Lettre du 30 juillet
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au succès des articles livrés par notre maison et donne: un soin tout spécial à l’exécution de sa lâche. Aussi les conflits du travail sont-ils inconnus chez nous et nous n'avons pas de difficultés à nous procurer des travailleurs : en fait, nous en avons d'ordinaire une liste toute préparée à l'avance, et ainsi nous sommes en mesure de sélectionner notre personnel. En un mot, notre système d’actionnarial amène une réduction du prix de revient des objets fabriqués parce qu'il attire chez nous des hommes intelligents, qu'il nous assure une collaboration cordiaie de tous nos employés, qu'il incite les travailleurs à devenir très habiles dans leur métier et se traduit par un très grand accroissement du rendement du travail ».
En France, nous nous bornerons à étudier les résultats obtenus dans les deux maisons où fonctionne depuis le plus long temps l’actionnariat ouvrier obtenu par la participation aux bénéfices : la Papeterie Coopérative d'Angoulême et le Familistère de Guise. Dans les autres entreprises que nous avons rencontrées, l'expérience est d’une application trop restreinte, comme dans la Compagnie des Mines de Carvin, ou trop récente, telle la fabrique de couleurs Paillard, pour pouvoir fournir des renseignements vraiment concluants (1).
1. Toutefois, au bout du premier exercice, l'Administrateur de la Société Paillard écrit le 5 mai 1919: « Nous sommes très satisfaits de l'application de ce nouveau régime. Des grèves, bien entendu, il n’y en a pas eu, et nous ne savons pas ce que c'est. »
‘ À la Papelerie Coopérative d'Angouléme, le
régime institué a donné, dès le début, des résultats
moraux si considérables que M. Edmond Laroche-
Joubert, fondateur de la maison, a jugé devoir en
étendre les bénéfices pécuniaires à tout le personnel.
La fabrication des divers ateliers qui, auparavant, restail pour ainsi dire stationnaire, s’est accrue jusqu’à doubler, La qualité des produits s’est améliorée et la stabilité du personnel est devenue remarquable, ainsi que l’aiteste Le grand nombre de vieux ouvriers : c'est par centaines que l’on compte les coopérateurs auxquels a été décernée la médaille d'honneur du travail.
L’excellent esprit des membres de la société se manifeste encore dans le choix de leurs délégués au Conseil coopératif. Grâce à ce Conseil, les contesta-
tions entre ouvriers et contremaitres sont réglées
tranquillement, les malentendus souvent dissipés, et ainsi les menaces de grèves sont écartées, sans que la gérance ait même à intervenir la plupart du temps. Une harmonie complète règne entre la direction et le personnel. D'autre part, les ouvriers ont pris
des habitudes d’ordre et de prévoyance : chacun tient
à s'assurer la possession d’un pelit capital individuel, et s'intéresse par là-même d’autant plus à la bonne marche de l’entreprise. has
Les résultats obtenus par le Familistère de Guise
sont tout aussi significatifs. Le personnel, d’une
en.
façon générale, se montre très attaché à la société ; les fluctuations que l’on peut constater à ce point de vue sont insignifiantes et ne portent que sur des nouveaux venus que rien ne lie encore à l’œuvre commune,
Quant à la suppression des grèves, elle a été complète. « Les droits de chacun, nous écrit le gérant de celte société, le 26 mai 1919, depuis l’auxiliaire qui entre dans nos ateliers jusqu’à l’Administrateur-gérant étant prévus par nos statuts, aucun conflit depuis la fondation de la société, c’est-à-dire depuis 1880, ne s’est élévé entre la direction et le personnel. Les ouvriers ont tous les moyens pour soumettre leur desiderata à la diréction : d'autre part, cette dernière n’a d'autre ambition que de maintenir l’harmonie entre tous les membres de l'association. Cette harmonie entre la direction et le personnel, indispensable à la bonne marche de notre affaire, a subsisté jusqu'ici et n’est pas étrangère au succès, grandissant d'année en année, qui fut le nôtre jusqu'au début de la guerre » (1).
En résumé, tous ces exemples nous montrent que l’actionnariat individuel obtenu par la participation aux bénéfices, non seulement est réalisable pratiquement, mais encore peul être appelé à une grande
1. On sait que la Maison Godin est en pleine réorganisation, Guise ayant été occupée par les Allemands pendant la guerre et ses usines complètement pillées.
extension. Pour cela, toutefois, il faut éviter que les | actions du travail ne demeurent, comme dans la Compagnie des Mines de Carvin ou la Manufacture Dennison l'apanage d’un petit groupe d'ouvriers d'élite ou d'employés supérieurs, qui deviennent vite l’objet de la jalousie des autres ; avec cet actionnariat restreint, trop souvent on risque de substituer seulement, à la lutte entre patrons et ouvriers, celle aussi funeste entre travailleurs capitalistes et non capitalistes de la même entreprise.
Pour pouvoir réussir et se développer, l’actionnariat individuel doit englober, sinon la totalité, du moins la grande majorité du personnel fixe de l’établissement ; et ceux des ouvriers qui sont encore exclus de la participation au capital doivent avoir l'assurance d’en bénéficier au bout de quelques années au plus de services ininterrompus dans la société. L'application de ce principe nécessite, assurément, dans les entreprises dont le capital n’est pas en voie d'accroissement, le roulement des actions et leur détention par les seuls travailleurs en exercice. L'action de tout ouvrier qui quitte l’usine lui est obligatoirement remboursée et passe automatiquement à celui qui le remplace. ;
C’est du reste la théorie la plus logique des actions : du travail, puisque l’ouvrier qui cesse de travailler cesse aussi de participer à la marche de laffaire et n’est plus un associé ; c'est celle aussi qui attache’ le
plus le personnel à la société et qui empêche que la copropriété de l'établissement ne s’en aille comme par lambeaux à chaque nouveau départ d’ouvrier.
Nous sommes ainsi amenés au dilemme posé par M. le professeur Gide (1) : « ou propriété perpétuelle, mais réservée à quelques uns ; ou propriété pour tous, mais temporaire. » Pour échapper à ce dilemme, certains sociologues ont proposé de renoncer à l’actionnariat individuel et de n’admettte les actions du travail que sous la forme d’actions collectives; c’est de ces dernières que nous allons entreprendre l’étude
dans notre seconde partie.