t. 1, ch. 15, § 2.

L'acte d'amour obtient le pardon des péchés véniels.

L’acte d’amour de Dieu obtient le pardon des péchés véniels dont on a implicitement le repentir, c’est-à-dire dont on se repentirait si on se les rappelait 1 2 3 ; car aucune faute, mortelle ou vénielle, ne peut être remise sans la vertu de pénitence \

Quand l’acte d’amour est fervent, il obtient même le pardon de toutes les fautes vénielles indistinctement, parce que, dit saint Thomas : « La ferveur de la charité implique virtuellement le déplaisir des péchés véniels \ » Si donc nous désirons plaire à Dieu, et mériter ses grâces de choix par une vie pure et sainte, faisons souvent de fréquents actes d’amour divin.

L'acte d'amour obtient le pardon des péchés mortels.

Tout acte d’amour, intensif ou non, obtient immédiatement de Dieu le pardon de tous les péchés mortels , quels que soient leur nombre et leur gravité, pourvu qu’on ait la volonté de s’en confesser quand il y aura, tôt ou tard, obligation de le faire.

L’acte d’amour renferme implicitement cette volonté. Dieu a déclaré dans l’Écriture qu’il aime ceux qui l’aiment4; or, dit saint Thomas :

1 S. Thom., 3 p. q. 87, a. 1.

2 Ibid,, q. 86, a. 2, et q. 87, a. 1.

3 Ibid, q. 87, a. 1.

4 Prov„ vin, 17.

« L’effet de la divine dilection en nous est la grâce sanctifiante 1 », dont l’infusion justifie le pécheur 2. Le pape saint Pie V a condamné la proposition suivante de Baïus : « Cette charité, qui est la plénitude de la loi, n’est pas toujours jointe à la rémission des péchés3 4.»

Nous avons dit que tout acte d’amour obtient le pardon des péchés mortels, et non pas qu’il les remet, parce que, rigoureusement parlant, Dieu seul est la cause efficiente de la rémission de tous les péchés, mortels et véniels ; les actes d’amour, comme aussi les actes de contrition, disposent les âmes à en recevoir le pardon, et le leur méritent de convenance (de congruo)*.

L'acte d'amour diminue ou obtient la remise des peines temporelles du péché.

L’acte d’amour obtient, dans la mesure de son intensité, la remise des peines temporelles que les péchés ont méritées. « Dieu, dit saint Thomas, accepte plutôt les affections du cœur, que les actes extérieurs5», quelque satisfactoires qu’ils soient. Les actes fervents d’amour de Dieu diminuent donc beaucoup, et parfois même annulent les expiations de l’autre vie, qui sont si rigoureuses et parfois si longues.

2 Concile de Trente : Sess. VI, can. 11.

3 Cf. Denzinger cité, n. 1032.

4 Cf. Lehmkuhl : Theologia moralis. 12e édit. ; t. 1, n. 453.

3 Supplem., q. 5, a. 2.

L'acte d'amour augmente la grâce, la charité et les autres vertus.

Tout acte d’amour augmente, proportionnellement à son intensité, et incomparablement plus que les actes des autres vertus, puisqu’il est incomparablement plus méritoire, la grâce sanctifiante 1 et, par conséquent, la charité et les autres vertus infuses, puisque la charité et les autres vertus appartiennent à la grâce, comme les propriétés d’une chose appartiennent à cette chose ; plus donc la grâce grandit, plus aussi grandissent la charité et les autres vertus infuses.

Les actes d’amour, comme d’ailleurs tous les autres actes surnaturels, augmentent la grâce, la charité et les autres vertus infuses, non physiquement, mais par mode de mérite, Dieu seul pouvant infuser, accroître et détruire la grâce et les vertus infuses qui en émanent1 2 * * *. «Le don de la grâce, dit saint Thomas, dépasse tout pouvoir de la nature créée, puisqu’elle n’est autre chose qu’une certaine participation de la nature divine, laquelle est au-dessus de toute autre nature ; et c’est pourquoi il est impossible qu’une créature soit cause de la grâce 8. »

Suivant le sentiment le plus commun des théologiens, tout acte d’amour, intensif ou non, (et il faut dire la même chose des autres actes surnaturels), produit l’accroissement de la grâce,

1 Concile de Trente : Sess. VI, can. 32.

2 La grâce sanctifiante étant un don créé, le péché

mortel ne peut la détruire, mais Dieu cesse son action

conservatrice qui la maintenait dans l’existence.

de la charité et de toutes les autres vertus infuses. En effet : « Les justes, dit le concile de Trente, avançant de vertus en vertus, se renouvellent, d’après la parole de l’Apôtre, de jour en jour1.» Ils ne cessent donc, par tontes leurs bonnes œuvres, de croître immédiatement dans la grâce et les vertus. Si cet accroissement n’était pas immédiat, ils pourraient quitter ce monde sans l’avoir obtenu et, par conséquent, sans recevoir au ciel les degrés additionnels de gloire auxquels il donne droit, car le saint Concile a défini que l’homme justifié mérite vraiment par ses bonnes œuvres, une augmentation de grâce et aussi de gloire 2. « Dieu, disait l’Apôtre aux Hébreux, n’est pas injuste pour oublier vos œuvres, et l’amour que vous avez témoigné en son nom 3. »

L'acte d'amour augmente le mérite de toutes nos actions.

Les actes d’amour de Dieu augmentent la valeur , et, par conséquent, le mérite de toutes les actions surnaturelles que nous ferons désormais. Tel est le sentiment commun des théologiens. « La diversité des mérites, dit saint Thomas, revient tout entière à la diversité de la charité 4 » ; donc plus grande est la charité, plus grands aussi sont les mérites. Or, les actes

1 Sess. VI. c. 10. — S. Paul : II Cor., iv, 16.

' Loc. cit., can. 32.

2 Hebr., vi, 10.

4 Supplem., q. 93, a. 3.

d’amour, comme nous venons de le voir, accroissent la charité ; donc ils accroissent aussi les mérites. Par conséquent : « Le moyen pour arriver à Yamour parfait, dit saint Alphonse, c’est de s'exercer souvent à produire des actes d'amour. Le feu s’alimente par le bois qu’on y met, et l’amour par les actes \ »

Il faut appliquer à la charité ce que Suarez a dit de la grâce sanctifiante : « La dignité de la personne qui fait un acte est une des conditions qui augmentent la valeur de cet acte dans l’ordre du mérite ; or, c’est la grâce qui rend une personne digne de mériter ; donc une plus grande grâce l’en rend plus digne, et par là même une plus grande grâce augmente le mérite 2. »

Les actes d'amour répétés font parvenir à la sainteté et à la perfection.

Les actes d’amour multipliés font parvenir les âmes à une grande sainteté, ainsi qu’à une haute perfection. La raison en est, quant à la sainteté , que les actes d’amour accroissent la grâce sanctifiante et la charité. Or, c’est dans la grâce sanctifiante , comme son nom l’indique, et dans la charité, dont le propre est d’unir les âmes à Dieu, que consiste la sainteté.

1 La véritable épouse de Jésus-Christ, t. 2, ch. 22, § 2.

2 De auxilio, 1. 12, c. 22. — La dignité surnaturelle du chrétien consiste dans son degré de grâce sanctifiante et de charité ; toute autre dignité qui s’y ajoute, même celle de Mère de Dieu ou de Souverain Pontife, n’augmente pas la valeur de ses mérites, parce que seule la grâce sanctifiante le rend formellement agréable à Dieu. Cf. Van der Meersch : Tractatus dé divina gratia ; 2e édit. ; p. 339.

La raison pour laquelle les actes d’amour font parvenir à une haute perfection , c’est que, en augmentant la charité, ils font éviter les moindres fautes , et pratiquer promptement toutes les vertus chrétiennes. Or, c’est dans ces deux choses que consiste la perfection spirituelle , laquelle se confond avec la perfection de la charité , parce que c’est en évitant les moindres offenses de Dieu, et en imitant les vertus dont Notre Seigneur est le modèle, qu’on pratique excellemment cette vertu. « Celui qui a mes commandements, dit Jésus, et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime1.»

Ainsi qu’on le voit, autre est le concept de la sainteté, et autre le concept de la perfection ascétique. L’exemple suivant ne sera pas inutile. Un jeune chrétien qui évite le péché véniel, et qui sert Dieu généreusement, peut être parvenu à une grande perfection, sans cependant avoir acquis, n’en ayant pas encore eu le temps, le capital de grâce sanctifiante, de charité, et partant de sainteté, qu’un autre chrétien, avancé en âge, s’est amassé par les messes, les communions et les diverses bonnes œuvres de toute sa vie, quoique cependant il ait toujours négligé de se préserver des fautes vénielles et de progresser dans les vertus, s’étant donc contenté d’éviter le péché mortel ; aussi son purgatoire pourra-t-il être très rigoureux et durer fort longtemps2. Hâtons-nous d’ajouter qu’il sera vite dépassé en sainteté par l’autre chrétien fervent, si celui-ci intensifie ses actes de vertus, parce que, dit saint

1 Joan., xiv, 21.

2 Cf. Suarez : De religione, tr. 7, 1. 1, c. A.

Thomas : « La quantité du mérite d’un acte consiste dans son intensité 1 », au point même, selon Scot, qu’ : « Un seul mérite intense est bien plus requis pour une grande récompense, que cent mille autres qui ne le sont pas 2. »

L'acte d'amour est l'acte par excellence de sanctification.

La raison en est qu’il a pour effet d’unir les âmes à Dieu ; or, la fin de la vie spirituelle, nous l’avons vu, est l’union avec Dieu par la charité.

Saint Thomas distingue dans la charité trois degrés ou trois états , auxquels répondent les trois voies ou vies appelées purgative, illumina tive et unitive. La première est celle des commençants, qui s’efforcent surtout de conserver la charité en se préservant du péché mortel ; la seconde est celle des progressants, qui, pour affermir et accroître en eux cette vertu, s’appliquent principalement à éviter le péché véniel, et à marcher sur les traces de Notre Seigneur en imitant ses vertus ; la troisième est celle des parfaits, dont l’exercice continuel est de s’unir à Dieu par la charité 3.

L’acte principal de la voie unitive doit donc être l’acte d’amour, puisque, dit saint Thomas,

2 Lib. 2. Sent d. 5, q. 1, n. 4. — Théologiquement, le mérite est une récompense des bonnes œuvres, eu plutôt un certain droit et un titre à en être récompensé. Cf. Lehmkuhl : loc. cit. ; n. 365.

l’union est l’effet de l’amour \ Et comme dans les deux autres voies, les âmes doivent aussi se disposer et aspirer à l’union avec le souverain Bien, l’acte d’amour doit leur être familier. « Tous doivent s’exercer fréquemment, dit Suarez, et autant qu’ils peuvent, à faire des actes parfaits d’amour divin, car si l’amour divin est la consommation de tous les biens, il en est aussi la source, de telle sorte que la conversion ellemême du pécheur, pour être parfaite, doit commencer par Y amour \ »

Par conséquent, dans chacune des trois voies de la vie spirituelle, on doit faire beaucoup d’oraisons jaculatoires consistant dans des actes d’amour 1 2 3.

Les actes d’amour sont le plus puissant secours contre les tentations.

Un acte d’amour suffit pour nous rendre invincibles dans toute tentation. En effet, un acte d’amour accroît notre grâce sanctifiante et notre

1 1. 2. q. 28, a. 1. — Les âmes surtout que Dieu appelle à la contemplation, doivent multiplier leurs actes d’amour, afin de se disposer à cette grâce de choix, car, dit Massoulié : « C’est la divine charité qui dispose le plus prochainement à la contemplation. » (Méditations sur les trois vies ; édition de la Bonne Presse ; p. 176.) Saint Thomas définit la contemplation : Une simple vue de la vérité se terminant à l'amour. (2. 2. q. 180, a. 3.)

2 De religione, tr. 4, 1. 2, c. 11, n. 10.

3 La pratique des oraisons jaculatoires est la plus importante de toutes celles de la vie spirituelle, parce qu’elle est la seule qui, en dehors de nos exercices de

charité ; or, dit saint Thomas : « Le plus petit degré de grâce sanctifiante peut faire résister à toute concupiscence, et peut aussi faire éviter tout péché mortel, parce que, avec le plus petit degré de charité, on a plus d’amour pour Dieu, que n’en a la cupidité pour des milliers de pièces d’or et d’argent \ »

Il n’est pas d’ailleurs de moyen plus efficace pour obtenir le secours divin dans les tentations, que de protester à Dieu qu’on l’aime de tout son cœur. Jésus disait un jour à une sainte religieuse, Marie Lataste : « Ah ! ma fille, jamais une âme tentée contre la pureté ne m’a dit : « Sauveur « Jésus, je vous aime de tout mon cœur ! » sans que je lui aie donné la victoire2.»

piété, nous fait vivre dans un commerce quasi continuel avec Dieu. Aussi : « Cet exercice, dit saint François de Sales, peut suppléer à toutes les autres oraisons ; mais, s’il vient à manquer, il ne peut être remplacé par rien. » (Vie dévote, 2e p., ch. 13.) C’est parce qu’elles ne le pratiquent pas suffisamment, que les âmes elles-mêmes dont la foi est la plus vive, se comportent trop souvent comme si elles ne croyaient pas à l’existence de Dieu, ou du moins à sa présence en tous lieux.

Nous lisons dans la vie d’un savant et saint religieux rédemptoriste, le P. Desurmont : « Hélas ! s’écriait-il souvent, nous sommes comme des athées, parce que nous ne pensons pas assez à Dieu. » Un jour, il commençait une retraite chez des Trappistes en leur disant qu’ils étaient athées en pratique ; et il le disait avec une conviction impressionnante. « J’ai cinquante-cinq ans, disaitil encore au clergé de Rennes ; eh bien ! je vous le déclare, il y a cinquante-cinq ans que je suis athée. Nous sommes des athées ! » (Vie par le P. George, 1. 5, ch. 1.)

2 Vie et oeuvres de Marie Lataste, t. 3, p. 392.

Notre gloire au ciel sera en rapport avec notre amour sur la terre.

Tout acte d’amour nous mérite un nouveau degré de gloire dans le ciel. La raison en est qu’il nous unit davantage à Dieu ; or, dit saint Thomas : « Plus quelqu’un sera uni à Dieu, plus grande sera sa béatitude \ » D’après le saint Docteur, comme c’est à la charité qui les informe, que nos actions devront leur récompense éternelle, à nos divers degrés d'amour de Dieu répondront nos divers degrés de gloire dans le royaume céleste 2. Si donc nous voulons mériter un haut degré de gloire en paradis, faisons de nombreux actes d’amour de Dieu.

« Pensez à cette grande chose connue de si peu de chrétiens, dit sainte Marie-Madeleine de Pazzi, que pour une petite opération de cœur, comme est un acte d’amour ou de quelque autre vertu, vous acquerrez un degré de gloire dont le cœur humain ne peut comprendre la grandeur, et qui durera éternellement3.»

1 Supplem., q. 93, a. 3.

2 Ibid.

3 Avis spirituels : De l’amour de Dieu, § 5.

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