I.AUOL'RDINIÈRE
Mais vu qu'ils m'offrent un droit de courtage honorable... j'ai déjà promis a chacun deux en particulier les vingt-cinq
dernières qui restaient... et j'en ai place' ainsi trois cents , dont voici les acquéreurs!.. (// donne un papier à Piffart. ) Mais je VOUS préviens (|ue les principaux d'entre eux veulent, avant de livrer leurs fonds , causer avec vous de l'affaire , et examiner les chances.
GUSTAVE
C'est trop juste.
LABOURDINIÈRE.
Et je leur ai donne' rendez - vous aujourd'hui , ici , à troi s heures.
piffa: ..
Diable!... il n'y a pas de temps a perdre... il faut prendre un parti... Voyons, mes amis, qu'allons-nous leur proposer , et a quelle entreprise nous arrêtons-nous définitivement? (A Gustave.) Enas-tuune?
GISTAVE.
Et où veux-tu que je l'aie tromec?
LABOLRD1IN1ÈRE.
Avec des capitaux comme les vôtres, messieurs, on n'a que l'embarras du choix., l'entreprise hydraulique dont vous nie parliez hier... pour faire arriver de leau dans toutes les maisons de paris ?
PIFFART.
De'testable !... c'est utile , et voilà tout... les frais préleve's, il y a tout au plus cent mille francs à gagner... cela n'en vaut pas la peine. •
LABOLRDINIÈRE.
Il est vrai... nous ne ferions là que de l'eau claire... Un projet tout oppose'... Si nous nous lancions dans les boues de Paris ?
PIFFART,
Dans la boue... il y a tant de concurrence... nous ne nous en retirerions pas... et je veux aller m te, dussions- nous verser.
LADOLRDIINIÈRE.
J'ai votre affaire.
Air . du petit Marmot.
De peur de concurrence, Sur la place je lance, Un Omnibus immense Où l'on tiendra cinq cent*.
piffart , riant.
D'honneur, rien ne lui coûte; Et pour le mettre en route Est-il moyen ?
Sans doute , Avec les éléphans.
Attelage commode !
LABOUUDINIKBE.
Et puis c'est à la mode.
GUSTAVE
Pour remplir à la ronde , Il faudrait trop de gens.
LABOURD1MÈRE.
Dans Paris en tout temps , , On trouve du monde
' A mettre dedans.
Et si cette manière là ne vous plaît pas, j'en ai une autre... Si nous achetions tous les théâtres de Paris... ils ont tous mis e'eriteau : Public à vendre ou a louer , pour le terme prochain... y compris les acteurs, les machines et l'administration... On entrera en jouissance quand on pourra.
PIFFART.
Eh non.... non, cent fois non... nos actionnaires ne se paieront pas en chansons ; et je voudrais au moins quelque chose qui eût le sens commun... Il y a, autour de Paris, des terrains immenses, et presque ste'riles , qu'on aurait à si bon compte.
LABOURDIINIÈRE.
La plaine des Sablons, par exemple.
piffart , rêvant.
Sans doute, si l'on pouvait y cre'er...
Des villages?
LABOURDIINIÈRE.
De' te stable... il y en a déjà autour de Paris, une vingtaine qui ne font rien , et qui se ruinent à attendre des villageois.
PIFFART.
Non... point cela.... mais des prairies magnifiques... des tapisde verdure qui s'étendraient jusqu'aux bords de la Seine., cela vaudrait bien mieux.
GUSTAVE
Certainement... Mais le moyeu de changer la plaine des Sablons en herbages de la Normandie.
piffart, vivement.
Le moyen !... je le tiens... un moyen neuf, original , qu'on n'a pas encore employé'... qu'on connaît à peine, et qui , par cela même , leur paraîtra admirable... un moyen, en un mot, où ils ne verront que du feu.
GUSTAVE
Et quel est-il donc ?
PIFFART.
Les puits artésiens .. J'en établis une trentaine a six mill e francs... j'inonde la plaine... j'établis des digues... des canaux , et je transporte la Hollande aux portes de Paris.
LABOURDINIÈRE.
Superbe!... admirable!.'., il a le ge'nie des affaires.
piffart, s' ('chauffant.
Quel^ gras pâturages!., quels immenses troupeaux!
ladouriidimère.
Je les entends d'ici avec leurs clochettes.
piffaut , s animant toujours.
Nous construisons des c'tabh-s; nous établissons des laiteries... nous gagnons cent pour cent sur les bestiaux, dont nous approvisionnons la capitale.
LAUOUDIIN1ERE.
Nous avons le monopole du biffteck et des côtelettes... Nous fournissons Paris de roslbeef et de lait... du lait délicieux.
PIFFART.
Dont nous pouvons toujours augmenter le produit.
LABOURDimÈRE.
Grâce aux puits artésiens.
PIFFART.
Voilà notre affaire.
LAROURDIMÈRE.
Nous la tenons.
PIFFART.
Et nous sommes sauve's... Viennent , maintenant, messieurs les actionnaires, nous les attendons de pied ferme.
GUSTAVE
Un instant... votre imagination va si vite , que j'ai peine à vous suivre, et je n'y connais rien.
PIFFART.
C'est ce qu'il faut... vite le prospectus , et l'acte de société'.... Mettez-vous là , Lnbourdinière ( I.abourdinicre s assied devant la table et s» dispose à écrire. ) et e'erivez en grosses lettres : « Entreprise générale des prairies et ber- » bages de la plaine des Sablons, par le moyen des puits ar- »• tésiens. »
GUSTAVE
Mais, mon ami...
PIFFART.
Laisse-nous donc , tu n'entends rien a ca.
LAEOLRlIH ÈRE.
C'est fait.
PIFFART.
« Titre premier. — Chapitre premier. De l'administration. » — Ne voulant point grever la socie'te' d'une foule d'era- » ployes inutiles, l'administration se composera seulement » d'un directeur gérant , d'un caissier, d'un secrétaire ,et de » dix employe's. »>
LAROURDIMERE.
C'est le strict ne'cessaire.
PIFFART.
• Chapitre deux. Le directeur-ge'rant.., » c'est moi... aura
» 3o,ooo francs cVappointemens , payables par douzième de »> mois en mois. »
LABOURDINIÈRE.
C'est bien.
GUSTAVE
Et qui les paiera ?
Les actionnaires... Dès qu'il y a société, la socie'te' paie. ( Continuant h rîictpr ) « Le caissier... » ( à Gustave. ) c'est » toi... aura i5,ooo francs payables comme il est dit. »
CISTAVE.
Air : Des Scythes.
Y pensez-vous ?
LABOURDINIERE.
Cesi l'nsnçe et la forme; Et c'est toujours en pareil cas.
gdstave à IHffart.
Mais songe donc , mon ami , c'est énorme.
PIFFART.
Cela, mon cher, ne te regarde pas.
La compagnie estimable et prospère, Sur qui ton cœur semble s'appitoyt-r , N'a-t-elle pas sa caisse ?... pourquoi faire ?
GUSTAVE
Pour recevoir.
PIFFART.
Eh! du tout... pour payer.
Tu n'es pas encore au fait... laisse - nous tranquilles... ( Continuant a dicter. ) « Les dix employe's, qui feront toute la besogne , auront 1200 francs ebacun. »
LABOURDINIERE.
C'est beaucoup.
GUSTAVE
C'est bien peu.
piffart , gravement.
Mon ami , il faut de l'e'conomie , surtout dans les commencemens.
LABOURDINIERE.
Quel administrateur ! ( A Piffart. ) Mais vous oubliez le secrétaire.
PIFFART.
C'est juste. ( Dictant. ) « Le secrétaire... »
LABOURDINIÈRE , à part.
C'est moi.
PIFFART.
» N'aura rien. »
LABOURDINIERE.
Comment? rien !
PIFFART.
« Il sera eboisi parmi les actionnaires et renouvelé a » chaque séance... il tiendra la plume, et dressera procès- » verbal de tout: pour que la socie'te' soit bien au fait, et » sache la première comment son argent se dépense... »
LADOURDINIÈRE.
Il est impossible de rien voir de plus loyal., mais moi , M. Piffart?...
PÏFFART.
Plus tard... on songera a vous. (Continuant.) « Titre deux, o — Du fonds social. — Le fonds social se compose de trois » millions. »
Trois millions!
PIFFART.
Oui, mon ami; tout autant.
GUSTAVE
Et qui les fournira?
PIFFART.
Belle demande... les actionnaires... c'est leur dtat... c'est pour cela qu'on les appelle...
LADOLUDINIÈRE.
Sans cela on se passerait d'eux.
piffart, dictant.
« Il sera crée' quinze cents actions de deux mille francs » chacune, » ( à Lahourd'uiièrc. ) que vous diviserez selon "usage : mille actions réelles... cinq cents fictives ou rénumdraioires.
LAEOURDINIÈRE.
Oui, monsieur.
PIFFART.
» Sur ces dernières, trois cents que la société' abandonne au directeur-gérant... et deux cents au caissier. »
GUSTAVE
Et à quel titre ?
PIFFART.
C'est l'usage ; ce n'est pas la socie'te' qui te les donne... c'est moi... moi , qui dirige, qui mène tout, qui réponds de tout... L'actionnaire paie, il est vrai , c'est le plus beau de ses droifs; mais il ne peut perdre que ce qu'il a ; moi, je peux 'perdre ce que je n'ai pas... c'est bien différent... et on me doit pour cela une récompense... c'est l'usage.
GUSTAVE
Qui diable s'y reconnaîtrait ? ( Vivement.) Ah ! mon Dieu!
PIFFART.
Qu'as-tu donc ?
Gustave , à demi-voix, et pendant que Labourdinière écrit
toujours.
Voilà toute ton affaire base'e sur les puits artésiens.
PIFFART.
Ide'e profonde, s'il en fut jamais... Vois la gare de Saint- Ouen... je me mets en rapport avec les inventeurs, des gens du plus grand mc'rite... qui découvrent de l'eau partout.
GUSTAVE
Excepte' où il n'y en a point... et s'ils déclarent qu'on ne peut point e'tablir de puits arte'siens dans la plaine des Sablons ?
PIFFART.
C'est, ma foi, \rai... Ah! mon Dieu!... tais-toi!... J'ai tant de choses dans la télé que je n'avais pas pense' à celle-là... Va les consulter... informe-toi... examine... et rends-moi réponse avant l'assemblée... Je rentre dans mon cabinet, où j'achèverai de rédiger lacté de socie'te'. ( // s'approche de la table ; Labourdinière lui remet les papiers qu'il vient d'écrire. )
LABOURDINIÈRE.
Et moi , monsieur , \ous n'avez pas fini ce epi me regarde.
PJFFART.
C'est vrai... Pour vous récompenser de vos soins, sur les trois cents actions qui me reviennent, il y en a vingt que je vous abandonne.
LABOURDINIÈRE.
Ali ! monsieur !
PIFFART.
Mais elles ne vous seront délivrées que quand toutes les autres seront prises et place'es : seul moyen de vous inte'resser au succès de l'affaire.
LABOURDINIÈRE.
Ce diable de M. Piffart entend joliment la sienne.
r GUSTAVE.
Air : des Gascons.
Je pars , je m'informe et reviens.
Ami fidèle, '. /
Crois à mon zèle.
A l'instaul même je reviens.
Tous tes intérêts sont les miens.
Sur ces puits sans être abusé , Je vais connaître tout à l'heure La vérité.
PIFFART.
C'est bien aisé , Car on prétend qu'el.e y demeure.
C'est en un puits qu'elle demeure.
Je pars , je m'informe, et reviens.
Ami Bdè.'e,
Crois à mon zèle A Tins! an! même , je reviens; Tous les intérêts sont les miens.
Jjj PIFFART.
rf / Pour l'informer, pars et reviens ,
J^ / El que Ion zèle
W \ Me soil fidèle ;
S5 Pour l'informer, pars et reviens ;
w J Tous nos intérêts sont es liens.
HBOURDIMÉRE.
Du courage , t >ut ira bien ;
Grâce à mon zèle, Toujours fidèle.
Du courage , tout ira bi n , Et vos intérêts sont les miens.
( Piffart sort par la porte à droite et Gustave par le fond. )
&CCUC 6*
LABOURDINIÈRE, seul.
Homme de tête... homme capable... cela se conçoit !... il est si riche... Moi qui n'ai rien, je ne peux avoir du génie qu'à l;i suite ; mais patience... mon tour viendra. Il s'agit seulement d'avoir le pied clins l'elrier... c'est-à-dire de pousser, par tous les moyens possibles, a la vente de nos actions... Qui vient la r
Sccttc 7*
LABOURDINIÈRE, DE KERNONEK.
LABOURDINIÈRE.
Que demande monsieur ?
DE KERNONEK.
Qui je demande ?... la maîtresse de la maison... ma sœur... Mme Dcsperriers.
LABOURDINIÈRE.
Monsieur est le frère de la propriétaire , Mme Desperriers, cette aimable capitaliste que j'ai rencontrée tout à l'heure en venant.
DE KERNONEK.
Elle est sortie ?
LABOURDINIÈRE.
Elle était dans sa voiture avec une jeune personne.
DE KERNONEK.
Ma fille... il n'y aura personne à iroà arrivée... comme c'est aimable! (S'asseyant. ) Allons, j'attendrai.
LABOURDINIÈRE.
Comme vous voudrez... mais je dois vous prévenir que Mme Desperriers ne demeure plus ici... ( De Kernoneh qui s'était assis s? lève.) Elle a pris l'appartement du second, etacédé le premier à M. Piffart...que vous connaissez sans doute.
DE KERNONEK.
Non , monsieur. ..je viens de la Bretagne.
LABOURDINIÈRE.
C'est donc cela.
DE KERNONEK.
Est-ce que ma sœur aurait diminue' de son train de maison ?
LABOURDINIÈRE.
Non, monsieur... au contraire... lancée comme elle l'es'.dan s les plus brillantes opérations...
DE KERNONEK.
Elle estheurense! tout lui i e'ufsit... .l'ai peut être le double de sa fortune ...eh bien' ma sœur a trouve' le moyen de m'éclipser ...de briller... à Paris tandis que je végète en p: ovince
laboudin:ère.
Végéter !. . vous êtes bien modeste.
DE KERNONEK.
C'est le mot... qui est-ce qui sait que M. de Kcrnonek est propriétaire de six mille arpens de bois en Bretagne?... per- Répertoire Dramatique.
sonc ; excepte le percepteur des contributions, qui encore n'a pis plus d'égards pour moi (pie pour un membre du peli
collège.
LADOL'RDINIËRE.
Il serait vrai !