CHAPITRE III
La conuersion d'une bourgoyse de Geneue , resistoit grandement à Euangille au commencement.
qui
R il y auoit en la ville vne lionnesle femme , nommée Claudine, femme d'vng bon citoyen de la ville, Aymé Leuet, sçachant bien lire, ifort deuote et superstieuse à merueilles, faisant conscience d'ouyr prescher cet homme, l'estimant estre dyable, pensant estre damnée, se seullement l'auoit ouy prescher; et l'auoit en si grande orreur qu'elle
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ne le vouUoit voyr ne ouyr, craignant d'eslre enchantée. Touleffoys si fut elle tant persuadée de sa belle seur Paulle, femme de lehan Leuet, fort feruente à la paroUe, de l'ouyr à tout le moins dict elle vne fois, pour l'amour de moy, ce qu'elle obtint à grand peyne. Et venant ouyr cest homme, en mocquerie et dérision, pensant trouuer vng enchanteur, ou vn diable tant estoit embabuynée, et entrant dans la chambre, cependant qu'il preschoit, faisant de grandes croix, elle se signoit par plusieurs fois, se recommandant à Dieu, se vint assoir auprès de lui, le regardant et escoutant fort affectueusement. Auoir paracheué le sermon elle lui dict, à haulle voix; ce que vous auez dict est-il véritable? Ouy, dict il! Se prouuera-il tout par l'Euangille? Ouy. La messe ne s'y trouue elle point? Non. Et vostrc liure auquel auez presché est il vray nouueau Testament? laquelle l'emprunta, et le commença à lire, se séparant à part, dans vne chambre de sa maison, par trois iours et trois nuits, ensarrée auec prières, ieune, et oraisons, comme elle disoit, et son mari, et ceulx de sa maison, sans boire ne manger, tant y estoit affectionnée. Auoir paracheué de lire ces trois iours passez, enuoya quérir cest homme en sa Maison, lequel la Irouua si résolue , et de tel propos , qu'elle luy fut en grande admiration de l'ouyr parler ainsi qu'elle parloit, et luy voyant ielter les larmes iusques en terre, rendant grâces à Dieu qui l'auoil illuminée, et donné à congnoislre sa parolle; laquelle monslra par après n'auoir
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receûe en vain. Ains, d'etfet et de parolle, commença à suiure l'Euangille, en sorte que tous ceulx de la ville en estoient estonnez, de la voir si tost changée et de l'ouyr ainsi parler comme elle faysoit, disputant contre les Prebstres, leur remonstrant benignement, par les Escriptures ce qui estoit nécessaire, et partout ou elle se trouuoit ça et là parmy la ville, faysoit le semblable : tellement qu'elle gaigna à nostre Seigneur son mary, qui estoit alors bien aduersaire à la parolle, et plusieurs aultres femmes furent conuerties Mais quand ses compaignes la virent en si brief temps changée et l'ouyrent parler aultrement qu'elle ne soulloit, furent toutes estonnées et la laissèrent pour vng certain temps, sans la voulloir fréquenter, disans l'vne à Taultre ; elle a esté bien tost enchantée, elle a ouy ceste caigne, celles charopes, parlans par compassion qu'elles auoyent, craignans de leur compagne que ne fust abusée. Touteffoys la voyant si bien perseuerer et si constante en ses parolles, et estre exemple de saincte conuersation, ont esté aussi gaignées à la parolle. Et dauantage, quand elle se trouuoit en quelque assemblée, ou n'y auoit point de ministre par les maisons, ceulx qui estoient là assemblez luy faisoient exposer l'escripture , car pour lors ne se trouuoit personne plus doué de grâces du Seigneur, ne qui en eut plus receu qu'elle. Laquelle profitoit grandement, non seuUemenl de parolle mais d'effect, estant l'exemple de vie, et charité à toutes les aultres femmes, laissant toutes ses
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pompes, mettant à bas ses beaux ornements, ses doreures et paremens qui ne luy seruoint que de braguerie , et les appliquoit es poures, principalement es domestiques de la foy, et à ceulx qui estoient deschassés pour vérité , les retirans à sa maison, faisant comme Tabite, que est appelée Borcas (Act. 9) digne certes d'estre mise en mémoire perpétuelle , ainsi que S* lehan a faict d'une Dame esleûe, et de ses enfans, en sa 2™« Epislre. Dauantage elle incita à grande charité plusieurs aullres honnestes femmes richeS;, bourgoyses de la ville , mettans bas leurs grandes pompes, et allans accoustrées simplement, sans nulle superfluité, lesquelles estoint la Pernette Balthesarde, femme d'vng des con-. seillers de la ville; l'Aymé, femme de loseph; la femme de Baudichon, de Claude Pasta, de lehan Seruan, du Brodeur, la bonne grand mère d'Amy Perrin et la Guillaume sa fille, la femme de lehan Sourt , de lehan Marcou , et plusieurs aullres honnestes femmes. Desquelles , et pour leur grande charité qu'elles auoint au commencement de l'Euangille, la renommée en esloit grande, et l'Euangile honoré, en sorte que les aduersaires estoyent contraints en dire bien, et de présent le reprochent : car aussi il leur sembloit admis qui ne fust homme ou femme chrestiennes si n'auoit quelque poure estrangier persécuté dans sa maison. Mais d'empuys certain temps en ça que l'Euangille a esté preschée et donnée en abondance , les pompes sont retournées audessus plus que parauant ou aultant, la
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charité est à l'équipollance fort reffroidie, au regard de celle qui estoit du commencement. Toutetfoys ie ne scaurois dire bonnement à qui ie dois attribuer la faulte, à ceulx de la ville ou aux estrangiers. Car iaçoit que personne n'aye nulle excuse deuant Dieu de non faire son deuoir, si este néanmoins que les vngs et les aultres se excusent en telle manière disans : tant d'affronteurs, tant de trompeurs, tant de larrons, paillards, faulx monnoyeurs , vsuriers, banquerotiers, et toutes sortes de meschantes gens sont venus soubz l'ombre de l'Euangille, et mesme la prescbent, qui nous ont trompé en tant de sortes qu'on ne sçait à qui l'on doit plus se fier. Des aultres et principallement les femmes s'excusent sus les femmes des estrangiers, les voyant accoustrées et parées comme poupées; et disent que si estoient venues pour l'Euangille, ne feroint pas tant de brauetés, ne tant de superfluités , ains en ayderoint es poures deschassez et bannys pour la parolle de Dieu, et bailleroyent bon exemple; comme les nostres faisoyent au commencement, auant qu'elles fussent venues. Les aultres se excusent sus celles d'aulcuns Prebstres et Moynes desguisés , qui ont seullement laissé le vestement par dehors, amenans des femmes, ou plus tost leurs chambrières anciennes, parées comme d'ydoles, du bien du Crucifix, et accoustrées comme déesse Venus. Et si en y a aussi des aultres, (comme chascun veult couurir sa faulte par la faulte d'aultruy) qui aile guent les femmes d'aulcuns Ministres, comme
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molles (modèles) de braueté, poures semantes, ayans mis sus elles vng estât de damoyselles, et parées comme petites filles de piastre; aussi certes sont aymées de leurs parrochiens plus tost pour l'amour d'elles que non pas pour leur doctrine. Il n'y a aussi qui parloint au commencement contre les grands estais et pompes, pourceque ils n'auoint pas de quoy les pourter; mais d'empuys qu'ils sont venus en auctorilé et richesses, tant du bien des Eglises que aultrement relieuent les estats et pompes à leurs femmes, oblians leurs premiers accoustemens. Finalement et pour brief dire, sont qui mettent en auant vng las de femmes paillardes, qui soubz l'ombre de l'Euangillcse couurans du manteau de fesus Christ, viennent auec leurs amoreux, laissant leurs maris légitimes, pour prendre leurs paillards, accous- Irées comme déesses. Je dis ceci sans oblier aulcuns caffars et fripons de predicans, gallymyfrotiers, yurognes, qui ne seruent à aultre chose pour paillarder, ou par ypocrisie, laissans leurs femmes et enfans pour retourner à leur vomissement. Certainement, si de telles choses m'appartenoit le iugemenl ie en baillerois ma sentence, mais pource que à l'Hystoriographe n'appartient sinon de reciter l'elfect, et estre tesmoing, i'en laisse le iugement à la Seigneurie et es Lecteurs, desquelz touteffoys s'en pourra bien trouuer de scandalizés contre l'aucteur, et principallement ceulx qui sont ici honorés comme ludas en l'Euangillc, mais luy souffit qu'il plaise à Dieu, et non aux hommes, car leur scandale ne sera que le scandale des Phariv
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siens, lequel ïesus Christ n'a pas voulu euiter. Mais tels aulcuns se sentans par cecy naurez , feront à l'accoustumce, callomnieront, trouueront ou inuenleront quelque chose, ou interpréteront meschamment, pour faire deiïendre es Princes ceste œuure , soubz l'espèce de bien, sans faire semblant d'eulx.