MARTYRE DE SAINT PIERRE. VÉNÉRATION QU'INSPIRENT SES VERTUS
Grand'mère. Peu de jours après que saint Pierre eut ainsi échappé à Néron, les fidèles vinrent le supplier de se sauver bien vite^ parce que Néron songeait à le faire mourir. Des soldats devaient venir le prendre. Saint Pierre refusa de quitter son cher troupeau; mais les Chrétiens insistèrent tellement, le suppliant avec larmes de se conserver pour eux tous, afin de consolider l'Église de Rome, qu'il céda à leurs instances.
Il partit tout seul au milieu de la nuit. A peine arrivé à la porte de la ville, il se trouva en présence de Notre-Seigneur. Pierre se prosternant, lui dit : « Où allez-vous^ Seigneur? » Le Seigneur lui répondit :
« Je vais à Rome^ pour y être crucifié de nouveau. )>
Pierre comprit que Notre-Seigneur voulait être crucifié en la personne de son Vicaire. Il revint donc à la ville, où il fut pris par les soldats qui le cherchaient, et enfermé, ainsi que saint Paul^ dans cette même prison Mamertine dont je viens de parler. Néron, étant revenu d'un voyage qu'il avait fait en Achaïe, donna ordre que saint Pierre fût crucifié comme l'avait été son maître. On le fouetta cruellement auparavant, selon l'usage des Romains.
Le peuple, ayant su qu'on allait crucifier saint Pierre, se souleva avec menaces contre Néron, et voulut délivrer l'Apôtre pendant qu'on l'emmenait. Ils craignaient, disaient-ils^ que Dieu ne vengeât par toutes sortes de maux, la condamnation et la mort d'un innocent. Saint Pierre réussit à calmer le peuple en l'exhortant à ne pas troubler l'ordre et à se soumettre.
On mena saint Pierre et saint Paul hors de Rome par la porte d OsTiE, qu'on appela depuis Porte de Saint-Paul. Ce fut près de là qu'on sépara les deux Apôtres.
Cet endroit est encore aujourd'hui l'objet de la vénération des pèlerins. On y a élevé une petite chapelle.
Au-dessus de la porte, on y voit, représentée en un joli basrelief de marbre blanc^ la scène de la séparation des Apôtres.
La tradition rapporte que saint Paul dit à son bienheureux Frère, en l'embrassant pour la dernière fois :
a Ya, Pasteur du troupeau du Christ, va rejoindre ton Seigneur en cueillant la glorieuse palme du martyre . »
Et saint Pierre lui répondit :
« Et toi aussi, entre dans la gloire^ précieux vase d'élection et Prédicateur de la foi dans le monde entier. »
Saint Paul fut emmené plus loin, à une lieue environ^ pour avoir la tête tranchée par le glaive. C'était le supplice des citoyens romains. La croix était un des supplices réservés aux gens du peuple.
Saint Pierre fut conduit dans les jardins de Néron, au pied du mont Vatican, là où on voit la grande place de l'Église de Saint-PierrC;, et une partie du quartier appelé Transtévère. On montre encore dans une petite cour voisine de la grande basilique^ la place où fut plantée sa croix. Il fut crucifié avec cent cinquante autres Chrétiens, en présence de Néron, dans le cirque Impérial. L'immense obélisque égyptien qui orne ' le milieu de la place de Saint-Pierre était déjà à cette époque le milieu du cirque de Néron.
Le Prince des Apôtres fut donc attaché sur une croix comme son Divin Maître. Mais il demanda^ par esprit d'humilité, d'y être cloué les pieds en haut et la tête en bas^ ne se trouvant pas digne de mourir la tête haute^ comme Notre- Seis^neur.
Lorsqu'il fut attaché à la croix et qu'elle fut enfoncée en terre, saint Pierre parla au peuple, l'exhortant à croire en Jésus-Chrïst, bénissant Dieu^ lui témoignant sa joie et son amour d'avoir été jugé digne de souffrir pour la gloire de son nom; il termina ainsi :
(c Seigneur Jésus, vous m'êtes toutes choses, et en tout; il
n'y a rien pour moi que vous seul, qui êtes Dieu vous-même , Dieu plein de bonté, vous à qui est du avec le Père éternel et l'Esprit-Saint^ Thonneur et la gloire à jamais, dans les siècles des siècles. »
Tous les Chrétiens présents répondirent Amerij et le saint Apôtre expira aussitôt.
C'était le 29 juin de l'année 67.
Le soir même de ce jour, une multitude de Chrétiens, hommes, femmes, enfants, vieillards, eurent la gloire de mourir pour Jésus-Christ. On les attacha à des poteaux, de distance en distance, on les enduisit de résine, et, quand la nuit fut venue, on mit le feu à ces flambeaux vivants.
Néron et son cortège parcouraient les allées à la lueur de ces torches d'un nouveau genre. Ce fut le signal de la première grande persécution de l'Église. Le monde entier fut comme inondé du sang des martyrs.
Un des disciples chéris de saint Pierre, nommé Marcel, détacha lui-même pendant la nuit le corps de son maître, encore attaché à la croix; il l'embauma de précieux parfums et le déposa dans le tombeau qu'il s'était fait préparer pour lui-même, dans une galerie souterraine du mont Vatican. C'est à la même place que reposent encore les reliques de saint Pierre, sous le maître-autel de cette église magnifique, qui est le monument le plus vénéré du monde entier, à cause des restes précieux qu'il renferme.
La vénération de tous les Chrétiens, Évoques, Prêtres, simples fidèles, depuis près de dix-huit cents ans, est une preuve éclatante de l'autiquité de la foi de tous les siècles chrétiens au grand dogme de la Papauté.
Les autres Apôtres ont été saints comme Pierre^ martyrs comme lui^ et pourtant aucun n'a été glorifié dans ce monde comme l'a été et comme lest encore saint Pierre; aucun n'a laissé une suite de successeurs comme saint Pierre. Depuis saint Pierre, aucun des É\êques de Rome n'est resté inconnu; tous ont gouverné l'Église universelle^ et tous ont été les chefs des Évêques comme saint Pierre a été le chef des Apôtres.
Elisabeth. Ont-ils tous été des saints?
Grand'mère. Non; les quarante premiers successeurs de saint Pierre ont été martyrs^ beaucoup d'autres ont été saints. Cependant^ sur ce grand nombre de deux cent cinquantehuit Papes^ il y en a deux ou trois qui ont déshonoré leur dignité par une mauvaise conduite privée^ mais Dieu n'a pas permis qu'ils enseignassent la moindre chose contraire à la foi et aux mœurs. Aucun Pape n'a jamais approuvé une erreur^ et n'a cédé sur aucun point qui concerne la foi et le bien général de l'Église.
MARTYRE DE SAINT PAUL; IL APPARAIT A NÉRON APRÈS AVOIR EU LA TÊTE TRANCHÉE.
Grand'mère. Maintenant que nous avons fini les Actes de saint Pierre^ nous allons reprendre les Actes^ c'est-à-dire l'histoire de saint Paul, à l'endroit oii l'a laissée saint Luc.
Louis. Je crois que saint Paul était arrivé à Rome après avoir fait naufrage.
Grand'mère. Précisément^ et grâce à la protection du bon centurion Julius^, il fut presque en liberté.
Pierre. En liberté^ avec un soldat enchaîné à sa main droite !
Grand'mère. C'est vrai^ mais au moins il pouvait demeurer où il voulait, sortir, rentrer quand il voulait^ recevoir qui il voulait, etc., et surtout prêcher librement la foi.
Henriette. Grand'mère, comment faisaient les Apôtres pour vivre? ils n'avaient pas un sou, et pourtant il fallait bien
manger et se vêtir.
Grand'mère. Les fidèles riches avaient soin de leur donner le nécessaire; dans ce temps-là, les Chrétiens riches n'étaient pas égoïstes et indifférents pour le service de Dieu, comme le sont malheureusement beaucoup aujourd'hui; ils donnaient
beaucoup et ils avaient soin de pourvoir aux nécessités des prêtres et des pauvres.
Madeleine. Mais à présent, Grand'mère^ il me semble qu'on donne beaucoup.
Grand'mère. Non, chère petite. Les petites fortunes donnent plus que les grandes; mais généralement on donne très-peu^ trop peu en proportion de ce que l'on a.
Elisabeth. Et quelle est la proportion dans laquelle on doit donner^ Grand'mère?
Grand'mère. C'est assez difficile à déterminer^ chère petite; pourtant il y avait jadis une règle établie ou plutôt conseillée par l'Église^ qui était de donner pour les choses de bienfaisance, le dixième de son revenu ; on ne Tobserve plus maintenant; dans les temps anciens^ tout le monde y obéissait. Au temps actuel, il y a des familles qui vivent de leur travail et qui ne pourraient pas donner le dixième de leur revenu. Tu penses qu'un ouvrier qui gagne six ou huit cents francs par an, et qui a une femme et des enfants à nourrir, ne peut pas prendre là-dessus soixante à quatre-vingts francs, sous peine de manquer de pain ou de vêtements; il donnera beaucoup en donnant dix francs; tandis que l'homme qui a quatre-vingt mille francs de revenu ne donne pas assez en en donnant huit mille, et celui qui a quatre ou cinq cent mille francs de revenu ne donne pas assez en donnant cent mille francs.
Mais pour en revenir à saint Paul, lui et les Chrétiens
pauvres vivaient de ce que leur donnaient les riches. Dans
ce temps de véritable fraternité, les pauvres ne craignaient
pas d'être repoussés ; les riches venaient au-devant de leurs
besoins; ils envoyaient à la recherche des nécessiteux, et ils
ne se contentaient pas de leur envoyer une aumône, ils continuaient à les secourir sans jamais se lasser. Au reste, les pauvres comme saint Paul n'abusaient pas de la générosité de leurs frères; ils vivaient de très-peu et ils étaient pauvrement vêtus.
Saint Paul était^ comme nous l'avons vu, logé dans une maison qui est maintenant une église souterraine. Il y resta deux ans. Au bout de ce temps on lui rendit la liberté; il en profita pour faire de nouveaux voyages et fonder de nouvelles Églises. Plusieurs auteurs anciens, entre autres saint Jean Chrysostôme^ croient qu'il a été en Espagne, comme il en avait témoigné le désir^ et enfin en France, où il fonda, croit-on, les Églises d'Arles, d'Avignon^ de Vienne et de Narbonne*
Yalentine. Comment ! il a été à Vienne ? Mais ce n'est pas en France.
Grand'mère. Vienne, capitale de 1' Autriche, n'est pas en France, mais Vienne en Dauphiné est dans le midi de la France et pas éloigné de ces autres Églises établies par saint Paul.
Il resta absent pendant huit ans, après lesquels il revint à Rome où régnait le cruel Néron. Saint Paul réussit à convertir plusieurs personnes d'un rang élevé; ce futalors que Néron le fit saisir et jeter dans la prison Mamertine où était déjà saint Pierre. Ils en furent retirés ensemble le vingt-neuf juin pour être exécutés, selon la condamnation que venait de prononcer Néron au retour de son voyage à Antioche.
Les soldats emmenèrent les Apôtres , mais quand le peuple vit qu'on les menait au supplice, il se fit un grand tumulte et on se mit à crier qu'il n'y avait que trop de sang chrétien ré-
pandu déjà. Les soldats^ forcés de ramener leurs prisonniers, firent comparaître saint Paul devant Néron. Celui-ci, furieux de le voir encore vivant, s'écria :
« Qu'on enlève , qu'on fasse disparaître de la terre ce malfaiteur I C'est lui qui sème le trouble partout. Qu'on lui tranche la tête! Il est indigne de vivre, y)
Paul répondit : « Néron, mon supplice sera court ; mais je vivrai éternellement avec mon Dieu, Jésus-Christ, qui viendra juger le monde. »
Néron, plus furieux encore, dit à ses officiers : « Hâtez-vous de lui trancher la tète, et lui qui croit avoir une vie éternelle, qu'il comprenne que c'est moi qui suis le maître invincible, moi qui l'ai chargé de chaînes et qui triomphe aujourd'hui par sa mort. »
Paul reprit : « Afin que tu saches , ô César , qu'après que ma tête sera tombée sous le fer, je vivrai éternellement pour mon invincible Maître, et que toi, qui te crois vainqueur , tu n'es réellement que le vaincu, je t'apparaîtrai vivant après mon supplice , et tu pourras connaître que la vie et la mort dépendent de Jésus-Ghrist mon Seigneur. Car à lui appartient tout pouvoir et lui seul est le Roi invincible pour l'éternité. »
Après ces paroles, saint Paul fut emmené et réuni à saint Pierre pour marcher avec lui au supplice. En route, les officiers de Néron, qui s'appelaient Long in, Mégiste et Aceste, interrogèrent Paul sur le Roi dont il parlait. Saint Paul leur parla avec tant de force et d'éloquence, que leurs cœurs furent touchés; ils crurent en Jésus-Christ et ils supplièrent Paul de les recevoir comme chrétiens , pour échapper aux flammes de l'enfer et partager sa gloire.
« Père, nous te rendrons à la liberté, dirent-ils, et nous t'obéirons et te suivrons partout jusqu'à la^mort.
— Mes frères, répondit Paul, je ne suis pas un déserteur de l'armée de mon Seigneur Jésus-Christ, mais un soldat soumis à ses lois. S'il ne s'agissait que de mourir sans arriver par la mort à la vie et à la gloire éternelles , j'accepterais votre offre de me rendre àlaliberté; mais, après tous les travaux que j'ai soufferts avec joie , il me reste à recevoir la couronne de la victoire, des mains de celui à qui j'ai donné ma foi. J'ai Tassurance que je vais à lui et que je viendrai avec lui lorsqu'il apparaîtra dans la gloire et la splendeur du Père et des Anges, pour juger le monde. C'est pourquoi je méprise la mort, et Je ne puis écouter le conseil que vous me donnez de fuir. »
Alors les officiers lui dirent en pleurant :
« Que ferons-nous donc ? Et si tu meurs, comment vivronsnous? Et comment pourrons-nous parvenir à celui dont tu veux nous faire adopter la foi ? »
Jeanne. Ces pauvres gens ! Ils me font pitié. Comment saint Paul ne les baptise-t-il pas tout de suite ? Il ne leur répond même pas sur ce qu'ils lui demandent.
Grand'mère. Cbère petite, les soldats qui accompagnaient saint Paul ne lui auraient pas permis de s'arrêter, et surtout pour une cérémonie chrétienne; ensuite il n'y avait pas d'eau pour baptiser, le long du chemin que suivait saint Paul; enfin, en baptisant ces trois officiers, devant les soldats et devant la foule rassemblée pour être témoins de son martyre, il les eût livrés aux bourreaux et à la mort. Tu verras tout à l'heure que non-seulement il leur répond quand il voit que leur foi est
sincère, mais qu'il leur indique le moyen de recevoir le baptême immédiatement.
Avant que saint Paul ait pu leur répondre, deux officiers envoyés par Néron accoururent pour voir si Paul était exécuté. Le trouvant encore en vie , ils le poussèrent et le traînèrent rudement pour pouvoir retourner au plus vite annoncer sa mort à César. Une grande foule de peuple suivait l'Apôtre.
Quand ils furent arrivés aux portes de la ville , une noble dame romaine nommée Plan tille, très-attachée aux Apôtres Pierre et Paul, et pleine de foi, se présenta à saint Paul, et lui demanda avec instance et avec larmes de prier pour elle. Paul lui dit :
« Va^ Plautille^ fille du salut éternel; prête-moi le voile qui couvre ta tête^ et retire-toi un peu à l'écart, à cause de la foule. Tu m'attendras jusqu'à ce que je revienne vers toi^, et que je te rende ce voile que je demande à ta charité. Il servira de bandeau pour me couvrir les yeux; après quoi je le remettrai à ta pieuse tendresse comme un gage de mon amour pour le nom du Christ^ quand je monterai vers lui. »
Plautille lui présenta aussitôt ce voile malgré les insultes des deux officiers envoyés par Néron^ qui lui disaient : « Comment peux-tu croire un magicien et un imposteur I Et pourquoi lui donner un voile si précieux? »
Mais Paul ajouta :
« Ma fille , attends mon retour ; et tout à l'heure , vivant avec Jésus-Ghrist^ je t'apporterai^ sur ce mêmevoile^ les signes de mon martyre. »
Henri. Comment Plautille a-t-elle eu le courage de parler à saint Paul et de lui donner un voile devant tout le monde?
Grand'mère. D'abord^ rien ne donne du courage comme la foi ; ensuite, en qualité de grande dame romaine , elle était respectée; les soldats n'osèrent pas la repousser. Enfin ^ tu remarqueras que saint Paul lui recommande de s'éloigner à cause de la foule.
On était près d'arriver à la place où saint Paul devait avoir la tête tranchée; Longin, Mégiste et Aceste redoublaient courageusement leurs instances et demandaient comment ils pouvaient arriver à la véritable vie.
« Mes enfants et mes frères^ répondit saint Paul, lorsque le glaive aura tranché ma tête et que vous et les autres vous serez retirés^ des Chrétiens fidèles viendront enlever mon corps. Vous remarquerez le lieu de ma sépulture , vous y viendrez demain de grand matin et vous y trouverez deux hommes en prières^ Tite et Luc. Vous leur direz pourquoi je vous ai envoyés ;, et ils vous donneront le baptême du salut en Notre- Seigneur. Alors vous croirez, et lorsque vous aurez été plongés dans la fontaine de salut^ vos péchés seront effacés. »
En parlant ainsi, ils arrivèrent au lieu du supplice. Là , se tournant vers le côté où se lève le soleil^ et levant les mains au ciel , Paul rendit grâces au Seigneur. Il pria longtemps à haute voix^ en langue hébraïque^ et pleura beaucoup.
Louis. Pourquoi pleurait-il^ puisqu'il savait qu'il allait dans le Ciel?
Grand'mère. U pleurait d'émotion et de reconnaissance pour lui-même^ et de compassion pour l'Église qu'il laissait dans une si terrible persécution.
Henriette. Comment les soldats de Néron, qui étaient si pressés, lui permirent-ils de prier longtemps ?
Grand'mère. Parce que ^ pendant qu'il priait^ les bourreaux préparaient ce qui était nécessaire pour l'exécution,
Quand saint Paul eut fini sa prière, il dit adieu à ses frères et les bénit. Puis il se banda lui-même les yeux avec le voile de Plaulille; il se mit à genoux et présenta le cou au bourreau. Celui-ci^ élevant les bras^ brandit son glaive et abattit à ses pieds^ d'un seul coup, la tête sacrée de l'Apôtre.
Quand la tête fut détachée du corps , on dit que la bouche répéta encore en hébreu^ d'une voix claire^ le nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ. On dit aussi que la tête bondit trois fois en roulant et qu'immédiatement trois fontaines jaillirent de terre en ce même lieu. Cette tradition est très-ancienne dans l'Église de Rome. A la place où saint Paul a subi le martyre il y a une église appelée : Saint Paul aux trois Fontaines.
Jacques. Et le voile de Plautille^ le lui a-t-on rendu?
Grand'mère. Quelques personnes voulurent l'enlever^ mais on ne le trouva plus.
Louis. Qu'est-ce qu'il était devenu ?
Grand'mère. Tu vas voir. Les officiers que Néron avait envoyés pour hâter l'exécution^ trouvèrent, en rentrante Rome, Plautille, qui louait et glorifiait Dieu de la faveur qu'elle venait de recevoir du saint Apôtre. Ils lui demandèrent, en se moquant d'elle , pourquoi elle ne couvrait pas sa tête du voile qu'elle avait prêté à Paul. Plautille leur répondit avec dignité:
« Hommes vains et misérables, qui ne voulez pas croire même ce que vos yeux ont vu, ce que vos mains ont touché ! Je Tai ce même voile que je lui ai donné! Arrosé du sang de ce martyr, je le garde comme un trésor. Car Paul lui-même est venu du Ciel, accompagné d'une foule innombrable de
Saints^ vêtus de robes d'une éclatante blancheur. En me le remettant de sa main , il m'a remercié de ce signe d'attachement que je lui avais donné et il m'a dit :
« Sur la terre, ôPlautille, tu m'as assisté; etmoi^ en retour, je serai ton guide et ton appui, dans la route de ce royaume céleste où tu vas entrer. »
Alors Plautille tira de son sein le voile rougi du sang de Paulj, et le montra aux officiers. Ceux-ci^ saisis d'une grande frayeur^ s'enfuirent et se hâtèrent d'annoncer à César ce qu'ils avaient vu et entendu.
Ace récit^ Néron frappé^, lui aussi, de stupeur, réunit ses philosophes, ses favoris, ses conseillers, ses ministres et tous les sénateurs qu'on put rassembler, il les interrogeait et les pressait de questions auxquelles ils ne pouvaient répondre. La crainte, la terreur avaient bouleversé ses sens, quand tout à coup, vers la neuvième heure, qui est pour nous trois heures de l'après-midi, les portes de la salle où ils se trouvaient tous réunis, étant fermées, saint Paul apparut glorieux au milieu d'eux, et se tenant devant César :
« CésarNéron, lui dit-il, reconnais-moi. Je suis Paul, le soldat du Roi éternel et invincible. Et maintenant, malheureux Prince, sache que je ne suis pas mort, mais que je vis pour mon Dieu. Quant à toi, encore un peu de temps, et d'affreux malheurs vont te frapper; et ensuite le plus grand des supplices, la mort éternelle t'est réservée, parce que, ajoutant des crimes à tant d'autres crimes, tu as injustement versé par torrents le sang des justes. »
Après ces paroles, Paul disparut. Néron était dans une terreur épouvantable. Tout hors de lui-même, il ne savait quel
parti prendre. Enlin^ suivant le conseil de ses amis, il rendit plus tard la liberté à quelques malheureux Chrétiens qui étaient encore en prison.
Jacques. A la bonne heure I Ces pauvres gens du moins ont été sauvés du martyre.
Elisabeth. Eh bien ! je crois que c'eût été plus heureux s'ils avaient été martyrisés.
Henri. Pourquoi donc? C'est terrible d'être martyrisé.
Elisabeth. Oui^ terrible pendant quelques heures; mais après, quel bonheur de se trouver dans le Ciel avec la Sainte- Yierge, avec les Anges, et tous les Saints, pour toujours, toujours! N'est-ce pas, Grand'mère?
Grand'mère. C'est vrai, chère enfant; mais n'est pas martyr qui veut. La vie comme la mort est un bienfait pour ceux qui aiment Dieu. Redevenant libres, ces Chrétiens ont sans doute vécu saintement et ont converti d'autres personnes. Ainsi il faut se réjouir de leur délivrance.
Le lendemain, de grand matin, les trois officiers, Longin, Mégiste et Aceste, vinrent au tombeau, comme le leur avait ordonné l'Apôtre. Ils y trouvèrent les deux hommes en prières et Paul debout au milieu d'eux. A cette vue, saisis d'admiration et de crainte, ils n'osaient approcher. En même temps, saint Tite et saint Luc, sortant de l'extase de leur prière.... Armand, Qu'est-ce que c'est : extase?
Grand'mère. Je t'ai déjà expliqué que l'extase est un état extraordinaire pendant lequel on ne sait où on est; on n'entend pas, on ne voit pas ce qui se passe autour de soi. Les grands .Saints sont sujets à ces extases, et se sentent comme transportés dans le Ciel près de Dieu, de la Sainte-Vierge et des Anges^
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Saint Tite et saint Luc^ revenant donc à eux, reconnurent les officiers qui avaient assisté au supplice de Paul. Effrayés à leur tour^ ils commencèrent à fuir, et saint Paul disparut.
Alors les officiers leur crièrent : « Bienheureux hommes de Dieu,, cessez de craindre! Nous ne venons pas ici pour vous poursuivre et pour vous faire mourir; nous venons chercher la foi et avec elle l'eau du baptême qui doit nous ouvrir la vie éternelle comme nous Ta promis le grand Docteur Paul, que nous avons vu tout à l'heure debout et priant avec vous. «
A ces mots, Tite et Luc, remplis d'une grande joie, s'arrêtèrent et leur imposèrent les mains. Et le soir, après les avoir fait jeûner toute la journée, ils les baptisèrent au nom du Seigneur, Dieu, Père, Fils et Saunt-Esprit.
Voilà tout ce qu'on sait du martyre de saint Paul, qui eut lieu pendant la première grande persécution générale, sous le règne du cruel et abominable Néron.
Je vais maintenant vous raconter ce qu'on sait de la vie et de la mort des autres Apôtres, grâce aux recherches et aux écrits des auteurs approuvés par l'Église.
kl
Grakd'mère. Après le martyre de saint Pierre et de saint Paul;, mes enfants, je vais vous raconter celui non moins admirable de saint André.
Vous vous souvenez, sans doute, que saint André était le frère aîné de saint Pierre^ et qu'il suivait saint Jean -Baptiste. Les plus jeunes enfants répondent les uns oui; les autres noîî,
Grand'mère. Je crois que je ferai mieux de recommencer; ceux qui ne savent pas y gagneront; ceux qui savent n'y perdront rien.
Henriette^ riaîit. Si fait^ Grand'mère, nous y perdrons du temps.
GRA^'D'MÈRE^ souriant. Non, votre temps ne sera pas perdu^, car vous l'aurez employé à un acte de complaisance et de douceur.
Jeanne. C'est vrai; Grand'mère a raison; écoutons avec patience, quoique nous sachions.
Grand'mère. Saint André était donc le frère aîné de saint Pierre. Ayant entendu parler des prédications extraordinaires de saint Jean-Baptiste, il alla l'entendre et devint un de ses
disciples. Mais saint Jean-Baptiste lui ayant fait voir un jour Notre-Seigneur^ dit: u Voilà l'Agneau de Dieu. » Cette parole frappa vivement André; il quitta saint Jean-Baptiste avec un autre disciple qu'on croit être saint Jean pour suivre le Sauveur du monde.
(( Qui cherchez-vous? lui demanda Notre-Seigneur.
— Maître, répondirent-ils, où demeurez-vous?
— Venez et voyez, » dit le Seigneur.
Ils y vinrent et restèrent avec Jésus, toute la journée et la nuit suivante. André fut si plein d'admiration des paroles de Notre-Seigneur qu'il en parla à son frère Simon-Pierre; il l'amena à Jésus qui les garda tous deux pour être ses disciples. c( Suivez-moi, leur dit-il, suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs^d'hommes. »
A partir de ce jour, Pierre et André ne quittèrent plus leur Divin Maître. Après la Passion, la Résurrection et l'Ascension de Notre-Seigneur, saint André resta près de saint Pierre et des autres Apôtres. Il reçut avec eux le Saint-Esprit le jour de la Pentecôte.
Quand les Apôtres se dispersèrent pour prêcher l'Évangile^ saint André eut pour sa part les pays qui se trouvent au nord du Pont-Euxin —
Louis. Qu'est-ce que c'est : le Pont-Euxin?
Grand'mère. Le Pont-Euxin est une mer au-dessus de la mer Méditerranée et de l'Archipel.
Saint André commença par I'AchaÏe où saint Paul se rendit plus tard. Après l'Achaïe, saint André alla dans un pays barbare qui s'appelait la Scythie. Les habitants de ce pays étaient renommés pour leur férocité, mais le saint Apôtre leur prêcha
TÉvangile avec tant de bonté, de douceur; il fit des miracles si nombreux et si frappants , qu'il en convertit une quantité prodigieuse. Entre autres conversions, il en opéra une qui paraissait impossible. C'était un vieillard de soixante-quatorze ans qui avait passé sa vie dans la débauche et la crapule; il s'appelait Nicolas,
Armand. Qu'est que c'est : crapule?
Grand 'mère. Cela veut dire une vie abominable, remplie de mauvaises actions, d'ivrognerie^ de saletés, de méchancetés de toutes sortes. Ce Nicolas était très-lié avec une femme aussi méchante, aussi mauvaise que lui. Un jour, il se trouva avoir sur lui^ par hasard^ le livre de l'Évangile écrit par saint Matthieu .
Louis. Comment un si mauvais homme pouvait-il avoir un si bon livre?
Grand'mère. C'était probablement quelque nouveau Chrétien qui le lui avait donné. Il avait donc ce livre dans sa poche sans y penser, et il alla voir cette mauvaise femme pour se divertir et s'enivrer avec elle.
Mais aussitôt qu'il fut entré, la femme lui dit de s'en aller bien vite, parce qu'il avait sur lui quelque chose de divin dont elle ne pouvait supporter la présence. Nicolas, tout ému et surpris, alla trouver saint André et lui raconta ce qui venait de lui arriver. Il en était si troublé que le saint Apôtre profita de cette terreur pour lui faire honte de sa vie passée et pour le presser de se convertir. Nicolas y consentit, mais il ne voulut pas s'y décider tout de suite.
Saint André jeûna pendant cinq jours pour obtenir de son Divin Maître le salut de cette âme. Une voix du Ciel lui dit
qu'elle lui serait accordée pourvu que Nicolas jeûnât pour luimême et qu'il s'exerçât à vivre dans la pénitence.
Saint André exhorta Nicolas à le faire et lui parla avec tant de force que le vieillard se sentit enfin le cœur touché. Il consentit à écouter les avis du saint Apôtre. Malgré son grand âge, il jeûna pendant six mois au pain et à Teau; il vendit tous ses biens^ distribua l'argent aux pauvres et mena jusqu'à sa mort une vie exemplaire.
Henri. Saint André était bien bon de se donner tant de mal pour un méchant vieillard.
Gran'd'mère. C'est précisément parce qu'il était méchant et vieux que saint André s'y intéressa si particulièrement. Nicolas n'avait pas de temps à perdre et le saint Apôtre désirait ardemment sauver cette pauvre âme pour laquelle Notre-Seigneur avait versé son sang et donné sa vie.
Elisabeth. Mais ce n'est pas seulement pour lui que Notre- Seigneur a donné son sang et sa vie! C'est pour des millions et des milliards d'âmes.
Grand'mêre. Certainement; mais aussi pour chacune des âmes qui forment ces millions et ces milliards. Et chacune de ces âmes doit à Notre-Seigneur la même reconnaissance et le même amour que s'il n'était venu sur la terre que pour elle seule.
Après avoir fait une multitude de conversions dans tous ces pays éloignés, saint André revint à Patras, et il recommença avec une grande ferveur à prêcher l'Évangile et à conjurer les peuples de reconnaître la Divinité de Jésus-Christ.
Le proconsul ou gouverneur romain, Egée, ayant été averti des ravages que faisait saint André dans le culte des faux
dieux, se rendit précipitamment àPatras, dansTAchaïe, pour arrêter Teffet extraordinaire des prédications de l'Apôtre.
Aussitôt qu'André eut appris l'arrivée du proconsul^ il n'attendit pas d'être appelé par lui; il se hâta d'aller le trouver.
(c Egée, lui dit-il, toi qui as reçu le pouvoir de juger les hommes de cette province , tu devrais connaître ton juge à toi qui est dans le Ciel, afin que tu lui portes le respect et que tu lui rendes l'hommage qui sont dus à sa souveraine Majesté. Tu abandonnerais alors le culte impie de tes idoles. »
Jeaxive. Comment saint André a-t-il eu le courage de parler ainsi à cet homme qui avait le pouvoir de le faire mourir? Il me semble qu'il eût été plus prudent de rester tranquillement dans sa maison.
Gra>d'mère. Chère enfant, ce n'est pas ainsi que raisonnent les Apôtres et les vrais Chrétiens. Le saint Apôtre n'eût rien gagné à rester chez lui. Le proconsul arrivait tout exprès pour arrêter ses prédications; il l'aurait fait amener de force en sa présence. Saint André a préféré lui faire voir tout de suite qu'il ne craignait ni lui^ ni aucun homme sur la terre, et que personne ne l'empêcherait de prêcher l'Évangile de Jésus- Christ.
« Es-tu donc cet André, dit Egée, qui cherche à détruire les temples de nos dieux^, et à persuader au monde que la seule rehgion vraie est celle qui a été condamnée et défendue par nos Empereurs?
— Cette défense n'a été faite par les Empereurs, répondit André, que parce qu'ils n'ont pas connu le grand mystère du salut des âmes; ils ignorent comment le Fils de Dieu est venu nous tirer de l'esclavage du démon.
— De semblables discours, dit Egée, n'ont pas empêché ton Christ d'être saisi par les Juifs et d'être attaché ignominieusement à une croix.
— Il est vrai, s'écria le saint Apôtre^ qu'il a été attaché à une croix ; mais il n'y a été attaché que par amour pour nous et pour le salut de nos âmes. J'en suis témoin moi-même, ayant entendu souvent de sa propre bouche les prédictions qu'il nous faisait relativement à sa mort, et les assurances qu'il nous donnait de la nécessité de cette mort pour le salut du monde.
— Que m'importe, dit Egée, que ce soit par l'effet de sa propre volonté qu'il ait été crucifié? Il suffit qu'il l'ait été pour que je ne l'adore pas. Comment reconnaître pour Dieu un homme crucifié? »
Saint André lui expliqua alors les grands mystères de la Rédemption de Jésus-Christ. Mais Egée ne comprit rien aux paroles de l'Apôtre et lui signifia que, s'il ne mettait pas fin à ses prédications, et s'il ne sacrifiait promptement aux dieux de l'empire, il le ferait fustiger honteusement et ensuite attacher à une croix comme son Maître.
Louis. Quel méchant homme que cet Egée! Et comme tous .ces païens sont méchants !
Grand'mèue. La charité était une vertu inconnue chez les païens. C'est ce qui distingue la religion de Jésus-Christ de toutes les autres rehgions. Notre - Seigneur a prêché la charité par ses paroles et par son exemple. Les Apôtres, de même que leur Divin Maître, prêchaient la charité comme le premier devoir de tous les Chrétiens, comme la source de toutes les vertus. Remarquez bien qu'un vrai Chrétien, bien qu'il soit inflexible dans sa foi et dans son amour pour la vé-
rite, est néanmoins rempli de doucem% de bonté, d'indulgence, qu'il cherche à rendre heureux tous ceux qui dépendent de lui, qui vivent avec lui. Il soulage leurs misères , il leur épargne des souffrances^, il les console dans leurs chagrins. Egée était comme tous les païens , orgueilleux , despote , égoïste, inhumain.
Elisabeth. Mais, Grand'mère, je connais des Chrétiens qui ont tous ces défauts et qui n'ont de charité pour personne.
Grand'mère. C'est que ce ne sont pas de vrais Chrétiens^, chère enfant; ils ne le sont que de nom. Ils feraient peut-être comme Egée, s'ils étaient à sa place.
Quoi qu'il en soit , la menace d'Egée n'effraya pas saint André^ qui lui répondit : qu'il offrait tous les jours un sacrifice; que ce sacrifice était celui de l'Agneau sans tache, de Jésus-Christ lui-même, qui, après avoir été reçu chaque jour par chacun des fidèles, restait toujours vivant et entier. « Car, ajouta-t-il, je ne reconnais vos dieux que comme des démons abominables^ indignes d'honneur et de respect. Et quant au supplice de la croix dont vous me menacez, sachez que c'est là l'objet de mes désirs^, et que je ne serai jamais plus joyeux que lorsque je m'y verrai attaché comme Ta été mon Divin Maître. )^
Le proconsul^ irrité de ce discours^ fit enfermer le saint Apôtre dans une affreuse prison^ espérant que les souffrances qu'il y endurerait, le feraient changer de sentiments.
Mais à peine y fut-il, qu'une muhitude d'hommes qui avaient saint André en grande vénération se rassemblèrent pour briser les portes de la prison et pour mettre l'Apôtre en liberté.
Yalentine. a la bonne heure; ce sont de braves gens! C'est très-bien ce qu'ils font.
Gkand'mère. Mais saint André ne les laissa pas faire; car aussitôt qu'il fut informé de leur projet, il fut rempli de douleur et il demanda à parler à cette foule irritée. Ne sachant quel autre moyen prendre pour calmer la fureur de ce peuple^ Egée lui en accorda la permission.
L'Apôtre leur rappela que Notre-Seigneur avait enduré patiemment les tourments de sa Passion sans se défendre et sans permettre qu'on le défendît. Il les conjura par le sang et la mort de leur Divin Maître, de ne pas changer en une sédition diabolique la paix qu'il avait apportée au monde.
« Ce que vous devez faire, leur dit-il, c'est de vous préparer vous-mêmes à mourir. Le Chrétien ne devient pas victorieux en se défendant^ mais en mourant. Les supplices qui sont à craindre ne sont pas ceux qu'on endure en cette vie, mais ceux qui sont préparés aux impies, en enfer. Au lieu de vouloir tuer Égée^ vous devez avoir plutôt de la compassion pour lui, puisqu'il se rend digne de ces tourments éternels; bientôt viendra le temps où nous serons récompensés de nos souffrances, et où, lui, sera rigoureusement puni de sa cruauté. »
Camille. Grand'mère^ je trouve ce discours bien beau! Et quelle générosité, quelle charité déploie ce grand Apôtre !
Grand'mêre. Oui, chère petite, on sent que c'est l'homme de Dieu, l'Apôtre de Jésus-Christ qui parle. Aussi produisit-il un tel effet sur les milliers de Chrétiens qui l'entouraient, que tous se retirèrent calmes et tristes.
Henriette. Pourquoi tristes?
Gra>'d'mère. Pnrce qu'ils savaient qu'Egée ferait mourir saint André dans les tourments et qu'ils seraient privés à l'avenir de ce saint homme.
JEAN^'E. Egée aura été, sans doute, reconnaissant du grand service que lui avait rendu le bon saint André.
Grand'mère. Il a été aussi ingrat que méchant. Le lendemain de ce jour, il envoya chercher André, le fit comparaître devant son tribunal et lui dit :
» Je pense que tu as réfléchi cette nuit à mes paroles, et que tu as changé de sentiment et de résolution.
— Bien loin d'en avoir changé, répondit le saint Apôtre, je souhaite avec la même ardeur d'attirer tout le monde à mon Seigneur Jésus, et d'abolir entièrement le culte des idoles. G est à quoi j'ai travaillé dans cette province, et j'ai la consolation d'avoir éclairé bien des ofens et de les avoir aae^nés à mon Sauveur.
— C'est de quoi je me plains, reprit Egée avec colère; je veux que tu renonces à ta superstition et que tu répares le mal que tu as fait par tes folles prédications. Les temples de nos dieux sont déserts maintenant, leur culte est abandonné. C'est toi qui es l'auteur de cet abandon, il faut que tu y portes remède. Si tu continues à t'y refuser, le supplice de la croix t'est assuré, et personne ne pourra te sauver de ma colère.
— 0 fils de la mort, s'écria André, demeureras-tu toujours dans ton aveuglement? Crois-tu que je craigne les tourments dont tu me menaces? Sache au contraire que je les désire avec ardeur. Plus je souffrirai, plus la récompense que je recevrai des mains de mon Seigneur sera belle et précieuse.
La seule chose qui me peine, c'est de te voir si obstiné dans ton erreur. »
Egée ne comprit rien à cet amour ardent pour un Dieu crucifié et pour des hommes inconnus au saint Apôtre. Il le traita d'extravagant et d'insensé, et le fit fouetter cruellement.
Les bourreaux exécutèrent la sentence avec une grande barbarie; le corps d'André fut tout déchiré. Ce supplice fut rendu plus cruel encore par le froid rigoureux qui entrait dans ses plaies, et qui lui causait des douleurs insupportables. Mais, loin de diminuer son courage^ ces souffrances augmentèrent encore son désir de mourir pour son Divin Maître.
Ramené devant le proconsul, il lui parla avec le même courage, le suppliant d'ouvrir les yeux à la vérité et de sauver son âme.
« Pense, lui dit-il, à la peine terrible que tu te prépares dans l'enfer, vers lequel tu te précipites. Les souffrances dont tu me menaces ne peuvent durer qu'un jour ou deux, et seront suivies d'une gloire et d'un bonheur éternels; mais tes souffrances à toi ne finiront et ne diminueront jamais. »
Egée, de plus en plus irrité, voyant qu'André restait inflexible dans ce qu'il appelait sa folie, ordonna enfin qu'il fût attaché à la croix. Mais pour rendre son supplice plus long, il commanda qu'on l'y attachât avec des cordes, en place des clous qui lui feraient perdre tout son sang et hâteraient sa mort.
Le peuple se rassembla en murmurant, et criant :
« Qu'a fait ce juste, cet ami de Dieu, pour être ainsi mis à mort? Il ne faut pas souffrir que cet arrêt inique soit exécuté 1 «
Mais André, qui ne se sentait pas de joie de se voir si près de souffrir le martyre pour son cher Maître, éleva la voix de toutes ses forces^ et conjura cette foule de Chrétiens de ne point retarder son supplice.
Armand. Est-ce qu'ils ont ohéi?
Grand'mère. Il paraît que oui, car les livres qui racontent le martyre de saint André ne parlent plus de l'opposition du peuple.
Jacques. Je trouve qu'ils auraient dû le délivrer malgré lui.
Grand'mère. Ils ont préféré céder à ce vif désir de l'Apôtre; les fervents Chrétiens l'ont mieux, compris qu'on ne l'eût fait de nos jours.
Les soldats qui menaient saint André au supplice continuèrent donc leur marche. Dès que l'Apôtre aperçut la croix qui lui avait été préparée, il se sentit transporté de joie et s'écria ;
(( Je te salue, Ô croix vénérable ! Avant que mon Seigneur eût été étendu sur toi, tu étais un signe d'horreur. Maintenant tu n'as plus que des charmes. C'est avec bonheur et confiance que je viens vers toi. 0 croix que j'ai toujours aimée ! 0 croix longtemps désirée! 0 croix que j'ai cherchée avec ardeur, reçois-moi ! Rends-moi à mon Maître, afin que je passe de tes bras dans ceux de mon Seigneur, qui m'a racheté étant couché sur toi ! »
Madeleine. Grand'mère^ ce sont des sentiments tellement beaux qu'ils sont presque incompréhensibles. Qu'on accepte avec résignation un affreux supplice, cela se comprend ; mais qu'on le recherche^, qu'on le désire, j'avoue que je ne le comprends plus. Si je devais être crucifiée, je
ferais des cris épouvantables et je demanderais grâce tant que je le pourrais.
Graisd'mère. Mais si, pour prix de cette grâce, on t'ordonnait de renier Notre-Seigneur, l'accepterais-tu?
Madeleine. Non, non, Grand'mère, non, jamais!
Grand'mère. Alors, tu serais dans les mêmes sentiments que saint André, sauf la force qui te manquerait pour souffrir avec joie comme lui ; ta nature humaine, plus faible que la sienne, moins aguerrie aux privations, aux souffrances, laisserait paraître une terreur bien naturelle.
Cette merveilleuse ardeur du saint Apôtre était la conséquence nécessaire et la juste récompense de ses rudes et continuels travaux pour la gloire de Notre-Seigneur.
Lorsqu'il fut près de la croix, il se déshabilla lui-même, donna ses vêtements aux bourreaux et monta tout seul sur la croix préparée pour lui. Il y fut attaché avec des cordes, d'après l'ordre du proconsul.
Henriette. Grand'mère, il me semble que les cordes devaient moins faire souffrir que les clous.
Grand'mère. Les premiers moments devaient être moins terribles en effet ; mais comme on était obligé de serrer trèsfortement les cordes pour maintenir le corps sur la croix, il survenait bientôt un engourdissement qui devait être horriblement douloureux. De plus, 'comme le crucifié ne perdait pas de sang, il vivait plus longtemps.
Ainsi, saint André resta trois jours attaché sur la croix, et il ne cessa tout le temps d'exhorter les fidèles à rester fermes dans leur foi et à mépriser les souffrances passagères pour arriver au bonheur éternel. Plus de vingt mille personnes
furent témoins de son martyre. Parmi elles se trouvait Stra- TOCLE^ frère d'Egée, qui disait hautement, avec tous les assistants, que c'était injuste et cruel de faire ainsi mourir un si saint homme.
Le peuple^, aflïigé de le voir tant souffrir, alla chercher le proconsul jusque dans son palais. On lui cria de tous côtés que c'était une impiété de tourmenter ainsi un si excellent homme, et qu'il fallait le détacher de la croix.
Egée craignit une sédition qui menaçait de devenir sérieuse. Il promit au peuple qu'André allait être détaché de la croix, et il vint au lieu du supplice.
Dès qu'iVndré l'aperçut, il s'écria :
« Que viens-tu faire ici^ Egée ? Si c'est pour croire enNotre- Seigneur Jésus-Christ et pour proclamer ta foi, il te sera fait miséricorde. Mais si tu viens pour me faire descendre de la croix, apprends que tu n'en viendras pas à bout^ .et que j'aurai la consolation de mourir pour mon cher Maître. Je le vois, je l'adore, et sa présence me comble de joie. Je n'ai d'autre regret que de voir perdre ton âme ; tu seras damné si tu ne te convertis maintenant que tu le peux encore ; plus tard, tu ne le pourras peut-être pas, lors même que tu le voudrais. »
Elisabeth. Comment cela? Tant qu'on vit on peut toujours se convertir.
Grand'mère. Saint André voyait sans doute comment Egée devait périr; vous allez voir tout à l'heure qu'il n'avait effectivement pas de temps à perdre pour se repentir de ses cruautés et de son abominable vie.
Egée, malgré les paroles d'André, commanda aux bourreaux
de le détacher de la croix. Mais il leur fut impossible de le faire^ parce qu'aussitôt qu'ils approchaient, les forces leur manquaient et leurs bras devenaient comme perclus.
Saint André, pendant ce temps, faisait à haute voix cette prière :
« Ne permettez pas, mon Seigneur, que votre serviteur, attaché à cette croix pour l'honneur de votre nom, en soit délié. Ne souffrez pas qu'Egée, qui est un homme corruptible, m'inflige l'humiliation de ne pouvoir mourir pour vous. Vous êtes mon cher Maître, que j'ai connu^ que j'ai aimé, que je désire contempler éternellement. 11 est temps que je me réunisse à vous, seul objet de tous mes désirs et de toutes mes affections. ^)
Comme il achevait ces paroles, il fut^ à la vue de tout le mondC;, environné d'une lumière si resplendissante que personne ne pouvait en soutenir l'éclat. Une demi-heure après^, cette lumière se dissipant peu à peu^ saint André rendit le dernier soupir, et alla recevoir la récompense de son admirable vie.
Louis. Je siiis content qu'il ne souffre plus, ce digne et courageux Apôtre !
Armand. Est-ce que son corps est resté sur la croix?
Grand'mère. Non. Une dame de qualité, nommée Maximilla, femme d'un sénateur^ ayant remarqué d'une grotte où elle était....
Mahie-Thérêse. Pourquoi était-elle dans une grotte ?
Grand'mère. Parce qu'étant une grande dame^ elle n'eût pas été convenablement placée au milieu de la foule.
Valentine. Et pourquoi alors y allait-elle ?
Grand'3ière. Parce qu'elle était Chrétienne et qu'elle voulait assister au beau spectacle du martyre de ce saint Apôtre; elle voulait y puiser du courage pour souffrir et mourir comme lui si le bon Dieu l'appelait au martyre. Mais pour ne pas avoir l'air de braver Egée, et pour ne pas attirer la persécution sur les Chrétiens, elle se mit à couvert dans une grotte^ en face de la croix de saint André.
Maximilla, ayant donc remarqué que l'Apôtre avait cessé de vivre, alla^ avec l'aide de ses serviteurs^ détacher le corps de la croix. Elle l'embauma avec des parfums précieux, et l'ensevelit dans un tombeau qu'elle avait fait préparer pour elle-même.
Egée, l'ayant appris, fut très-irrité contre Maximilla. N'osant pas la faire arrêter, à cause de sa haute position, il résolut de porter plainte à l'Empereur. Mais pendant qu'il recevait la déposition des témoins, il fut saisi par un démon furieux qui l'entraîna sur la place publique et l'y étrangla.
Jacques. Je suis enchanté de cela. J'aime beaucoup ce démon-là; il est juste, au moins.
Grand'mère, souriant. Cher enfant, je crois que ce démon ne mérite pas tes éloges. Le démon étant l'esprit du mal, ne peut rien faire de juste ni de bien. Il a étranglé Egée, non par esprit de justice, mais comme un bourreau terrible, pour le précipiter en enfer sans lui donner le temps de se repentir.
Stratocle, frère d'Egée, ne voulut pas hériter des biens de ce frère indigne. Il ne voulut même pas toucher à son argent ni à rien de ce qui lui avait appartenu. Il le fit cependant enterrer, mais dans un lieu isolé. Les habitants de Patras furent si épouvantés de cette terrible mort d'Egée, et si touchés du
martyre de saint André, qu'ils se firent tous baptiser. Ce fut le 30 novembre que mourut l'Apôtre saint André, sous le règne de Néron. Ses reliques^ après avoir été portées à Constantinople^ furent transportées à Amalfi^ dans le royaume de Naples.
Camille. On m'avait dit, Grand'mère, qu'elles étaient à Rome.
Grand'mère. En effet, sa tête est à Rome, un de ses bras est à Paris, à l'église de Notre-Dame, un de ses pieds est à Aix, en Provence; d'autres églises ont quelques parcelles de ses membres, mais la plus grande partie r!e son corps est à Amalfi.
Jean>e. Comme ce martyre de saint André est intéressant! Grand'mère.
Elisabeth. Moi, j'aime mieux celui de saint Pierre.
Henri. Pourquoi cela?
Elisabeth. Parce que saint Pierre est le chef des Apôtres , et que tout ce qui vient de lui a un intérêt tout particulier.
Louis. C'est vrai! Mais avec quel courage saint André a supporté son long martyre !
Grand'mère. Mes chers enfants, tous les Apôtres ont montré la même foi et le même courage, et tous ont souffert avec joie pour l'amour de leur Divin Maître. Ils sont également dignes de notre admiration et de notre respect. Je vais maintenant vous raconter ce qu'on sait de saint Jean, le disciple
bien-aimé de Notre-Seigneur.
Henriette. Grand'mère, pourquoi appelle-t-on saint Jean,
rÉvANGÉUSTE ?
Grand'mère. Parce qu'il a écrit l'Évangile.
Pierre. Mais saint Matthieu^ saint Marc^ saint Luc ont aussi écrit l'Évangile, et on ne les appelle pas Évangélistes.
Grand'mère. D'abord, on les appelle Évangélistes aussi bien que saint Jean. On donne plus particulièrement le surnom d'Évangéliste à l'Apôtre saint Jean^ pour le distinguer de l'autre saint Jean, surnommé Baptiste^ c'est à-dire Baptiseur.
L'Évangile de saint Jean a un intérêt tout particulier parce qu'il rapporte certains faits de la vie du Divin Maître, lesquels avaient élé omis par les autres Évangélistes. Saint Jean écrivit plus de cinquante ans après saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, et il raconta ce qui prouvait plus clairement la Divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ et son amour pour les hommes. C'est à saint Jean que nous devons, entre autres, l'admirable discours relatif à la Sainte Eucharistie, ainsi que les paroles toutes divines de Notre-Seigneur avant la Sainte Cène. C'est encore lui qui raconte le grand miracle de l'aveaglené, la résurrection de Lazare et l'histuire de la Samaritaine.
Il rend compte des prédications de Jésus-Christ^ plus que de ses actions^ qui avaient déjà été racontées.
L'Évangile de saint Jean est tout pénétré de l'amour de Notre-Seigneur; il fait ressortir merveilleusement la beauté des paroles de son Divin Maître.
Et puis^ saint Jean a vécu près de la Sainte-Vierge. La présence de cette Mère admirable a dû certainement donner à son cœur et à son esprit ce je ne sais quoi de céleste, de sublime, de tendre^ qui perce dans ses écrits.
Il est certain que saint Jean a emmené la Sainte-Vierge dans quelques-unes de ses missions en Asie-Mineure; elle est restée longtemps avec lui à Éphèse.
Après la mort de la Sainte-Vierge, saint Jean continua ses prédications en Asie-Mineure; il fut arrêté par l'ordre du proconsul romain en l'année 86^ et envoyé chargé de chaînes à Rome, sous l'Empereur Domitien^ grand et cruel ennemi des Chrétiens.
VALENTI^E. Est-ce que Domitien a régné après Néron?
Grand'mère. Oui, mais plusieurs années après; il fut le sixième Empereur après Néron. lia succédé à son frère Titus, qui avait été très-bon. Domitien était au contraire très-méchant.
Quand on lui amena saint Jean, «il lui donna le choix de sacrifier aux dieux ou de périr par les plus cruels supplices.
Saint Jean lui répondit qu'il accepterait tous les supplices du monde plutôt que de renier son Seigneur Jésus-Christ, seul vrai Dieu tout-puissant.
Domitien ordonna que Jean fût fouetté et jeté dans une chaudière d'huile bouillante.
2o8 LES ACTES DES APOTRES.
Saint Jean fut dépouillé de ses vêtements^ cruellement fouetté et précipité dans la chaudière. Mais aussitôt le feu perdit sa chaleur, l'huile bouillante reprit une douce fraîcheur^ et au lieu de brûler le saint vieillard^ elle guérit les plaies causées par les coups de fouet.
Hneriette. Grand'mère, pourquoi dites-vous le saint vieillard? Il n'était pas vieux, saint Jean.
Grand'^ière. Il était jeune du temps de Notre- Seigneur, mais à l'époque dont je parle^ il y avait cinquante-cinq ou cinquante-six ans que Jésus-Ghrist avait quitté le monde à l'âge de trente-trois ans. Saint Jean, qui était à peu près du même âge que Notre -Seigneur, devait donc avoir quatre-vingthuit ou quatre-vingt-neuf ans.
Valentine. Ah! mon Dieu! Comme c'est vieux!
Grand'mère. Les bourreaux, voyant la merveille qui se passait sous leurs yeux à tous^ ne voulurent pourtant pas y croire; ils se mirent à attiser le feu en y jetant toutes sortes de matières combustibles, mais les flammes s'élancèrent sur les bourreaux qui furent couverts de brûlures.
Armand. Qu'est-ce que c'est^ des matières combustibles?
Grand'mère. Ce sont des choses qui s'allument très-facilement et qui donnent une grande flamme.
On voit encore à Rome^ près d'une porte appelée Porte- Latine;, la place où saint Jean subit son martyre et fut préservé miraculeusement de la mort. Quant à ses chaînes, on les vénère dans une petite chapelle souterraine creusée par les ordres du pape Pie IX^ sous le maître-autel de la célèbre église de Saint-Jean de Latran.
Pendant que les Chrétiens se réjouissaient de cette mira-
CLileuse protection de DieU;, les païens et l'Empereur lui-même en furent tellement effrayés qu'ils n'osèrent plus toucher à l'Apôtre saint Jean.
Domitien commanda qu'il fût envoyé en exil dans l'île de