‹ Les actrices de ParisChapitre 14 sur 25 · CHRISTINE NILSSON SOI · texte numérisé non relu

CHRISTINE NILSSON SOI

— on renvoya à Stockholm, chez un compositeur, M. Frantz Berwald, qui lui apprit la musique et trouva en elle une nature admirablement préparée à ses leçons.

D'après une correspondance parisienne adressée au Dagblad^ de Copenhague, par M. Robert Wall, il parait que l'enfance de M"* Nilsson a été émaillée d'accidents qui ont mis plus d'une fois ses jours en danger, ce qui ne Tempéche pas de fort bien se porler à présent.

Un jour, elle fut .atteinte à la tête par le sabot ferré d'une paysanne ; le choc faillit lui faire perdre le nez et, depuis cette époque, elle n'a pas le même profil à droite qu'à gauche.

Une autre fois — elle avait huit ans — elle lutta avec un de ses camarades à qui fendrait le plus de bois ; voyant qu'elle allait être distancée en célérité dans ce steeple-chase d'un nouveau genre, elle plaça résolument la main sur le billot et dit au petit garçon : « Assez ! je ne veux plus que tu frappes ! » Mais l'enfant laissa retomber la hache, et Christine eut l'annulaii^ de la main gauche presque entièrement tranché.

Après la main, le pied : son père, qui était allé demeurer près de Christianstadt, l'avait chargée de « donner la pâture » aux cochons de lait ; un matin, en allant à la basse-cour, elle marcha sur une faux, tomba et se fit une large entaille au-dessus de la cheville. Le père Nilsson,

iOï CHRISTINE NILSSON

pour arrêter l'hémorragie, ne trouva rien de mieux à faire que de courit, à perdre haleine, jusqu'à la limite du domaine, dont dépendait la ferme : c'était un remède accrédité dans le pays, et — ce qui est plus extraordinaire -^ il eut un plein succès.

Vous allez voir que le récit de cette vie étrange va finir par nous rendre superstitieux. ,

Dès que son éducation musicale fut terminée, on dot

songer à l'envoyer à Paris. Avant son départ, un concert fut organisé à. son bénéfice; la Cour y assista et notre héroïne fut acclamée.

Elle fut, à Paris, confiée aux soins d'une famille alliée à celle de Pons, le célèbre maître d'armes, et on la remit entre les mains de M. François Wartel, un professeur émerite, qui de la cantatrice a fait une artiste.

C'est le !27 octobre 1864 que M"* Niisson a débuté au Théâtre Lyrique, dans Violetta ; elle n'avait guère plus de dix-neuf ans.

Il n'y a pas assez longtemps de cela pour que vous ayez oublié les applaudissements qui l'ont accueillie.

Elle a joué ensuite la Flûte enchantée et Martha ; même succès, bien entendu.

M"' Niisson, si elle n'avait pas cette voix merveilleuse, pourrait se cramponner à d'autres branches artistiques : elle sculpte aussi, d'instinct, sans avoir jamais appris ; il

CHRISTINE MLSSON iO:i

nous souvient qu'elle a ciselé autrefois tout un mobiliernain que lui avait demandé la petite princesse royale de Suède

Et... et Je n'ai plus rien à vous dire sur la jeune étoile, si ce n'est qu'elle touche une trentaine de mille francs par an.

 Taveuir le soin de continuer cette biographie !

ADELE PAGE

Les Bordelais se rappellent encore avec plaisir un artiste méridional du nom de Chateaufort, qu'ils ont applaudi pendant une vingtaine d*années.

Il chantait les seconds ténors d*une assez jolie façon , et sa femme jouait les amoureuses.

Le jeune ménage s'enrichit un beau matin d'une délicieuse petite fille qui reçut en naissant le seul prénom d'Âdële. Hélis ! Il y a bien de cela quarante et quelques années.

Chateaufort s'appelait Page de son véritable nom.

Et l'enfant devint Adèle Page.

Oui, elle est de Bordeaux ; elle est gasconne, cette reine de beauté, dont Tétoile ne s'est pas encore voilée, dont réclat n'a pu encore se ternir, et le soleil du Midi a illuminé son regard d'un de ses rayons étincelants.

On lui donna de Tinstruction, et jamais il ne vint à l'idée de ses parents d'en faire une actrice.

Bien au contraire, au moment de sa première communion, la petite Adèle se mit en tête d'entrer au couvent ; elle voulait à toute force être religieuse et pas autre chose.

Mais ses bonnes résolutions ne tardèrent pas à faiblir. Le démon du théâtre guettait sa proie : il s'en rendit maître.

M"® Page parut pour la première fois sur la scène dans un petit théâtre de société des environs de Bordeaux : on jouait le Philtre champenois, et on lui avait confié le rôle de la petite fille... Mais, hélas ! à peine fut-elle en vue du public que la peur la prit ; elle se mit à pleurer et s'enfuit au plus vite, sans qu'on pût venir à bout de lui faire continuer son rôle.

Après qu'elle eut joué encore quelquefois , ce grand effroi se calma peu à peu, si bien que sa mère — qui l'aidait de ses conseils t- la jugea bientôt capable d'accepter un engagement pour Lyon.

Elle avait treize ans alors environ; dans cette xille, elle tint fort bien l'emploi d'ingénuité et se fit remarquer d'Arnal qui y vint en représentations.

Arnal l'engagea à venir à Paris et son intervention la fit entrer au Vaudeville.

A sa vue, l'on s'extasia, et il y avait de quoi vraiment.

Elle avait un genre de beauti^ qui plaisait à tout le monde et un talent des plus gracieux.

C'était une rude atteinte portée à la réputation de M"**

Doche, alors dans toute sa vogue.

Deux camps se formèrent : le publia se divisa en Pagis-tes et en Dochistes, et la lutte des Guelfes et des Gibelins

eut son diminutif.

Qui remporta ? nous ne saurions le dire! Mais nous croyons que chacun des deux parlis put s'attribuer la victoire.

Nous avons omis de noter qu'en 1841 elle avait joué à Brest Marie, de la Grâce de Dieu, à côté de Lassagne qui remplissait le rôle de Pierrot.

Huit mois après son entrée au Vaudeville, rintendance du théâtre de Saint-Pétersbourg paya le dédit de M"* Page — qui était de 15,000 francs — et l'engagea à de gros appointements.

Elle partit donc pour la Russie, oii elle passa trois années triomphales. Le soir de la dernière représentation qu'elle y donna , la scène était littéralement autour d'elle jonchée de bouquets.

Toute l'aristocratie avait pour elle dépouillé les serres de ses palais.

De retour à Paris, M"" Page entra aux Variétés : elle y fit plusieurs créations charmantes. On la vit tour à tour

dans la Gothon de Béranger^ la Ferme de Primerose, Paris qui dort^ le Lion empaillé, la Vie de Bohême, au mois de décembre 1849, oii elle prêta tout le charme de son enjouement à la Musette de Murger, et dans les Souvenirs de jeunesse, oji, sans le chercher, elle atteignit le pathétique le plus vrai et le plus émouvant.

Du reste, il faut le dire, sa nature ne s'est jamais beaucoup plu dans les rôles en dehors : le mélancolique sied merveilleusement à ses petits airs penchés et ses yeux chantent tout un long poëme de sentiment.

Au Vaudeville, ensuite, elle joua une cinquantaine de fois la Dame aux camélias ; elle avaït le calme, la résignation, la douceur; elle ne mourait pas, elle s'endormait ; c'était une fleur qu'un souffle en passant brisait.

Ce ne fut qu'un concert de louanges danstoule la presse.

Rachel, un soir, vint assister à une de ces brillantes représentations.

« Voilà la première fois, » dit-elle à Alexandre Dumas fils, « que je vois véritablement jouer votre pièce ! »

Tous ses instincts dramatiques s'étaient subitement révélés : elle entrait résolument dans^une nouvelle voie.

Il n'y avait rien de changé pour elle ; elle n'allait avoir que des succès de plus.

Elle quitta donc les théâtres de genre pour les théâtres de drame.

Elle fouroit une splendidc carrière à TAmbigu, oii elle débuta avec éclat dans les Viveurs de Paris.

Dans le Martyre du cœur^ on la vit en petite pensionnaire, jolie comme les amours, suave et toute sympathique.

Elle joua M"® de Pomj>adour — un véritable pastel de Latour — dans Fanfan la Tulipe^ et s'y montra comédienne accomplie, surtout dans cette adorable scène des pommes, où Mélinguc lui servait de partenaire.

Nous la trouvons encore dans les Mousquetaires, le Marchand de coco, les Sept châteaux du roi de Bohême et enfin dans les Beaux messieurs de Éois-Doré. ^

Elle a joué aussi, dans la Sirène de Paris, un rôle travesti. Le charmant petit cavalier que c'était là !... Quelle désinvolture I quelle élégance !...

N'oublions pas non plus son séjour à la Porte-Saint- Martin où elle parut dans le Fils de la Nuit, le Sang mêlé et la Boulangère a des écus, et où elle créa si magnifiquement la Belle Gabrielle, et mentionnons aussi une courte apparition qu'elle fit au théâtre impérial du Cirque dans les rôles de M"* de la Vallière, du Prisoimier de la Bastille, et de Gulnare, des Massacres de Syrie,

Après avoir joué un peu — en représentations — à la Gaîté, dans la reprise de la Belle Gabrielle, elle fut engagée pour trois ans à l'Ambigu à do très beaux appointe-

ne ADÈLE PAGE

ments et y créa des rôles importants dans V Aïeule^ le Mangeur de f^r et les Amours de Paris.

C'est tous pour le moment!.. .

M"** Page est femme du monde, femme spirituelle ; les lettres qu'elle échangea, à propos de la Vie en rose, avec M"** Doche sont de petits chefs-d'œuvre de style et de finesse.

Elle mène aujourd'hui une vie tranquille, retirée même. Ses juvéniles as{Hrations vei's le cloitre lui ont laissé dans 1 e cœur un fond de religion sincère.

Cet air comme il faut qu'elle a à la scène, on le retrouve à la ville : sa vie est solitaire; elle la passe tranquillement aux côtés de sa mère, pendant que son père, tient encore en province l'emploi des Laruette.

A quinze ans et demi, elle a épousé M. Mercier, qui n'avait que vingt ans et était chef d'orchestre d'une troupe que dirigeait M. Chateaufort.

Elle est douce à ses camarades et compatissante pour toutes les infortunes : on nous raconte plusieurs de ses bonnes actions ; nous zie les citerons point pour ne |)as effaroucher sa modestie.

Du reste, on nous croira sans peine ; car si les yeux sont le miroir de l'âme, les siens font bien augurer de l'âme qui s'y reflète et les anime.

Donnons lui des roses à pleines mains, à cette brune enfant!...

Il faut pourtant que je vous parle d'elle, quoiqu'on en ait déjà tant parlé que je ne sais vraiment plus ce qui me reste à vous en dire...

Vous ferai-je son éloge? il est dans toutes les bouches. Vous vantcrai-je sa l)eauté? elle est dans tous les yeux — son lalent? le souvenir en est gravé dans tous les cœurs...

C'est le 19 février 1843 qu'est née, à Madrid, — sous le beau ciel de l'Espagne, — Adelina-Maria Patti.

J'ai sous les yeux son acte de baptême copié de l'original par le S'' D. Pedro Alba, vicaire de l'église Saint- Louis, à Madrid : voici cette pièce curieuse.

Extrait du Livre XLII des baptêmes^ folio 153, verso,

— « Dans la ville de Madrid ^ môme province , le « 8 avril 1843 : moi, D. José Losada, vicaire de l'Église « paroissiale de Saint-Louis, j'ai baptisé solennellement « une jeune fille, née à quatre heures de l'après-midi du « 19 février dernier, fille légitime de D. Salvador Palli, « professeur de musique, né à Catane en Sicile, et de D. a Gatarina Ghiesa, née à Rome; étant aïeux paternels D. « Pedro et D. Conceptione Madrino, nés à Catane, et maa teriiels D. Juan, de Venise, et D. Luisa Caselli de Ma- « rino, dans les États pontificaux^ On lui donne les noms «c de Âdela, Juana, Maria. Les parrains furent D. José « Sinico, de Venise, professeur de musique, et son épouse, « D. Rosa Manara Sinico, de Crémone en Lombardie, aux- « quels je fis connaître la parenté spirituelle, ainsi que « les obligations qui en découlent : furent témoins, Juliao « Hueza et Gaziano Garcia, de Madrid, sacristains de cette « église.

En foi de quoi j'ai rédigé et légalisé le présent acte le 8 avril.

Signé: José Losada.

Son père, Salvador Palti, était ténor et, en même temps, professeur de chant, et sa mère s'est fait une belle repu-

tation comme soprano dans le monde musical, où elle est connue sous le nom de la « Catarina Barilli. h Ils avaient amassé une grande fortune et, cinq on six ans apr^s la naissance de la future c diva », M. Patti se mit à la ttMo d*une troupe italienne d'opéra, et partit pour les États-Unis ok un théâtre avait été bâti tout exprès pour lui : il le dirigea avec éclat pendant plusieurs années; mais il parait que le résultat pécuniaire ne fut ntîanmoins pas très-fructueux, caria famille, un beau matin, se réveilla à peu près totalement ruinée. M. Patti abdiqua alors ses fonctions directoriales pour se consacrer uniquement à Tédu-

calion de ses trois filles , Aurélia, Carlotta et Adelina.

Celle-ci surtout faisait pressentir déjîi ce qu'elle devait être : souvent même sa mère la grondait de ce qu'elle avait pris l'habitude de demander en chantant tout ce dont elle avait besoin.

C'était un concert continuel, un gazouillement intarissable.

— Et aux observations qui lui étaient faites : t Chère maman, » répondait le baby : « ne vous fâchez pas ! si vous saviez combien il m'est difficile de parler, et il m'est si facile de chanter ! »

Je traduis le fait de Tanglais, il en vaut bien la peine.

La Patti fit sa première apparition en public, à un concert de bienfaisance, donné à New York en 1851, et dans

lequel chantait M"*' Bosio ; celle-ci, après l'avoir entendue, Terabrassa avec effusion. ,

A partir de cette époque, elle chanta souvent et elle était déjà tout un émerveillement.

Seulenfcnt, elle avait beau grandir, elle n'en était pas moins toujours enfant et sa poupée ne la quittait jamais.

Elle remportait toujours dans les concerts où elle devait paraître : un jour même, elle se mit fort en colère, et il y avait bien de quoi ; figurez- vous, en effet, que son professeur, Maurice Strakosh, ne voulait pas qu'elle vint en scène avec sa poupée.

Inutile de dire qu'il fallut finir par consentir à son caprice.

Une autre fois, elle avait chanté avec un succès foraiidable, et la salle menaçait de crouler sous les trépignements des spectateurs ravis. Vous croyez qu'elle s émut de ces ovations... Ahl bien oui!... Mais, avisant dans une loge de face un bel enfant, dont la figure probablcnu'nt lui plut : « Veux-tu venir jouer avec moi ! » lui cria-t-elle de sa voix la plus harmonieuse, « j'ai une bien belle poupée à te montrer! »

Oh ! les poupées, c'était sa vie, à elle, et tenez ! je ne vous répondrais point qu'elle n'en eut pas encore une dans quelque coin des coulisses, les soirs oii elle chante, à Ventadour, il Barbiere, Don Partiale pu Crispino,

ADELINA PATTI tl5

La Sontag lui prédit un soir, entre deux baisers, qu'elle serait « la plus grande chanteuse du inonde », el TAlboni rengagea vivement à venir à Paris, où elle trouverait, lui assura-t-elle, raccueil le plus enthousiaste.

Voilà deux prédictions qui se sont réalisées !

Elle parcourut les principales villes des États-Unis, du Canada et des lies des Indes occidentales, et chanta en costume, à la Havane, le duo d'i/ Barbiere avec je ne sais plus qui ; mais le public lui exprima son admiration d'une façon si bruyante qu'elle prit peur, et ne voulut plus, pour lout au monde, chanter dans ce pays tumultueux.

La première fois qu'elle joua, ce fut à-New York, le â4 novembre 1889 : elle chanta Lucia,

Voilà un premier pas qui fut suivi de bien des enjambées.

A pleines mains, donnons-lui des roses!...

A Philadelphie, à Boston, à la Nouvelle-Orléans, à la Havane, elle entassa succès sur couronnes; quelquefois même elle éclipsa le souvenir de Jenny Lind. Lors de la visite du prince de Galles au Canada, les autorités de Montréal la firent venir et lui donnèrent six mille francs pour un seul concert.

M. Strakosh organisa à Philadelphie un grand festival de nuit en Thonneur du prince ; elle y joua Marta, et il y eut des places dont les prix montèrent ce soir-là jusqu'à 60 dollars (300 fr.).

Le bruit de sa réputation ne tarda pas à franchir T Allantique et les théâtres de l'Europe commencèrent à lui faire des offres magnifiques ; ce serait le moment de vous parier d'un pont d'or, jeté sous ses pieds du nouveau monde à l'ancien ; mais je craindrais d'être taxé d'exagération.

M. Gye, Timpresario anglais, battit ses concurrents et se vit adjuger la cantatrice, qui, arrivée à Londres le l*'mai 1861, y débuta, le 14, à Covent-Garden : elle était engagée pour quatre ans aux appointements mensuels de 10,000 francs : elle ne devait chanter, chaque

année, que pendant trois mois.

Le marché n'était pas désavantageux, car M. Gye se

-trouva, après la première saison, avoir gagné un miUion: aussi fit-il à sa pensionnaire — aux œufs d'or — un cadeau représentant à lui seul la valeur de ses appointements.

Nous la retrouvons après en Hollande, en Belgique, en Allemagne.

Meyerbeer lui entend chanter le Pardon de Ploèrmel et s'enthousiasme... La foule accourt oii elle est ; son nom est synonyme de « recette. » Elle fait la fortune de quiconque l'engage, —et la sienne un peu aussi par la même occa^on.

Paris a hautement consacré sa réputation, brillamraenl fêté son talent.

LA PATTI il7

Avant qu'elle eût quitté l'hôtel de Calais, rue des Capucines, pour aller habiter la maison de Mario^ rue des Bassins, il nous souvient qu'une année le cortège du <K bœuf gras » est venu donner une sérénade sous ses fenêtres : il ne f lut pas dédaigner ces ovations vulgaires ; elles s'appellent la popularité.

Les louanges de la Patti ne sont plus à faire ; des plumes plus accréditées que la nûenne s'en sont chargées. Si pourtant vous tenez à connaître sur elle mon opinion personnelle, je la résumerai en ces seuls mots : c admiration sans bornes. »

Vous savez, n'est-ce pas, que c'est M. Maurice Strakosh, un compositeur d'un grand mérite, qui Ta feite — après la nature — ce qu'elle est : nous l'en remercions.

Elle a un frère — Carlo Patti — qui est un violoniste

talent.

Elle est très-bonne, très-aimable, pleine d'affabilité et d'esprit, modeste comme ne Test pas la plus petite caboine de Paris.

Elle joue comme elle chante : son geste est enfantin-; elle a des mièvreries délicieuses, et, à cAté de cela, des élans splendides ; elle est gaie à ravir, elle est dramatique au possible.

Quanta sa voix, c'est... c'est... Ah ! ma foi ! les expressions me manquent pour la définir.

a Elle rendrait jalouse un rossignol » a dit un jour M. de Tiiémines dans la Patrie.

Mon avis à moi, c*est que je mets son chant bien audessus de celui du rossignol.

Il est tout aussi naturel et il est moins « la même chose ! »

Mais en voilà assez ! . . . Je crains qu*à la longue ma prose ne flétrisse les roses qu*à pleines mains nous donnons à cette mélodieuse fille de TEspagne.

LOUISE PÉRIGA

On eut besoin un jour, à TAmbigu, d'une actrice bien disante y jolie et surtout blonde, pour remplir le rôle d'Eve, et Ton prit M"' Périga.

Ce choix valait tous les compliments.

M"* Périga n'est pas une de ces artistes qui enthousiasment leur public, ou plutôt qui Téblouissent à force de grands airs, de bruyants sanglots ou de gestes exagérés. Elle ne vise pas à Teffet, mais elle sait être vraie, et, tout imbue des saines traditions^ elle émeut naturellement.

On Tadmire moins qu'on ne l'estime.

Et ce n'est pas un mal; l'admiration passe, mais l'estime reste.

Louise-Augustine Périga est Rouennaise, ou bien peu

220 LOUISE PÉRIGA

s'en faut : elle a été élevée dans la ferme de Bapaume, ou Corneille écrivit le Cid, Horace et Cinna.

Il parait que là l'air est classique.

Son père était un riche négociant qui, lorsqu'elle eut atteint sa neuvième année, laissa le soin de son instruction aux Dames du couvent de Saint-Joseph de Gluny.

Le goût de Tenfant pour le théâtre commença alors à se révéler.

Rien ne l'amusait tant que de se farcir la mémoire des plus longues tirades de tragédie qu'elle pouvait trouver et de les réciter à ses petites camarades.

Cet âge est vraiment sans pitié — je vous Fui déjà dit.

Son confesseur, l'abbé Locatoli, s'émut de ces infernales dispositions.

« Vous verrez que vous finirez actrice, » lui dit-il un jour.

Les bonnes sœurs îrémirent; la supérieure renchérit sur le tout et s'écria : « Ma fille, votre âme périra, votre nom l'indique bien, du reste ; Périga ou périra, n'est-ce pas à peu près la même chose? »

Oui, à peu près !

A quinze ans, elle sortit du couvent ; son avenir était des plus beaux, mais des revers de fortune vinrent détruire toutes les espérances de ses parents.

Il lui fallut choisir une carrière qui lui permit de gagner sa vie.

LOIISR PÉniGA Kl

Avec la brillanle ('ducalion qu'elle avait reçue, il lui aurait été pénible de se livrer à des travaux manuels.

Elle pouvait se mettre dans renseignement ; mais sa mutinerie ^vait donné tant de mil à ses maîtresses, quelle jugea sagement qtie la profession d^instilutrice était une des plus rudes et des plus pénible<% qu on pût embrasser.

La prédiction de Tabbé lui revint à Tesprit, et, pour ne pas la faire mentir, elle se destina résolument au théâtre.

Elle entra au Conservatoire, et à seize ans et demi —

en 1850 — après avoir déjà joué à la salle Chantereine et au théâtre Montparnasse , elle remporta un prix de

tragédie.

M. Latour (de Saint-Ybars) assistait au concours, et ce fut M"» Périga qu'il demanda pour remplir le rôle de la patronne de Paris dans Geneviève, un drame de lui, que montait en ce moment le Théâtre-National,

Cette création fit honneur k la jeune artiste.

Apr^s s'être encore exercée un peu aux BaiignolUs, elle fut engagée à T Ambigu, oii elle débuta le 39 juillet 1852 : elle y joua avec succès dans Berthe la Flamande, dans Roquelaure, dans le Château des Tilleuls et dans le Ciel et r Enfer,

A Texpiration de son engagement, au mois d*aoùt 1853, elle alla à Rouen, et ne quitta cette ville que pour TOdéon, oii elle créa, au commencement de septembre 1854,1e

222 LOUISE PÉRÏGA

rôle d'Olivia, du Vicaire de Wakefield. La Conscience et Que dira le monde ? la firent aussi applaudir, ainsi que sa belle création de La Raisin,

La tragédie iie Teffraya pas : elle joua Ériphile à'iphi génie en AulidCj Herniione i'Andromaque^ RodogunCy et, abordant d'autres rôles, Gélimène aussi avec un véritable talent.

Ce fut alors que le directeur de TAmbigu lui proposa le rôle d'Eve, du Paradis perdu. Le ministère accorda son autorisation, et M"® Périga passa les ponts.

Après avoir créé ensuite à ce 'théâtre le rôle de Ketty Davis, du Secret des Cavaliers ^ elle revint à TOdéon.

Sa réputation était faite.

Elle joua successivement Louise Miller, la Jeunesse, Madame de Montarcy, Hélène Peyron, Selma, la Bressanne, dès Grands Vassaux^ et, pour ne pas rompre tout à fait avec le classique, Elmire, de Tartuffe, et Pauline, de Polyeucte.

Ses tournées en Italie, en Espagne et en Angleterre furent des plus brillantes.

A Londres, devant remplacer M""" Doche, subitement indisposée, elle n'eut qu'à peine un jour et une nuit pour apprendre le rôle si long et si difficile d'Adrienne Lecouvreur; elle le joua de manière à s'attirer les plus chaleureuses félicitations.

LOl'lSË PÉRIGA tt^

On Ta vue à la Porle-Saint-Martin dans Don Juan de Marana et dans Charles Vil.

Après, elle est entrée au Théâtre du Chàtelet, où elle a joué avec grand succt'^s le Secret de miss Aurore et la Case de V Oncle Tom.

Mais là les féeries et les pièces militaires lui laissaient trop de loisirs.

M. Hostein lui donnait !2S,000 francs par mois ; cependant, à ses yeux, la question d argent n'est pas tout : elle est trop artiste pour cela. Et voilà pourquoi elle a repassé les ponts et est retournée jouer le drame... et la tragédie à rOdéon. Car ce à quoi elle tient, avant tout, ce sont des rôles.

Elle aime moins toucher de beaux appointements que le cœur des spectateurs, comme on dirait au Hanneton.

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