‹ Les actrices de ParisChapitre 10 sur 25 · AUGUSTINE DUVERGER · texte numérisé non relu

AUGUSTINE DUVERGER

du Palais-Royal, ou elle débuta, en 1844, dans Florina, un vaudeville, qu'avaient écrit exprès pour elle MM. Mélesville et Carmouche. Ensuite, elle joua successivement l'Oncle rival, SylvandirCy d'Alexandre Dumas, le Lait d'ânessey le Poisson d'avril, etc.

Elle était à la mode et recherchée partout ; en 1845, elle assista au dîner où s'engagea la querelle qui amena entre MM. Beauvallon et Dujarrier le fameux duel, oîi ce dernier trouva la mort.

Un jour, sur la route de Saint-Germain, son cabriolet, qu'elle conduisait elle-même, étant venu à verser, elle faillit se tuer. C'eut été vraiment dommage ! ^

Au mois de janvier 1848, elle résolut de quitter le Palais- Royal, et paya à M. Dormeuil un déditide 10,000 francs.

Au mois de février, lors de la Révolution, elle partit pour Londres, — oîi elle avaij déjà joiié* en 1847 ; mais, bientôt, la belle émigrée revint à Paris où elle se fit plus que jamais admirer par ses somptueuses toilettes et son élégance devenue proverbiale.

En 1850, elle daigna se remettre au théâtre ; le Gymnase Taccueillit, mais elle n'y fit pas long séjour.

Pendant trois ans alors, elle resta éloignée de la scène ; ce ne fut qu'au mois de septembre 18S4 qu'elle rentra au Palais-Royal.

Elle ne tarda pas à se fatiguer des rôles secondaires

Al'GUSTINR DlîVKRr.KA <ll

OU du moins d'une médiocre im|K)rlan(v, qui lui ijicoinbaient : un brusque changement s'o|)«^ra (*n elle, sorte de révélation de Tart.

Elle travailla à forée, et un beau soir — en lHr>8 — on fut tout surpris de la voir débuter à la Galté d:ins VÀssassinat du Pont^Rouge.

Le rire avait chez elle fait place au\ larmes, à de vraies larmes, — que le professeur Boudeville lui avait appris à verser ; elle était toujours lielle, mais elle avait en plus le talent, — cette seconde beauté.

Nous l'avons revue depuis, au mois de mai IHTiî), dans les Ménages de Paris, ensuite dans le Savetier de la rue Quincampoix, dans le Préteur sur gages, dans les Aven^ turiers.

En 1860, elle retourna à Londres, où M. Talexy, directeur du Théâtre-Français, l'avait appelée : elle y joua la haute comédie : le Cheveu blanc, la Tentation, le Pour et le Contre, le Caprice, etc. Tous les journaux Tacclamèrent, et l'aristocratie anglaise Tapplaudit et la fêta.

 son retour à Paris, elle rentra à la Galté dans la Fil le des Chiffonniers, alla à la Porte-Saint-Marlin jouer Perrinet Leclerc, et revint à la Gaité créer Valentine d'Armentières,

La Dame aux Camélias est venue après aux Folies- Dramatiques, et la nouvelle « Marguerite » a été saluée

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des applaudissements les plus mérités. René Luguet, nous dit-on, lui a enseigné ces beaux élans, — autant toutefois que cela peut s'enseigner.

Maintenant, M"« Duverger, dépouillant tout ce que son passé pouvait avoir de mondain, s'est mise sérieusement à l'œuvre : elle étudie Shakespeare ; ses doigts roses feuillettent les vieux livres, et sa tète blonde se penche avidement sur les abîmes qu'a creusés le génie du poète.

L'Odéon a eu la primeur du résultat de ces études.

Londres pourra aussi en juger : elle ira probablement un jour, là-bas, émouvoir — si c'est possible ! — dans la langue du grand Will nos voisins d'outre-Manche.

En attendant, elle a joué, à la Porte-Saint-Martin, les Drames du Cabaret.

M"« Duverger a un charme infini : l'éclat de ses diamants — toute une fortune — ne sert qu'à le rehausser, mais ne peut l'augmenter.

Ses yeux surtout ont une douceur exquise; ils sont grands, bleus et poétiquement étonnés.

D'un regard ils font une caresse.

Jules Janin — qui est poëte à ses heures — disait d'elle un matin, dans les Débats :

Cette belle ayant chanté Jusqu'aux jours de son été, D'une yoi\ douce et fragile,

AIGUSTINE DIVERGER 93

Sa chanson.

Dans l'agréable maison De Grassot et de Sainville, Échange... d folle beauté !

Les gai tés dn VaudeTille Pour les plenrs de la Galt^.

Nous avons sous les yeux, dans une biographie de M"'Duyerger, une lettre de félicitations que lui a adressée Frédérick-I^maitre, le lendemain de son début dans la carrière dramatique.

Ces éloges-là sont précieux ; ils sont rares.

Terminons en disant que M"' Duvergor est issue d'une honorable famille de robe, et que ses vérit^ibies nom et prénoms sont Julie-Joséphine- Augusta Vaultrain de Saint- Urbain.

Elle apporte à la scène toutes les élégances de la femme.

Ce beau feu qui Tanime, elle Ta ménagé jusqu'ici.

Elle en a donné les étincelles aux couplets de vaudevilles.

C'est aux drames qu'elle en réservait la llamme.

\ la bonne heure ! Voilà une fenonoe fortement inspirée, toule possédée du démon de TArl, embrasée du feu sacré, une artiste enfin réellement digne de ce titre.

Et l'on doit bien lui tenir compte de cela , car c'est chose rare, — rara avis ! — maintenant surtout qu'il y a tant d'actrices qui désertent les répétitions pour les courses, feignent d'étudier leurs rôles au milieu des gaietés de l'orgie, et font, en un mot , de la scène une estrade oii maillots et poudre de riz tiennent lieu de beauté , oii l'aplomb remplace le tilent.

Ce qui fait la force de Jane Essler, c'est une conviction profonde, une foi inébranlable : elle aime le théâtre pour lui-même et non pour les joies qu'il peut donner, pour la réputation qu'il peut faire acquérir.

Ce n'est pas un caprice , c'est encore moins uii calcul qui Ta faite actrice, la vaillante fille ; c'est la vocation. Jane Essler est née à Paris, rue Jacob, le 21 mars 1836. A trois ans, c'était loin d'être une jolie enfant. Elle avait les cheveux roux alors et plantés très-bas sur le front.

Mais en revanche une précoce intelligence illuminait son regard ; elle avait sa beauté dans les yeux.' Elle savait lire déjà, ou peu s'en fallait.

Une bonne dame du voisinage — dont le fils est aujourd'hui première (lùte à l'Opéra-Gomique — s'intéressait vivemept à elle et la voyait avec peine ne se plaire qu'à barboter dans les ruisseaux.

« Va te laver les mains, « lui disait-elle journellement, 1 « et tu auras une orange ! »

j • Mais l'enfant n'était pas sensible à ces récompenses ; il

1 fallait, pour qu'elle obéît, qu'on lui promit de lui faire

apprendre une fable ou de La Fontaine ou de Florian.

Oh I alors, elle faisait tout ce qu'on voulait, et puis c'était merveille que de lui entendre réciter la fable qu'on lai avait apprise ; elle la commentait avec sagacité, et ses raisonnements étaient empreints d'un bon sens extraordinaire pour son âge.

Elle n'avait rien des goûts des. petites filles; elle cassait, elle brisait tout et entrait , pour le plus léger motif,

dans des colères terribles : le moindre niarteati faisait bien mieux son affaire que les chifTons.

Elle avait une poupée, c'est vrai , mais seulement |K)ur la forme; jamais elle n'avait su rhabiller ou lui faire des robes.

Les travaux d'aiguille lui répugnaient considérablement. À présent encore, elle a tous les petits ouvrages de femme — crochet et tapisserie — en sincère horreur.

Par exemple, elle ne dédaignera jamais de planter des clous, de faire au besoin la menuisière et de l)ouIeverser, sous n'importe quel prétexte, les meubles de son salon.

Ces petits détails de la vie intime ne sont pas à négliger. Cette énergie de la femme se retrouve tout entière dans Tar liste.

À cinq ans , elle lisait, elle dévorait celles des œuvres de Victor Hugo ou de Lamartine, qui s'adressent plus particulièrement aux enfants.

On la mit en pension : une distribution de prix décida de son sort.

A Toccasion de cette solennité, on lui fit réciter la Mort de Jeanne d'Arc, de Casimir Delavigne.

Elle avait neuf ans.

Sa petite taille attira l'attention de l'auditoire , sa façon de dire les vers le captiva, son intelligence le charma.

Elle fut applaudie à outrance.

En sortant de la salle avec sa mère, elle entendit quelqu'un qui disait en parlant d'elle : « Cette enfant ira loin, c'est une petite Rachel ! »

« Oh ! » répliqua une aulre personne , « il est bien cerlain qu'un jour ou l'autre elle jouera la comédie. »

Ces mots restèrent gravés dans sa mémoire.

De retour à la maison , elle fit part très-positivement à sa mère de ses intentions, et elle lui déclara tout net qu'elle voulait être actrice.

Et ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette résolulion, c'est que jamais, à cette époque, elle n'avait été au spect«ule. C'était une sorte d'intuition qui la guidait.

On n'essaya pas de lutter contre sa décision , c'eût été inutile. Seulement, comme elle était trop jeune encore — elle l'avouait elle-même — pour se mettre au théâtre , on la laissa en pension. "^

Les poêles, les auteurs sérieux étaient toujours ses tavoris.

A douze ans et demi — jugeant l'époque favorable — elle alla trouver Samson et lui demanda de la prendre pour élève.

L'émment professeur lui répondit qu'elle était trop jeune. Elle attendit six mois encore pour retourner chez lui.

Elle prit une dizaine de leçons; mais ce n'était pas ce qu il lui fallait ; elle y renonça.

JANE ESSLER f^)

Elle avait remarqué dans les rues des affiches qui annonçaient des cours d art théâtral dirigés par M'i** Georges. Le nom de la grande artiste lui ét;nt connu; elle se rendit chez elle.

Bientôt elle devint une de s(vs meilleures élèves.

Alexandre Dumas la vit un jour chez lu célèbre trajc** dienne et frappé, de ses brillantes dispositions, reiigiig»*a, malgré ses quatorae ans, au The^àtre-Historiquc.

C'était bien beau, — trop beau même; en* trois jouis après le Théâtre-Historique était fermé.

Elle entra alors à luGaltéet eut, dans laPajisanne pervertie, un rôle qui ne lui plaisait point.

Aussi, ''elle ne le joua pas.

Au Vaudeville , on montait en ce moment la Dame aux camélias. Elle y fut engagée et répéta pendant quelque temps le rôle de Nichette; mais elle le rendit et lit rompre son engagement.

On voit qu'elle n'était pas facile à contenter.

Enfin, elle passa à TAmbigu, et, cette fois, y débuta dans le Vampire.

Fatiguée de ne jouer h ce théAtre que de mauvais rôles, elle s'empressa de le quitter.

Elle alla trouver M. Mouriez, directeur des Folies-Dramatiques; celui-ci rengagea.

Elle débuta dans la Fille de rair.

On lui proposa d'aller en province, elle refusa ; Paris seul était cligne de la comprendre.

Au bout de six mois, elle entra aux Délassements, — mon Dieu, oui I

Au mois de janvier 1884, elle y jouait TAmour dans le Pays des Patraques.

Mais l'instant était venu où son avenir allait s'éclaircir.

Dans une revue était intercalé une sorte d'à-propos sur le retour des troupes de Grimée. La paix et la guerre personnifiées se trouvaient en présence et devaient se disputer en vers.

A Jane Essler échut le rôle de la Paix : au lieu de s'y montrer... paisible, elle y fut peut-être trop belliqueuse, mais avec tant de chaleur, tant d'entraînement, que M. Alphonse Royer, l'imprésario odéonien, qui s'était égaré au boulevard du Temple, l'engagea immédiatement au second théâtre français.

Des Délassements passer k TOdéon, le saut était grand ! Allez donc voir si cela pourrait se faire aujourd'hui, — en admettant que le théâtre de M. Sari fut encore de ce monde tel que nous l'avons connu !

Le ministère ayant ordonné la résiliation de l'engagement qui liait M"' Essler avec M. Hiltbrûnner, le prédécesseur dudit M. Sari, elle ne tarda pas à débuter h l'Odéon dans le Cid.

Elle joua le rôle de Chimène un peu à sa manière, mais en tout cas avec grand succès.

Puis elle créa France de SimierSy André Gérard et Louise Miller, et sa place désormais était conquise parmi nos célébrités théâtrales.

Mais bientôt, comme on voulait à toute forcé lui faire déclamer de la tragédie, elle dit adieu à la rive gauche et vint jouer treize fois à la Porte-Saint-Martin Aldara la Moresque.

Puis, elle entra au Vaudeville : on se souvient de sa belle création du Roman d'un jeune homme pauvre, et de la façon admirable dont elle joua la Seconde jeunesse^ les Honnêtes femmes^ la Tasse de thé, les Femmes fortes^ la Dame aux camélias et Ce qui plaît aux femmes.

Après s'être reposée pendant six mois, elle rentra à r Ambigu. Elle avait rencontré par hasard M. Jules Barbier, et celui-ci lui avait offert dans Cora ou V Esclavage un rôle qu^elle créa magnifiquement.

On la vit ensuite dans la Vie de -Bohême, — qu'elle avait déjà si bien jouée au Vaudeville, et dans le Lac de Glenaslon , — oh elle eut un succès... d'école de natation.

Elle aborda un moment les travestis, dans la Bouquetière des Innocents et les Beaus messieurs de Bois-Doré . Le costume d'homme lui seyait à merveille ; elle a une

sorte de virilité naturelle qui la rendait plus à son aise encore.

Après avoir joué les Afj/sièr^s du Tempk, Cadet-Rotissel et enfin le rôle poétique de Madame, de François les bas bleus — un de ses triomphes — elle quitta le théâtre de M. de Chilly.

Sur ces entrefaites, une longue maladie Téloigna de la scène.

Puis, un beau jour, vers la lin de 1863, elle rencontra M. de Beaufort qui lui demanda de venir jouer, place de la Bourse, les Ressources de Quinola.

Et Ton sait quel cachet elle a imprimé au personnage de la courtisane Faustine et plus tard à celui du Drad... Depuis, M. de Chilly Ta rappelée à TOdéon ; elle y sera à sa place.

Jane Essler, à nos yeux — et il y a beaucoup de gens de notre avis — est douée d'un talent hors ligne.

Son jeu est sobre, contenu; elle a des élans dim' vigueur extraordinaire; elle est impétueuse, sombre, belle de majesté et d'ampleur.

Et quand elle veut déployer toutes les voiles de la séduction, elle est voluptueuse, fine, caressante au possible. Ses yeux lancent des éclairs tour à tour et distillent une étonnante fascination.

Sjn organe est vibrant, agréable, métallique; il parcourt

facilement toutes les gammes de la passion : son geste est beau, son sourire a un charme infini.

Elle a de la grâce, enfin, elle a de la souplesse et, pardessus tout cela, elle a du .cœur.

Sa façon d'étudier ses rôles est bizarre ; elle se fait mentalement un casier, et dans chacune des cases elle dispose en ordre les effets qu'elle a trouvés ; puis le soir de la première représentation, elle brouille le tout et se livre à son inspiration.

Mais alors voici ce qui a lieu : la mémoire aide Tinspiration et la âiiide, le souvenir rétablit Tordre des cases imaginaires, et chaque effet vient à sa place sans paraître avoir été préparé.

Le procédé est assez curieux pour être dévoilé. Au théâtre, Jane Essler est très-aimée; c'est une bonne camarade, très-vive, très-enjouée.

On la voit souvent à l'Opéra-Comique, aux Italiens. Le chant a toutes ses sympathies.

Pour elle, pas de plaisirs, pas de soupers, pas de parties fines. Elle est toute à son art, toute à Tétude.

Elle n'est pas encore maintenant parvenue à l'apogée de son talent ; elle a fait beaucoup, mais elle fera plus encore.

Le drame littéraire surtout lui convient ; elle excelle dans les scènes de haute comédie ; les cris et les hoquets

du gros mélodrame ne sont pas dans sa nature.

Il reste une place à prendre entre la tragique Rachel et la dramatique Dorval.

C'est à Jane Essler — le seul trait d'union possible entre ces deux illustrations regrettées — qu'appartient cette glorieuse place.

ANAIS FARGUEIL

La fière, la dédaigneuse, h terrible Fargueil a — (Jui le croirait ? — préludé aux impétuosités du drame par les mélodies de Topéra-comique, et les ironies de son sourire allaient alors s'épanouissant an milieu des roulades.

Elle est née à Toulouse le 21 mars 1819; son père, en 1834, chantait les grimes à Feydeau,

A dix ans, elle entra au Conservatoire de Paris ; elle y resta six ans, travaillant avec un zèle qui lui valut, outre les prix de solfège et d'harmonie, le premier prix de chant.

C'était une élève modèle qui était appelée k devenir une cantatrice hors ligne. Aussi M. Crosnier se Kâta-t-il de l'engager à TOpéra-Comique.

Elle y débuta le 28 février 1835, dans la Marquise ; mais,

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il faut bien le dire, elle n'y obtint guère qu'un succès de beauté.

Elle avait une grâce exquise, des yeux pleins d'expression, une tournure majestueuse et un véritable talent de comédienne. Quant à sa chevelure d'ébène — Fun de ses plus séduisants attraits — la poudre en cachait tout l'éclat : on ne put Tadmirer que plus tard.

Mais, hélas ! le travail avait fatigué sa voix, brisée ensuite par une inflammation de poitrine. Ses efforts fureni vains : on la plaignit et on rengagea à venir se réfugier sur une autre scène, — ce qu'elle fit, après avoir paru encore dans Adolphe et Clara, dans le Diahle à quatre, qui fut remonté exprès pour elle, et où elle fit fureur, et enfin dans le Cheval de bronze, oii, sous la robe de gaze d'une camériste... mogolique, elle était éblouissante et resplendissante.

Le 18 mai 1836, elle débutait au Vaudeville, rue de Chartres, dans le rôle de Mathilde, du Démon de la nuity une pièce qu'elle avait dû jouer primitivement à rOpéra-Comique.

Cette fois, succès complet : « Cette jeune fille a un lendemain I » s'écria le Corsaire , prévoyant son brillant avenir.

Elle joua successivement Casanova, le Diable amoureux, une Rivale, Polly, Juana et le Tourlourou, « pièce

ANAIS KARGURIL 107

dans laquelle — nous apprend M. Hippolyte Lucas — elle eut la gloire de créer une mode, comme jadis la belle Fontanges, en relevant un simple ruban à Taide d'une épingle. *

L'incendie du i8 juillet 1838 interrompit le cours de sa vogue. Vers la même époque, elle eut le malheur de perdre une sœur qu'elle aimait beaucoup ; les soins qu'elle lui donna épuisèrent sa santés et elle tomba gravement malade.

Nous avons à ce propos, sous les yeux, de forts beaux vers inspirés par cet événement au poëte Berthaud.

Heureux ceux qui sont dignes de telles amitiés I

Une fois rétablie, M"' Fargueil rentra au Vaudeville qui s'était installé boulevard Bonne-Nouvelle, et se fit applaudir dans Marie Rémond , les Mancini^ la Belle Bourbonnaise, la Lionne et Lauzun, où son costume de la Grande Mademoiselle fit sensation ; il fallait voir, du reste, comme elle le portait I Elle créa, en outre, Un secret; le critique Rolie, du National, écrivit à ce sujet qu'elle arrivait droit au pathétique, et qu'elle comptait parmi les meilleures actrices du temps ; on la remarqua aussi dans le rôle créé par M™' Suzanne Brolian dans Un Monsieur et une Dame.

Un second déménagement du Vaudeville, le 17 mai 1840, la fil revenir, mais pour peu de temps, sur la scène de la place de la Bourse oii elle s'était essayée dans le

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genre lyiique ; puis au mois de juin 1842, elle débuta au Palais-Royal dans les Deux couronnes, et y créa d'une ravissante façon la Fille de Figaro.

En juin 1844, nous trouvons M"'' Fargueil au Gymnase- Dramatique dans Sara Valter ; le Roman intime l'y mit surtout en évidence; mais elle ne devait pas y rester longtemps.

Dans les premiers jours d'avril 1 845, elle quitta Paris pour la province qu'elle parcourut jusqu'à la fin de 1852, abordant tour à tour les rôles les plus opposés, tels que Valérie, Mademoiselle de Belle-Isle^ la Gardeme de dindons^ Gentil Bernard, etc.

Au retour de cette longue et brillante tournée, elle rentra au Vaudeville, le 27 décembre 1852 , dans Alexandre chez Apelle. Inutile de dire avec quel plaisir on la revit.

Depuis cette époque, ses créations sont connues ; nous citerons seulement Marco , des Filles de Marbre^ Lucie Didier, le Mariage d'Olympe, Rédemption, Dalila^ les Lionnes pauvres^ Nos intimes, les Diables noirs — où elle a trouvé moyen de se surpasse:* elle-même dans un rôle vertigineux — et plus récemment, la Jeunesse de

Mirabeau et la Famille Benoiton,

Dans les Mères repenties, elle tint vaillamment tête à Marie Laurent et, par des moyens plus naturels, elle arriva à des effets tout aussi grandioses.

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Nous I*avons vue aussi jouant de petits actes de comédie avec toute la grâce et toute la minauderie désirables.

Elle excelle dans les personnages qui n'ont pas à espérer les sympathies du public; sa parole est acérée, mordante, froide et tranchante comme l'acier : son sourire distille le mépris ; elle atterre , ell6 écrase, elle broie.

Ses élans n'ont rien de forcé ; ils sont spontanés, effrayants ; elle a cette fréquence de gestes que nous]aimons tant en Laferriëre ; c'est bien, à la scène, Tincamation de cette séduisante Marco — la statue faite femme — et de ce vampire fascinateur, dont Oclave Feuillet a dissimulé les grifies crochues sous les ongles roses d'une nouvelle Dalila.

Ses défauts — car personne tfest parfait — deviennent des qualités, vu Taffinité qui existe entre presque tous les rôles qu'on lui donne à créer ; sa diction précipitée, — et partant un peu monocorde — prête à ses intonations un caractère fébrile qui tient l'attention constamment éveillée.

Seulement...

Seulement quel malheur qu'on ne puisse pas avoir tout à la fois dix-sept ans d'âge et vingt-cinq ans de théâtre I . . .

Nous n'avons trouvé dans cette vie aucune des particularités qu'on rencontre si souvent dans Texistence d*ordinmre si agitée des artistes.

Maria Favart est née à Beaune, le 20 mai 1833 ; elle fut élevée dans son pays natal par ses grands parents. IMais la famille était nombreuse et elle était Tatnée de plusieurs enfants; aussi, lorsqu'elle eut atteint sa sixième année, son oncle, M. Favart, l'adopta et lui donna légalement son nom.

Cet oncle avait été consul. Ce n'était ni plus ni moins que le petit-fils de la célèbre M™* Favart ; il n'y avait donc rien d*étonnant à ce que dans sa poitrine de diplomate battit un vrai cœur d'artiste : il donna à sa fille d'adoption une brillante instruction — chez lui toutefois et sans qu'elle le quittât jamais.

Comme il faisait partie du comité de lecture de l'Odéon, — de compagnie avec M. Edouard Thierry — il eut un jour une loge pour une des premières représentations de Lucrèce. Il connaissait la pièce, il savait qu'elle était classique et suffisamment gazée ; il emmena donc la petite Maria.

Jamais elle n'était allée au spectacle, et son imagination Jut si frappée des vers de M. Ponsard que le lendemain, avec cette prodigieuse mémoire qui Ta toujours caractérisée, elle récita à son oncle les principales tirades de la nouvelle tragédie.

Celui-ci s*étonna et s'afiligea tout à la fois : il craignait fort en effet le théâtre pour W^ Favart, et il fallut toute l'insistance d'un ami intime de M"* Mars, fort connu dans le monde diplomatique, pour qu'il consentit à la laisser présenter à la célèbre comédienne.

M"® Mars, après lui avoir entendu dire une scène de Y Intrigue épistolairey l'encouragea dans ses aspirations théâtrales et lui conseilla d'entrer au Conservatoire.

M*^* Favart concourut et fut admise ; seulement, comme elle n'avait que douze ans et demi, on dut la vieillir quelque peu.

Au bout de six mois, on lui accorda la pension. En 1847 elle prit part au concours et joua des fragments du premier acte de Valérie et du troisième acte de Zaïre.

Elle obtint un accessit de tragédie et le second prix de comédie.

Elle n*avait guère pins de quatorze ans.

Aussitôt M. Buloz, administrateur de la Comédie-Française, et M. Vizeutini, directeur de rOdéon,sé mirent à se la disputer. Elle n*eut que l'embarras du choix.

Elle opta, comme de juste, pour le Théâtré^Français, et, à partir du jour de sa décision, on lui alloua, afin qu^eile ne s'engageât pas ailleurs, une pension de 150 fr. par mois jusqu'au moment de ses débuts, qui ne pouvaient avoir lieu que lorsqu'elle aurait quinze ans.

Sûre désormais du résultat de ses études, elle continua de travailler avec Samson, son professeur, et le 19 mai 1848, en pleine révolution, elle débuta au théâtre-Français dans Valérie, le même jour qu'Amédine liUther dans le Verre d'eau.

Elle joua ensuite Chérubin, du Mariage de Figaro, puis Daniel et André del Sarte, le tout déjà avec un réel talent.

Cependant comme on la laissait trop inactive, elle déserta la rue de Richelieu, ou on ne lui donnait que 2,400 fr., pour les Variétés, oh ses appointements annuels furent fixés à 8, 9 et 10,000 fr. ; son engagement n'était résiliable que si elle rentrait au Théâtre-Français. C'est ce qui ne tarda pas, du reste, à arriver.

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Elle resta six mois aux Variétés, et y joua quatre mois.

Elle y débuta, avec M*'» Ozy,le 15 novembre 1881, dans Mignon, de M. Gaston de Montheau, une pièce écrite exprès pour elle ; puis elle reprit la Petite Fadette et Mimi, de la Vie de Bohême Mais ce genre ne lui allait pas, et comme elle désirait fort revenir à la Comédie-Française, M. Arsène Houssaye lui donua toutes les facilités voulues pour y rentrer, ce qu'elle s'empressa de faire dès que cela lui fut possible.

Ses appointements furent portés à 8,000 fr.

Sa création de Lélia,de Sullivan, « colorée par elle d'une teinte touchante de sentimentalisme anglais, » attira sur elle l'attention ainsi que le Sage et le Fou, du poëte Méry.

Elle joua tant et si bien enfin qu'elle fut nonomaée sociétaire le 18 juillet 1884 — en même temps que M"^ Delphine Fix.

Depuis Tannée 1843, elle touche part entière.

Nous croyons inutile de dresser ici la liste de ses rôles : ils sont dans le souvenir de tous les habitués du Théâtre- Français,. Vous vous rappelez sa distinction dans Mademoiselle de la Seiglière, sa grâce dans Romulus, sa correction dans le répertoire classique, sa mélancolie dans les Enfants d'Edouard, ses beaux élans dans Pauline, de Polyeucte, et Monime, de Mithridate, et aussi ses grands

MARIA FAVART lift

airs dans Dolorés^ et vous savez avec quel charme elle porte le travesti, si vous Tavez vue dans le Chef-^^œuvre inconnu. Dan Juan d* Autriche et Lauh XL

Elle a les finesses de la comédie et V inspiration de la tragédie à un degré presque égal ; elle est dramatique avec simplicité, avec cœur, avec poésie. Son jeu est soutenu, ferme dan» sa souplesse ; elle est sobre de gestes, et toujours élégante dans cette sobriété.

Dans les fortes conceptions de l'école nouvelle, elle n*exagëre rien, et dans le vieui répertoire elle évite, autant qu'elle le peut, les lois sinon de la tradition, du moins de la routine, ce qui fait qu'on peut dire qu'elle est romantique dans le classique, et classique dans le romantique.

Un de ses derniers rôles importants, c'est Esther, un grand et honorable succès pour elle : elle a aussi depuis joué dans Maître Guérin^ le Supplice d'une femme et le fils, et l'on sait comment

Quand elle a quelque Création à faire, elle ne s'en rapporte pas à ses propres idées ; elle consulte M. Samson, qui était son professeur au Conservatoire.

M"« Favart vit en artiste et en bourgeoise tout à la fois : elle a l'esprit élevé et les goûts simples.

Elle aime la peinture et la musique.

Son salon est orné de magnifiques pastels de Latour,

représentant la famille de son oncle, M. et M"« Favart en tête.

Cette parenlé a cela de bon qu'elle lai donne la jouissance — le mot est légal — d*un petit cimetière inaliénable,* sis sur le territoire de Belléville, dont les Favart étaient autre fois seigneurs et maîtres.

M"' Favart a — qu'elle nous pardonne cette indliscrétion — été bonne pour toute sa famille ; ses frères ont trouvé en elle un appui qui ne s* est jamais démenti : son talent leur a fait un avenir.

Elle a' beaucoup d'amis — mais en dehors du théâtre ; elle vit retirée au milieu de ce cercle sincèrement affectueux, loin des jalousies de la scène, à Tabri de la médi* sance.

Elle est de cette race d'artiste qu'il faut admirer et estimer.

Et son intérieur est comme son jeu — sérieux avant tout. #

Il y a des familles privilégiées que TArt semble avoir marquées au front de son sceau lumineux, qui est toute une auréole, et assurément la famille Félix est de celles-là.

Gomptons-les, les artistes qu'elle a données au théâtre!. Nous trouvons : Raphaël, Dinah, Sarah, Lia, Rébecca et Rachel. Hélas ! des vides cruels se sont faits dans cette tribu renommée, Rachel et Rébeccu manquent à rappel...

Âdélaïde-Lia Félix est née à Saumur.

Le temps qui s'écoula entre sa septième et sa treizième année, elle le passa en pension, et, quand elle en sortit, son premier mot fut une aspiration vers le théAtre.

Sa sœur Rachel était déjà la grande tragédienne que vous savez ; elle était alors à Tapogée de sa gloire, et dam I ses sœurs voulaient toutes marcher sur ses brisées, sui-

vre ses traces et se tailler un péplum dans son manteau royal ; mais telle n'était pourtant pas l'idée de Rachel, elle connaissait trop les luttes de la scène; elle voulait tenir ses sœurs éloignées de ces Bruits tumultueux, les marier; leur assurer ce repos, ce calme, cette tranquillité — dont le manque devait la tuer.

Mais Lia ne voulait pas déroger à son nom, elle insista et son père alors finit par consentir ; ce fut lui qui lui fit toute son éducation dramatique.

M. Félix était plutôt négociant qu'artiste, et ne restait pas étranger au commerce que faisait sa femme; mais il avait beaucoup vécu au milieu de gens qui s'occupaient de « théâtre »^ et il avait acquis à ce frottement d'excellentes connaissances, qu'étaient venus encore compléter son tact inné et ses dispositions naturelles; aussi Rachel ellemême n'abordait-elle jamais une nouvelle création sans venir préalablement le consulter, lui soumettre les effets qu'elle avait trouvés, lui rendre compte de la façon dont elle comprenait son rôle.

Lia travailla avec lui pendant deux ans, ce fut son seul professeur; il l'a rendue digne du nom qu'elle porte.

Ce nom cependant était un lourd fardeau, il obligeait beaucoup.

Vers 1850, on se trouvait, au théâtre de la Porte Saint- Martin, dans un grand embarras ; on répétait Toussaint

LIA FÉLIX it9

Lùuverture, la première — et la dernière pièce de Lamartine, et l'on n'avait pas la moindre actrice sous la main qui fût capable d'y créer le principal rôle féminin, et de bien dire les vers. Déjà on en avait « essayé » plusieurs, mais aucune ne c marchait • convenablement.

Un jour, M. Micbel-Lévy causait avec M. Béer, qui dirigeait alors ce théâtre et qui, depuis, a présidé aux fêtes diurnes et nocturnes du Pré-Catelan.

La disette des jeunes-premières était sur le tapis.

— Écoutez-moi I dit le très-habile éditeur de la rue Vivienne^ « voulez-vous me croire, j'ai votre affaire !

— Pas possible 1

— Oui, une enfant presque — quinze ans à peine 1

— Oh ! oh! c'est un peu jeune...

— Rassurez-vous, elle est d'une famille oii la valeur n'attend pas le nombre des années!

— La Dlle du Cid, peut-être î

— Non, pas précisément!... Mais c'est la sœur de Rachel I »

Le lendemain. Lia Félix fut engagée et, le samedi 6 avril 1850, elle débutait, sous la direction de M. Charles Fournier, dans Tomsaint-Louverture.

C'était un brillant début, pour une jeune fille de quinze ans, qu'une œuvre du chantre de Jocelyn^ avec Frédérick- Lemaltre pour partenaire.

Son succès fut grand et légitime et M. de Lamartine, dans la préface de sa pièce, fit, en ce style que l'on connaît, pressentir tout l'avenir qu'il y avait en elle.

Après, on la vit dans le rôle de Jenny V ouvrière , t au cœur content — content de peu , » puis dans la Clavdie, de M"*® George Sand, à côté de notre cher Bocage ; dans la Poissarde; avec M"® Georges, dans la Chambre ardente; avec Bouffé, dans la Fille de V avare, oîi elle chantait fort joliment ses couplets; dans Richard III y dans les Noces vénitiennes y etc.

Mais la fatigue était venue , sa santé s'était altérée et les médecins lui conseillaient Tair de la mer.

Sur ces entrefaites, Rachel s'étant décidée à partir pour TAmérique, Liaémigra avec elle et joua, là-bas, à ses côtés, tous les rôles de jeune-premièrey tels qu'Aricie, de Phèdre^ la Catarina, i'Ângelo, Junie, de Britannicus.

Hélas ! il fut bien triste ce voyage, et la pauvre Lia eut bien à souffrir en voyant tous les jours les progrès incessants de la maladie de sa sœur , que le Nouveau-Monde devait nous renvoyer mourante.

L'illustre artiste avait exhalé sa vie dans un çuprëme effort.

A son retour à Paris, Lia-Félix dont la santé s'était sensiblement améliorée, fut demandée par M. Dennery pour jouer, h l'Ambigu, Les orphelines de la Charité.

LIA FÉLhX itl

Elle consentit et, après une série de brillantes représentations, elle alla à la Porte Saint-Martin jouer Richard d'Arlington , la Closerie des genéU et la Tireuse de Cartes.

Ce fut vers cette époque que sa position commença surtout à devenir meilleure, — au point de vue pécuniaire, s'entend; car il y avait longtemps que, comme artiste, on comptait avec elle et sur elle.

Quand rengagement de deux ans qui la liait avec M. Marc-Fournier fut près d'être terminé, M. Harmant rappela à la Gaité : son talent fut alors en quelque sorte mis aux enchères ; M. Marc Fournier cependant finit par la prêter à son confrère, chez qui elle joua André Gérard, et qui.se rattacha définitivement pour trois ans.

Elle créa, au Boulevard du temple, la Fille du paysan, et, dans la nouvelle salle du square des Arts-et-Métiers, le Château de Pontalec, — de fâcheuse mémoire, — la Maison du Baigtieur^ le marquis Caporal^ le Mousquetaire du roi et le Hussard de Bercheny.

M. Dumaine, le vaillant artiste, qui dirige la Gatté, a renouvelé son engagement pour trois ans ; je ne crois pas qu'il ait à s'en repentir.

Elle a, l'autre été, joué à Lyon, seize fois de suite, le Supplice d'une femme^ avec Régnier, et, à Bade, avec les artistes de la Comédie Française, le Gendre de M. Poirier

i9f LIA FÉLIX

et le Marquis de Villemer; dans cette dernière pièce. Dressant remplissait le rôle duducd'Aleria et Hippolyte Vorms, celui du marquis.

M"' Lia-Félix, n'a jamais fait parler [d'elle que comme , artiste : elle vit à l'écart, ne s'occupant pas des autres et j n'aimant pas qu'on s'occupe d'elle.

Elle joue avec son cœur, et, en l'écoutant, on oublie bien vite le rôle étudié pour ne plus songer qu'à l'âme qui s'épanche.

C'est une nature d'une apparence frêle, délicate , nerveuse, et Ton est tenté parfois de s'étonner en voyant cette mignonne personne déployer tant de puissance en scène et tant d'énergie.

Pas d'exagération chez elle, rien de forcé, rien-de vulgaire ; son talent est complet. Elle est vraie, elle est contenue ; elle a en somme ce qu'on appelle du « tempérament. •

Sa distinction est parfaite et ses petits airs penchés sont charmants en vérité.

Elle a toutes les finesses de la comédienne, et, avec cela, des élans magnifiques, des cris qui émeuvent, des sanglots qui vont au cœur. Sa diction est vibrante, fiévreuse, pleine d'harmonie ; son œil bleu — ^t elle est brune! — a tourà-tour de la fierté, delà tendresse, de la colère; son geste est ample et mesuré et tout en elle enfin rappelle la pa:^

sion vivifiante et la force créatrice de la grande tragédienne qui n*est plus.

Lie sang de Rachel coule dans les veines de Lia et les éclairs de ses yeux semblent illuminer son regard et le laire irradier.

j^ME GUEYMARD-LAUTERS

C'est à Ixelles — un des faubourgs de Bruxelles — que, le 1" décembre 1834, naquit M™' Gueyraard

Son père — M. Paul Lâuters' — un des paysagistes les plus estimés de la Belgique, — Tinitia de bonne heure aux secrets de son art, et, grâce à ses excellentes leçons, elle acquit bientôt en peinture un talent fort remarquable.

Elle n'avait pas que ce mérite : elle était aussi excellente musicienne, et, quand elle chantait dans les salons, oh elle était très-recherchée, elle faisait les délices de la société.

Plusieurs personnes lui conseillèrent alors de se livrer uniquement à l'étude du chant; elle n'y songeait même pas; mais on l'y engagea tant et si bien qu à la fin elle se

décida à entrer au Conservatoire de Bruxelles.

126 Mme GUEYMARD-LAUTERS

Jusque-là, elle n^avait appris la musique que pour son agrément, et ne la considérait que comme le meilleur des passe-temps.

Et voilà qu'elle allait lui devoir la célébrité et la fortune.

Il en est ainsi à peu près de tout.

Ce sont presque toujours les ressources sur lesquelles on compte le moins qui. profitent le plus.

En 1852, M"* Pauline Lauters épousa, en premières noces, un artiste lyrique du nom de Deligne, et, après avoir remporté les premiers prix de chant au Conservatoire de Bruxelles, elle vint avec lui à Paris.

On lit dans une biographie de M™« Deligne -Lauters,

^qu'elle fut, à son arrivée, recommandée à M. Stephen de

a Madelaine « qui Taida de ses conseils et, frappé de ses

« dispositions, la fit entendre dans quelques réunions où

« elle fut justement admirée. »

Lorsque arriva le moment de Ist produire, M. Stephen de la Madelaine, ainsi que le racontent les journaux do temps, dirigea comme par la main ce jeune et splendide talent vers les occasions qu'il sut habilement faire naître pour le placer dans la lumière qui lui convenait.

Cette lumière-là fut un éclair, et les premiers succès de la brillante élève furent des coups de foudre.

Pendant l'hiver 1853-16S4, elle chanta trois fois en

Mmk guetmard-lauters itr

public, une fois d^s les salons d*Érard, une fois à la salle Herz, une autre fois à la salle Sainte-Cécile. —

Trois victoires décisives.

Voici les causes et les résultats de la troisième : Alexandre Dumas organisait un concert pour élever un tombeau à Balzac. M^^ Frezzoliui, qui avait promis son concours» se trouva empêchée au d^ier moment. Alexandre Dumas viit trouver alors les frères Escudier pour chercher avec eux les moyens de parer à ce malencontreux événement. M'^'Deligne se trouvait justement dans leur magasin, oh eue achetait de la musique, et ce fut elle qu*on choisit puiur remplacer réminente cantatrice.

Ij'épreuve était rude ; mais le succès fut complet.

Une inconnue paraissait à la place de l'artiste aimée, qui avait été annoncée sur Tafliche et qu'on attendait impatiemment. Le public écouta avec défiance ; c'était un public d'élite, c'est-à-dife difficile et réservé; mais bientôt la glace fut rompue et le nom de la nouvelle étoile fut bientôt dans toutes les bouches. Il est juste de remarquer ici que M. Escudier — à propos de l'enthousiasme soulevé par M"** Deligne-Lauters à ce concert, écrivait daus la France musicale c qu*on l'y avait applaudie à faire danser f les lustres. »

Peu de tçmps après, elle fut engagée au Théâtre-Lyrique.

128 Mme GUEYMARD-LAUTëRS

La négociation de cette affaire, qui- allait tout simplement doter la scène de son principal ornement, fut menée exclusivement par M, Stephen de la Madelaine, l'ami de M. Séveste, alors directeur de ce théâtre, et qui allait être fatalement enlevé en quelques heures par une attaque de choléra. L'engagement fut signé dans le salon du professeur, qui, sans le savoir, s'errait la main du pauvre Séveste pour la dernière fois.

' Les débuts de M*"' Lauters, dans le Billet de Marguerite, de Gevaërt, firent une grande sensation.

C'était un samedi, le 7 octobre 1855; M. Léon Âchard faisait en môme temps qu'elle et à côté d'elle sa prenaière apparition sur la scène.

Une réflexion à ce sujet : M. Perrin était à cette époque directeur du Théâtre-Lyrique; quand, pour la seconde fois, il fut désigné pour diriger rOpéra-€omique, il appela Âchard, qui était allé se parfaire en province, et maintenant que le voici à la tête de l'Académie impériale de musique, il y retrouve, toute florissante, la petite débutante, qu'il y a neuf ans il avait si habilement encouragée

Les deux artistes, à leur apogée, se sont donc ainsi trouvés redevenir pensionnaires de leur premier imprésario.

La presse se montra aussi favorable à M"* Deligne- Lauters que le public.

Mme GUEYNARDLAUTERS I«9

« Elle a dix-neuf ans à peine » disait d'elle M. Fioren- Uno, c et on lui en donnerait quinze tout an plus. Elle ne < vient pas au coude de ses camarades ; elle a une jolie c tête , un joli sourire, des dents de perle, un air moc deste, timide et charmint. Quand on Ta vue paraître • tivec sa petite mine et sa démarche embarrassée, ne c sachant trop que faire de ses bras, ni de qnel côté se « tourner, troublée, effarée, éblouie par les feux de la « rampe, on a tremblé pour elle ; aussitôt qu*elle a ouvert « la bouche, on a été touché, charmé, attendri. Elle a une c voix d'une beauté rare ; mais ce qui fera sa fortune et la c fortune du théâtre, c'est qu'il y a du cœur dans cette « voix. •

Voici maintenant le jugement que portait sur elle, dans le Messager des Théâtres, M. Henri Boisseaux qui , alors, n'avait pas encore collaboré avec Scribe :

« M""* Lauters est une toute jeune femme, blonde et « rose comme une fille du Nord. Son air doux, sa démar- € che incertaine, cette chère gaucherie, que le parterre « pardonne si volontiers, tout semble prévenir en sa fa- € veur. Elle a joué son rôle avec un charme modeste qui « lui a valu les plus légitimes sympathies. Son organe est « à la fois d'un timbre profond et charmant, il caresse et € pénètre. Sa voix de mezzo-soprano parcourt facilement « la double octave qui s'élève du la grave au la aigu ;

130 Mme GUEYMARD-LAUTERS

« le si et Tut sont un peu faibles - mais, en revanche, « M°^* Deligne-Lauters les attaque avec une parfaite jus- « tesse. Elle ne tire pas aux yeux des spectateurs un feu « d'artifice de trilles et d'arpèges, mais elle met dans son « chant toute la tendresse possible. »

' On voit, d'après ce qui précède, que l'impression lais» sée par. M"** Deligne-Lauters avait été excellente.

Ces éloges se renouvelèrent — et moins restrictifs ^— quand elle aborda le rôle d'Anna, de Robin des Boi^. Le grand air du deuxième acte permit surtout de constater en elle d'immenses progrès.

Malgré cela, elle ne s'était pas encore révélée tout entière et sous son véritable jour.

L'occasion de cette révélation ne se fit pas attendre.

En 1856, on avait engagé à l'Opéra une artiste itahenne, M"*** Médori, qui arrivai/ à Paris précédée d'une énorme réputation — aussi énorme qu'elle vraiment.

M"« Médori débuta dans les Vêpres siciliennes, puis elle chanta les Huguenots.

Elle fit four (pardon de l'expression, elle est technique I) La montagne était accouchée d'une souris. Croyez donc, après cela, aux talents préconisés d'avance I

Nous nous la rappelons, cette diva Médori. Ah ! la belle fenune !... ou plutôt le beau grenadier I...

Jugez de l'embarras de la direction en présence de cet

Mhi gueymard-lauters m

ëchec. On avait mis a Tétade» exprès pour cette recrue tant vantée, la traduction d7/ Travatore, et voilà qu'on allait se trouver sans la moindre Ëléonore I...

Heureusement le hasard (toujours le hasard !) se mêla de l'afiaire.

Il fut question de M'"* I^auters qui précisément se trouvait libre : on la demanda au théâtre, on la fit chanter devant Verdi et, séance tenante, on rengagea.

Le 13 janvier 18S7, elle débuta, rue Le Peletier, dans te Trouvère,

La salle était splendide ; tout le Paris artistique était là. Pour comble d'honneur, FEmpereur et l'Impératrice assistaient à la soirée.

M*"* Deligne-Lauters fut admirable. Avant la fin de la représentation, ses appointements étaient doublés.

Le 18 février de Tannée suivante — en 1838 — elle épousait son camarade Gueymard.

sympathie. . , je veux dire, 6 harmonie, voilà de tes coups !

M"* Gueymard-Lauters, dans les loisirs que lui laisse son théâtre, dont elle s'occupe avec une conscience extrême, reprend quelquefois le pinceau. Lors du premier bal donné à l'Opéra au profit de la caisse des Pensions, on a fort remarqué un de ses tableaux qu'elle avait offert pour figurer parmi les lots de la Tombola.

132 Mme GUEYMARD-LAUTERS

Les jours oii elle joue, elle ne sort pas et ne reçoit personne.

Rappelons les œuvres qu'elle a interprétées : la Favorite ^ les Huguenots et le Prophète ; celles égalemcEt qu'elle a créées : le Trouvère, Roméo et Julietle, la Magicienne, Herculanuniy la Reine de Saba, la Mule de Pedro et Roland à Roncevaux ; à une représentation au bénéfice de M"»* Ferraris, elle a chanté aussi le deuxième tableau i'Alceste.

En même temps /souhaitons que^ si par hasard M. Gueymard prend le malencontreux parti de se retirer, elle se garde bien de suivre son exemple.

Ses appointements, pour onze mois, s'élèvent à 600,00 fr. Son talent vaut bien cela.

Ainsi, elle chante avec son mari un duo de 133,000 fr. par an.

Outre son merveilleux talent comme cantatrice, M"*' Gueymard est aussi tragédienne.

Son geste est ample ; sa physionomie, expressive ; ses veux lancent des éclairs.

Quand elle se tait, on la regarde.

Ce n'est pas seulement une voix, c'est une âme qui chante.

Nous aurions bien voulu vous donner quelques détails biograjrtiiques sur M"** Lafontaine, nous Faurions fait avec grand plaisir ; nialheureusemenl nous en avons été empêché par ces quelques passages d*une ravissante lettre qu'elle nous a adressée à ce propos :

€ Monsieur,

« Vous me demandez quelques renseignements qui « vous permettent de faire ma biographie. Elle a été faite « bien des fois à mon insu, et toujours au point de vue « du roman, ear ma vie a été si simple qu'elle prête peu à « pareil sujet.

iU VICTORIA LAFONTAINE

« C'est M. Gustave Lemoine, frère de M. Montigny, et « sa chère femme Loïsa Puget, qui mont ouvert les por- « tes du théâtre du Gymnase. J'y suis entrée presque « enfant ; j'ai éié accueillie par M. Montigny et M"* Rose « Chéri avec la plus exquise bonté ; pour leur en témoi- < gner ma reconnaissance, j*ai beaucoup travaillé. Le ciel « m'a bénie comme artiste, et aussi comme femme, puiser qu'il m'a fait rencontrer mon mari. Voilà ma vie, « Monsieur ; vous voyez qu'elle peut être intéressante « pour les miens, mais fort peu pour le public. »

On ne peut pas être plus simple, plus modeste, ni faire preuve de plus de cœur et de plus d'élévation d'esprit.

Non ! la vie de M"^ Lafontaine ne prête guère aux récits. Abandonnée toute jeune par son père et sa mère qu'elle n'a jamais connus, elle fut recueillie par de braves gens qui rélevèrent comme leur enfant : la petite Victoria, dès qu'elle eut atteint l'âge de raison, voulut payer l'hospitalité qu'on lui avait si géuéreusement donnée. Elle apprit avec assiduité la couture, et elle profita de ce que le mari de sa maîtresse d'apprentissage donnait des leçons d'art dramatique pour en prendre avec lui : elle n'avait qu'un but, gagner de l'argent pour venir en aide à ceux qui l'avaient élevée. Ceci se passait à Lyon. Ce fut dans cette ville qu'elle joua pour la première fois. M"* Loïsa Puget la vit et la recommanda à M. Montigny, son beaa-

frère. Engagée au Gymnase, elle y débuta, à peine âgée de quinze ans, dans Yelva ou VOrpheline russe. Elle fut aussitôt remarquée ; mais un de ses premiers succès, c'a été dans Cendrillon : après sont venus ceux de Paméla Giraud, de Pkcolino, des Ganaches, du Gentilhomme pauvre, du Démon du Jeu, etc. C'est à elle aussi que fut confié le rôle de Marie dans la Grâce de Dieu, reprise à la Porte-Saint-Martin ; le souvenir de Loïsa Puget Tins^ pira; elle rendit ce personnage sympathique avec tous ses élans de pudeur et de chasteté : c'était bien là Thonnête fille, pure et candide.

Maintenant M°" Lafontaine est au Théâtre-Français ; elle y restera nécessairement quelque temps à l'écart, mais l'avenir, nous n'en doutons pas, lui fera retrouver ses triomphes d'autrefois. Elle attend patiemment, travaillant toujours, et heureuse de cette position assurée, paisible et honorable, qui est si complètement dans ses goûts.

Nous ne dirons pas toutes les ressources de son jeu dipe, ému, naturel, pathétique ; vous^ les connaissez comme nous, vous qui l'avez nécessairement applaudie au Gymnase dans ses admirables créations, et, rue de Richelieu, dans // ne faut jurer de rien, la timide Agnès i^^VÉcoU' des femmes, la sémillante Rosine du Barbier de Séville, VŒillet blanc, oii le travesti lui seyait si bien.

et enfin feu Henriette Maréchal. M°* Victoria Valous a épousé Lafontaine, le brillant comédien, son camarade du Gymnase ; elle s'était assez souvent mariée avec lui, sur la scène de M. Montigny, au dénoûment des pièces, pour qu'elle devint un jour sa femme pour tout de bon. -

Suzanne Lagier est une artiste dans toute Tacception du mot.

C'est une femme comme on en voit peu, — bizarre souvent, supérieure toujours. Elle a une imagination vive, ardente , mais de la raison aussi quand elle veut.

Elle a eu trente-un ans le 30 novembre 1863, c'est dire qu'elle est dans toute la force de Tâge, du talent et de la beauté.

Le bon sens et une certaine expérience ont calmé en elle les irréflexions et les légèretés de la jeune fille, et son esprit a mûri en s'aflermissant, sans que le temps ait pu encore creuser une ride sur ce frais visage jou glacer celte âme de feu.

C'est à Dunkerque, rue du Magasin-à-poudre, qu'est

née la vaillante Suzanne.

là.

Toute sa famille appartient à l'art.

Son grand-père avait été basse-taille à l'Opéra, sous Louis XVI; son père était un chef d'orchestre habile et sa sœur, M"' Adèle Lagier, tenait un emploi assez important à l'Académie Impériale de Musique ; c*est elle qui, à la ' seconde représentation de la Favorite, fut chaînée du rôle d'Inès.

Suzanne fut élevée à Paris : on la mit dans une excellente pension du quartier de la Chaussée-d'Antin, et elle reçut une très-brillante instruction.

Elle promettait de devenir une musicienne émérite, et ses parents comptaient faire d'elle une pianiste.

Mais sa sœur étant venue à perdre subitement sa voix, les projets de sa famille se trouvèrent singulièrement modifiés.

M"*' Adèle Lagier s'étant mise à monter une représentation à TEcole-Lyrique, Suzanne, qui n'avait alors qu'un peu plus d'une douzaine d'années, y joua un rôle, oii elle se révéla comme une charmante petite comédienne.

La dame de compagnie de M™* de Vatry, qui assistait à la soirée, parla d'elle à sa maîtresse, et celle-ci, désirant connaître la jeune artiste, la fit venir jouer dans son salon ; elle justifia pleinement la réputation qu'on lui avait faite.

M. Eugène Scribe, qui se trouvait là, proposa immédia*

tement de se charger de son avenir. Mais M.Roqiieplan — alors directeur des Variélés— avait vu Suzanne à TÉcoie- Lyrique, et s'était empressé de Tatiacher à son théûtre.

M. Scribe voulait faire rompre 1 engagement. M. Roqueplan de son côté s'y refusait, et, pendant ces tiraillements, Suzanne ne jouait pas, et, ce qu'il y avait de plus fâcheux, ne gagnait rien.

Un procès était imminent.

Enfin, M. Koqueplan, se rendant compte de la fausseté de la situation où se trouvait sa petite pensionnaire, trancha la difficulté en augmentant généreusement ses appointemenls. 11 n y avait plus moyen d'hésiter, et Suzanne Lagier débuta aux Variétés, le l""' juillet 1846, dans la Veuve de quinze ans.

Un peu plus tard, elle créa la Fille terrible.

Elle était toute mince, jolie comme un cœur, gracieuse au possible : elle était espiègle et mutine, et elle sautait à la corde comme un petit cabri.

Quelques contestations qui survinrent entre elle et M"' Delorme rengagèrent h quitter le boulevard Montmartre : elle passa en Angleterre.

A .son retour, en 1 848, elle tmtra au Palais-Royal et y débuta dans le Démon familier.

Puis, un beau jour, Toiseau s'envola du côté de la Russie, cette seconde patrie des artistes français.

Après avoir joué avec succès à Saint-Pétersbourg les petiles soubrettes, elle revint à Paris vers 1882, avec la fenne intention de s'adonner désormais au drame.

La petite fille s'était faite femme et n'en était pas moins belle pour cela : le climat du Nord n'avait pas nui à sa santé ; la fleur s'était épanouie.

Elle alla frapper aux portes de presque tous les théâtrès ; toutes restèrent fermées devant elle ; on semblait ne pas croire à ses nouvelles dispositions.

M . Henri Vachot, directeur du théâtre de Versailles, qui avait alors parmi ses artistes Castellano, Garraud, Fizelier et M"* Adorcy, fut le seul qui consentit à lui donner asile. II monta exprès pour elle Mademoiselle de Belle-Isky sans toutefois compter beaucoup sur cette épreuve. Bien lui prit pourtant de la tenter ; car Suzanne se distingua tellement dans le rôle de Gebrielle que la pièce, toute connue qu'elle était, fut jouée cinq fois de suite devant une salle comble.

Ayant entendu parler de son succès, M. Charles Desnoyers, qui dirigeait l'Ambigu, finit par lui accorder, mais comme une grande f.iveur, un début à«son théâtre, dans Jean le Cocher.

Elle y joua trois fois, sous le nom de Suzanne Didier» le rôle créé par M"** Emilie Guyon.

Les préliminaires de cet essai furent pK ins de déboires

SUZANNE LAGIER Ut

et d iocertitudes pour la pauvre jeune fille I Celait à qui ne l'aiderait point ; pas de raccords, pas de conseils. On la fît s'habiller dans une petite loge sale, humide, sans feu ; les costumes ne lui allaient pas. Dans un moment de désespoir, pour qu'on eût moins de peine à la coiffer, elle fit couper sa magnifique chevelure, dont elle est avec taut de raison si fiëre. Pour comble' de malheur, c'était ce soirlà qu'on commençait à essayer de supprimer la claque. Eh bien ! Suzanne, avec cette force de volonté qui fait d'elle une artiste à part, triompha de la malchance : elle trouva des effets nouveaux et fut chaleureusement applaudie.

Son engagement fut le résultat de cette soirée ; elle retourna quelque temps à Versailles et revint à TAmbigu où ellg joua successivement la Tour de Londres^ VEspion du grand monde et la Servante.

Elle passa ensuite à la Gaité oii nous l'avons vue dans la Fausse adultère^ le Père aux écus et les Fiancés d'A /bano, et de là elle entra à la Porte-Saint-Martin, où elle se fit très-justement remarquer, d'abord dans les Étapes de la gloire y puis, en 1859, dans la Tireuse de cartes ; au mois d'avril 1860, dans l'infortuné Roi des îles et enfin dans le rôle de Léona, de la Closerie des genêts.

Vers la fin de 1859, elle avait repris au même théâtre celui de la duchesse de Nevers, de la reine Margot.

Quand elle entrait en scène, on aurait cru voir s^âvaocer un portrait du Louvre détaché de son cadre.

M. Montigny,dès ce moment, l'avait engagécauGymnase.

Ses débuts ne devaient avoir lieu qu'au mois de janvier 1861 : elle mit à profit ses loisirs en jouant à l'Ambigu, vers le milieu de 1860, le rôle excentrique de la Bacchanale, dans le Juif-Errant. Elle y peignit admirablement l'insouciance de la folle fille et sut s'y montrer très-émouvante et très-dramatique.

Sa danse était vertigineuse; c'était imprévu, original, passionné. Rigolboche était désespérée : elle n'avait pas compris qu'on pût rehausser à ce point ces entrechats de bacchante.

Enfin, elle débuta au Gymnase le 16 janvier 1861, dans la Famille de Puiméné ; elle n*était nullement déplacée sur cette scène élégante, mais sa nature n*y avait pas ses coudées franches; elle ne tarda pas à la quitter.

M™' Rose Chéri lui avait fait le plus bienveillant accueil : les soi-disant amies de Suzanne étaient impatientes de savoir comment la recevrait la regrettée directrice : elles craignaient que ses allures sans façon et un peu garçonnières ne l'eilarouchassent : elle Tespéraient plutôt, mais il n'en f&t rien. « On ne trouve d'indulgence que chez les honnêtes femmes ! » leur répondit malicieusement Suzanne, quelques jours après ses débuts.

Bocage allait jouer la Tour de Wesle à Belleville ; ce fut ]y|iie Lagier qui, à ses côtés, interpréta le rôle de Marguerite ; on sait quel talent elle y déploya. A la dernière répétition Bocage tout ému Tembrassa ; c Merci, Mademoiselle, lui dit-il, vous m'avez rajeuni de trente ans, j'ai cru répéter avec Georges I »

Elle joua ensuite Chonchon, de la Grâce de DieUj au mois de janvier suivant, à la Porte Saint-Martin ; on ne pouvait être plus gaie, plus verveuse,plus amusante qu*elle.

A la fin de 1863, elle a rempli au même théâtre le rôle de la duchesse d'Etampes, dans Benvenuto Cellini, qu'elle avait appris en vingt-quatre heures, et, dans la Jeunesse des Mousquetaires, elle a personnifié avec un grand art et une incontestable vérité cette sirène enchanteresse, ce serpent fascinateur qu'on appelle simplement Milady.

Le Théâtre du Chatelet, usant des privilèges de la Compagnie Nantaise, l'a, à son tour, appelée pour interpréter dans la jeunesse du roi Henriy le rôle de Jeanne d'Albret dont elle s'est magistralement acquittée.

Suzanne Lagier parle le russe, l'italien et l'allemand ; en cette première langue même elle a joué la Fille terrible^ à Saint-Pétersbourg.

C'est une musicienne d'une réelle valeur : sa ronde du Printemps et sa polka des BiCbeurs sont devenues populaires. C'est vif et on ne peut plus joli.

Elle a fait représenter aux Bouffes parisiens JupUer et Léda.nne agréable composition mélodique et mythologique.

Elle^a un goût exquis : elle a fait souvent , pour un petit théâtre des boulevards , des dessins de costumes très-frais et très-gracieux.^

C'est ce qu'on appelle une bonne fille : elle a, comme on dit, le cœur sur la main.

Elle a fait beaucoup de bien et partant beaucoup d'ingrijts.

— La petite X... me déteste, nous disait-elle un jour.

— Et pourquoi ?

— Oh ! ce n'est pas étonnant, nous répondit-elle tout naïvement, je l'ai nourrie pendant Irois mois. Elle n'a jamais pu me pardonner cela I '

Suzanne Lagier a de l'esprit à revendre : ses motfj ont cours. Si jamais Tidée lui prenait d'entrer au Figaro, il est probable que M. de Villemessant s'en frotterait les mains.

N*a-t-elle pas du reste été rédactrice en chef d'un journal !

Elle lit beaucoup et avec fruit : elle étudie sérieusement.

Son talent est multiple : Chonchon et Marguerite de Bourgogne ne se ressemblent pas plus que Robert-Macaire et Ruy-Blas.

SrZANNE LAT.IKH ti-%

Pour elle le Théâtre-Français et le Gymnase sont trop guindés et elle a trop de finesse pour les exagérations du gros mélodrame.

C'est au Vaudeville surtout — si jamais elle y est appelée — qu'elle sera reine : elle y apportera et cette expansion qui* faisait Ghonchon si rieuse et ces beaux (Mans qui ont fait Marguerite si terrible.

En attendant, elle chante, elle joue des chansonnettes à l'Eldorado, oii elle gagne des sommes folles I...

M*"' Marie Laurent, à prient que M"» Dorval esl morte et que M"*'Guyon s'étiole — artisliquement (larlant — au Théâtre-Français, M"« Marie Laurent est la seule artiste qui puisse jouer le drame au boulevard; elle en est le pilier inébranlable, et c'est la pierre sur laquelle bâtissent journellement MM. d'Erinery et consorts. Que de larmes déjà elle a versées, à la Porte-Saint-Mdrtin et à TAmbigu, sur son enfant perdu, et que de fois elle a été, pendant toute la soirée, cette mère infortunée, dont la croi.x révélatrice amenait un dénoûment ressassé !...

On demandait un jour à M™' Laurent à quel âge elle avait commencé à jouer.

— Je ne me souviens pas d'avoir jamais commencé 1 répondit-elle, et c'était vrai.

La famille des Luguet a bien mérité du théâtre; elle est nombreuse, et tout le monde, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, y a joué la comédie.

Ni hommes, ni femmes — tous artistes!...

M. Alliouzde Luguet — gentilhomme périgourdin, rien que cela! — avait eu de sa femme, une cantatrice démérite, douze enfanta, ni plus ni moins — mais tous garçons. Pas le moindre jupon k la clef. C'était désolant, en- vérité!

Mais M™' Luguet n'avait pas dit son dernier mot, et, le 23 juin 1826, à Tulle, son demi- quarteron de mioches se compléta par une petite fille, qui fut le n^ 1 de la deuxième série, Valpha de la seconde douzaine, laquelle heureusement s*arrêta au quart.

La nouvelle-née reçut les prénoms de Marie-Thérèse, et en outre, vu la circonstance, le surnom de Désirée.

Gomme presque tous les enfants de la balle, à peine sut-elle parler qu'on la fit monter sur la scène.

A trois ans, elle n'en était déjà plus k son premier début. C'est si commode pour un directeur que d'avoir dans sa troupe des pères de famille qui peuvent, quand il y a lieu, approvisionner au rabais son théâtre de victimes innocentes et persécutées !

Une fois, la petite Luguet eut, dans nous ne savons plus quel mélodrame de Guilbert de Pixérécourt, à répondre à cette question :

— Enfant, quel est ton père î

C'était seulement le nom de ce p^^e qu'elle avait à dire, et Ton fut bien longtemps à le lui apprendre ; c'était sans doute un de ces noms baroques forgés par une imagination ambitieuse.

Le soir de la représentation arrivé, Marie Luguel,quon a mise en vedette sur l'affiehe, entre en scène.

On Tapplaudit.

Le traître, d'une voix tonnante, lui adresse alors l'insidieuse demande.

L*enfant hésite une seconde, et puis voilà qu'elle répond en riant :

— Papa? eh bien ! c'est M. Luguet I,..

Elle n'avait pas alors plus de six ans.

Une autre fois, Martin, — le Batty de ce temps-là, vint avec toute sa ménagerie donner des représentations sur le théâtre de province oîi elle se trouvait alors avec ses parents.

C*était une temble troupe que celle de cet imprésario de bétes féroces, et bien autrement encore difScile à diriger qu'une troupe d'artistes dramatiques.

On y remarquait surtout avec horreur un affreux serpent à tête plate, qui, dans les Lions de Mysore, un drame ad hoc, avait à s'enrouler autoui' d'un mannequin représentant un enfant. Marie assistait aux répétitions et

enviait le sort du mannequin. Elle demanda son rôle à cor et à cris... On le lui refusa.

— Je veux jouer Tenfant qui a un serpent, moi, nà! s'écria-t-elle avec tant de sanglots, qu'on finit par lui céder.

Il y eut ce soir-là dans la salle un beau succès de terreur ; quant au reptile, il eut beaucoup d'égards pour sa courageuse partenaire, et tous deux se partagèrent les applaudissements de la foule.

— Comment! disaii un jour quelqu'un à Marie Laurent, vous avez eu cette vilaine bête-là autour du cou ?

— Certainement ! fépliqua-t-elle, ce fut mon premier boa!

Elle joua ensuite plusieurs rôles de Léontine Fay et Ton fit le meilleur accueil du monde à sa mutinerie et à sa gentillesse.

Elle suivit ses parents à Amiens, puis à Dunkerque.

En quittant cette dernière ville, au mois de mai 1835, ' elle avait le cœur bien gros.

— Voyons !... console-toi, lui dit son directeur; tu reviendras ici, je te le promets, tu verras !

,— Oui, monsieur Berteché, répondit-elle avec conviction ; oui, mais je n'y reviendrai qu'en représentations ! Elle croyait, vous le voyez, fermement à son avenir, et elle avait raison.

Après être restée quelques années sans jouer, sans même aller au spectacle, elle fut engagée «^ Genève en qualité de deuxième amoureuse et aux appointements de 3S francs par mois.

Elle y débuta dans le rôle d'EoIin, le petit lutin court* vêtu de la Fille de VAir.

L'année suivante, elle créa, au théâtre des Arts, de Rouen, avec un grand succès — son premier véritablement — une pièce du cru, Un Hidalgo du temps d7«abelle, que l'auteur, nn*M. Cocatrix quelconque, eut même la galanterie de lui dédier.

Elle entra après au Théâtre-Français de la même ville, et y joua Virginie dans le drame tiré de l'idylle de Bernardin de Saint-Pierre, ayant pour partenaire, dans le rôle de Paul, son frère Henri.

A cette époque — c'était vers 1840 — M"»^ Luguet fui appelée à l'Opéra-Gomique pour y remplacer M"* Boulanger. Marie accompagna sa mère et fut présentée à M. Delestre-Poirson, directeur du Gymnase.

Il avait pressenti Rachel, il devina M"** Laurent :

'— Vous avez beaucoup de talent, lui dit-il après l'avoir entendue dans les Premières amours, mais vous étoufferiez dans mon théâtre ; ce qu'il vous faut, à vous, c'est rOdéon !

Et Marie Luguet s'en alla tout droit, bras dessus bras

dessous avec son frère René, frapper à la porte des Variétés.

M. Nestor Roqueplan y régnait alors.

Une fois en sa présence, la jeune fille se débarrasse de son châle et de son chapeau et se met en devoir d'attaquer une des plus ronflantes tirades de V Hidalgo du temps dlsabelle.

Mais M. Roqueplan l'arrête ; il a assez de cette élucubration provinciale , il veut autre chose, et on lui propose la Marraine.

Il accepte ; René donne la réphque à sa sœur, et Taudition va son train.

Mais voilà que tout à coup M. Roqueplan s'agite d'un air inquiet sur son fauteuil directorial et dirige obstinément son inséparable lorgnon sur la tête de la postulante.

Enfin, il n'y peut plus tenir :

— Ah ! çà ! s'écrie-l-il, qu'est-ce que vous avez donc-là, mademoiselle?

— Mais, monsieur, ce sont mes cheveux 1

— Impossible !

— Voyez plutôt !

— C'est ma foi vrai!... Étrange en vérité, bien étrange I . . . Allons, continuez !

Mais au bout d'un instant, nouvelle interruption :

— Mademoiselle ?

— Monsieur !

— Étes-vous bien sûre que ce n^est pas une perruque que vous avez ?

— Assurément I

— C'est curieux vraiment... Quelle chevelure!... Une véritable forêt vierge 1 Mais il faut pratiquer là-dedans des coupes savantes... Allez chez le coiffeur, mademoiselle; vous reviendrez après !

Et il la congédia ; il n'avait pu comprendre ses cheveux.

Quant à elle, elle se garda bien d'aller chez le coiffeur; mais elle ne revint pas chez M. Roqueplan.

Marie Luguet, après ces déboires, prit le parti de retourner en province.

Engagée à Toulouse comme deuxième amoureuse seulement, Marie Laurent n'en joua pas moins Madeleine, la Grâce de Dieu et Dix ans de la vie d'une femme.

Elle y chanta même Topera et Topéra-comique , le Puits d'ammir, entre autres, et Hedwige, de Guillaume Tell; sa voix était fort agréable, et il n'y a pas longtemps encore que, dans un drame quelconque de l'Ambigu, elle nous en a montré un fort joli échantillon.

En 1849, Bocage vint à Toulouse donner quelques représentations : c'était au moment du choléra. Un jour

qu'on devait jouer Lucrèce, le fléau s'acharna sur Tactrice chargée du rôle de Tullie : partant, grand émoi et grand embarras.

Mais Marie Luguet sauva la situation ; elle apprit le rôle à la hâte et Tinterpréta de façon à se faire remarquer par le célèbre artiste.

Elle joua aussi avec lui la Tour de Nesle, et peu à peu elle se fit une réputation qui ne tarda pas à dépasser les murs de la ville et à se répandre en France, voire même à l'étranger ; car un directeur de Bruxelles vint tout exprès la voir jouer et s'empressa de l'attacher à son théâtre.

Ce fut à Bruxelles qu'elle épousa Laurent, le charmant baryton, qui chantait alors au théâtre de la Monnaie el qui depuis a brillé au Théâtre-Lyrique.

Elle créa, en Belgique, Marie-Jeanne, et, à cette occasion, elle écrivit à M™'' Dorval, la créatrice, pour la prier de lui indiquer quelques effets de son rôle.

y[me £)opval lui répondit par ce simple et laconique

billet :

« Ma chère enfant,

« Le rôle a six cents lignes et six cents effets. Venez me voir, je vous le jouerai. »

M"^* Laurent n'en fait ni une ni deux : elle accourt à Paris, elle arrive le soir, va sur-le-champ trouver Mane Dorval, cause avec elle jusqu'à quatre heures du m^itin.

MARIE LAI HENT ir>3

reprend le chemin de fer, revient à Bruxelles, saute du débarcadère h sa loge, s'habille et joue, encore tout inspirée des conseils de la grande artiste.

Son succès fut énorme. Couderc, qui était dans la salle, pleurait comme une biche des plus sensibles.

La Belgique enfin la rendit à la France ; elle alla à Lille et de Lille à Marseille, avec sa mère, oh elle fit fureur dans Marie-Jeanne et dans Madeleine,

De là elle vint à Paris, c» au commencement de 1847, M. Vizentini lui fit signer un engagement pour TOdéon.

Elle y débuta dans une tragédie de M. Jules Btijet, Isabelle de Castille,

Elle joua ensuite Clotildey de Frédéric Soulié, et Mademoiselle de Belle-lsky et créa avec une poésie charmante le rôle de Méganire, dans la Fille d'Eschyle, une étude antique d Autran, représentée sous la direction de Bocage.

Elle joua aussi PhMre avec une réelle conviction.

Elle aborda ensuite résolument le personnage d'Adèle, dans Anto7iy, où M"'^ Dorval avait laissé de si beaux souvenirs. Bien des gens, voyant le talent déployé par la nouvelle venue, s'imaginaient qu'il devait y avoir rivalité entre les deux artistes et par conséquent un peu de jalousie, surtout de la part de M°»' Dorval ; celle-ci , un soir de première représentation, fut à son entrée dans une loge découverte, accueillie par des applaudissements

i56 MARIE LAURENT^

frénétiques ; aussitôt, par un mouvement spontané et avec un de ces gestes pleins de cette gracieuse brusquerie qui lui allait si bien, elle tendit la main à unp jeune femme qui se tenait modestement derrière elle et qui n'étaitaulre que M™' Laurent, et, toute souriante, la présenta au public.

Depuis cette époque, son talent consacré si brillamment, ne fit que croître et embellir.

Elle joua successivement à TOdéon Aspasie, du Diogène, de Félix Pyat ; la Vasantazina, du Chariot d'enfant^ un drame indien de Méry et de Gérard de Nerval ; le Testament d'un garçon ; le Martyre de Yivia, de Reboul, le boulanger-poëte ; les Contes d'Hoffmann, de MM. Jules Barbier et Michel Carré, où elle donna aux diverses physionomies d'Olympia, d'Antonia et de Juliettale cachet qui leur convenait.

Tous ces éclatants précédents engagèrent M"" Geoi^e Sand à écrire un rôle pour elle, celui de Madeleine, dans François le Champi^ et elle n'eut pas à s'en repentir, oar voici le jugement qu'elle porte sur elle dans la préface de sa pièce :

« M"' Laurent a créé le type de la femme honnête et bonne, de la mère k la fois austère et tendre ; jamais on n*a moins joué un r61e, jamais on ne l'a mieux fait sentir. »

Au mois de novembre 1851, elle quitta la rive gauche pour la rive droite et elle entra à la Porte-Saint-Martin,

OÙ elie conquit sa popularité tour à tour avec r Imagier de Harlem, la Poissarde et les Nuits de la Seine.

Elle alla, après, à l'Ambigu créer la Prière des Naufragés ; mais Alexandre Dumas lui demanda deVevenir à la Porte-Saint-Martin jouer Cassandre dans lOrestie. Elle accepta avec empressement, et, dans cette œuvre magistrale, elle donna à la prophétesse toute son inspiration et s'y révéla conîme tragédienne du meilleur aloi. Le Fils de la Nuit^ les Mères repenties^ le Naufrage de La Peyrousey la Voie sacrée vinrent après.

Puis, un beau jour, M. Marc Foumier la fit venir dans son cabinet et lui demanda quelques renseignements indiscrets qui l'interloquèrent* un peu, et d'oii il résulta que son directeur voulait savoir si elle pourrait, au besoin, porter le costume d*homme et la culotte courte.

Elle répondit affirmativement. Mais M. Marc Fournier, ne la croyant pas sur parole, voulut avoir des preuves et il l'envoya au magasin des costumes.

Là, M"® Laurent, fort intriguée de cette investigation, revêtit un pourpoint moyen-âge , enfourcha une culotte régence , mit sur son épaule un manteau Louis XIII et sur son front un toquet du temps de Henri III, et revii.i ainsi affublée dans le cabinet du directeur.

M. Marc Fournier la regarda attentivement de la tète aux pieds; et, satisfait de son examen, lui déclara qu*ell

158 MARIE LAl'REiNT

jouerait le rôle de Jack Sheppard dans les Chevaliers du

Brouillard, que Ton allait répéter.

On se souvient de la vogue qu'elle eut dans cette pièce :

elle fit, comme on dit, courir tout Paris. Il y avait un peu

de tout dans son rôle, de la gymnastique môme, de Téqui-

tation et de Tescrime .

Elle l'avait répété autant au manège Pellier qu'au

^théâtre, et DesbaroUes lui avait donné des leçons d'armes.

Elle avait une scène à jouer en femme : eh bien! elle paraissait tout embarassée sous les vêtements de son sexe.

Déjà, du reste, elle avait failli jouer un travesti, d lequel, grand Dieu!... Mépliistophélès dans Faust, un rôle qui fut créé par Rouvière.

Heureusement, des raisons toutes... maternelles lui interdirent cette échauffourée.

Les Chevaliers du Brouillard furent joués deux cenls fois et plus : elle se dédommagea de cette fatigue en épousant son camarade Desrieux

Une remarque à ce sujet. Marie Laurent, dans toute s;i carrière artistique, n'a jamais été connue sous son véritable nom. Elle est pour tout le monde M°® Luguet, veuve Laurent, femme Desrieux, tandis que vérilablemenl ses noms sont Marie AlUouz de Luguet, veuve Quiileveré, femme Bénite.

Après vint la Tireuse de cartes ; puis M. de Ghilly Tenleva à son collègue et voisin, et elle créa à l'Ambigu le rôle de François lesBas-Bleus, destiné primitivement, à Mélingue, la Bouquetière des Innocents^ les Mystères du Temple, la Sorcière, V Aïeule, Rocambole, VOuvrière ' de Londres, la Voleuse d'enfants et les Amours de Paris.

Voilà ou en est aujourd'hui le bilan dramatique de M""® Laurent, et elle n'est pas au bout de ses succès : elle est jeune encore, dans le plein épanouissement de sa force et de son talent.

Il y a encore de beaux soirs pour M. Dennery !...

Une fois on a vu M™*" Laurent au Vaudeville dans la Marâtre — qu'elle avait apprise en quinze jours — et dans les Mères repenties, et, pour notre part, nous avons fort regretté qu'elle ne fût que de passage à ce théâtre : il y a dans sa nature et dans son jeu des délicatesses qui auraient été fort appréciées place de la Bourse, niais qu'il lui a été donné trop peu souvent de montrer au boulevard, oîi on lui demande avant tout des cris, des sanglots, de l'émotion et de la vigueur : aussi, là, s'en donne-telle à cœur-joie : le public en a bien pour son argent.

« Marie Laurent a le teint bistré, a dit un critique, les traits d'une robustesse virile, la voix rauque et les allures d'un fauve en cage. »

Nous ajouterons, nous, que son taleat est à double tran-

chant; elle séduit et elle terrifie; ses yeux sont, selon qu'elle le veut, pleins de haine et de douceur; elle aie sourire tour à tour de Tamante ou de la mère ; elle sait rugiret supplier, pleurer ou maudire.

Dans Ta Bouquetière des Innocents, n'était-elle point ravissante d'expansion en marchande de fleurs et sinistre ' au possible sous les vêtements de Léonora Galigaï 1 Dans la Poissarde, c'était bien là la commerçante sans façon, un peu '« forte en gueule, » bonne femme, toute ronde et le cœur sur la main. Et quand, en 18So, elle a joué Trente ans ou la Vie d'un joueur, à l'Ambigu, quelle admirable partenaire c'était pour Frédérick-Lemaître ! Et comme elle était inspirée dans la prophétesse de VOrestie, et comme son amour maternel illuminait le Fils de la nuit et la Tireuse de cartes !

Elle a les intonations justes, le geste ample, le cri vrai; elle a du cœur et aussi cette qualité que réclame le drame ; la force.

A la ville, cette femme qui, à la scène, semble si inapétueuse, est douce, calme, rangée, aimant son intérieur, adorant ses enfants ; elle en a trois, dont une charmante petite fille, issue de son mariage avec Desrieux.

Elle ne gagne pas tant encore qu'on pourrait le croire à voir le mal qu'elle se donne et la tâche fatigante qu'elle a à remplir: aussi emploie-t-elle courageusement ses

congés à aller joner en province, oh les ovations les plus brillantes ne lui font jamais défaut.

Elle aime le spectacle; jamais elle ne manque d'y aller la veille du jour où elle doit créer un rôle : elle prétend c^ue cela lui donne une certaine émulation.

Elle est partout fort estimée ; sa vie privée n*a jamais donné prise aux médisances, et on Ta toujours respectée, parce qu'elle l'a toujours faite respectable.

Tous ses parents sont ses amis. Henri Luguet, ^ le brave Grillon de la Belle Gabrielle, un auteur dramatique même — René Luguet, le joyeux comédien du Palais- Royal, professeur à ses heures — et M. Eugène Luguet, qu'on a vu au Gymnase, sont ses frères, et M""* Luguet- Vigne, applaudie au Ghâtelet, est sa sœur.

M"*' Laurent-Desrieux, — Marie Laurent plutôt, c'est le titre sous lequel on connaît davantage la populaire artiste — habite l'Ile Saint-Denis une partie de Tannée : elle raffole de la campagne. G'est sans doute parce que le calme et la verdure, le chant dçs oiseaux et le murmure des feuilles la reposent agréablement des noirceurs des drames dont le soir elle est l'héroïne acclamée.

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