M^'*'^ MACE-MONTROUGE
On Ta applaudie assez souvent, raccorle prima-donna des Folies-Marigny, pour qu'aujourd'hui nous cmsions un peu d'elle. Son succès ne date pas du ihéûtre de Pexcellent Montpouge ; le public n'a fait qu'y renouveler connaissance avec elle, et les échos des Champs-lïlysées avaient déjà redit ses chansons.
M"*® Macé (Victoire-Élisa-Marguerite) est née à Paris, le 24 mars 1836 : elle a éiô élevée par sa grand'mère, aux BatignoUes.
A peine savait-elle parler qu'elle manifestait déjà le désir d'être actrice, — par intuition sans doute.
Son abécédaire, ce fut l'histoire de Polichinelle ; son intelligence était grande, sa santé, très délicate, et les médecins, craignant les suites de son étonnante précocité, ^
104 Mme MàGë-MONTROUGE
lui avaient interdit tout travail, toute étude, toute application ; mais il fallait un aliment à cette vive imagination, et jamais on ne la trouvait inactive, cette joyeuse enfant : el!e ne savait pas encore lire que c'était déjà une très-bonne petite musicienne.
Elle allait en classe et apprenait beaucoup plus toute seule qu'à la pension. Mais là oii il fallait la voir, c'était aux distributions de prix : dès l'âge de six ans, elle y chanta des chansonnettes, telles que Les quatre sous du petit Nicole — et y joua du piano comme une grande fille : rien n'était plus gentil que de la voir se trémousser sous le travesti.
Les compliments ne lui manquaient pas ; de plus, on la menait très-souvent au spectacle. On conçoit, d'après cela, qu'en fin de compte sa tête travailla — tant et si bien qu'un beau matin elle déclara, avec un ton décidé qui n'admettait pas de réplique, qu'elle voulait jouer la comédie et qu'il fallait la mettre au Conservatoire.
Ses parents la gâtaient beaucoup ; ils consentirent donc et, aussitôt après, elle entrait dans une classe de solfège : elle n'avait pas plus de huit ans.
Quand elle eut atteint sa dixième année, — l'âge réglementaire, — elle fut admise comme auditeur (pourquoi ne dirions-nous pas auditrice ?) dans les classes de déclamation.
Mme MACÉ-MONTROUGE I«5
Elle recevait, pendant ce temps-là, des leçons parliculières de Samson, qui voyait en elle les promesst»s d'une charmante ingénue : ce fut donc le rAle d*Agnès, de VÉcole des femmes, qu'elle choisit pour concourir. Elle fut reçue, et Provost la demanda dans sa classe, espérant, lui, qu'il en ferait une soubrette accomplie.
Voilà donc Lucile devenue Marinetle et Marianne métamorphosée en Donne !
Elle n'en continua pas moins les leçons particulières de Samson et ses progrès, avec deux maîtres comme ceux-là, furent aussi rapides qu'on peut le penser.
Elle avait treize ans et demi quand, pour s'amuser et s'exercer tout à la fois, elle alla un soir jouer à l'École Lyrique la Veuve de quinze ans et la Fille terrible.
Elle s'acquitta si bien de ces deux rôles que M. Mon- ^WYp qui était venu entendre quelqu'un, s'empressa de l'engager au Gymnase.
Ses parents auraient bien voulu qu'elle restât au Conservatoire, ou elle n'avait pas encore concouru, et oU on la regrettait beaucoup ; mais^ nous Pavons dit, c'était une enfant gâtée : elle aimait bien mieux un bon « tiens I » que deux « tu l'auras I » et on finit par lui laisser accepter les offres de M. Montigny.
Elle débuta; au boulevard Bonne-Nouvelle, au mois d'avril 1850, dans la Volière ou les Oiseaux politiques.
166 Mme M\CÉ-M0NTR0 UGE
et, ensuite, dans la Reine de seize ans. Du premier coup, elle plut, et tout le monde s'intéressa à elle.
Jenny Vertpré lui donna des leçons, et bientôt elle devint son élève favorite.
Un de ses triomphes, ce fut le Mariage enfantin, oîi elle joua le rôle d'Octave, ayant pour partenaire Judith Ferreyra, qui débutait aussi et qui n'avait que quelques mois de moins qu'elle.
Cette pièce, grâce à elles, eut un bon regain de vogue ;
il n'y avait pas de belles représentations à bénéfice si on
ne la jouait, et la scène de l'Opéra elle-même fut, h l'intention des deux jeunes filles, jonchée de bouquets, émail-
Jée de (leurs et criblée de bonbons.
Un jour qu'elles étaient allées jouer au Théâtre-ttistorique ce vieux vaudeville, créé par Déjazet et Léonline Fay, on leur jeta un gros sac de pralines qui, malheureuse- -ment, se creva en tombant : c'était juste au moment oii elles commençaient à danser leur menuet : leurs petits pieds rencontrèrent les bonbons épars, et toutes deux, Tune après l'autre, trébuchèrent, et, ma foi ! allèrent à platventre rejoindre les dragées qui couvraient la scène.
L'enthousiaste qui leur avait lancé ce cadeau avait cru bien faire, il n'avait été que maladroit.
Ce n'était pas le pavé, mais bien les dragées de l'Ours.
Nous lisons, sous la signature de M. Jacques Arago
Mme MA<:i:-M0MTK01(;K Mil
et à la dale du mois d'oclobro iHtii^ celle gracieuse appréciation de M""* Macé.
{ — Tiens! voici une femme loule pelile, loule lillipu- » tienne;
« En elle le Gymnis : a fait une trouvaille, « Dont il peut se vanter sans so montrt^r i^alant ;
« C'est Jenny par la laillo.
« Verlpré par le talent.
« Elle dit avec goût, avec esprit, elle place le mot avec « sentiment ; elle cadence la phrase ; elle n'est point ma- « niérée, et j'ajoute qu'elle chante le couplet de façon à tf ne pas laisser perdre une syllabe du poêle. Marguerite « Macé a débuté comme le font ces intelligences i)rivilé- « riées, qui, dès leurs premiers pas, veulent allVonler les tt plus grands périls. Le succès a couronné son audace, « et, désormais, les auteurs seront bien maladroits de ne « pas confier un rôle douteux à ce talent si frais, capable « de donner de l'esprit à qui n'en a pas. »
EHe remplit encore au Gymnase plusieurs rôles d ms différentes pièces, entre autres dans le Vol à la roulade, de Mélesville, ei Y Echelle des femmes; puis, h Texpiralion de son engagement, au bout de trois années, pendant lesquelles elle avait gagné successivement 1,200, 1,800 et 2,i)0 francs, elle entra au Vaudeville, au milieu des agitations de la direction Thibaudeau, et y débuta par le
168 Mme MACÉ-MONTROUGE
rôle de la Chanson, dans les Vins de France; cette pièce n'avait pour interprètes que des femmes; aussi des questions de rivalité soulevèrent-elles à cette occasion des tempêtes, qui depuis ont trouvé leur pendant, au même théâtre, dans les soirées orageuses du Cotillon.
Après avoir joué, place de la Bourse, Madame est de retour et un travesti dans la Peine du Talion, elle entra aux Bouffes-Parisiens, oii elle débuta aux Champs-Elysées le jour de l'ouverture, — le 5 juillet 1855, — dans une Nuit blanche.
Au moins, elle n'avait Ik ni de jalousie à redouter, ni de comparaison : c'était en effet le seul échantillon du beau sexe que le maestro Offenbach eût pour' le moment à présenter à son nouveau public.
Le séjour de quatre ans qu'elle fit à ce théâtre, tant au Carré-Marigny qu'au passage Choiseul, fut très-brillant ; ou se souvient d'elle dans les Six Demoiselles à marier, le Duel de Benjamin, Élodie ou le Forfait nocturne, Orphée aux Enfers, oîi elle faisait l'Opinion publique, la Charmeuse, etc. Dans la Chatte métamorphosée en Femme, elle parut en duègne : Scribe l'avait fait répéter et était enchanté d'elle; elle fit merveille surtout, de compagnie avec M"* Tautin, dans un petit trio qu'on bissait tous les soirs avec enthousiasme.
Elle suivit, dans ses brillantes tournées à l'étranger, la
Mme NACÊ-MONTROIGE 169
troupe des Bouffes : elle joua h Berlin, à Londres, e(c. Elle alla au château de Claremont et, en présence de la reine Marie-Amélie et de toute la famille royale, elle y joua du piano dans un quatuor dirigé par Offenbach, et c'était le duc de Nemours qui lui tournait les pages.
Lorsqu'elle eut quitté le théâtre du passage Ghoiseul, elle partit pour la Belgique et joua pendant huit mois à Liège le répertoire de Déjazet et celui des Bouffes; Znlma Bouffar, que vous connaissez, tenait alors au même théâtre l'emploi des secondes ingénuités et reprit le sien après elle.
M""' Macé alla ensuite faire les délices des Rouennais. Dans la vieille capitale de la Normandie, elle parut dans le répertoire de ftr*« Schneider et celui d'Alphonsine. Elle joua cent cinquante fois les Bibelots du Diable et, au bout de huit mois, elle fut engagée à Paris par la Porte- Saint-Martin qui renvoya, sous la direction de M. Raphaël Félix, interpréter — un peu partout — le rôle de Guzman, du Pied de Mouton, et celui du Gamin créé dans la même pièce par M*'* Nelly.
Ces voyages entraient fort dans ses goûts. Elle joua la fameuse féerie soixante-douze fois à Lyon, quarante fois à Lille, trente fois à Anvers, soixante-quinze fois à Bruxelles — où elle eut Montrouge pour partenaire dans le rôle de Lazarille, qu'il rendait parfaitement — et, à chaque représentation, il lui fallait changer dix fois de costume, si bien
170 Mme M ACE - MONTROUGE
qu'on peut dire qu'elle ne pouvait guère se reposer que dans la voiture.
Seule elle put résister aux fatigues de ces écrasantes tournées.
A son retour à Paris, elle joua — en représentations — aux Délassements, dans la revue : Lâchez tout! et Ton n'est pas sans se rappeler la façon piquante dont elle y disait la chanson des militaires et des bonnes d'enfants.
Des Délassements, elle vint aux Folies-Marigny, et certes sa présence a été pour beaucoup dans la vogue de ce théâtre.
Les Virtuoses du pavé, En classe, Mesdemoiselles ! le Sire de Barbe-Bleue^ Bu qui s'avance, Gredin de Pigeche, la Vipérine, etc., ont trouvé en elle une interprète originale, chantant très-bien et disant avec un mordant et une justesse remarquables.
M™® Macé est à h ville une femme très-spirituelle et prompte à la riposte, ayant un cœur excellent et une activité rare. ^
Elle ne reste jamais oisive ; elle se plait beaucoup dans son intérieur et s'occupe toujours à Torner et à rembellir: elle a beaucoup d'ordre, de soin ; c'est en un mot une bonne ménagère. Le 18 avril 1865, elle a épousé son Directeur, Louis Hesnard, dit Montrouge, le désopilant compère, l'habile imprésario.
Mm F MACK-MONTROl'GK 111
Elle a une grande forcv de volontt^ : lonl'» jeune — à huit ans — on renvoya chez une de st s tantes, qui demeurait à Élain, enlre Metz et Verdun; elle ne tarda pas à s'y ennuyer, et, un beau matin, elle se mit en route et suivit toute la journc'e la voilure des Messaj^fries; dans la soirée, le eonducleur l'aperçut et la fitmontei': sans cela, elle était bien décidée à revenir à pied aux Batignolles.
Marguerite Macé est irfcs-ainK'C du public ; elle a de l'imprévu, de la finesse, une certaine audace même qui plait beaucoup; elle lance le mot avec aploml), elle détaille le couplet k ravir.
Elle a une grande intelligence de la Sl•^ne et beaucoup de tact. C'est aujourd'hui une personnaUtr» dont le nom seul fait recette.
Vous parlerons-nous enfin de ses cheveux ? Vous avez du les voir dans Barbe-lUeuCy et par conséquent les admirer.
Elle pourrait, au besoin, s'en foire un manteau, et Ton pe't dire qu'elle marche littéralement dessus.
M^ MIOLAN-GARVALHO
Je n*ai pas g aiid'chose à vous dire sur M"* Miolan- Carvalho, et je le regrette, car j'aurais eu bien du plaisir à vous raconter toutes les phases de cette brillante existence; mais, que voulez-vous! Il y a des vies impénétrables, et le meilleur biographe du monde ne peut donner que ce qu'il a.
Marie Caroline Miolan est née à Marseille, bagasse! le 31 décembre 1827 — oui, le jour de la Saint-Sylvestre.
Il faut convenir que ce fut pour ses parents un bien
joli cadeau d'étrennes.
Je ne sais quel biographe la fit naître à Châteauroux ; mais il a fallu voir alors comme Marseille a réclamé.
Je ne connais rien touchant son enfance ; il est probable
174 Mme MIOLAN-CARVALHO
que c'était une petite fille à peu près comme les autres, avec cette seule différence, peut-être, que, lorsqu'elle avsùl quelque gros chagrin sur le cœur, elle pleurait en musique.
Sachez seulement que sa famille était des plus honorables : son père, M. François-Félix Miolan — mort à Marseille, — a été professeur au Conservatoire de Paris et aussi l'un de ses ' fondateurs . C'était un homme d'un grand mérite ; il était hautbois à TAcadémic impériale el chef de musique de ce célèbre deuxième régiment de la Garde de Paris, si cher autrefois aux mélomanes de la rue. C'est M. Miolan qui a le premier eu l'idée de combiner tous les tambours du régiment avec les autres instruments et de produhre ainsi de nouveaux effets d'harmonie/
jyjme Carvalho devait donc nécessairement naître musicienne; elle savait de qui tenir...
Toute jeune, elle chanta avec succès dans les salons.
Dès i843, elle suivit les cours de Duprez — dont le front n'avait pas encore plié sous le poids des lauriers de Jeanne d'Arc. Au commencement de 1847, elle fut admiï^e au Conservatoire, et, en 1849, elle y remporta le premier prix de chant et elle entra à l'Opéra-Comique , où elle débuta dans Giralda, Elle joua ensuite la Cour de Célimène et le Pré aux Clers,
Arrêtons nous ici!... Il me revient à l'esprit une petite anecdote que je liens à vous narrer.
Mmr MiOLAN-CAHVALHO 17*1
M"* Félix Miolan chantait à ravir la musique d'Hérold, cela va sans dire, et les recettes étaient des plus apjHitissantes.
Meyerbeer vint trouver un beau jour le Direct l'ur do
rOpéra et lui proposa d'engager la jeune canlatrice : t J'ai besoin », lui dit-il « d'une Valentine, pour mes Huguenots, et d'une Isabelle pour mon Robert ; elle fera l'affaire on ne peut mieux. Et, puis, entre nous, j'ai envie de me décider à vous donner V Africaine. »
— A ces mots, l'imprésario dressa l'oreille...
— Oui », continua le miëstro, « Ci^tlc pauvre Africaine « attend depuis assez longtemps déjà; nî;iis, je crois que, « cette fois, j'jii trouvé mon idi'al ; 31"® Miolan est laSélika « qu'il me faut!... »
C'était alléchant, on le voit, — si all/'chant que le Directeur en piirla à M. Fould.
Celui-ci hésita et consulta Duprez, qui partagea complètement ridée de Meyerbeer.
Mais, conime deux avis valent mieux qu'un, le ministre crut aussi devoir demander celui de Fiorentino.
— « M"** Miolan à l'Opéra » 1 s'écria celui-ci t c'est impossible!... Ce serait briser sa voix, perdre son avenir. Plus tard, bien plus tard, je nedii pas; mais, quanta présent, ce serait une folie... Qui diable :i pu avoir cette pensée-là?
176 Mme MIOLAN-CAR^ALHO
— « Mais un homme qui s'y connaît — Meyerbeer lui-même I »
— « Oh! si c'est lui, cela ne m'étonne plus; c'est son intérêt! »
— « Comment cela ? »
— « Sans doute! MP*** Miolan le gêne à TOpéra-Comique; elle fait trop d'argent et son succès empêche la reprise de VÈtoile du Nord. »
« Après tout, c'est possible!... Seulement, Duprez, qu'on ne peut taxer de partialité dans cette affaire, m'a donné le même conseil que Meyerbeer... J'espère que lui est tout à fait désintéressé dans la question, pourtant! » -— « Pas tant que vous le croyez !... Vous oubliez donc que c'est sa fille Caroline qui joue l'Étoile du Nord, et qu'il ne serait pas fâché de la débarrasser d'une rivale aussi dangereuse? »
Les choses en restèrent donc là, bien entendu, et ce fol ainsi que V Africaine fut retardée de dix ans et que M"* Miolan ne créa pas le rôle de Sélika.
Son grand succès à l'Opéra-Comique, ce furent les Noce^ de Jeannette, un duo de Victor Massé, qu'elle et Couderc chantaient et jouaient d'une façon qu'on n'a pas oubliée.
En 1854, elle rentra au Théâtre-Lyrique; mais alors elle n'était plus M^^* Félix Miolan; elle était devenue Madame Miolan-Qarvalho, de par son mariage avec son ca*
Mmb NIOLAN CARVALHO 177
marade M. Léon Ganalho, un jeune ténor né aux colonies en 1825; mais ce n*est pas de TintelUgent Directeur du Théâtre-Lyrique que nous avons à nous occuper ici, c'est de sa femme...
Revenons donc à ses vocalises.
kn boulevard du Temple, sa réputation ne tarda pas à prendre des proportions fort imposantes^ grâce à la reprise des Noces de Figaro et à ses créations dans la Fanehon-nette et aussi la Reine Topaze, avec ses variations à la Paganini sur le Carnaval de Venise.
Son talent donna même lieu à un étrange procès ; c'était à qui^ parmi les professeurs, s'attribuerait la gloire d'avoir Tait son éducation musicale.
D*aucuns se battirent — à coups de procédure.
En 1860, elle fut engagée, pendant la fermeture du c Lyrique », au Théâtre-Italien de Londres; et, depuis cette époque, elle va tous les ans, par-delà la Manche, enthousiasmer les fils d'Albion cl recueillir force bravos et force guinées — une monnaie sonnante aussi, qui n*est pas à dédaigner.
M. Carvalho est aujourd'hui, pour l» deuxième fois, Directeur du Théâtre-Lyrique, que son zèle et ses efforts ont rendu digue d'être impérialisé -^ il a de bonnes inlen^ lions et, tout en déterrant les vieilles partitions, il ouvre aussi facilement sa porte aux jeunes.
1T8 Mme MIOLAN-CARVALHO
Or, M"** Miolan — et nous lui en faisons nos complimenls — ne dédaigne jamais de combattre pour la caun* des débutants: elle donne au premier plan, et son sm'cè> bien souvent entraine à sa remorque celui de l'œuvre nouvelle.
Une des plus belles créations de M'"*^ Carvalho, c'est U • Gretchen », de Faust.
Elle a un grand style, une méthode irréprochable, une
voix étonnante. Elle est cantatrice « jusque dans la raoëllc
des os », et, à elle seule, elle pourrait être la fortune dJ
théAtre, que son mari administre avec toute l'habild
voulue, «rest une pensionnaire zélée et bien précieuse.
Aussi est-il à souhaiter qu'elle ne quitte jamais son directeur; mais ils sont faits l'un pour Tautre, et, soyi tranquilles, ils ne se sépareront pas...
CÉLINE MONTALAND
Il y a dans la vie de cotte artiste don ; phases bien distinctes : Tune — celle de Tenfanl — (jui est finie, et l'autre — celle de la jeune fille — ([ui commence.
ApW^s tous les triomphes de ses premières annfe, il lui a ùllu en quehjue sorte s;^ ref lire une autre vie : cllf. avait pour elle sans doute l^'clat du passc^, le souvenir du public, une certaine habitude de h scène ; mais enfin il y a loin encore du talent de la ft^mme aux mign.udises du baby ; elle Ta compris et, oubliant si^s succès d'autrefois, elle s'est nuse h l'œuvre en ne sonj;emt qu'à ceux de l'avenir.
Céliiie-Marie-Henrictte Montai ind est nde à Gmd, le 15 août 1843. Vous allez peut-être vous dtonner qu'e-'ie soit si jeune, vous qui Pavez applaudie il y a quelq'ie
180 CÉLINE MONTAL-AND,
dix-sept ans. Mais réfléchissez donc qu'elle a débuté à six ans, la pauvre petite, et que tout de suite elle s'est fait remarquer.
Son père, quelque peu parent de M™** Daraoreau-Cinti,
une Montaland aussi, était un artiste de mérite que noos
nous rappelons avoir vu jouer à la Gaîté dans V Escamoteur.
Il est mort il y a quelques années et nous avons vivement
•regretté sa bonne, franche et joviale nature.
L'intelligence de sa fille frappait tout le monde ; elle avait à peine cinq ou six ans que, sans avoir reçu aucune leçon chorégraphique, elle dansait déjà la polka tout aussi bien et même mieux qu'une grande personne. Montaland s'amusa h la faire paraître un jour, à la Porle-Saint-Martin, dans un intermède, à une représentation donnée à son bénéfice : c'était le 15 août 18i9:
Céline dansa la polka : on faillit l'étouffer sous les fleurs, et de célèbres ballerines, qui se trouvaient dans la salle, la complimentèrent d'autant plus sincèrement que, pour le moment, elles ne voyaient pas en elle une rivale.^'"
Vous vous souvenez de cette anecdote où il est dit que le fameux Rosambeau, si fertile en ressources, n'ayant pas un soir de bas de soie noirs pour remplir le rôle d'un bailli, imagina, afin d'y suppléer, de se noircir les jambes avec du cirage. Eh ! bien, le jour de sa première apparition sur la scène, Céline Montaland était si petite qu1l
CÉLINE MONTALAND 181
était impossible de lui mettre des bas et qu*il fallut qa*on lui peignit les jambes en rose pour simuler un maillot.
Emile Augier, qui faisait à cette époque répéter au Théâtre-Français sa Gabrielle, était fort embarrassé pour trouver une petite fille, capable de jouer le rôle de Camille ; il entendit parler de Céline par M"* Nathalie et la fit demander. Ses parents n'étaient nullement décidés à la mettre au théâtre : ils cédèrent pourtant, et Tenfant débuta, le 13 décembre 1849, dans Gabrielle, et painit ensuite dans le Malaie imaginaire et Charlotte Corday.
€ Elle est adorable ! » exclamèrent alors sur tous les tons les journaux du temps.
Elle entra ensuite au Palais-Royal, oii elle créa, le 6 septembre 1830, la Fille bien gardée, faite pourM"* Anlonine ; elle joua aussi dans Maman Sabouleux, et l'on commença fort à s'occuper d*elle. < C'est la petite Mon- «c taland, disait à propos de cette pièce M. Jules Janin, qui a représente le digne nourrisson de Maman Sabouleux, «( et la petite masque I II est impossible d'être à la foi<« ' « plus avenante et plus gaie, avec beaucoup de malice « dans les lèvres, de grâce rustique en son maintien « C'est une comédienne, une pour de vrai, croyez-moi... *
En 18S1, elle créa la Fée Cocotte : « On dit avec raison, » écrivait à ce sujet dans le Siècle, M. Ch. de Matharei, « qu'il faut se défier des petits prodiges ; mais je déclare
182 CÉLINE MONTÂLAND
c que si Ton ne nous gâte pas la petite Céline Montaland, « nous avons là une grande artiste en herbe. »
Après avoir joué successivement le Bal en robe de chambre, Mademoiselle fait ses dents, la Petite fille et le vieux garçon, etc., elle partit en tournée avec son ré* pertoire pour bagage.
La province eut bientôt consacré la réputation qu'elle avait acquise à Paris et, quand le ministère de Tintérieur interdit Fart théâtral aux enfants, on fit en sa faveur une exception bien légitime.
En 1834; elle revint au Palais-Royal créer Papelela, de la Rose de Bohême, Cerisette en prison et Louis XV, à'une Majesté de dix ans.
En 1855, elle se remit en route et ne revint à Paris que vers 1860, mais alors elle était grande fille; Tenfant était devenue tout doucement jeune-première, et sa genlillesse s'était changée en beauté.
Il lui fallait entrer dans une autre voie. Elle débuta à la Porte-Saint-Martin, le 8 avril 1860, dans le Roi des Ue$ et fit florès dans là reprise du Pied de mouton, qu'elle animait de son rire argentin et du feu de son regard, et où elle dansait un pas espagnol qu'elle avait appris toute seule par de là les Pyrénées, et auquel les, belles Madrilènes elles-mêmes n'auraient trouvé rien à redire.
Elle a parcouru dans ses pérégrinations toute la France,
CÉLINE MONTALAND 183
la Suisse, l'Italie, la Belgique, ;ia Hollande, TEspagne et l'Afrique; elle a beaucoup vu, beaucoup appris, beaucoup retenu.
Elle a rais Amsterdam on émoi. Pendant le séjour qu'elle y fit, ce n'étaient toutes les nuits que sérénades qui, sous ses fenêtres, chantaient aux flambeaux.
Le roi Victor-Emmanuel, ne sachant plus que trouver pour lui faire plaisir, eut l'idée une fois de passer en sa présence une revue; vous le voyez, la f'te était royale. Mais quand les canons se mirent h tonner :
— Ne tirez pas i s'Jcria le souverain ; ne tirez pas, cela effrayerait l'enfant !
— Oh! mais pas du tout, sirel répartit Céline, j^ n'ai pas peur!
La reine d'Espagne l'aimait beaucoup ; elle Ta reçue chez elle et s'est amusée souvent de ses saillies.
Le succès qu'elle obtenait à Alger, oii ses parents l'avaient conduite, vint aux oreilles du maréchal Pelissier, qui était alors dans une ville du littoral ; il lança aussitôt un télégramme avec ces seuls mots : « Que l'on m'envoie la famille en question ! d
Quand elle se rendit en Algérie — elle avait alors huit ans environ — elle se trouva sur le paquebot avec le général Bosquet qui se mettait en chemin pour Texpédilion de la Kabylie :
184 CÉLjINE MONTALAND
— Messieurs, dit-il en arrivant sur le bateau, notre voyage sera heureux; je viens de voir là, à Tembarcadère, une petite passagère qui nous protégera.
Pendant la traversée, il joua souvent à l'écarté avec Venfant'bonheur, comme il l'appelait, et Céline Montaland, qui gagnait toujours, distribuait son gain aux coloris et aux soldats. Aussi, dame! Il fallait voir comme on Faimait à bord. Quand il la quitta ;
— Souviens-toi de Bosquet, mignonne, lui dit-il, tu as en moi un ami sur lequel tu peux compter !
— Merci, maréchal 1 lui dit-elle.
— Maréchal!... pas encore, fillette! répliqua le brave général ; mais c'est égal j'accepte l'augure.
Et il a dû se le rappeler quand la prédiction de l'enfant s'est réalisée.
Vous dire tous les vers qu'on lui a adressés est chose superflue : elle a plusieurs albums dont les pages en sont couvertes et qui forment de véritables recueils de poésie polyglotte : son pauvre père nous les a fait souvent passer en revue, et cela ne laisse pas que d'être très-curieux.
Elle est bonne musicienne et a aussi comme peintre un talent très-distingué, auquel elle est arrivée toute seule, aidée seulement, dans ces derniers temps,' des conseils de M. Durand-Brager.
A six ans, elle dessinait déjà très-joliment et tout à
CÉLINE MONTALAND l«5
fait d'inspiration : eilc n*a jamais appris à danser vi à joaer la comédie, pas plus qu'elle n*a appris la musique.
Nous avons vu quelques-uns de ses dessins ; la touclie en est excellente ; elle a exposé à l'un de nos derniers Salons : elle affectionne surtout le paysage, mais h présent elle se plait beaucoup à peindre de brillants papillons.
Céline Montaland a passé au Gymnase, où elle a joué dans nombre de pièces; elle y a fait son stage de sociétaire de la rue de Richelieu... Et puis crac! Un beau soir, on l'a vue rentrer au Palais-Royal!
Elle travaille à force ses rôles et n'a qu'un rêve, c'est de faire des progrès.
Elle a bien gagné en peu de temps, et elle apporte dans son jeu beaucoup de soin, de grâce et d'enjouement.
Et puis; elle a tint de ch irme, elle est si jolie!... Mais chut! Céline déteste les fades compliments, et si vous voulez lui faire vraiment de la peine, vous n'avez qu'à lui parler de sa beauté.
Avez- VOUS jamais vu, dites-moi, une plus jolie fille que M"* Nathalie, alors qu'elle créait, il y a de cela quelque trente ans, la Fille de l*Air aux Folies-Dramatiques?.,. Elle était blanche, potelée, sémillante ; elle avait une magnifique chevelure aux reflets d ebène, do grands yeux noirs ^— pleins de vivacité — de belles dents, des épaules sculpturales, un sourire charoumt, et, dans toute sa personne, une grâce exquise ; mais ce n'était pas là sa seule richesse, elle avait aussi du talent, et ses éminentes qualités révélaient déjà Texcellente comédienne qui brille maintenant au Théâtre Français.
Nathalie Zaïre Martel est née à Tournan, dans le dépar-
' tement de Seine-et-Marne, le 2 septembre 1818 : c'est à
une comtesse, qui fut sa marraine, qu'elle doit le prénom
i88 NATHALIE
classique de Zaïre. Chaque samedi, durant ses prenaières années, un domestique, richement galonné, venait la chercher et là conduisait au château de Combreux, tout près de là, oii elle était reçue comme l'enfant de la maison ; elle y menait, pendant toute la journée du dimanche, la vie d'une petite marquise et le lundi, ainsi que dans les contes des Mille et une nuits^ elle retournait au domicile paternel et s'y occupait, comme devant, des soins les plus désagréables du ménage.
Elle passa son enfance, apprenant un peu, mais travail- . lant beaucoup, et, en 1833, elle vint à Paris avec ses parents, qui ouvrirent rue de Charenton, dans la maison même des Quinze- Vingts, une modeste boutique de coiffure.
Une de ses sœurs étant venue à se marier avec un sculpteur en fauteuils qui jouait souvent en amateur sur un petit théâtre de la rue Beautreillis, on jugea à propos, le soir de la noce, de remplacer le bal traditionnel par unt* grrrande représentation dramatique.
On improvisa une scène avec les tables du restaurateur, chez lequel avait eu lieu le repas, et Nathalie y joua en famille le rôle de M"** Catherine, dans le Philtre Champenois.
Une sage-femme qui faisait partie de l'assistance — présence entre nous, un peu anticipée, — et qui, proba-
NATHALIR 18
blement fréquentait beaucoup les théâtres, afllrnn d*un ton doctoral que la jeune fille avait tout ce quMI fallait pour faire une ravissante actrice. Cette opinion la frappa, et elle ne voulut pas la faire mentir.
Elle alla interpréter à la salle Chantereine la Chatte métamorphosée en femme, M. Leroy, qui est à TOpéra maintenant, la remarqua, et M. Armand Villot, qui a été au Vaudeville et qu'elle avait eu pour partenaire, la (il jouer à rOdqpn, dans un bénéfice donné par les débris du Théâtre-Nautique, et une fois avec lui au théâtre de la Porte-Saint-Antoine. Elle eut tant de succès sur cette dernière 5cène que la soirée ne se passa pas sans que les directeurs, MM. Anténor Joly et Ferdinand de Villeneuve, l'engageassent. C'était au mois de décembre 1836 : elle y resta quatre mois, le temps d'y jouer la Fille du Danube, le rôle créé par Déjazet dans Bonaparte à Brienne, où elle se fit remarquer par son physique tout napoléonien, et enfin la Chercheuse d*esprit.
Mais on avait entendu parler aux Folies-Dramatiques de sa beauté, qui était . proverbiale dans le faubourg Saint- Antoine, et de la finesse de son jeu qui faisait les délices des habitués du futur théâtre Beaumarchais. Le Directeur s'empressa donc de Tenlever à son confrère et la fit débuter dans le Muet de Barcelonne et dans Michaêla : un peu après, elle créa la fameuse Fille de VAir.
Le Gymnase à son tour se mit en tête de voir briller cette perle dans son écrin et M. Delestre-Poirson, après avoir payé 4,000 francs pour son dédit, Tengsgea aux mêmes appointements que les Folies, c'est-à-dire à 1,600 fr. par an.
Elle débuta au boulevard Bonne-Nouvelle, le 22 février 1838, dans un Ange au sixième étage ; mais il y avait beaucoup à chanter dans son rôle; or, elle avait fait, après la Fille de VAir, une grave maladie qui l'avait tenue quatre-vingt-onze jours alitée, et la fatigue ne tarda pas à lui faire perdre sa voix. Les médecins à cette époque la condamnèrent ; mais, vous le voyez, elle ne s'en porte pas plus mal à présent.
« Vous ne pouvez plus chanter ! » lui dit Tirapresario, < ehl bien, dansez maintenant! > et ses créations dans Zélia la Danseuse et dans la Cachucha la posèrent comme une ballerine des plus piquantes.
Il y avait surtout un certain pas de Cracovienne oh, dit-on, elle faisait merveillcpar son brio et sa légèreté.
Elle vivait tout à fait dans son intérieur, calme et rangée ; de onze heures à cinq heures, elle répétait ; dès six heures et demie, car elle était presque toujours de tout le spectacle, elle se rendait à son théâtre ; elle rentrait à minuit et alors, pour parfaire son instruction, qui avait été des plus négligées, elle se mettait à conjuguer
des verbes pendant une heure ou deux ; ce qui ne Tem-
péchait pas à cinq heures du malin d'être levée'* et de s*oceupcr des soins à donner à sa famille; en efTot, à peine entrée au Gymnase, elle avait fait une petite pension h ses parents, et elle avait pris avec elle ses frères et sœurs et sa vieille grand'mère.
Sa mère, qui était fort belle, avait eu treize enfants et Nathalie ne se rappelle pas l'avoir jamais connue autrement qu'enceinte.
Elle n'avait guère le temps, lous le comprenez bien d'après ce qui précède , de courir le monde et de se faire voir à droite et à gauche : l'espèce de mystère qui enveloppait sa vie privée ne faisait encore qu'accroître le nombre de ses adorateurs. Tous él.uent évinciis, mais parmi eux il y en eut un qui ne prit pas bien la chose : un jour — c'était en 1839 — il se faufila jusque dans la chambre de Nalh ilie, la trouva en train de se peigner, et ma foi! sans autre forme de procès, lui tira un coup de pistolet : la glace seule fut atteinte. Le pauvre garçon, qui était plus fou que méchant, essaya de se tuer; on l'en empêcha à temps et Taffaire n'eut pas d'autre suite.
Une fois, Nathalie refusa décéder, pour 10,000 francs, des lettres d'amour qui lui avaient été adressées et que réclamait une famille timorée; elle aima mieux les rendre.
Les Mystères du théâtre radontenf aussi qu'un jour elle
19i NATHALIE
demanda au père d'un jeune homme, qui voulait l'épôuser, qu'il vint à son aide « désespérant » lui écrivait-elle, « de faire entendre raison à^ce bon et aimable insensé ». Après le départ d'Eugénie Sauvage, sa position au Gymnase s'améliora : elle y créa les Enfants de troupe et les Fées de Paris, deux pièces qui n'eurent pas moins de cent trente représentations,/^ bon Ange, la belle Amélie^ le Tyran d'une femme, les Aides de camp, un Mari d'autrefois, Mademoiselle, Jean Lenoir, qu'elle créa avec Tisserand et Rose Chéri, le Menuet de la Reine, Mathilde oii la Jalousie, Chez un garçon, un acte à deux personnages fait pour elle et Bouffé, Bertrand Vhorloger, de Jules de Prémaray, où elle avait une scène à jouer en travesti, les Vieux Péchés, la Fille de T Avare, la Marraine, Marie Mignot, VAnge gardien, etc. Tous ces rôles — et nous en avons passé — étaient pour la plupart de la comédie, et de la bonne. Dans une parodie multiple, Lucrèce à Poitiers, on la vit aussi imiter parfaitement M"* Stoltz dans Odette, Rachel dans Judith, M"® Mélingue dans Guanhumara des Burgraves^ et M"' Dorval dans Lucrèce, Elle quitta le Gymnase, et elle entra au Palais-Royal, où elle s'était laissé engager quinze mois avant de quitter le boulevard Bonne-Nouvelle : elle y débuta, au mois de juillet 184S, dans la Pêche aux beaux-pères, de Bayard : elle joua ensuite successivement le Code des femmes, de
Domanoir, la Marquise de Prétintailles, la Gloire et le Pot-au-feu, les Pommes de ten'esmalades,Marie Michon^ Mademoiselle ma femme, la Nouvelle Clarisse Harlowe, où elle imitait à ravir Rose Chéri, avec Grassol pour Lovelace, la Poudre coton. Amour et Biberon, et enfin la Reine des eaux, une pièce en trois actes assez mauvaise, laquelle la décida à quitter ce théâtre qui ne convenait nullement à ses allures distinguées; cependant elle y touchait 18,000 francs par an et 15 francs de feusL par acte qu'elle jouait, ce qui lui faisait quelquefois 45 francs de feux par soirée ; de plus elle avait trois mois de congé, on lui payait tous ses costumes et elle avait droit à un bénéfice assuré de 3,000 francs. Mais elle était trop artiste de cœur et de fait pour que ces considérations toutes pécuniaires pussent la retenir.
Après avoir rompu son engagement, elle entra au Vaudeville, sous la direction Lockroy, et y créa, au mois de janvier 1847, avec Arnal, Ce que Femme veut, de Ouvert et Lauzanne ; elle se montra ensuite très-dramatique dans Un duel sous Richelieu; elle reprit avec bonheur le rôle de M*"* Brohan, dans Pierre le Rottge, et joua encore le Chevalier d' Essonne, Rose et Marguerite, la Vicom-' tesseLolotte et le Dernier Amour.
A la fin de 1847, le Vaudeville étant fermé, elle partit pour Londres oii elle était déjà allée faire une heureuse
excursion avant son entrée au Palais-Royal : un direcieiir anglais Tavait .engagée aux appointements mensuels de
7,000 francs ; de plus, il h logeait somptueusement et lai
donnait une voiture à ses ordres. Elle retrouva par delà la Manche le même succès qu'à son précédent voyage, et ce fut elle qui joua la première, de l'autre côté du détroit, le Caprice, d'Alfred de Musset. Ce délicieux proverbe dans lequel Fechter lui donnait la réplique eut trente représentations consécutives, chose rare là-bas.
Quand elle était au Vaudeville, M. Buloz, alors administrateur de la Comédie- Française, lui avait offert un engagement; mais elle avait demandé à entrer tout de suite comme sociétaire et l'affaire n'avait pu s'arranger.
Cependant, quand elle revint de Londres, voyant dans quel marasme la révolution avait plongé l'art dramatique, elle demanda tout modestement la permission de débuter rue de Richeheu. On la lui accorda et, au mois de novembre 1848, elle joua Césarine, de la Camaraderie, Marion Delorme et Une chaîne. Inutile de dire qu'une fois cette formalité accomplie, elle fut engagée immédiatement.
Son talent h fit bien venir du public, son zèle la fit aimer de tous rdansune seule année,elle n'aborda pas moins de treize rôles et, au mois de juillet 1852, le sociétariat vint hautement la récompenser. Seulement ce titre ne lui
fiit pas conféré en qualité de jeune*preniière, emploi qu'elle tenait depuis son entrée ; mais die ne put Tobtenir que comme devant jouer les rôles de caracière, de mères nobles, disons le mot. Quoiqu'elle fût encore jeune et belle, elle se résigna volontiers, et, avec une aljnt^palion tout artistique, on la vit paraître dans les rôles d'Arsinoë, du Misanihropây et de M"*' Patin, du Chevalier à la mode. C'est elle qui a créé Gabrielle, le Testament de César — une tragédie ! — le Joueur de Flûte, la Chute de Séjan, le Village, Mademoiselle de la Seiglière, le Fils de Giboyer, Maître Guérin.
On l'a remarquée aussi dans Hernani^ les Bâtons flottants, le Cœur et la Dot, la comtesse, du Mariage de FigarOy la Fiammina, où elle a remplacé M"** Judith en vingt-quatre heures. La Joie fait peur et Par droit de conquête, deux pièces où elle niellait tout son cœur, l'ont fait surtout souveiit applaudir et, dans Bertrand et Raton, elle joua à sa manière le rôle de Marthe Burckenstaif et le rendit, au cinquième acte, bien autrement dramatique que ne ravalent fait M"' Rose Dupuis et M"** Desmousseuux.
Elle a interprété avec beaucoup de mérite également Philaminte, des Femmes savantes : le classique lui platt, et elle le joue volontiers.
Nous lisons dans le Messager des Théâtres, k propos
du role de la Baronne, de Mademoiselle de la Sdglière — le premier qu'elle a joué après son admission au sociétariat -—les lignes suivantes écrites par M. Théodore Anne:
« M"® Nathalie, grande et belle femme au ton un peu allier, un peu cavalier, s'est résignée, jeune encore, à aborder les rôles marqués.- Elle a pris son rôle résolument, en femme d'esprit et de cœur, certaine qu'on lui tiendrait compte de cette absence de coquetterie, absence plutôt calculée que réelle. Il y encore a de l'adresse à jouer la vieille femme avant que les rides ne soient arrivées, et l'amour-propre se console facilement quand on entend dire autour de soi : « Quel dommage que Ton prenne plaisir à gâter un aussi joli visage ! » M"' Nathalie a de la verve, de l'audace, de l'esprit dans son jeu et, 'qu'elle soit vieille ou jeune dans ses rôles, le diable n'y perd rien : la séduction suit toujours cette magique Circé. »
Nous ajouterons, nous, qu'à ce beau talent que vous connaissez tous, elle joint autant de bonté que d'esprit.
Elle a, dans son salon, réuni souvent la plupart de nos sommités artistiques : Emile Augier, Alfred de Musset, Membrée, - Victor Massé, Gounod ; ce dernier un soir y improvisa, faute de musique à jouer, plusieurs morceaux qui sont inédits — de vrais morceaux de roi.
Toute sa famille, grâce à elle, est maintenant heureuse et bien placée.
L'Association des Artistes compte en elle un membre des plus acUfs : anx bals de cette œuvre , elle brille parmi les plus belles et ses diamants parmi les plus beaux.
Marraine de la fille d*un acteur en réputation jadis à FÂmbigu et qui était devenu fou, elle assura à celte enfant une pension de 300 francs et subvint à tous les frais de son éducation.
Voici, pour finir, une petite anecdote dont nous garantissons Tauthenticité : M*" Nathalie était un jour à sa fenêtre attendant une voiture qu'on était allé lui chercher; elle demeurait alors au n** 10 de la rue de Provence. Tout à coup elle vit voltiger devant elle des papiers, qu'une fois descendue elle retrouva sur le trottoir ; elle les ramassa, c'étaient des reconnaissances du mont-de-piété. Aussitôt elle s'informa. Ellcapprit qu'elles appartenaient à une pauvre actrice de province gravement malade, et que c'était une voisine qui, par mégarde, les avait laissées tomber par la fenêtre. Mise ainsi par le hasard sur la voie d'une bonne action à faire, elle se rendit auprès du grabat de la malheureuse comédienne, lui rendît les effets qu'elle avait engagés, ouvrit une souscription pour elle et, enfin, la mit à même de pouvoir désormais gagner son pain.
M"* Nathalie est musicienne.
Elle a de Tesprit, nous Tavons dit, et une nature très en dehors — commanicative jusqu'à l'expansion.
Elle aime beaucoup la campagne et va passer une partie de l'été à Ville-d'Avray.
On la voit souvent dans les théâtres : « Bon ou mauvais, dit-elle, le spectacle est toujours un enseignementl »