III. — Fréquence facile des actes d’amour de Dieu
Place que doivent occuper les actes d’amour de Dieu dans la vie spirituelle.
Il est évident, d’après tout ce qui précède, que l’acte d’amour est en lui-même et dans ses effets, l’acte par excellence de la vie spirituelle.
« En comparaison d’un acte d’amour de Dieu, dit le P. Faber, tout le reste n’est qu’une vaine chimère ; tout le reste est vide de sens et s’évanouit bientôt. Un acte d’amour est une œuvre complète ; les effets en sont plus puissants, les conséquences en sont plus importantes que les effets ou les conséquences de tout autre acte. La mort elle-même ne saurait lui être comparée sous ce rapport. Et pourtant que faut-il pour constituer un acte d’amour ? Un regard du cœur, qui, avec la rapidité de l’éclair, pénètre dans les deux. De pareils actes peuvent se multiplier au delà de tout calcul, et jusqu’au milieu des occupations en apparence les plus propres à distraire. Loin d’être affaiblis par la répétition, ils y puisent une nouvelle intensité, une puissance inconnue. De plus, ils n’exigent aucun effort, et c’est même pour nous un plaisir de les former1.»
Un saint religieux bénédictin belge, le P. Paul de Moll, disait aussi : « Un soupir d’amour pour Dieu, poussé avec dévotion, vaut plus que le monde entier : le monde périra, mais le soupir
1 Tout pour Jésus, ch. 8, § 3.
d’amour est pour l’éternité. S’il ne vous était donné que de pousser dévotement un seul soupir d’amour de toute votre vie, encore devriez-vous dire : Une éternité serait trop courte pour en remercier assez Dieu \ » Cette assertion est d’accord avec la théologie, puisque, dit saint Thomas : « Tout acte de charité mérite la vie éternelle \ »
Excellence des actes d'amour prouvée par les exemples des saints.
L’acte d’amour étant si excellent, quoi d’étonnant qu’il ait été familier et cher aux saints et aux grands serviteurs de Dieu ! Saint François d’Assise ne cessa de s’écrier toute une nuit : « Mon Dieu et mon tout ! » 1 2 3 * 5 *. — On entendait saint François Xavier répéter, même pendant son sommeil, son oraison jaculatoire : « O mon Jésus, l’amour de mon cœur ! » \ — « Vive Jésus, que j’aime ! » c’était là, rapporte un historien de saint François de Sales, comme le cri habituel de son cœur blessé au vif par l’amour du Sauveur 9. — Dans ses dernières années, les élans vers Dieu de saint Alphonse de Liguori étaient si fréquents, que ses journées se résumaient en un seul acte d’amour, qui durait depuis le matin jusqu’au soir". — Le P. Didace Martinez, de la
1 Quelques traits de la vie du P. Paul de Moll, par E. van Speybrouck ; 2e édit. ; p. 260.
3 Vie par le P. Chalippe, 1. 1, anno 1209.
* Vie par le P. Bouhours, liv. 6.
5 Vie par Hamon ; édit. Gonthier ; t. 2, 1. 7, ch. 9.
0 Vie par le P. Berthe ; lre édit. ; t. 2, 1. 6, ch. 13.
Compagnie de Jésus, surnommé l’apôtre du Pérou, faisait journellement jusqu’à quatre mille actes d’amour de Dieu1. — Le P. Pergmayr raconte qu’un pieux frère jésuite formait deux cents actes d’amour, pendant le court espace de temps qu’il servait à table 2 3. — Le P. Paul de Moll disait à une personne : « je ne cesse de répéter : O amour ! O grand amour ! O amour infini de Dieu ! Si les hommes savaient combien cela est agréable à Dieu, ils le répéteraient sans cesse ; plusieurs sont devenus saints de cette manière *. »
A l’exemple de ces saints personnages, faisons chaque jour de nombreux actes d’amour de Dieu. « Qu’un de vos exercices, toute votre vie, dit la séraphique sainte Thérèse, soit de faire beaucoup d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme \ »
Douceur et facilité extrême de la fréquence des actes d’amour de Dieu.
Écoutons l’un des grands maîtres de la vie spirituelle au xixe siècle, nous recommander la grande fréquence des actes d’amour. « Faire des actes d’amour, écrit Mgr Gav, c’est chose aisée autant que douce. Cent fois, mille fois le jour, retournez-vous vers votre cœur, rentrez en vous, dans ce centre de votre âme où l’être infini a son trône, et là, agenouillé en esprit, dites à cet hôte
1 Cf. Nieremberg : De adoratione, etc., p. 118.
8 Maximes spirituelles, ch. 15.
3 Loc. cit., p. 273.
* Avis à ses religieuses, n. 51.
sacré : Je vous aime, je vous aime ; vous savez bien, Maître, que je vous aime \ Dites-le-lui à propos de tout, des lumières aperçues, des grâces reçues, des mécomptes survenus, des tentations subies, même des fautes commises. Dites-le-lui à propos de rien, par la seule exubérance naturelle de l’amour.
« Laissez cet amour s’épancher en toutes sortes d’adorations, de félicitations, de complaisances, de louanges joyeuses et d’actions de grâces ; laissez-le s’épanouir en désirs, en souhaits passionnés, en soupirs, en appels, en prières ardentes ; qu’il s’exhale en regrets amers pour tant de blessures faites par vous et par tous les hommes à l’amour ; qu’il se transforme en compassion pour cet amour vivant qui a souffert icibas, prenant sur lui toute la douleur pour expier toute l’iniquité... Faites beaucoup d’actes d’amour 1 2 3 * * * *. »
Suivons ce conseil pratique de saint Alphonse : « Quelle que soit notre occupation, ne laissons guère passer un quart d’heure sans élever notre cœur à Dieu par un acte fervent8. » Les âmes qui
1 Joan., xxi, 16.
De la vie et des vertus chrétiennes : De la charité envers Dieu, n. 2.
3 Loc. cit., t. 1, ch. 15, § 2. — Sainte Jeanne de
Chantal demanda un jour à saint François de Sales, s’il
était longtemps sans penser à Dieu. « Quelquefois,
presque un quart d’heure », répondit-il. (Vie du saint
par Hamon, t. 2, 1. 7, ch. 6.) — Saint Vincent de Paul
se rappelait la présence divine au moins quatre fois par heure ; néanmoins : « Il était aisé de voir à son recueillement, à son égalité d'âme, à la nature et à l’accent de ses paroles, que Dieu lui était sans cesse présent. » (Maynard : Vertus et doctrine du saint, ch. 5.)
aiment Dieu ardemment ne se contenteront pas de ce minimum, d’autant plus que rien ne demande moins de temps, et n’est aussi facile qu’un acte d’amour, car, dit encore le saint Docteur : « Vous pouvez, sans parler, pousser un soupir d’amour, élever votre esprit vers Dieu ou vos yeux vers le ciel, jeter un regard d’affection vers le Saint Sacrement ou sur le Crucifix ; ces actes sont peut-être même les meilleurs, parce qu’ils sont plus faciles, qu’ils peuvent se faire plus souvent, et sont parfois plus fervents \ »
La valeur des actes d'amour repose sur la ferveur avec laquelle on les fait.
Afin d’augmenter la valeur et, par conséquent, le mérite de nos actes d’amour, faisons-les fervemment, parce que, nous a déjà dit saint Thomas : « La quantité du mérite d’un acte consiste dans son intensité 2. » Théologiquement, qui dit intensité, ferveur, degrés d’un acte, dit la même chose. Nous intensifierons nos actes d’amour en les répétant plusieurs fois de suite, parfois même sur les grains de notre chapelet. La répétition des actes a souvent la vertu de les intensifier.
Pas n’est besoin de faire remarquer que l’intensité dont il est question, est celle de la volonté, et non pas celle qui a pour sujet la partie sensible de notre être ; elle consiste dans l’effort, l’élan de la volonté.
1 Loc. cit., t. 2, ch. 22, § 2.
IV — Objet principal des actes d’amour de Dieu
Nos actes d'amour doivent se porter avant tout vers la Personne adorable de Jésus.
Nous recommandons instamment à nos lecteurs d’adresser fréquemment leurs actes d’amour à la Personne adorable de Notre Seigneur Jésus- Christ, pour les trois raisons suivantes : 1° La reconnaissance exige que nous redisions souvent notre amour à celui qui nous a prouvé le sien en versant pour nos âmes jusqu’à la dernière goutte de son sang.
2° « Nous ne pouvons plaire à Dieu, dit sainte Thérèse, que par Jésus-Christ ; et sa volonté est de ne nous accorder de grandes grâces que par les mains de cette Humanité très sainte, en qui, comme il le dit, il met ses complaisances. C’est cent et cent fois que je l’ai vu par expérience, et je l’ai entendu de la bouche même de Notre Seigneur. C’est par cette porte, comme je l’ai vu clairement, que nous devons entrer, si nous voulons que la souveraine Majesté nous découvre de grands secrets. Ainsi, ne cherchez point d'autre route , fussiez-vous au sommet de la contemplation. On marche sûrement par celle-là. Oui, c’est par notre bon Maître que nous viennent tous les biens \ »
3° En élevant souvent, par des actes d’amour, notre esprit et notre cœur vers Jésus, nous nous stimulons à éviter quoi que ce soit qui puisse lui
Vie écrite par elle-même ; édit. Bouix-Peyré ; ch. 22.
déplaire, à pratiquer, même héroïquement, toutes les vertus, et à supporter patiemment les diverses épreuves de cette vie. « Courons avec persévérance, nous dit l'Apôtre, dans la carrière qui nous est ouverte, les yeux fixés sur l’auteur et le consommateur de la foi, Jésus, qui, au lieu de la joie qu’il avait devant lui, a souffert la croix, méprisant l’ignominie, et s’est assis à la droite du trône de Dieu. Considérez, en effet, celui qui a supporté contre lui-même de la part des pécheurs, une telle contradiction, afin que vous ne vous lassiez point, l’âme découragée \ » Ajoutons qu’en honorant et en aimant Notre Seigneur, nous honorons et nous aimons en même temps Dieu le Père et le Saint-Esprit, les trois personnes de la très sainte Trinité ayant la même nature divine.
Nos actes d'amour doivent s'adresser à Jésus là où |l est : au Très Saint Sacrement.
C’est dans l’Eucharistie que Jésus a fixé sa demeure parmi nous : c’est donc là qu’il nous faut aller Le trouver.
C’est dans tous les Tabernacles qui couvrent le monde qu’il pense à nous : c’est donc vers sa « Prison d’amour » que doit se diriger notre pensée.
C’est dans ce Mystère adorable de la charité divine que Jésus nous prouve son immense amour : c’est donc répondre à ses désirs les plus ardents que de L’aimer là même où II nous aime.
1 Hebr., xil, 1-3.
Nos actes d’amour ne traduiraient pas complètement les sentiments qui doivent nous animer à l’égard de Jésus, notre Sauveur, s’ils ne se portaient pas fréquemment vers Jésus au Très Saint Sacrement.
Que ce soit pour nous un besoin du cœur. Trouvons notre bonheur à aller souvent Le visiter en esprit dans tant de Tabernacles abandonnés, où II attend nos protestations d’amour.
Lorsqu’on pense à quelqu’un que l’on aime, on se le représente là où il est ; et le cœur, suivant la pensée, s’émeut à son souvenir. Agissons de la sorte avec Jésus dans l’Eucharistie, et renouvelons sans cesse nos actes de foi et d’amour envers sa présence sacramentelle.
Sainte Thérèse, parvenue au séjour des bienheureux, disait à ses filles : qu’elles devaient rendre les mêmes hommages de respect et d’amour à Jésus au Très Saint Sacrement, qu’ellemême rendait au ciel à Jésus dans la gloire.
Jésus s’est fait dans l’Eucharistie le ciel de notre exil. Goûtons à l’avance, par nos actes d’amour répétés, les joies ineffables de la Patrie,
Nos actes d’amour doivent tendre à honorer Jésus dans son caractère divin de Prêtre éternel.
Tout repose en Jésus sur son Sacerdoce. Essentiellement, son Sacerdoce, c’est son Incarnation. L’exercice suprême de son Sacerdoce, c’est la Rédemption par son Sacrifice sur le
Calvaire \ Jésus est venu dans l’humanité comme Prêtre. Dans ses abaissements eucharistiques, comme dans le royaume de sa gloire, Il demeure Prêtre, auquel tout honneur et tout amour sont dus au ciel et sur la terre.
Connaître et aimer Jésus, c’est donc Le connaître et L’aimer comme Prêtre. Dès lors, nos actes d’amour ont nécessairement comme objet principal ce qui constitue en Jésus l’essence de l’Union hypostatique : son Sacerdoce.
11 appartient aux Prêtres d’abord, puis à toutes les âmes qui aspirent à vivre d’amour pour Jésus, à se rappeler fréquemment ces douces et sublimes vérités, et à développer en eux l’amour de Jésus-Prêtre.
Qu’ils pensent amoureusement à Jésus tel qu’il nous a été envoyé par son Père, tel qu’il a opéré notre salut, tel qu’il demeure au Très Saint Sacrement pour notre consolation, tel qu’il sera notre récompense et notre félicité dans la gloire, à savoir : l’unique et souverain Prêtre ; et ils trouveront, dans ce retour incessant vers Jésus, l’aliment le plus substantiel à leur amour et le moyen le plus puissant de leur sanctification.
1 « Tout le rite de la religion chrétienne, dit saint Thomas, découle du Sacerdoce du Christ. » 3 p., q. 63, a. 3.